TROISIEME TITRE
Modes.
Les modes forment le lien le plus intime entre deux propositions, deux pensées, et souvent ce lien forme une dépendance pour l'une d'elles.
Le lien établi par le temps et par la voix entre deuS: actions, était extrinsèque ;'\\ consistait dans la coïncidence dans le temps ou dans le sujet des mêmes actions ; le lien formé par le mode est intrinsèque^ il consiste dans la coïncidence dans l'action elle-même.
Quand je dis : il veut que je vienne , il veut qu'il vienne ou
il veut ve^iir, le rapport s'établit directement entre les deux actions elles-mêmes : vouloir et venir. De même dans cette phrase :je viendrai si je suis prêt, où toute idée subjective a disparu, et où deux actions sont directement en face, abstraction faite de tout temps et de toute personne.
Cependant tous les modes ne forment pas lien entre deux pensées. Certains modes n'expriment pas du tout la relation, ou ne l'expriment qu'en se détournant de leur fonction primitive.
Les modes qui n'expriment pas la relation devraient être, à ce titre, exclus de la présente étude ; nous les y comprendrons cependant parce que 1* l'étude du mode dans ses diverses sortes est indivisible en fait et pratiquement et que d'ailleurs elles s'éclairent les unes par les autres ; 2° le mode purement objectif {ait très souvent fonction de mode relatif.
Nous allons examiner successivement : V les modes relatifs^ 2® les modes absolus, 3"* les modes absolus faisant fonction de modes relatifs.
P""* Modes relatifs.
Les modes relatifs comprennent : P les modes relatifs objectifs et les relatifs subjectifs.
Dans les premiers il y a relation non temporale des deux ou de plusieurs pensées considérées en elles-mêmes, indépendamment de là personnalité de l'homme, par exemple dans cette phrase : si tel événement a lieu, la guerre éclatera.
Dans les seconds la relation entre les deux pensées est purement subjective, non directe : je veux que tu viennes,
1** Modes relatifs objectifs.
Les modes relatifs objectifs sont de deux sortes : ils sont concrets ou abstraits.
Le concret est celui qui unit deux actions qui existent ou existeront réellement, par exemple : je suis allé où tu étais, ïabstrait est celui qui les unit hypothétiquement, idéalement, sans cependant aucune connexion nécessaire avec la personnalité de tel homme ou de tous les hommes, par exemple : si Primus vient, Secundus viendra aussi.
a) modes relatifs objectifs concrets.
Ces modes n'en forment qu'un seul, si l'on se pose à un certain point de vue ; au contraire, si l'on se pose à un autre point de vue, ils deviennent extrêmement variés.
Il faut observer ici en matière de conjugaison, ce que noua avons observé plus haut en matière de déclinaison.
Dans la déclinaison, il ny a qu'un seul cas locatif (le cas objectif concret) et encore n'y en a-t-il pas toujours ; mais à côté de ce cas locatif proprement dit, se trouve une foule soit de postpositions, soit de prépositions, qui expriment les relations locatives les plus variées .
De même ici il n'existe qu'un seul mode objectif concret , le conjonctif (et encore verrons-nous que ce mode se confond le plus souvent avec l'absence de mode, l'indicatif) mais il existe à côté une foule de conjonctions qui expriment les relations conjonctives les plus variées.
L'histoire du mode relatif objectif concret serait donc surtout l'histoire des conjonctions.
Il est remarquable que les conjonctions jouent ainsi vis-à-vis des verbes exactement le même rôle que celui que jouent les prépositions vis-à-vis des substantifs.
Toutes les deux expriment la relation objective ^ l'une d'idée à pensée, l'autre de pensée à pensée.
Cependant nous verrons qu'une langue, l'Esquimau, distingue Y indicatif du conjonctif
Les rapports objectifs entre deux pensées exprimés par les conjonctions peuvent être des rapports de temps, des rapports de lieu, des rapports de cause à effet ; dans un autre sens, ils peuvent être conjonctifs, disjonctifs ou alternatifs. Y pénétrer plus avant serait faire l'histoire des conjonctions que nous n'avons pas l'intention d'entreprendre ici pas plus que celle des prépositions.
Nous insistons seulement sur l'étroite parenté qui les lie. Presque toutes les prépositions sont convertibles en conjonctions, de même que les prépositions étaient résultées d'une conversion des adverbes. Ces trois parties du discours se joignent. L'adverbe : à Vintérieur devient psychiquement la préposition : dans, laquelle devient à son tour la conjonction : où.
Si l'on voulait aller au fond des choses, on dirait que morphologiquement sans doute il n'y a qu'un seul mode de cette catégorie : le conjonctif et quelquefois deux, l'un positivement le conjonctif YoMiVQ négativement Yindicatif maisque j^^yc/i/^'w^men^ il existe : V le 7node objectif temporal : j*irai quand tu iras ;
2^ le mode objectif local : je vais où tu vas ; 3*^ le mode objectif caicsal : j'irai, parce que tu iras, etc.
b) mode relatif objectif abstrait.
Ce mode est unique, c'est le conditionnel.
Dans le conditionnel, le rapport entre les deux actions est objectif, en ce sens que la personnalité de celui qui parle et môme celle de l'homme en général ne sont pas nécessairement en jeu ; mais il est abstrait en ce sens que les actions ne sont pas réelles, donc il y a abstraction. Lorsque je dis : si Primus est venu, Secundus sera venu avec Zwi, je ne suppose même pas que l'action a eu lieu, je dis simplement que l'une n'a pas dû avoir lieu sans l'autre.
