‹ De la capacité politique des classes ouvrièresChapitre 25 sur 45 · Guerre · texte numérisé non relu

Guerre

Le ministère de l*agriculture, du commerce, de Tiustruction publique, des travaux publics et des finances, ont été reportés et fondus dans les fonctions économiques.

Observations, — 4 . Ces fonctions sont dites politiques^ par opposition aux précédentes appelées économiques, parce qu'elles ont pour objet, non plus les personnes et les biens, la production, la consommation, l'éducation, le travail, le crédit et la propriété, mais l'État collectif, le Corps social dans son unité et ses relations soit avec le dehors, soit avec lui-môme.

2. Ces mêmes fonctions sont de plus subordonnées aux autres, et on peut les appeler des sous-fonctions, parce que, en dépit de leur majesté d'apparat, elles jouent un rôle bien moins essentiel que les fonctions économiques. Avant de légiférer, d'administrer, de bâtir des palais, des temples, et de faire la guerre, la société travaille, laboure, navigue, échange, exploite les terres et les mers. Avant de sacrer des rois et d'instituer des dynasties, le peuple fonde la famille, consacre les mariages, bâtit des villes, établit la propriété et l'hérédité. Dans le principe, ce sont les fonctions politiques qui restent confondues avec les économiques : rien, en effet, de ce qui constitue la spécialité du gouvernement et l'État, n'est étranger à l'économie publique. Que si plus tard la raison générale, en dégageant l'organisme gouvernemental, semble lui conférer une sorte de primogéniture, c'est l'effet d'une illusion historique qui ne saurait nous tromper, main* tenant que nous avons rétabli la généalogie sociale dans son intégrité, et mis chaque chose à sa place. Entre les fonctions économiques et les fonctions politiques, il existe un rapport analogue à celui que la physiologie indique, chez les ani-

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maux, entre les fonctions de la vie organique, et les fonctions de la vie de relation : c'est par celles-ci que Tanimal se manifeste au dehors et remplit sa mission entre les créatures ; mais c'est par les autres qu'il existe, et tout ce qu'il fait dans sa liberté d'action n'est, k vrai dire, qu'un conclusum plus ou moins raisonné de ses puissances primordiales.

3. Ainsi, dans la Constitution démocratique, telle qu'il est permis de la déduire de ses idées les mieux accusées et de ses aspirations les plus authentiques, l'ordre politique et l'ordre économique ne sont qu'un seul et même ordre, un seul et même système, établi sur un principe unique, la mutualité. De même que nous avons vu, par une suite de transactions mutuellistes, les grandes institutions économiques se dégager l'une après Tautre, et former ce vaste organisme humanitaire, dont rien jusque-là ne pouvait donner l'idée; de même Tappareil gouvernemental résulte à son tour non plus de je ne sais quelle convention fictive, imaginée par le besoin de la république, et aussitôt retirée que posée, mais sur un contrat réel, où les souverainetés des contractants, au lieu de s'absorber dans une majesté centrale, à la fois personnelle et mystique, servent de garantie positive à la liberté des États, des communes et des individus.

Nous avons donc, non plus une souveraineté du peuple en abstraction, comme dans la Constitution de 93 et celles qui l'ont suivie, et dans le Contrat social de Rousseau, mais une souveraineté effective des masses travailleuses, régnantes, gouvernantes d'abord dans les réunions de bienfaisance, dans les chambres de commerce, dans les corporations d'arts et métiers, dans les compagnies de travailleurs ; dans les bourses, dans les marchés, dans les académies, dans les écoles, dans les comices agricoles, et finalement dans les convocations électorales, dans les assemblées parle^ mentaires et les conseils d'État, d|ms les gardes nationales, et jusque dans les églises et les temples. C'est toujours et partout la même force de collectivité qui se produit, au nom et en vertu du principe de mutualité ; dernière affirmation du droit de l'homme et du citoyen.

