‹ De la capacité politique des classes ouvrièresChapitre 37 sur 45 · CHAPITRE VlU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VlU

Que la garailtie du travail et dé PécTiange est incompatible âtec le système unitaire. — Gomment la centraliâatlon politique et la féodalité

. capitaliste et mercantile sont. alliées contre rémaucipation des travailleurs et le progrès des classes moyennes. — Conspiration du libreéchange.

I. — Dans la seconde partie de cet écrit, chap. XIV, XV et XVI, nous avons montré, et plus d*une occasion s'est offerte depuis d'en réitérer la remarque, que la centralisation politique a pour principal corollaire et contre-poids l'anarchie mercantile, c'est-à-dire la négation de tout droit économique, de toute garantie sociale, en un mot, de toute mutualité. Autant i'unitarisme gouvernemental se montre incompatible avec les libertés de 89, toujours promises et jamais accordées, autant il se concilie merveilleusement avec la spéculation agioteuse^ l'insolidarité des producteurs et des coalitions du monopole. Les économies du système Font compris; c'est la base sur laquelle ils fondent l'espoir d'une aristocratie nouvelle. — A vous, diraient volontiers au prince les exploiteurs des masses, les adversaires de l'égalité et des classes moyennes ; à vous le domaine politique ; à nous l'empire des intérêts! Organisez, centralisez, disciplinez votre gouvernement, laissez-nous le soin de constituer i)otre domination sur l'ant'agonisme universel.

On n'aurait qu'une idée imparfaite de ce que j'ai appelé, au commencement de cette troisième partie. Incompatibilités politiques, si je ne faisais voir qu'elles ont leur développement dans ce que Texploitation capitaliste industrielle appelle effrontément ses libertés I Je choisis pour cette démonstration les grandes conquêtes de la féodalité nouvelle : le libre-échange et la liberté des coalitions.

L'Opposition a laissé passer les débats sur le traité de

commerce sans demander une seule fois la parole : elle s'est bornée à voter silencieusement avec la majorité contre M. Pouyer-Quertier et ses adhérents. Elle est convaincue in petto, cette brave Opposition, que le Gouvernement impérial, en signant le traité de commerce, a bien mérité du pays, et elle lui envie cette initiative ; mais il lui en eût coûté de faire connaître à cet égard ses sentiments. Un député de l'Opposition croirait trahir son mandat en rendant, à l'occasion, justice au Gouvernement avec la même énergie qu'il Faccuse : ainsi sont faits ces quêteurs de popularité, ainsi procède leur politique.

J'ai regretté que l'Empereur, avant de s'engager dans une voie qu'il ne connaissait point, où sa religion ne pouvait manquer d'être trompée, n'eût pas cru devoir mettre à l'ordre du jour de la France entière cette question du libreéchange, en proposant un grand concours, dont les documents publiés eussent servi à former l'opinion du pays et celle du Corps législatif. J'aurais entrepris de traiter ce sujet comme je l'ai fait pour Yimpôt, la propriété littéraire, le principe fédératif, le droit de la guerre et les traités de 1815; et le cœur me dit qu'entre le charlatanisme des uns, la présomption des autres et l'ignorance de presque tous, j'aurais peut-être réussi à épargner à une nation un acte politique que la postérité appréciera avec la même sévérité que tout ceux du même genre que des conseillers mal inspirés ont fait adopter, à d'autres époques, à leurs gouvernements.

Il me serait impossible, quant à présent, d'embrasser dans toute son étendue un sujet aussi vaste que celui du commerce international. Une pareille question sortirait tout à fait de mon cadre. Tout ce que je veux aujourd'hui est de mettre à jour ce fait curieux, auquel peu de gens s'attendent, savoir, que la théorie du libre -échange, en vertu de laquelle le traité de commerce a été préparé, conseillé et à la fin signé, est un mensonge économique, et que c'est ce qui résulte des révélations les plus récentes du Gouvernement. Je serais heureux que cette thèse, dont je ne fais ici que donner la

substance, et qui n'a jamais ét^ bien comprise, fût développée par un écrivain de plus de loisir que je n'en ai, et qui s'appuierait de tous les documents, chiffres, faits de statistique, considérations politiques et philosophiques qu'elle comporte.