Le conditionnel, quoique la conjonction concourre souvent à l'exprimer, ne doit pas être confondu dans les catégories des rapports de temps, de lieu et de cause, parce que dans ceux-ci, quelle que soit leur variété, les deux notions sont toujours pensées réelles, ou tout au moins l'une d'elles. Ici elles ne sont pensées réelles, ni l'une ni l'autre.
Nous verrons plus loin que morphologiquement le condi tionnel s'exprime tantôt sur l'une des actions, tantôt sur l'autre, tantôt sur les deux à la fois. De là un équivoque fréquent. Le conditionnel de beaucoup de langues n'est point le nôtre, il ne frappe point la même proposition, mais bien celle à laquelle nous préposons la conjonction si. Certaines langues dédoublent le conditionnel, elles frappent d'une expression modale diflFérente chacune des deux propositions. C'est ce que nous rencontrerons dans plusieurs langues du Caucase. Le conditionnel comprend alors le conditionnel et le consécutif.
Dans cette phrase : si tu venais, je viendrais, c'est la proposition si tu venais qui se mettrait au conditionnel ; celle : je viendrais se mettrait au consécutif
2° Modes relatifs subjectifs.
Ici les deux pensées sont en présence, mais p^r l'intermédiaire de la personnalité humaine, et non plus absolument et par eUes seules.
Mais la personnalité humaine qui sert d'intermédiaire peut être ou celle de la personne qui parle seulement, ou celle de l'homme en général.
Lorsque je dis : viens, on peut décomposea? cette expression unique ainsi : je veux que tu viennes. Quoique nous croyions que cette décomposition est factice et n'a jamais eu lieu réellement» cependant elle met bien en lumière qu'il y a ici en réalité deux actions en présence, chez moi l'action réelle de vouloir^ chez toi l'action hypothétique de venir. Mais ckose remarquable, on ne» pourrait continuer dans sa première partie la conjugaison double résultant de cette décomposition. On dira bien : je veux quHl vienne, je veux que nous venions, je veitœ, que vous, veniez etc. sans sortir de la traduction de l'impératif en périphrase adéquate, mais on ne pourra pas dire inversement tu vetcœ que je vienne, tu veux quil vienne, etc. sans sortir de la traduction de l'impératif, car l'impératif, en sa qualité de mode subjectif concret, veut que la personnalité de celui qui parle soit seule dans la proposition dominante, et non toute autre personnalité, c'est pour cela qu'il est concret.
Lorsque je dis, au contraire : tu veux que je vienne, cette formule, comme nous venons de le voir, ne pourrait pas être convertie en impératif ; elle est, en eifet, un subjonctif, c'est-à^ dire un mode subjectif abstrait ; ce n'est plus la personnalité unique de celui qui parle, c'est toute personnalité humaine, c'est même la personnalité humaine en général dans : tu peux partir ; il faut que tu partes, qui est dans la pensée dominante ; de là le caractère d'abstraction, sans que la pensée cesse d'être subjective.
Parcourons maintenant les modes relatifs subjectifs concrets, puis les abstraits.
a) Modes relatifs subjectifs concrets.
En tête se trouve un des modes les plus anciens, préhistorique pour ainsi dire, et qui remonte jusqu'aux racines du langage, Yimpératif
L'impératif exprime avec intensité le lien d'une action étrangère avec la personnalité de celui qui parle. C'est le plus subjectif des modes, celui qui communique l'ordre donné par le moi au non-moi ; c'est la personnalité qui sort d'elle-même pour la première fois. Nous le trouvons dans toutes les langues, même lorsqu'il ne s'y rencontre aucun autre mode.
Une de ses particularités morphologiques que nous décrirons plus loin, mais qui est en même temps une caractéristique psychique, c'est que son expression coïncide avec la racine ntce ; dans sa personne essentielle, la 2®, aucun indice de personnes, de genres, de nombre ; la racine suffit. Cherchez la racine d'un radical verbal, vous la trouverez dans l'impératif.
Cette particularité parmi les modes lui est commune avec le vocatif parmi les cas, lequel consiste aussi le plus souvent en la racine nue du substantif.
En quoi cette particularité a-t-elle un effet psychique ? En ce que le mode a été tout d'abord subjectif et subjectif concret ; de même le cas, ainsi que nous l'avons établi dans notre étude sur la psychologie du langage. 1/interjection^ Vimpératif, le vocatif forment autant de chaînons des séries grammaticales prélinguistiques, à une époque où l'homme ne sort que rarement du moi.
L'impératif est empreint d'une pensée de commandement ; à ce titre, il ne comprend donc à proprement dire que la 2® personne, et souvent les autres sont empruntées morphologiquement à d'autres modes.
A côté de l'impératif dans le môme groupe se trouvent : le vétatif, le concessif, le précatif, et enfin et surtout Xoptatif.
Les trois premiers ne sont que des nuances de l'impératif. Le vétatif n'est que la combinaison de l'impératif et du négatif, du mode subjectif avec la voix subjective. Le concessif ou permissif et le précatif ne sont que des formes adoucies du commandement. On les rencontre assez rarement doués d'une expression morphologique spéciale.
L'optatif, au contraire, a une grande importance. C'est dans ce sens un degré très affaibli de l'impératif. D'abord on désire, (optatif) ; ce degré du vouloir reste encore caché ; puis on conseille (précatif ei permissif) ^ enfin on ordonne (impératif).