Je dis qu'ici les masses travailleuses sont réellement, positivement et effectivement souveraines : comment ne le seraient-elles pas, si l'organisme économique leur appartient tout entier : le travail, le capital, le crédit, la propriété, la richesse; comment, maîtresses absolues des fonctions organiques, ne le seraient-elles pas, à bien plus forte raison, des fonctions de relation? La subordination à la puissance productive de ce qui fut autrefois, et à l'exclusion de tout lé reste, le Gouvernement, le Pouvoir, l'État, éclate dans la manière dont se constitue l'organisme politique :

a. Un CORPS ÉLECTORAL s*assemblant dans sa spoutanéité, faisant la police des opérations, révisant et sanctionnant ses propres actes;

&. Une délégation, Corps législatif, ou Conseil d'État, nommée par les groupes fédéraux et rééligiblc (1);

c. Une commissien executive choisie par les représentants du peuple dans leur propre sein, et révocable;

d. Un président de cette commission , enfin, nommé par elle-même et révocable.

N'est-ce pas là, dites-moi, le système de la vieille société retourné; système où le pays est décidément tout; où celui qu'on appelait autrefois chef de l'État, souverain, autocrate, monarque, despote, roi, empereur, czar, khan, sultan, majesté, altesse, etc., etc., apparaît définitivement comme un monsieur j le premier, peut-être, entre ses concitoyens pour la distinction honorifique, mais, à coup sûr, le moins dangereux de tous les fonctionnaires publics? Vous pouvez vous vajiter cette fois que le problème de la garantie politique, le problème de la soumission du gouvernement au pays, du

(1) Si les États confédérés sont égaux entre (ux, une assemblée unique suffit; sMIs sont d*une importance inégale, on rétablit Téquilbre en créant, pour la représentation fédérale, deux Chambres ou Conseils : Tun, dont les membres ont été nommés en nombre égal par les États, quelles que soient leur population et retendue de (eur territoire ; Tautre, où les députés sont nommés par les mêmes États , proportionnellement k leur importance. (Voir la Constitution fédérale suisse, dans laquelle la dualité du Parlement a une toute autre signification que dans les Constitutions de France et d'Angleterre.)

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prince au. souverain, est résolu. Jamais vous ne reverrez ni usurpation ni coup d*État; l'insurgence du pouvoir contre le peuple, la coalition de l'autorité et de la bourgeoisie contre la plèbe, est impossible.

4. Tout ceci compris, je reviens à la question d*unité posée plus haut : Comment, avec le droit fédératif, l'État gardera-t-il sa stabilité? Comment un système, qui consacre comme sa pensée fondamentale le droit pour chaque confédéré de faire sécession, pourrait-il ensuite agir d'ensemble et se soutenir?

L'objection, il faut Tavouer, était sans réponse, tant que les États confédérés étaient constitués en dehors du droit économique et de la loi de mutualité : la divergence des intérêts devait tôt ou tard amener des scissions funestes, et l'unité monarchique remplacer l'équivoque républitaine. Maintenant tout est changé : l'ordre économique est fondé sur des données entièrement différentes ; l'esprit des États n'est plus le même; la confédération, dans la vérité de son principe, est indissoluble. La Démocratie, si hostile à toute pensée de scission, surtout en France, n'a rien à craindre.

Rien de ce qui divise les hommes, cités, corporations, individus, n'existe plus entre les groupes mutuellisles : ni pou-* voir souverain, ni concentration politique, ni droit dynastique, ni liste civile, ni décorations, ni pensions, ni exploitation capitaliste, ni dogmatisme, ni esprit de secte, ni jalousie de parti, ni préjugé de race, ni rivalité de corporation, de ville ou de province. Il peut y avoir des diversités d'opinions, de croyances, d'intérêts, de mœurs, d'industries, de cultures, etc. Mais ces diversités sont la base même et l'objet du mutuellisme : elles ne peuvent par conséquent dégénérer, en aucun cas, en intolérance d'Église, suprématie pontificale, prépotence de locahté ou de capitale, prépondérance industrielle ou agricole. Les conflits sont impossibles : pour qu'ils renaissent, il faudrait détruire la mutualité (1).