De tous les droits de l'homme et du citoyen, celui auquel les classes ouvrières tiennent le plus, et avec raison, puisque de lui dépendent leur subsistance et leur liberté, est le droit au travail; parlons plus correctement si nous ne voulons être repris, c'est la garantie du travail. Or, savezvous, travailleurs, pourquoi l'Assemblée constituante, en 1848, s'est refusée à vous donner cette garantie? Par un motif bien simple, et dont vous allez juger : c'est que, pour garantir le travail aux ouvriers, il eût fallu pouvoir garantir le placement des produits aux patrons, ce que l'Assemblée, ce que tout gouvernement unitaire, antimutuelliste, allié à la féodalité mercantile et anarchique, est radicalement incapable de faire. Garantissez, vous dis-je, à la bourgeoisie manufacturière et commerçante, travaillant pour le marché intérieur ou pour l'exportation, le placement de ses marchandises, et elle vous garantira à son tour travail et salaire : elle ne demandera pas mieux. Hors de là, votre droit au travail est un rêve, un véritable effet sans cause, et le pouvoir qui assurerait en votre nom un pareil engagement serait perdu.

Eh bien, chose dont personne ne paraît s'être douté, cette double garantie du travail et de l'échange, si précieuse au maître aussi bien qu'à l'ouvrier, avait reçu jadis une première ébauche, dans ce que l'on appelle en économie politique, balance du commerce ou système protectionniste exprimé par

la DOUANE.

Dans une république, la protection donnée par l'État au travail et au commerce du pays, est un contrat de garantie en vertu duquel les citoyens se promettent réciproquement pour leurs ventes et achats, la préférence, toutes choses d'ailleurs égales, sur les étrangers. Cette préférence est inhérente au droit républicain ; à plus forte raison, qu'on me permette d'en faire l'observation en passant, au droit repu-

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blicain fëdératif. Sans cela, à. quoi servirait d'être membre d'une république? Quelle attache le citoyen aurait-il à un ordre de choses où il verrait son travail, les produits de son industrie, injurieusement dédaignés poiu* ceux de l'étranger?

Dans les États monarchiques, le principe est différent, bien que le résultat soit le même : c'est le Souverain, Empereur ou Roi, chef de la famille politique, protecteur naturel, qui donne leur garantie au commerce et au travail. Jusqu'en 1859, sous tous les règnes, cette pensée avait été dominante en France. Le Roi, à qui la Constitution donnait le droit de faire les traités d'alliance et de commerce^ savait qu'en réservant une protection, taxe de douane, en faveur de l'industrie, de l'agriculture et du commerce de la nation, il ne faisait que stipuler au nom de tous les intérêts, comme organe de leur mutualité. C'était un premier jalon dans le progrès économique, la pierre angulaire du garantisme à venir, de la liberté et de l'égalité futures.

La douane, je le sais, est un établissement des plus incommodes ; d'énormes abus s'y sont introduits : où n'en trouvet-on pas? Que de fois les taxes de douane n'ont été que des instruments de monopole, le secret des fortunes les plus illicites ! Que de fois la protection destinée au travail et au commerce s'est changée en faveur pour des industries arriérées ou des entreprises absurdes? Avant de se faire une arme du libre-échange, le monopole a exploité la protection : ne craignons pas de le proclamer bien haut. Nos ennemis sont partout, faisant front de tous côtés et flèche de tout bois : c'est ce qui rend la solution du problème économique si difficile. Je ne viens donc pas défendre la douane, dont le travail n'a plus besoin, je ne veux qu'en justifier l'intention, mais l'abolition des douanes n'est point, comme on voudi:ait presque le faire croire, le dernier mot de la science ; et je répète, contre des calomnies intéressées, que le but, la pensée première de cette institution fut de créer entre producteurs et échangistes un lien de garantie, dont la conséquence immédiate était la garantie du travail aux ouvriers. Ceux qui ont fait le traité

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de commerce oseraient-ils dire qu'ils se sont préoccupés le moins du monde de ce grave intérêt (1).

Une conséquence de cette protection mutuelle, dans un pays où elle eût été appliquée avec intelligence, c*est que la collectivité des producteurs et échangistes, c'est que TÉtat lui-même, tous enfin, en se garantissant la préférence des ventes et achats, auraient été conduits, dans leurs intérêts respectifs, à se garantir aussi, avec les meilleures qualités, les plus bas prix possibles, par conséquent réduction au minimum des frais d'États ou d'impôt, frais de banque, de change, de commission, de circulation, etc., qui, dans la France actuelle, forment au moins 25 pour JOO des prix de revient.

Ainsi, garantie du travail pour les ouvriers; garantie de débouchés pour les maîtres ; réduction de l'impôt du côté de l'État et des services publics, réduction des intérêts à per«ceyoir, sous toutes les formes, par le capital, sur la production et la circulation des marchandises : voilà par premier aperçu ce que contenait l'idée de protection, ce qu'il y avait au fond de cette vilaine chose, la douane.