Mais ce mode est toujours concret ; le désir doit émaner de la personne qui parle.
Nous verrons que morphologiquement de nombreuses confusions s'opèrent : P de l'optatif avec l'impératif ; 2° de l'optatif avec le subjonctif; 3° de l'optatif avec le futur ; 4^ de l'optatif avec le conditionnel, et que même dans beaucoup de langues 6 futur n'est qu'un optatif.
L'optatif est, en effet, un point du mode et le futur un point du temps, par lesquels le mode et le temps se touchent.
L'optatif comprend, en outre de loptatif proprement dit, deux autres modes moins fréquents : le potentiel et le nécessitatif.
Le potentiel exprime l'idée que celui qui parle pense que laction est possible ; le nécessitatif, celle que le même pense que Faction est nécessaire. Les langues Dravidiennes ont particulièrement développé ces deux modes et les ont, de plus, combinés avec la voix subjective du négatif. Mais souvent le potentiel est un tenue impropre et n'est en réalité qu'un optatif : puisses-tu.
En résumé le groupe des modes relatifs subjectifs concrets peut s'établir ainsi qu'il suit :
jent ÎYiipératif
1 "" impératif ; 2° précatif ; 3^ permissif, proprement dit,
2° optatif
V optatif; 2^ nécessitatif; 3"^ potentiel, propreinent dit.
Ces divers modes font souvent fonction lun de l'autre. On peut citer la formule française de politesse : tu peux aller au lieu de va.
b) Modes relatifs subjectifs abstraits.
Ils se distinguent des précédents en ce qu'ils peuvent émaner, dans celle des deux pensées qui est dominante, non-seulement de là personne qui parle, mais de toute autre personne humaine. Dans ces mots : tu veux que je vienne, il ne peut y avoir impératif, ni optatif, parce que l'ordre n'émane pas de moi.
Mais il y a subordination. La première action, la dominante existe réellement : tu veux ; mais la seconde n'existe qpUdéale- 7nent, comme renfermée dans la première : que tu viennes. Ici l'action n'est pas moins hypothétique que dans le conditionnel classé plus haut. C'est le mode subjonctif
Le subjonctif est souvent comme le conjonctif exprimé par
un grand nombre de conjonctions, mais â la différence de ce qui a lieu pour le conjonctif, les conjonctions suffisaient ici rarement seules ; il faut une expression qui modifie le verbe lui-même, c'est que la catégorie, étant abstraite, veut naturellement un genre abstrait d expression.
Le subjonctif morphologiquement se confond souvent avec l'optatif, nous verrons aussi qu'il est exprimé fréquemment par l'infinitif, quand le sujet des deux actions est le même.
Par l'intermédiaire de l'optatif il peut même se confondre avec le futur.
Enfin le conditionnel n'a souvent d'expression que par lui.
Le subjonctif est pour ainsi dire à deux degrés, suivant qu'il est exprimé seulement par une conjonction, en français la conjonction q^ie, ou qu'il l'est à la fois par une conjonction et par une modification verbale»
Deux exemples feront bien ^ comprendre cette différence : je pense que tu viendras ;je veuœ que tu viennes. Dans le premier cas, le français emploie même l'indicatif, mais ce n'est qu'une apparence, le verbe nest pas au subjonctif, mais la proposition n'en est pas moins subjonctive ; la conjonction de subordination suffit pour cela.
Mais elle l'est à un moins fort degré que dans celle-ci : tu vettûo qtceje vienne.
En effet de même que le mode subjectif concret est à plusieurs degrés de plus en plus forts : V Y optatifs 2° Y impératif, suivant que l'élément subjectif se manifeste plus ou moins au dehors du moi, de même le mode subjectif abstrait a plusieurs degrés suivant la même distinction. Dans : je pense que tu viendrai, la proposition principale a beaucoup moins d'influence sur la subordonnée que dans : tu veux que je vienne.
De sorte qu'on peut classifier les modes subjectifs abstraits, li,insi :
1® Subjonctif avec simple conjonction.
2^ Subjonctif avec conjonction et expression verbale.
2® Modes absolus.
Ce sont les modes que nous avons appelés ailleurs inexactement modes objectifs ; ce sont ceux qu'on appelle communément et improprement modes impersonnels.
Il s'agit de Y infinitif et Am participe tout d'abord.
Elucidons un peu la tenninologie.
Rien de plus inexact que de nommer l'infinitif un mode impersonnel. Nous verrons qu'un grand nombre de langues, en particulier les Dravidiennes et les Altaïques, conjuguent l'infinitif, en même temps qu'elles le déclinent, d'où ces locu- •tions : aimer -toi, aimer -lui, d aimer -toi ^ â^aimer-lui. On peut dire seulement que le plus souvent les personnes ne s'agglutinent pas à l'infinitif. Il en est de même du participe.
Les noms : mode substantif %X mode adjectif àonnè^ à l'infinitif et au participe par d'autres grammairiens sont beaucoup plus exacts.
Nous avons d'autre côté appelé à. tort ces modes des modes objectifs ; en efiet, l'objectif ne peut que s'opposer à un subjectif, et tous les deux sont des divisions du subjectif.
Le terme absolu est exact, car ni l'infinitif ni le participe ne sont des modes relatifs, n'expriment la relation, au moins directement et en la formant de pensée à pensée.
Dans ces mots : mouHr est doux, il n'y a pas deux pensées, il n'y en a qu'une seule, et par conséquent il ne peut être question d'établir une relation de pensée à pensée ; et cependant il existe un mode. A 'quoi sert ce mode ?