(1) Un fait peu connu, et des plus intéressante, mettra cette vérité dans

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D'où viendrait la révolte? Sur quel prétexte s'appuierait le mécontentement? — Dans une confédération mutuelliste, le citoyen n'abandonne rien de sa liberté, comme Rousseau l'exige pour le gouvernement de sa république I La puissance publique est sous la main du citoyen ; lui-même l'exerce et en profite : s'il se plaignait de quelque chose, ce serait de ne pouvoir plus, ni lui ni personne, l'usurper et en jouir seul. Il n'a pas davantage de sacrifice de fortune à faire : l'État ne lui demande, à titre de contribution, que ce qui est rigoureusement exigé par les services publics, lesquels étant es-»sentiellement reproductifs, dans leur juste distribution, font de l'impôt un échange (1).' Or, l'échange est augmentation de richesse (2) : de ce côté encore, la dissolution n'est point à craindre. Les confédérés se sépareraient41s devant les risques d'une guerre civile ou étrangère? Mais dans une confédération fondée sur le Droit économique et la loi de mutualité, la guerre civile ne 'pourrait avoir qu'un motif, le motif de religion. Or, sans compter que l'intérêt spirituel est bien

tout son jour. Dans; certaines localités du département du Doubs, arrondissement de Montbéliard, où la population est i moitié catholique, moitié protestante, il u*cst pas rare que le même édifice serve tour à tour, k des heures différentes, anx deux cultes, et cela sans la moindre impatience d'aucun côté. Évidemment ces bonnes gens ont dû s'entendre; ils ont fait entre eux, pour Texercice de leur culte, un pacte de tolérance mutuelle; et la mutualité exclut toute pensée de conflit. Il est inouï que dans ces vil* lages on ait vu personne passer d'une religion k Tautre ; il ne Test pas moins qu'il ait été commis, par un religionnaire quelconque, aucune agression, aucun acte de zélotisme. Depuis quelques années l'archevêque de Besançon a commencé k semer la désunion i il fait bâtir, pour ses ouailles, des églises séparées. Un véritable ami de la paix et de rbumanité eût simplement proposé de rendre la maison de Dieu plus grande et pius belle; il aurait compris que cette église-temple était le plus beau monument élevé par la main des hommes k la charité chrétienne. L'archevêque ne Tentend pas ainsi. Autant quMl dépend de lui il oppose religion k religion, église k église, cimetière k cimetière. Quand viendra le jugement dernier, le Christ n'aura plus qu'k prononcer la sentencO) la séparation des fidèles et des impies sera toute faite.

(1) Voir Théorie sur Vimpôt, par P.-J. Proudhos. Paris, Dentu, 1861.

(â) Voir McMuel du spéculateur à la Bourse , introduction , par le miàme, Paris, t8B7.

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faible quand les autres intérêts sont conciliés et mutuelle* ment garantis, qui ne voit ici que la mutualité a pour corollaire la tolérance mutuelle; ce qui écarte cette chance de conflit? Quanta une agression de l'étranger, quelle en pourrait être la cause? La confédération, qui reconnaît à chacun des États confédérés le droit de sécession, ne peut pas, à bien plus forte raison, vouloir contraindre l'étranger. L'idée de conquête est incompatible avec son principe. Un seul cas de guerre, venant du dehors, peut donc être ici prévu, à savois, le cas d'une guerre de principe : ce serait que l'existence d'une confédération mutuelliste fût déclarée par les États ambiants, à grande exploitation et grande centralisation, incompatible avec leur propre principe, de même qu'en 92 le manifeste de Brunswick déclara la Révolution française incompatible avec les principes qui régissaient les autres États ! A quoi je réplique que la mise hors la loi d'une confédération fondée sur le droit économique et la loi de mutualité serait justement ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, tant pour exalter le sentiment républicain fédératif et mutuelJiste, que pour en finir avec le monde du monopole, et déterminer la victoire de la Démocratie ouvrière sur toute la face du globe...

Mais qu'est-il besoin d'insister davantage?

Le principe de mutualité, en entrant dans la législation et les mœurs, et créant le droit économique, renouvelle de fond en comble le droit civil, le droit commercial et administratif, le droit public et le droit des gens. Ou plutôt, en dégageant celte suprême et fondamentale catégorie du droit, le Droit économique, le principe de mutualité crée l'unité de la icience juridique; il fait voir, mieux qu'on ne l'avait aperçu jusqu'alors, que le droit est un et identique, que toutes ses prescriptions sont uniformes, toutes ses maximes des corollaires les unes des autres, toutes ses lois, des variantes de la même loi.