Lors donc que les économistes du libre-échange, académiciens, professeurs, conseillers d'Etat, journalistes, quelques-uns même ex-manufacturiers, soutenus par les Anglais Bright et Cobden, proposèrent à Napoléon III de trancher,

(!) « Code pénal, art. 417. — Quiconque, dans la vue de nuire à TiDdustrie française, aura fait passer en pays étranger des directeurs, eommis ou des ouvriers d'un établissement, sera pnoi d'un eropri^^onnement de six mois à deux an3, et d'une amende 50 (v. à 300 fr.

« Art. -418. — Tout directeur, commis, ouvner de fabrique qui aura communiqué k des étrangers ou des Français résidant en pays étranger des secrets de la fabrique où il est employé, sera puni de la réclusion et d'une amende de SKM) fr. à 20,000 fr. — Si ces secrets ont été communiqués à des Français résidant en France, la peine sera d'un emprisonnement de trois mois k deux ans, et d'une amende de 16 fr. k 200 fr. »

Nous faisons les choses si vite aujourd'hui, qu'il est fort possible qu'on ' ait oublié d'abroger ces deux articles, devenus inutiles depuis le Traité de Commerce. Cependant Fiotention qui s'y révèle n'est pas équivoque; comment se fait-il qu'on ait passé si lesteio^ut sur cette interdiction ?

de son autorité autocratique, une question d'intérêt national et de droit mutuel, question qui ne relevait de la compétence impériale qu'autant que l'Empereur devait se considérer comme le père et le protecteur de tous. Sa Majesté était fondée à répondre : — « Eh I quoi, je n'ai qu'un moyen d'arriver à cette garantie du travail que la république n'a pu donner aux ouvriers ; et ce moyen, vous parlez dé me l'ôter pour la glorification d'un vain système ! De même, pour arriver à la réduction de l'impôt, dompter le fisc et refréner son humeur envahissante, je n'ai qu'une ressource, c'est d'opposer à ses demandes la nécessité de maintenir au plus bas le prix de revient de nos produits : et vous m'excitez à lâcber la bride du budget, en rompant entre les départements, les communes et l'industrie, ce lien puissant de mutualité! Vis-à-vis de cette féodalité financière, enfin, qui do- «Qîne le Pouvoir et nous fait trembler tous, nous n'avons aussi qu'un moyen, qui est d'apprendre à nous passer de ses services en pratiquant de plus en plus cette salutaire mutualité : et vous parlez d'aggraver encore celle charge du capitaliste, en lui associant l'intérêt étranger ! Mais que deviendrons-nous quand, toute solidarité éteinte, l'économie nationale plongée dans l'anarchie, chacun se sera mis à la hausse ; quand le propriétaire doublera ses loyers ; quand l'ouvrier réclamera une augmentation de salaire ; quand le banquier élèvera le taux de son escompte ; quand le marchand augmentera le prix de ses marchandises; quand moi-même, enfin, je serai obligé d'élever le traitement du fonctionnaire et le prêt du soldat?... Garantissez- moi du travail pour nos millions d'ouvriers; garantissez-moi pour ce travail un juste salaire ; garantissez-moi la rentrée facile d'un impôt de deux milliards et bientôt cinq cents millions; assurez l'Empire contre celte aristocratie qui bientôt nous engloutira tous ; et je fais ce que vous me demandez ; je livre à votre expérimentation les grandes industries du pays, agriculture, viticulture, extraction, construction, élevage, etc. Je consens à me faire, pour quelques années seulement, éditeur responsable de votre libre-échange. »

Ce n'est pas avec cette réserve que le Gouvernement impérial a saisi la question : il est vrai qu'il ne s'est trouvé personne, parmi ses serviteurs et amis, pour lui montrer la vérite à travers les sophismes qui l'assaillaient. On a pris pour de la justice les suggestions de l'envie ; on a méconnu, nié, au nom de la liberté, la solidarité économique, fondement de la liberté et de l'État; on a rompu le dernier lien qui unissait la classe ouvrière à la classe bourgeoise; on a élargi le champ d'opération de l'agiotage cosmopolite, de la spéculation sans patrie; on n'a pas même été insensible au plaisir de faire la chose dont on devait se défier le plus, puisque c'était de toutes la plus agréable à l'Angleterre. Aussi, comme on devait s'y attendre, le budget n'a pas cessé de monter; la vie est devenue de plus en plus chère et difficile. Mais le Gouvernement pourra dire, et ce sera sa gloire, s'il faut en croire ses imprudents conseillers, qu'il ne protège désormais personne, ni les ouvriers, ni les maîtres, ni le travail national, ni le commerce national, ni l'industrie, ni l'agriculture, ni même le territoire national, attendu qu'il ne tient qu'aux capitalistes étrangers, amis du libre-échange, d'en acquérir les plus beaux lopins. Et réciproquement chacun, se voyant abandonné à sa propre force, pourra dire qu'il ne tient plus à sa nationalité. Qu'importe désormais aux départements une France à laquelle ils ne devront rien? De deux choses l'une : ou ils soutiendront, par le seul effort, la concurrence étrangère, et dans ce cas ils n'en seront redevables qu'à eux-mêmes ; ou bien ils succomberont à la concurrence, et alors ils pourront accuser cette France à laquelle le sort les a attachés.