Ce mode a converti une pensée en simple idéCy il a fait d'une action un simple être, une simple idée ontologique ; le verbe est devenu un substantif abstrait, une action personnifiée. ■
L'infinitif est un substantif qui forme désormais un simple élément de la proposition qui peut être sujet, régime direct, régime indirect, etc.
De même le participe est devenu un adjectif
Le mode absolu est donc, en réalité, hors de notre sujet, mais il va y rentrer tout à l'heure lorsque nous le retrouverons faisant fonction de mode relatif.
La personnification d'une action a été chose difficile, plus difficile lorsqu'il s'est agi de compléter cette personnification en faisant de l'infinitif le sujet de la proposition. D'ailleurs ce premier efibrt a été pendant longtemps impossible.
Nous en verrons les preuves morphologiques dans l'origine des infinitifs latin et grec, où l'infinitif même sujet n'a été longtemps qu'un cas oblique d'un nom verbal.
C'est ainsi que les infinitifs : légère et mori ; Xuetv et Souvat n ont été d'abord que de simples datifs ou locatifs de noms verbaux.
Plus tard ils sortirent de leurs cas spéciaux et s'employèrent à tous les autres ; plus tard encore on perdit le souvenir de leur origine, et comme ils étaient le plus souvent employés comme sujet ou comme régime direct, on crut qu'ils étaient destinés spécialement à ces cas, et on fut embarrassé quand il s'agit d'exprimer le datif, le génitif, l'ablatif.
Les Grecs transportèrent ces cas sur l'article accompagnant l'infinitif et laissèrent celui-ci invariable ; ce procédé était impossible aux Romains qui n'avaient pas d'article ; ils en employèrent un autre, ils empruntèrent les. divers cas du participe qui servit ainsi d'infinitif. De là le gérondif morphologique latin.
Le gérondif n'est donc autre chose qu'un infinitif déclinable.
Un second procédé employé fut le supin ; une forme archaïque de nom verbal fut prise pour exprimer un des cas obliques.
Ce gérondif et ce supin ne sont, en réalité, que des procédés morphologiques employés pour exprimer l'infinitif. Ils n'existent pas psychiquement.
L'infinitif ainsi confondu dans la proposition avec les mots ontologiques ne perdit cependant pas toute sa nature verbale, il conserva la faculté de pouvoir posséder un régime direct. On peut dire : vaincre ses ennemis est difficile, ce que le substantif ordinaire ne pouvait faire. En cela il se distingue essentiellement du nom verbal qui n'arriverait à ce résultat qu'en employant improprement le génitif et en créant une amphibologie. '
Faut-il aller plus loin, et l'infinitif, sans perdre sa nature modale peut-il prendre un sujet, et peut-on dire comme en latin, sans sortir de la fonction naturelle de l'infinitif : me vincere te dulce mihi est? Non, nous ne sommes plus alors dans la fonction de l'infinitif, ni même dans sa nature. Le véritable infinitif, est et doit rester abstrait, abstraction que l'existence d'un complément n'exclut pas, mais dont celle d'un sujet est destruc tive ; car le sujet particularise définitivement.
Me vincere te dulce mihi est, doit se décomposer en* ces deux pensées : V si je te vaincs, 2° je me réjouis. Il y a là un conditionnel déguisé.
Il en est de même si Tinfinitif ainsi garni fait fonction de régime : cupis illum a me vinci. La traduction française : tu désires que je le vainque, marque bien qu'il y a en réalité ici deux idées unies par un subjonctif. Cela est si vrai que quand le sujet de l'infinitif disparait au moins en apparence le français emploie de nouveau l'infinitif : tu désires le vaincre.
S'il en était autrement, il n'y aurait plus d'autres modes relatifs que l'indicatif et l'impératif où précisément la relation est la plus cachée.
A côté de l'infinitif se trouve le nom verbal, à côté du participe l'adjectif d'action dérivé d'un verbe.
Les modes absolus sont donc l'infinitif et le participe ; le gérondif et le supin ne sont que des modes d'expression morphologique du premier.
Cependant parmi les cas du gérondif il faut en détacher soigneusement un, Yàblatif latin en do, par exemple, qui joue un rôle spécial. Si le participe se rattache en le qualifiant à un des concepts ontologiques de la proposition, si l'infinitif en devient partie soit comme sujet, soit comme complément, le gérondif latin en cfo joue vis-à-vis du verbe le rôle d'un véritable participe, et comme tel, malgré sa forme empruntée au participe, et son cas formant série avec les autres cas du gérondif, constitue réellement un mode absolu à part qui sera surtout remarquable lorsque sous d'autres noms nous le verrons fonctionner tout-à-l'heure comme mode relatif.
Il y a donc en réalité trois modes absolus : le participe analogue à ïadjectif, Yinfinitif analogue au substantif, le gérondif (celui en do en latin) analogue au participe.
Parmi ces modes deux appartiennent en réalité à la conversion en relation d'idée à pensée, non de la relation de pensée à pensée, mais de la relation de pensée à idée ; ce sont la participe qui remplace la proposition déterminative ouverte par le pronom qui, et le gérondif qui détermine le verbe considéré seul. Mais nous n'avons pas voulu briser l'unité de l'exposé.
Enfin aux modes absolus : P infinitif, 2° participe, 3° gérondif absolutif il faut joindre les dégénérescences de ces modes absolus , mais encore verbaux, en substantifs, adjectifs ou adverbes. Les expressions et les étapes de cette transition sont très intéressantes à étudier.