L'ancien droit, que la science des vieux jurisconsultes avait subdivisé en autant de branches spéciales qu'il s'appliquait à d'objets différents, avait pour caractère gêné'*

rai, dans toutes ses parties, d*étre négatif; d'empêcher plutôt que de permettre ; de prévenir les conflits, plutôt que de créer les garanties; de réprimer un certain nombre de violences et de fraudes, plutôt que d*assurer, contre toute fraude et violence, la création de la richesse et de la félicité commune.

Le nouveau droit est au contraire essentiellement positif. Son but est de procurer, avec certitude et ampleur, tout ce que l'ancien droit permettait simplement de faire, l'attendant de la liberté, mais sans en chercher les garanties ni les moyens, sans même exprimer à cet égard ni approbation ni désapprobation. Manquer à la garantie, à la sohdarité sociale ; persister dans les pratiques de l'anarchie mercantile, de la dissimulation, du monopole, de l'agiotage, est réputé désormais, de par le nouveau droit, un acte aussi répréhensible que toutes les escroqueries, les abus de confiance, les faux, les vols à main armée et en maison habitée dont la loi s'est jusqu'à ce jour occupée presque exclusivement. Ce caractère positif du î)roit nouveau, les obligations nouvelles qui en résultent, la liberté et la richesse qui en sont le fruit, nous l'avons suffisamment développé dans les questions relatives à l'assurance, à l'offre et à la demande, à la fixation des prix et valeurs, à la bonne foi commerciale, au crédit, aux transports, etc., en un mot à ce que nous avons appelé institutions ou fonctions économiques; nous n'avons plus besoin d'y revenir.

Gomment donc un groupe travailleur, après avoir fait partie d'une fédération mutuelliste, renoncerait-il aux avantages positifs, matériels, palpables, escomptables, qu'elle lui assure? Comment préférerait-il retourner à l'antique néant, au paupérisme traditionnel, à l'insolidarité, à l'immoralité ? Après avoir connu l'ordre économique, vou-. drait-il se faire aristocratie exploitante, et pour la satisfaction immonde de quelques-uns, rappeler l'universelle ifiisère? Comment, dis-je, des cœurs d'hommes ayant connu le droit, se déclareraient-ils contre le droit, se dénonçant eux-mêmes au monde comme une bande de voleurs et de forbans?

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Aussitôt la réforme économique, mutuelliste, proclamée sur un point du globe, les confédérations deviennent partout des nécessités. Elles n'ont pas besoin pour exister que les États qui se fédèrent soient tous juxta-posés, groupés comme dans une enceinte, ainsi que nous le voyons en France, en Italie et en Espagne. La fédération peut exister entre États séparés, disjoints et distants les uns des autres : il suffit qu'ils déclarent vouloir unir leurs intérêts et se donner garantie réciproque, selon les principes du Droit économique et de la mutualité. Une fois formée, la fédération ne peut plus se dissoudre : car, je le répète, on ne revient pas d'un pacte, d'une profession de foi, comme la profession de foi mutuelliste, comme le pacte fédératif.

Ainsi que nous l'avons dit déjà, le principe de mutualité, dans l'ordre politique aussi bien que dans l'ordre économique, est donc bien certainement le lien le plus fort et le plus subtil qui puisse se former entre les hommes.

Ni système de gouvernement, ni communauté ou association, ni religion, ni serment, ne peuvent à la fois, en unissant aussi intimement les hommes, leur assurer une pareille liberté.

On nous a reproché de fomenter, par ce développement du droit, de fomenter l'individualisme, de détruire l'idéal. Calomnie ! Où donc la puissance de collectivité produiraitelle d'aussi grandes choses? Où les âmes se sentiront-elles plus à l'unisson? Partout ailleurs nous avons le matérialisme du groupe, l'hypocrisie de l'association, et les chaînes pesantes de TÉtat. Ici seulement, nous sentons dans la justice la vraie fraternité. Elle nous pénètre, nous anime ; et nul ne peut se plaindre qu'elle le contraint, qu'elle lui impose un joug, ou le charge du moindre fardeau. C'est l'amour dans sa vérité et dans sa franchise; l'amour qui n'est parfait qu'autant qu'il a pris pour devise la maxime de la mutualité, j'ai presque dit du commerce : donnant, donnant.

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