Mais sachons en quoi consiste cette fameuse théorie du libre-échange, à laquelle, par la plus étrange des fortunes il a été donné de prévaloir, eri France, sous le règne d'un Bonaparte et au profit de l'Angleterre, sur la raison économique du pays, et éventuellement sur la masse des intérêts français.

II. — Les évangélistes du libre-échange» Cobden et Bastiat, soutiennent en substance i

Vfé

1*» Quant au principe : Que toute cette mutualité est inutile, que ni les producteurs et consommateurs, ni les ouvriers et patrons, ni la bonne foi des transactions et la morale publique, ni la sécurité de la nation et de TEtat, n'en ont besoin ; — qu'un système de garanties mutuelles, ayant pour but de neutraliser les effets fâcheux de la concurrence, du monopole, de la propriété, de remploi des machines, du crédit, de l'impôt, etc., serait une entrave déguisée, pire que les inconvénients auxquels on se propose de porter remède, pire que la douane; que le plus sûr pour tout le monde est donc de ne rien promettre, rien garantir, ni travail, ni échange, ni qualité, ni bon marché, ni probité, mais de s'en tenir à la liberté pure et simple, pleine et entière, et d'agir au gré de ses intérêts; qu'il n'est Droit, Justice, Morale, Religion, Police, qui vaille la liberté, la liberté anarchique, la liberté absolue.

2** Quant aux effets du libre-échange, soit en ce qui concerne le travail des ouvriers, les débouchés du commerce, le danger à courir pour les industries peu avancées, soit relativement à la sortie du numéraire et aux crises financières toujours et de près suivies par les crises commerciales; les théoriciens du libre-échange prétendent que toutes ces appréhensions sont chimériques ; qu'en définitive les produits ne s'échangent pas contre du numéraire, mais contre des produits ; que si, entre deux nations A et B, qui commercent entre elles, il y a cette année un solde métallique à payer par A, l'année prochaine, ce solde devra être acquitté par B; qu'en effet, plus l'argent abonde en un pays, plus sa valeur relative, comme marchandise, diminue ; plus, par conséquent, il tend de lui-même à refluer vers les pays qui en manquent, c'est-à-dire à s'échanger contre des marchandises ; qu'ainsi s'effectue, sans déficit pour personne, la balance ; enfin, que tout climat n'étant pas propre à la production de toute espèce de richesse, ce serait pour une nation le plus mauvais calcul que de s'opiniâtrer à produire chèrement des choses pour lesquelles la nature ne Ta pas outillée, et qui lui viennent d'ailleurs à plus bas prix.

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Telle est, réduite à son èxpr^sion là plus coftcise et dégagée des déclamations qui l'obstruent, la théorie du libreéchange. Elle n'est ni moins ni plus que ce que je viens de dire, et elle ne saurait être ni moins ni plus : puisque si elle faisait la moindre réserve contre- la liberté absolue de i'indi^ vidu en faveur de la garantie sociale^ nationale, la théorie n'existerait plus.

Le libre-échange, même sans réciprocité^ entendèz-vous c'est-à-dire avec toutes les inégalité que la ftature et la fortune, le capital et l'indigence, la civiltsation et la barbarie, ont accumulées entre les hommes* Certes, je ne puis croire que MM. Bright et Gobden, dans leurs conférences îivec Napoléon IIU aient poussé jusque-là leur principe. Sans réciprocité t il y avait de quoi soulever dix fois le bon sens impérial.

J'ai prévenu que je n'entrerais pas dans une discussion longuement développée du libre-échange : le but que je me propose en ce moment n'est pas celui-là. Je me borne, après avoir résumé en une page cette fameuse théorie, à indiquer aussi sommairement les éléments de sa réfutation.