L'infinitif est encore un véritable verbe psychiqnement, quoique morphologiquement il consiste souvent dans le cas oblique à!\m substantif verbal ; il lest surtout lorsqu'il se revêt des diverses personnes ; il descend davantage dans la sphère substantive lorsqu'il se pouille dans les divers cas du substantif, comme le fait le gérondif latin, et ne se contente plus d'une forme unique ; mais dans tous ces cas, il n'en reste pas moins un infinitif, par conséquent un verbe.
Mais l'infinitif devient un nom verbal lorsqu'après s'être dépouillé des suffixes personnels, temporaux, et même casuels spéciaux, il se revêt d'un suffixe nominal : prater-ire, prateritio ; occastLS^ occasio ; àbsolutus, absolut-io ; le souvenir du verbe n'est pas effacé, mais la forme est devenue substantive, et d'autre part le complément direct ne se met plus à l'accusatif, mais au génitif.
On peut arriver à un degré de plus et du no7n verbal, du nom diactionj passer au substantif abstrait ; ce substantif a aussi souvent un suffixe nominal, mais même peut se passer de tout suffixe, il peut ne pas se rattacher étymologiquement à un verbe, il exprime l'action nuancée d'état. On peut citer finis à côté de de-fin-î-tio et de finir e.
Il en est de même du participe. De celui sui^d d'un régime direct qui est le véritable participe et exprime un action, on passe à l'adjectif verbal, qui n'a pas de régime et exprime un état : une femme aimant ses enfants, une femme aimante ; difiërence bien exprimée en français par le refus ou la concession d'accord ; de l'adjectif verbal on passe au nom d'agent ; Y aimant, celui qui aime, Y amant, Yamateur. De là enfin on arrive au nom abstrait qui peut en plus se rattacher au verbe étymologiquement : vol-age.
Enfin l'absolutif parcourt les mêmes degrés et devient peu à peu un adverbe, après être parti du verbe. Lui étant aimé devient en aimant lui, puis en aimant (tout complément enlevé), puis aimablement.
On distingue aussi le nom de lieu, de temps, ôHnstrument de l'action qui est aussi une réduction, mais cette fois en substantif, du gérondif-absolutif .
Certaines langues tiennent compte de quelques-unes de ces nuances, en distinguant soit le participe de l'adjectif verbal^
soit le participe-adjectif du participe-substantif, soit rinfinitif du nom verbal d'action, soit le participe du nom d'agent.
3ent Modes absolus faisant fonctions des modes relatifs.
Ici nous rentrons dans notre sujet, et nous touchons xme matière très intéressante. Presque tous les modes relatifs peuvent se remplacer par des modes absolits ; c'est-à-dire que les relations de pensée à pensée peuvent se changer par ce moyen en simples relations d'idée à pensée, et la phrase la plus complexe en une proposition unique.
Etablissons successivement cette conversion de chaque mode relatif.
a) Conversion du mode relatif objectif concret.
Exemples : au lieu de dire : lorsqvHl vint il me dit, on peut tourner : lui étant venu me dit ; on obtient ainsi la réduction d'une phrase en une simple proposition et l'apparition d'un participe, en compensation.
Au lieu de dire : ' lorsque je fus venu, il me dit, on peut tourner : il dit à moi venu ; le résultat est le même.
Au lieu de dire : lorque Primus vint, Secundits me dit, ne pouvant faire le participe se rapporter à aucun mot de la phrase principale, on tourne ainsi par un procédé plus hardi : Primus venant, Secundits me dit : Primo veniente, Secundus mihi diœit. C'est Y ablatif absolu des latins.
Qu'est-ce psychiquement que l'ablatif absolu ? Qu'est-il d'abord morphologiquement ?
Dans la proposition précédente. Primo veniente tsi en réalité un locatif en fonction de temporal, on peut sous-entendre in, ou bien considérer te comme un ablatif en fonction dinstrumental. Dans les deux cas c'est te qui est partie intégrante de la proposition ; ce n'est donc qu'improprement \m ablatif absolu ; il fait bien et naturellement partie de la proposition et il y attire Primo qui s'y rattache en qualité de participe-adjectif.
Psychiquement la nature de l'ablatif absolu n'est pas tout-àfait, la même, et pour bien la comprendre, il ne faut plus l'examiner séparément, mais le rattacher à d'autres phénomènes de môme nature, connus cependant sous d'autres noms.