La théorie libre-échangiste, considérée dans sa formulé philosophique, est aujourd'hui fort répandue, elle règne autre part encore que dans l'économie politique , et tend à se substituer partout où elle se produit aux principes de la Morale, du Droit et de l'Art môme. Cette théorie^ radicalement fausse, est la même que celle si connue et si discréditée, que celle de l'Art pour VAri, V Amour pour l'Amour, le Plaisir pour le Plaisir^ la Guerre pour la Guerre^ le Gouvernement pour le Gouvernement^ etc., toutes formules qui, faisant abstraction de la morale, de la science, du droit, des lois de la logique, de la nature et de l'esprit, reviennent à celle-ci : la Liberté pour la Liberté.

Non, dis-je, il n'est pas vrai que la Liberté puisse, par elle-même, suppléer aux lois de la Conscience, aux principes de la Science et du Goût ; en d'autres termes, il n'est pas vrai que la Vérité, la Raison, le Devoir et le Droit, I'At

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mour et le Goût se résolvent dans ce terme unique , la Liberté. L'Intelligence est autre chose que la Liberté ; l'Amour et l'Art, autre chose que la Liberté; la Société et la Justice, à plus forte raison, autre chose que la Liberté. De ces divers ji principes indispensables à -l'ordre social, aucun n'est doimé ^ dans la Liberté, bien que tous la requièrent ; et c'est pourquoi il ne suffit pas que ni l'échange, ni le travail, ni le crédit ou la propriété soient libres, pour qu'on les déclare équitables et encore moins garantis. J'affirme^ autant qu'homme du monde, la Liberté; je la veux et la revendique, maisL ellene me suffit pas. Je réclame, en outre, dans mes relations économiques avec mes semblables, de la Vérité, de la Mutualité et du Droit, de même que je veux dans l'Art, du goût et de la raison : dans l'Industrie, de l'utilité ; dans la Science de l'exactitude et de la méthode. Or, ces conditions, sans lesquelles la Liberté n'existe pas pour moi, non plus que l'Art, la Philosophie, la Science, etc., sont justement ce qui fait défaut dans le libre-échange .

Si le principe du libre-échange est, à priori^ démontré faux par la philosophie et par la morale, les considérations de fait alléguées en sa faveur sont également fausses et controuvées.

Il n'est pas vrai qu'une nation doive abandonner les industries qui lui produisent les moins, pour s'en tenir à celles qui lui produisent le plus. Ce serait renoncer aux trois quarts du travail humain. Toute production a son point de départ et sa matière dans le sol ; mais le sol ne se distingue pas seulement selon ses aptitudes, il se diversifie aussi suivant sa fécondité. Et puisque la terre a dû être partagée entre ses habitants, il faut bien, en vertu de la solidarité politique et sociale, que les plus favorisés protègent, en quelque façon^ de la supériorité de leurs cultures et de leurs industries les moins heureux.

Il n'est pas vrai, d'un autre côté, que les inégalités de climature et de terrain puissent, avec le temps, à force de capitaux, de travail et de génie, se compenser, comme le suppose la concurrence internationale réclamée par les libre'

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échangistes. Les causes de la richess.e sont changeantes ; l'industrie change à son tour, et le milieu social, par ses variations, affecte incessamment le marché, la production ellemême. Aujourd'hui à Tun la palme de l'échange ; demain à l'autre : faire de cette mobilité, de cet antagonisme, une loi internationale, au lieu d'y pourvoir par un pacte du mutualité, n'est-ce pas , comme je le disais tout à l'heure, rechercher la concurrence pour la concurrence , l'échange pour l'échange, à la place d'une garantie universelle instituer un agiotage humanitaire?

Il n'est pas vrai, comme le prétendent mensongèrement les économistes, que l'or et l'argent monnayés soient un produit comme un autre, se comportant de la même manière que les autres sur le marché, de sorte que le solde en numéraire à payer à une nation par une autre soit chose indifférente : non, cela n'est pas vrai, la crise financière à laquelle nous assistons depuis six mois, crise qui a fait monter le taux de l'escompte de six à huit pour cent, et qui a fini par se transformer de crise financière en crise commerciale et industrielle, le démontre.

11 n'est pas même vrai, entendez bien ceci. Messieurs du libre-échange, que même dan& le cas d'une parfaite réciprocité, je veux dire là où la balance du commerce serait également favorable aux deux parties, les avantages soient égaux; il faut tenir compte du plus ou du moins, soit de valeur utile donnée par la nature, soit de valeur échangeable créée par le travail et qui existe dans les produits (1).