Dans Tablatif absolu latin, le verbe réduit au mode absolu du participe se rattache bien, en effet, encore et morphologiquement à la proposition principale dont il devient le simple régime ; mais en Sanscrit il existe un mode plus absolu faisant fonction de mode relatif; ce mode absolu a la forme non plus d'un participe, mais d'un nom verbal. C'est celui en twâ, instrumental d'un nom en tu, ou en Jâ, instrumental d'un nom en ja, et ces formes n'étant plus adjectives ne viennent plus qualifier un des mots de la proposition principale ; étant substantives, elles ne se placent plus dans la proposition que comme de véritables adverbes. C'est l'application à l'expression delà relation de pensée à pensée et à sa conversion en relation d'idée à pensée, du gérondif latin en do que nous avons mentionné plus haut. Des grammairiens lui donnent l'appellation de mode ahsolutif En voici l'emploi : itj-uk-twâ shanaih shanâirupa-gam-ja tèna wjâghrèna dhrtah sa pànthô tshintajat = ayant-parlé lentement lentement étant-venu par ce tigre saisi le voyageur pensa = le tigre dit, vint lentement, saisi par lui le voyageur pensa ; les absolutifs : itj-uk-twâ et upagamja se rapportent non au sujet de la proposition : le voyageur, mais à un substantif qui dans la proposition est à l'instrumental : le tigre, et qui forme le sujet non formel mais réel de la proposition jusqu'à dhrtah. Ces absolutifs sont à considérer comme des adverbes se rapportant à l'idée active contenue dans le verbe passif dhrtah. Le mot de mode absolutif n'est pas exact pour les dénommer puisqu'ils entrent adverbialement dans la proposition. C'est l'emploi du mode adverbial (gérondif en do) du verbe à la conversion de la relation de pensée à pensée en celle d'idée à pensée, et nous traduirions ainsi : en parlant lentement lentement en venant par ce tigre saisi — le voyageur pensa, en faisant dépendre ces gérondifs spéciaux non du verbe pensa , mais du participe saisi.
Le mandchou présente une conversion par un procédé analogue au moyen d'un mode appelé improprement conjonctif, c'est le mode en fi.
Le verbe auquel se trouve préfixé fi n'a pas de sujet.
En voici un exemple :
joodeng tere bithe sabu-fi iimesi golo-fi amasiji-fi deo de fonjire jakade^ deo uju gida-fi umaijaburako.
Joodeng cette lettre ayant- vu (videndo) très étant-eflfrayé, en arrière venant interroger afin-de, le cadet la tête ayant baissé ne répondit pas.
Ici tous les verbes terminés par fi se rapportent à jodeng qui joue avec eux le rôle de lablatif absolu latin, avec cette différence que les temps terminés par fi ne sont pas des participes, mais des ahsolutifs formés du pur radical suivi de fi.
b) conversion du mode relatif objectif abstrait.
Il s'agit du conditionnel, auquel répond dans l'autre proposition la conjonction : si.
Le conditionnel reste intact et ne peut se convertir ; au contraire, l'autre proposition ouverte par si se convertit par Y ablatif absolu (latin), génitif absolu (grec) ci-dessus décrit.
Cette proposition : si Primus vient, Secundus viendra^ se tourne ainsi : Primus étant venu, Secundus viendra.
Le conditionnel se convertit aussi dans la proposition commencée par si en mode absolu d'une autre manière, par le locatif ou l'instrumentai du nom verbal. Au lieu de dire : si tu viens je viendrai, on dit : dans le venir de toi je viendrai. C'est im procédé familier aux langues dravidiennes.
c) Conversion du mode relatif subjectif concret.
Il s'agit de l'impératif et de l'optatif.
L'ordre peut être rendu extrêmement impérieux, et le désir exprimé très vif en français si on substitue l'infinitif pur et simple à l'impératif et à l'optatif; c'est ainsi que l'on dit : venir , venir tout de suite, au lieu de viens.
d) Conversion du mode relatif subjectif abstrait.
Il s'agit du subjonctif converti en infinitif.
Quand il s'agit du mode objectif, comme nous l'avons vu, c'est le participe qui opère la conversion, ou le gérondif ; quand il s'agit du mode subjonctif, c'est, au contraire, l'infinitif. Cet infinitif est connu dans les grammaires pratiques latines sous le nom de que retranché ; nous lui donnerons la dénomination de subjonctif converti.
Avant d'arriver à l'explication de ce phénomène souvenonsnous de ce q^ue nous avons dit tout-à-l'heure, à. savoir que Tinfinitlf, mode objectif faisant sa fonction naturelle, pouvait bien être suivi de régime, mais ne pouvait pas posséder de sujet ; le sujet joint au verbe implique, en effet, une proposition entière et n'est plus le simple terme d'unç proposition.
Soient données ces phrases : je pense que tu viendras bientôt ^ je désire que tu viennes ; quoiqu en jfrançais lune soit rendue dans sa proposition subordonnée par l'indicatif, l'autre par le subjonctif, cette distinction n'est que le résultat d'un idiotisme, au fond la relation est de dépendance, c'est-à-dire subjonctive, et du reste, l'expression elle-même dans le premier exemple est demi-subjonctive, car une telle expression consiste autant dans l'emploi de la conjonction que dans la modification du verbe. Dans ces deux exemples , on peut transformer les expressions ainsi : je pense toi devoir venir bientôt, je désire toi venir, et cette transformation a lieu effectivement en latin : puto te maœ venturum esse, cupio te venir e (ut veniasj. Comment a-t-elle été possible, et s'explique-l^eUe logiquement ?
Supposons que le sujet des deux propositions soit le même : je désire que je viennes, pas n'est besoin de répéter le sujet une seconde fois, on peut même soutenir que le second sujet s'élimine psychiquement ; d'où la conversion est non point celle plus difficile : je désire moi venir, mais celle très aisée : je désire venir, venir étant une action personnifiée, sans rapport exprimé à une personne, qui peut servir comme telle de complément direct.
De l'expression : je' désire venir, à celle :je désire toi venir ^ il n'y a qu'un pas ; de sujet formel de venir, il ne saurait en être question, puisque venir est à un mode d'ordinaire impersonnel, toi viendra donc pour compléter venir ; il sera psychiquement un sujet, mais morphologiquement un complément direct de l'infinitif.
Mais cette explication plausible morphologiquement se heurte à une difficulté psychique. Comment le mot venir, par exemple, verbe intransitif, peut-il posséder un complément direct?
Il faut donc chercher une autre explication.
Ce ix'^st poiîit le verbe : venir qui est entré le premier dans
— sala proposition ; c'est le mot toi qui ensuite par attraction y a introduit l'accusatif ; on a dit : je désire toi et toi s'est ainsi trouvé tout naturellement à l'accusatif, mais toi étant le sujet de venir y a attiré son verbe, car comme il était à l'accusatif il n'a pu attirer un verbe au nominatif, un verbe à un mod^ personnel. Cette explication meilleure se heurte à une difficulté ; on voit bien que je désire a attiré toi à l'accusatif ; on comprend comment toi a attiré venir à l'infinitif ; mais on ne voit pas comment ces mots ont pu se classer dans la proposition principale devenue unique, venir ne pouvant y jouer aucun rôle ni de sujet, ni de verbe, ni de complément.
Il suffit pour arriver au résultat de modifier un peu cette dernière explication, et pour ce la morphologie vient à notre aide : je désire toi t^enir, peut, se tourner ainsi : je désire toi pour venir, quant à venir : cupio te ad veniendum ; hé bien ! cupio te venire a étymologiquement absolument la même signification que cupio te ad veniendum. En efiet nous l'avons vu, venire est un ancien locatif de nom verbal, de sorte que la traduction rigoureusement exacte est : je désire toi dans le venir.
Telle est la vraie explication ; il en résulte que l'expression, je désire venir a suivi par abréviation et ellipse et n a point précédé celle : je désire moi venir.
Ainsi il n'y a point à proprement parler de proposition infinitive dans le que retranché latin, de proposition étouffée, à demi-formée, comme on pourrait le croire d'abord. L'infinitif y est à un cas indirect oblique, le prétendu sujet de l'infinitif est sans relation avec lui et forme un complément direct.
Il est vrai que le souvenir de l'origine étymologique se perdit, et qu'alors naquit une sensation nouvelle, celle d'une demi-proposition, d'une proposition étouffée, réduite, qui semble une création originale. En même temps l'infinitif perdait son sens locatif, se cristallisait dans cette forme locative, devenait invariable et comme tel pouvait fonctionner comme sujet et comme régime. Les langues Australiennes mettent ce pro^ cessus parfaitement à découvert.
Si nous sortons des langues Indo-Européennes nous allons trouver dans les Ouralo-Altaïques un phénomène qui va sembler d'abord détruire l'explication ci-dessus. En Hongrois, par
exemple, Tinfinitif se conjugue personnellement ; on ne dit pas : venir seulement, mais directement : moi-venir^ toi-venir^ luivenir, etc. et ainsi la proposition infinitive se trouvé directement constituée et forme une proposition réelle, quoiqu'atténuée, sans qu'on puisse recourir à l'interprétation étymologique de la forme de Timpératif .
Ici encore il ny a point de véritable proposition infinitive, mais seulement, comme tout-à-l'heure, des termes ordinaires de la proposition principale devenue unique ; seulement le moyen pour y parvenir a été différent. En Hongrois, dans plusieurs cas du moins, et particulièrement dans celui qui nous occupe, le verbe a conservé son ancienne nature de substantif ; au lieu de dire : f attends toi, on dit de moi attente (est) toiy etc. ; le sujet du verbe se met donc au génitif puisque le verbe auquel il se rapporte est un substantif. Supposons maintenant le verbe à l'infinitif ; quand on le conjugue ainsi moi-attendre, toi-attendre, lui-attendre , varn-om , varn-od, vam-ia, c'est comme si l'on disait de moi-attente, de toi-attente, etc. En se plaçant dans la proposition principale, un tel infl- . nitif y parait donc comme un véritable substantif accompagné de son génitif.
Tel est le rôle de la proposition infinitive, ce n'est point une véritable proposition conservant une demi-existence ; c'est une proposition subjonctive qui s'est franchement détruite, et dont les éléments sont devenus simples éléments de la proposition principale, devenue unique.
Ainsi s'opère la conversion des modes relatifs en modes absolus, et les modes absolus sont dans ce but tous tour à tour employés, à savoir : Y infinitif (substantit) , le participe (adjectif) le g éniti f-absolutif (siàyerhe).
Mais y a-t-il bien là conversion, c'est-à-dire procédé hystérogène ? Nous avons employé ce mot : conversion en nous plaçant à l'état actuel des langues, et en passant de la forme complète à la forme moins complète, mais en réalité, c'est l'inverse qu'il faut penser, et historiquement c'est l'inverse qui s'est produit.
La relation de mot à proposition, â!idée à pensée a longtemps précédé celle de proposition à proposition, de pensée à pensée, de même que la relation d'idée à pensée avait été elle-même,
comme nous l'avons établi dans mie autre étude, longtemps précédée de la simple relation d'idée à idée, du cas génitif. D'abord il y a eu des mots en dépendance, pas de propositions, plus tard des propositions séparées, pas encore de phrases. C'est à ce point d'évolution que se placent les ablatifs ou géîiitifs improprement appelés absolus y les pi^opositions inflnitives, les modes absohitifs ; on est encore dans la proposition enveloppante, dans l'expression synthétique ; plus tard la proposition se débrouille, se segmente, devient analytique, et alors naissent comme d'un bourgeon les propositions subordonnées, avec leurs diverses parties qui s'articulent ; cela est si vrai, sans remonter bien haut, que la proposition infini tive latine a disparu en français.