Il n'est pas vrai, enfin, et cette négation résulte des précédentes, que, chez le peuple qui aurait constamment la ba-

(1) Voir k ce sujet, Catéchisme de VÉconomie polUi(iue, par M. Dcmesnil-Marignt. Paris, Guillaumin, 1863 ; Les Libres Échangistes et les Protectionnistes conciliés ^ par le môme; — Équilibre économique \i»r Jules Le Bastier. Paris, Jules Renouard, 1861 ; Désorganisation et Malérialisme, par le même. Les écrits de ces deux auteurs me semblent laisser, pour là clarté et la certitude des démonstrations, quelque chose k désirer; mais les faits cités par eux méritent toute Tattention et sont du plus grand intérêt»

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lance favorable^ tout soft profit et augmentation de richesse : à côté des exportateurs emichis ^ de leurs adhérents, il existera toujours, et fatalement, une masse de travailleurs, leurs compatriotes, ruinés ou appauvris.

Telles sont les propositions principales que j'eusse voulu développer avec étendue contre les jongleries àa libreéchange ; malheureusement, ce n'en est pas pour moi le lieu. Au reste, à quoi bon? Les fauteurs du traité de commerce sont aussi convaincus de leur vérité que moi-même; il suffit, pour le moment, que je prouve, par leurs aveux et par les déclarations du gouvernement, que leur théorie est un mensonge économique.

Lorsque M. Pouyer-Quertier s*en vint, dans la derni^e session du Corps législatif, critiquer le traité de commerce, établir, avec des montagnes de diiffr es, Ténormité de notre déficit, lorsqu'il fit voir que dans ce traité, digne pendant de ceux de 1786 et 1717, tout était bénéfice pour l'Angleterre, tout désavantage pour nous; coâiment, à mesure que l'importation augmentait de notre côté , diminuait en même temps, et le travail, et la somme des salaires, çt la sécurité des ouvriers ; l'alarme fut au camp, les figures étaient piteuses. Qu'allait devenir riafaillibilité gouvernementale, si la situation dénoncée par M. Pouyer-Quertier se maintenait encore un ou deux ans?,.. Alors on ne se moquait pas du vieux préjugé concernant la balance du commerce : que n'eût pas donné pour l'avoir au moins égale? On ne traitait pas le grand Colbert, fondateur de l'industrie et du commerce français, créateur de toutes les magnificences de Louis XIV, de petit génie, pour avoir entouré cette industrie naissante de tant de protection. On ne plaisantait pas avec ces énormes sorties de numéraire. Que fut-il donc répondu au député de Rouen? Lui dit-on que le défaut de réciprocité qui se trahissait à chaque instant dans les applications du Traité était un grief absurde; que la réciprocité n'était rien, que la liberté était tout ; que ce qui faisait l'excellence du principe sur lequel avait été basé le Traité, c'était justement d'avoir pu dispenser les contractants de toute réciprocité?.,.

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Entrant ensuite dans le détail, fit-on observer à M. Pouyer- Quertier, qu'il avait tort de s'inquiéter du solde que nous pourrions avoir à payer en espèces, attendu qu'en fin de compte les produits s'échangent contre des produits^ et que, dussions-nous laisser prendre sur nous hypothèque ou céder quelques portions de territoire, comme fait Tltalie unitaire, nous pouvions tenir pour certain que tôt ou tard les espèces nous rentreraient? Lui répliqua-t-on, lorsqu'il étala le triste état de notre marine, que cette infériorité toute spéciale, trop bien constatée, loin d'être pour nous un mal devait plutôt être considérée comme un bien, puisqu'il s'ensuivait que le fret était plus cher par navire français que par navire anglais, et l'Angleterre se mettant à cet effet à notre service, nous étions fondés à regarder ce pays comme notre tributaire?...

Non, rien de tout cela, rien de ce qu'allèguent dans leurs livres les théoriciens, n'a été opposé au digne représentant du commerce français. On s'est bien gardé d'apporter devant le Corps législatif de pareils raisonnements. La majorité se fût soulevée dlndignation. On a amoindri, tant que l'on a pu, les faits désolants cités par l'orateur; on a contesté l'exactitude de quelques-uns de ses calculs; enfin, passant condamnation pour les années 1859-1862, on a dit que Tavenir changerait les rapports; que l'on ne possédait pas encore tous les documents pour 1863, mais que, d'après les faits déjà connus, il y avait tout lieu d'espérer que, cette année 1864, la balance nous deviendrait favorable.