Cette conversion des modes relatifs en modes absolus, ou plus exactement ce développement des modes absolus en modes relatifs, est très curieux, il aboutit à une confusion primitive de ces deux classes de modes.
En effet, à l'origine tout se confond, et ce n'est que par des différenciations successives que la grammaire est née.
Entrons plus avant dans cet ordre d'idées.
Confusion primitive des divers modes entre eux, des
MODES ET des TEMPS.
La morphologie nous démontrera un peu loin, mais nous devons indiquer ici cette confusion très importante qui a une racine psychique.
Nous voulons citer seulement quelques exemples :
V En latin, le conditionnel n'a pas d'expression distincte, il emprunte l'imparfait ou le plus-que-parfait du subjonctif.
En grec il emprunte les temps de l'optatif.
2° En latin encore le futur emprunte la forme du subjonctif présent qui est ensuite obligé de se différencier de nouveau pour rester distinct. Le subjonctif Icgam, leges, leget devient le futur legam, leges, leget, et dès lors se différencie d'une manière hystérogène en legam , legas, légat.
3** L'impératif en latin s'exprime très souvent par le subjonctif : venias, au lieu de vent,
4*" L'optatif et le subjonctif se confondent dans le latin qui ne
conserve plus, phénomène singulier, quime seule forme, la forme optative, qu'un seul mode quant au sens, le mode subjonctif, et qui applique souvent la forme de Tun au sens de l'autre.
5^ En Sanscrit d'abord le subjonctif apparaît distinct, puis finit par se fondre dans l'optatif.
Toutes ces confiisions, soit primitives, soithystérogènes, sont psychiques, tout en étant morphologiques ; le lien le plus intime, par exemple, unit le futur et Y optatif, car un temps imaginaire touche au mode imaginaire ; la même connexion a lieu entre le mode subjectif concret et le mode subjectif abstrait, tous les deux subjectifs, l'optatif et le subjonctif.
Mais une confusion primitive plus singulière et plus intéressante est celle qui se faisait in àbstracto dans beaucoup de langues entre Xidée du mode et Y idée du temps, \ Pour que l'idée de mode et celle de temps soient bien distinctes, il faut qu'elles puisseat se croiser, se multiplier lune par l'autre, que chaque mode puisse se mettre à tous les temps. Or, dans les langues où les modes sont le plus développés, ils ne sont pas tous capables de tous les temps que possède le seul indicatif. C'est ainsi qu'en grec et en sanscrit l'optatif, l'impératif n'ont qu'un nombre de temps très limités, que le latin n'a pas de participe passé à l'actif.
Bien plus, consultons certaines langues, nous y verrons que dans les modes relatifs, l'indicatif seul possède plusieurs temps.
En Finnois, confondant les temps et les modes, nous trouvons la nomenclature suivante : présent, imparfait, concessif^ conditionnel, optatif, impératif, infinitif, participe. Nous ne parlons pas des temps composés qui sont, comme toujours, hystérogènes. Remarquons l'absence de futur.
Ainsi dans cette langue, aucun autre temps que l'indicatif ne possède d'imparfait ; en réalité cette formule n'est pas exacte. Il y a confusion entre Tidée du temps et celle du mode.
Le temps-mode (concept unique) comprend F le présent^ 2^ Yimparfait, 3° le concessifetc.
Cette confusion entre deux concepts de relation bien distincts ne doit pas trop nous surprendre, puisqu'on a bien confondu à l'origine le verbe et le substantif.
Mais des traces de. cette confusion sont restées, et c'est ce qui fait l'indigence des temps aux modes autres que l'indicatif.
Nous en trouvons une démonstration frappante dans le langage français vulgaire : Le français, comme toutes les langues dérivées et analytiques, comme aussi les langues très civilisées, s'est efforcé de multiplier les catégories grammaticales, de les compléter, d'exprimer les nuances, aussi a-t-il surcomposé et intégré les temps non-seulement dans le mode indicatif, mais aussi au subjonctif. Mais le langage populaire reiusc énergiquement de le suivre dans cette voie ; il admet bien le présent du subjonctif, ou plus exactement le subjonctif, mais est réfractaire à Yimparfait du subjonctifs et au lieu de dire : je voudrais que tu entrasses y dit obstinément :je voudrais que tu entres, ou je voudrais que tu entrerais ; il obéit à un instinct très ancien, celui qui tend à confondre le concept du temps et le concept du mode et à né pas les multiplier l'un par l'autre, et dans cette lutte persévérante on ne sait encore qui l'emportera.
Dans cette confusion quel est le concept dominant, celui du temps ou celui du mode ? C'est celui du temps ; le mode ne s'est d'abord introduit que comme s'il était un temps nouveau ; il la fait comme futur, et comme parmi les temps souvent le futur manquait, il a contribué à le foire naître. Le subjonctif, l'optatif, l'impératif, le conditionnel ne sont, en fond, que des futurs, et le concept de mode peut se résoudre en der- j nière analyse en concept de temps.
Tels sont les différents modes et leur classification au point de vue psychique, lorsqu'ils servent à relier une pensée à une pensée.
Il nous reste à examiner les modes servant à relier une pensée à une idée.
Résumons nous d'abord dans le tableau suivant :
Modp:s absolus.
hifmHf Participe Mode gérondif
lesquels deviennent substantif verbal ou adjectif verbal lieu d'action
nom d'action. nom d'agent, instrument d'action,
substantif abstrait. substantif abstrait. adverbe.
Modes relatifs.
relatifs objectifs
relatifs subjectifs