C'est-à-dire que, dans toute cette discussion à propos du traité de commerce, discussion dans laquelle, indépendamment de la grandeur des intérêts, il s'agissait, chose bien autrement grave, d'une doctrine, de la doctrine du libreéchange, pas un mot emprunté à cette doctrine n'a été allégué par ses défenseurs; tout au contraire on s'est servi, pour la défendre, de considérations protectionnistes ; on a parlé de ses futurs résultats comme on am^ait fait de ceux de la douane ! Oa a dit que la France, considérée comme puissance industrielle, [ne reconnaissait point de rivale;

qu'au travail comme à la guerre, elle brillerait, quand elle voudrait, au premier rang; qu'elle ne se doutait pas ellemême de l'immensité de ses ressources; que son grand défaut était de se défier de son génie; que si, dans un début, elle avait faibli sur quelques points, bientôt elle réprendrait sur tous ses avantages; qu'alors, au lieu d'accuser d'imprudence l'initiative du Gouvernement, elle remercierait sa sagesse de l'avoir débarrassée des toutes ces entraves, etc., etc.

C'était le cas pour nos députés patriotes de s'écrier : Qui trompe-t-on ici? Quoi! nous sommes censés unis avec l'Angleterre par un traité de libre-échange et nous raisonnons protection ! A qui reproche au gouvernement la disproportion énorme de nos importations sur nos exportations, à qui lui démontre que la balance est de deux ou trois cents millions contre nous, on répond : Patience ! vous Taurez à votre tour favorable ! Mais est-ce que nos députés patriotes, avec leur verbiage, entendent mot aux questions économiques ? D'autres tendent le filet; quant à eux, ils se chargent de troubler l'eau. Parlez à ces grands politiques du prcncipe des nationalités : ii la bonne heure. Cela ne se définit pas plus que cela ne se voit : mais ils en entretiendront trois heures sans cracher ni boire. S'agit-il du travail national, de l'industrie nationale , des garanties nationales, de tout ce qui, dans une nation, constitue réellement la nationalité, pour eux, c'est du matérialisme, de l'égoïsme, du chauvinisme : ils n'y comprennent plus rien. Oh ! l'Angleterre est bien servie par la presse et par la tribune françaises. Nos orateurs de l'opposition sont au niveau de nos écrivains. Qu'ils passent le détroit : ils seront reçus en amis et en frères.

Certes, le Gouvernement de l'Empereur peut se vanter d'avoir été plus heureux que logicien. Si l'on peut s'en rapporter aux documents fournis par l'administration, l'année 1863 n'a point ressemblé aux précédentes; l'année 1864, ils s'en flattent d'avance, leur ressemblera encore moins. Nonseulement le chiffre de nos exportations de 1863 a dépassé

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celui de nos exportations de 1862; il a dépassé encore, et de beaucoup, celui de nos importations. Ainsi nous nous sommes relevés. Le gouvernement, que faisaient trembler les prédictions de M. Pouyer-Quertier, est hors de péril. La balance nous est redevenue favorable. C'est à nous que l'étranger devra payer un solde, qui ne sera pas moindre, assuret-on, de 255 millions.

a, Le total des marchandises importées pour nl>tre consommation, en 1863, a été de 2 milliards 367 millions, contre 2 milliards 198 millions en 1862, et 2 milliards 442 millions en 1861.

« Le total des marchandises françaises exportées a été, en i863, de 2 milliards 6S2 millions. En 1862, il se tenait k 2 milliards 243 millions, et en 1861 k 2 milliards 926 millions. »

« Ainsi, en 1863, contrairement à ce qui s'était produit en 1861, et qui avait si bien servi de texte aux déclamations protectionnistes, notre exportation a de beaucoup dépassé notre importation : la voici, malgré la fermeture partielle du marché américain^ arrivée à 2 milliards 622 millions. »

L'administration triomphe de ces chiffres : elle ne paraît pas se douter qu'ils sont, au point de vue des principes, la condamnation du traité de commerce. Notez pourtant que les Anglais continuent plus que jamais, de s'applandir des bons effets de ce traité. Sans doute que, plus raisonnables que nous ne sommes, ils ne tiennent pas à avoir la balance favorable, bien moins encore à jouir de la réciprocité. Notez de plus que c'est juste au moment où, d'après les comptes rendus officiels de la douane, les espèces métalliques devraient nous rentrer par centaines de millions que nous sommes en proie à cette crise financière qui ébranle le monde économique jusqu'en ses fondements. Mais je tiens l'administration véridique : que répliquerait-elle à M. Pouyer-Quertier si, revenant à la charge^ il lui tenait ce discours :

a Ah! nous n'en sommes donc plus à la théorie du libreéchange, puisque nous nous réjouissons de si bon cœur, en vrais protectionnistes que nous sommes, de ce que la balance est pour nous. Ëh bien! raisonnons dans cet ordre d'idées, dont le gouvernement de l'empereur eût bien fait de ne

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s'écarter jamais et poussons le raisonnement jusqu'à sa der* niëre conséquence.

c Pour arriver à ces totaux formidables, 2 milliards 622 millions de marchandises exportées , contre 2 milliards 367 millions de marchandises importées, en tout & milliards 989 millions d'échanges; — pour soutenir aussi vaillammeni la concurrence britannique^ comme vous aimez à vous en vanter vous-mêmes, comment nous y sommes-nous pris? C'est ce qu'il importe actuellement d'éclaircir.

ff D'abord le Gouvernement a affranchi de tous droits ou considérablement dégrevé les matières premières destinées à alimenter notre travail national. Il en est résulté pour le Trésor un déficit qui a dû être couvert par d'autres recettes. Jusque-là nous ne voyons pas qu'il y ait eu pour la nation grand profit. Puis le Gouvernement ayant fait en faveur du Traité les premiers sacrifices, c'a été le tour des producteurs et exportateurs, d'opérer leur dégrèvement. On aura sans nul doute renouvelé les machines, amélioré les prpcédés, multiplié les essais ; on a diminué les salaires ; on s'est contenté de moindres bénéfices ; on a cherché à obtenir des réductious sur l'escompte, le change, la commission, le fret, etc. Quel a été le montant de ces sacrifices et de ces faveurs? Combien faudra-t-il d'années pareilles à 1863 pour nous en couvrir ? Aux avances prématurées des entrepreneurs se sont jointes les souffrances des salariés : quelles compensations, sur les bénéfices plus ou moins réels de cet immense trafic, leur seront allouées? Déjà ils se sont coalisés pour la hausse, au grand déplaisir des patrons : pensez*vous qu'un peu de protection pour tout le monde n'eût pas été préférable? Comparant les deux situations de 1858 et 1863, estait certain que notre commerce international, dont les quantités viennent de prendre un si formidable accroissement, nous laisse un bénéfice proportionnel? Car si, comme il est permis de s'y attendre, le bénéfice était le même, le résultat serait glorieux : nous aurions travaillé davantage pour ne pas gagner plus. Supposant en outre les profits actuels de notre commerce extérieur supérieurs à ce qu'ils étaient il y a cinq ans,

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,.al6nt-il8 le surcrott de peine que nous nous sommes donné, les risques plus graves que nous avons courus? Sur quatrevingt-deux articles dénommés au tableau, il en est dix-sept dont les sorties, au lieu d'augmenter, ont baissé ensemble de trente-deux millions. L'excédant de profit obtenu par les soixante-cinq autres ne doit-il pas venir aussi en dédommagement à ceux-là. Aucune solidarité de ce genre n'existe chez nous entre les différentes industries : loin de là, l'esprit du traité de commerce serait plutôt d'en effacer jusqu'à la trace. Faut-il laisser périr les infirmes? Ce serait nous amoindrir comme organisme de production. Nous imposerons-nous en leur faveur de nouvelles taxes? Ce serait de la protection. — Et notre marine, où en est-elle? La laisseronsnous tomber faute d'un fret rémunérateur ? Mais nous tenons à notre marine de guerre, et une marine militaire est impossible sans une marine de commerce. Donc nous ajouterons au fret demandé par les navires anglais tant pour cent de prime aux navires indigènes, afin qu'ils puissent soutenir la lutte. Mais c'est de la protection. Nous payerons une prime à nos pécheurs : toujours de la protection. Encore si le succès tel quel de 1 863 pouvait nous garantir celui des années suivantes. Mais rien n'est plus journalier que le commerce; l'avantage obtenu cette fois peut être perdu l'année prochaine, de sorte que, sans parler des chômages, de la pléthore, de la surproduction, des crises et banqueroutes, nous vivons, du fait seul de la concurrence, dans de perpétuelles alarmes. »

Voilà ce que M. Pouyer-Quertier et ses amis seraient en droit d'objecter et à quoi il faudrait répondre, avant de se féliciter, comme on le fait aujourd'hui, des résultats du traité de commerce. Et quand on aurait fourni tous ces éclaircissements, qu'aurait-on prouvé ? Une seule chose : c'est que le peuple français est un peuple de ressources; que son industrie est merveilleuse, sa résignation encore plus grande; qu'il n'est témérité dont il ne parvienne, à force de dévouement, de privation et de génie, à se racheter ; mais nullement que la théorie du libre échange soit une vérité, bien moins

encore que ce vaste système d*importation et d'exportation puisse faire la félécité d'un peuple. Tout au contraire, il est prouvé, par l'exemple de rAngleierre et de la Belgique, que, si le commerce et l'industrie d'exportation sont pour un certain nombre de capitalistes et d'entrepreneurs la source des grandes et rapides fortunes, c'est en même temps pour les masses ouvrières la cause des plus profondes misères et de la plus irrémédiable servitude.

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