‹ De la catégorie du tempsChapitre 1 sur 30 · ÉTUDES · texte numérisé non relu

ÉTUDES

GRAMMAIRE COMPAft]

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Membre de l'Institut PROFESSEUR AU COLLEGE DE FRANGE

Qui par ses écrits et son initiative a introduit et fondé en France la science de la Linguistique,

H0II&6E D'AOKBAnOI ET DE PROFOID RESPECT.

Riovi, DE LA GRASSERIE.

à peu, produit seul la déclinaison. Telle est, croyons-nous, sa place exacte; cette place accuse, d'ailleurs, toute son importance. Cela est si vrai que, lorsque dans l'état primitif le verbe et le substantif sont encore indistincts lun de l'autre, quand le substantif se conjugue comme le verbe par la prcûxation ou la suffixation du pronom possessif, ils se distinguent déjà embryonoairement en ce que le mot employé comme verbe peut seul être affecté d'un indice temporel. Dans certaines langues, il est vrai, comme nous le verrons, le substantif luimême peut avoir quelques-uns des temps, comme un véritable verbe; mais ce fait anormal confirme une règle pendant longtemps ayant servi de seul critérium.

Quels sont les différents temps, quels sont les différents groupes de temps considérés dans leur idée même? Nous verrons que par une concordance merveilleuse entre ce qui est simplement matériel et ce qui est intellectuel, ces différences dans l'idée trouvent leur écho exact dans les différences de modes d'expression.

Le temps, à l'entendre superficiellement, consiste dans le

passé, le présent et V avenir. Le présent, moment où Ton parle; le passé, moments antérieurs; le futur, moments postérieurs, suivant la définition des grammairiens. Mais, en réfléchissant, on voit qu'un tel temps n'existe que par comparaison, comme certains degrés de phénomènes physiques; qu'on le compte, pour ainsi dire, au dessous et au dessus I d'un zéro, qui est le présent; qu'en d'autres termes, c'est une 1 variable dépendante d'une autre variable, laquelle consiste j en un point de départ arbitraire, semblable en cela au zéro thermométrique, qui n'est que le point où se manifeste un certain phénomène physique, celui de congélation. Ici le modèle de comparaison est le présent. Est-ce le seul possible? Est-ce le seul existant? Est-ce même le plus ancien partout?

Nullement. Ce présent n'est un point de départ, un point de comparaison que subjectivement; c'est le moment où l'on parle, où l'on écrit, où l'on pense, moment qui varie pour

chaque homme et ponr chaque discours. Or, à côté de ce pré* sent tout subjectif, de chaque côté duquel on pourrait marquer le passé par le signe — , et le futur par le signe +, en le marquant lui-même par le 0, il existe un passé tout objectif se rapportaot à la proposition, à l'action énoncée seule, abstraction faite du moment où Ton pense, et de la personne qui pense.

De même que le point de repère du temps subjectif est dans la personne, le point de repère du temps objectif est dans Faction elle-même, c'est-à-dire dans le moment où l'action s'accomplit, où l'action dure. Ce moment, c'est le point de repère objectif, c'est le duratif; les moments qui précèdent sont ceux où Taction a commencé, ceux où elle n'est même encore que possible, où elle était vague et peu déterminée : ils forment le temps objectif aoriste ou momentané. Enfin, l'action s'est accomplie entièrement et a produit tous ses résultats; elle est complète, parfaite : on est alors au temps objectif parfait.

Ces temps objectifs, comme nous l'établirons, ont dans plusieurs langues, au moins, précédé les temps subjectifs; ils y forment une première couche, qu'on retrouve par endroits assez facilement sous la seconde, par exemple, en grec, l'aoriste second, le parfait second, qui sont des temps objectifs, sous l'aoriste premier, le parfait premier, qui sont des temps subjectifs, et certainement postérieurs.

Y a-t-il correspondance entre chacun des temps objectifs etj chacun des temps subjectifs? Nullement. L'aoriste a servi tour ' à tour à exprimer le passé, le présent et le futur; l'aoriste impératif grec exprime couramment le temps futur, l'aoriste sémitique toujours le passé, l'aoriste grec indicatif le présent. 11 ne peut y avoir de concordance partie à partie entre deux ordres d'idées tout à fait différents. Cependant, assez souvent Taoriste objectif fait fonction du futur subjectif; le parfait objectif fait fonction du passé subjectif; quant au duratif objectif, il correspond presque toujours au présent.

Certaines langues n'ont jamais possédé que les temps objec-

tifs, auxquels plus tard on a seulement fait faire fonction de temps subjectifs, lorsque l'idée de ceux-ci s'est développée. Ce sont les langues sémitiques. D'autres n'ont jamais eu que les temps subjectifs, et ces langues sont aussi très nombreuses. D'autres, enfin, cumulent les temps objectifs et les temps subjectifs, les premiers ayant précédé les seconds et s'étant effacés peu à peu devant ceux-ci, mais non entièrement, de telle sorte que la forme subjective est devenue la règle, et que la forme objective, cédant la place et devenue l'exception, constitue la conjugaison dite irrégulière ou forte, tandis qu'en réalité elle est la plus régulière de toutes. C'est le cas du sanscrit, du grec, du gothique. Enfin, d'autres langues, et c'est ici que se place un phénomène curieux, font aux deux sortes de temps une part égale, les conservant tous les deux au même degré, les multipliant l'un par l'autre, conjuguant chaque temps objectif par tous les temps subjectifs, et présentant ainsi la conjugaison croisée la plus riche. C'est le cas des langues slaves.

A cette distinction profonde des temps objectifs et des temps subjectifs dans leur idée, correspond une différence aussi complète dans leur expression» Tandis que les temps objectifs s'expriment soit par un renforcement, soit au moins par une variation dans la voyelle ou dans la consonne de la racine, ou par la répétition de cette consonne, ou par un prolongement initial ou final de la syllabe radicale, en un mot, par des moyens internes ou lexiologiques,'\eB temps subjectifs s'expriment par l'adjonction de mots vides, mots vides de différentes origines, suivant le génie de chaque langue, et venus tantôt d'anciens adverbes devenus fossiles, tantôt de verbes auxiliaires, surtout de l'auxiliaire : être, devenus verbes vides; en un mot, par des moyens purement externes, I Enfin, tandis que les temps objectifs ne sont pas affectés par la différence des modes, les temps subjectifs varient souvent dans leur expression, non-seulement par la rencontre de leur indice avec l'indice modal, ce qui est un pur résultat accidentel et imparfait, mais aussi en dehors de toute in-

fluence extérieure, suivant que le mode est indicatif, ou infinitif, ou participial, de sorte que l'indice en est souvent tout différent dans les trois modes, ou que, dans le cas contraire, c'est qu'il s'est étendu par analogie d'un mode à l'autre.

En déplaçant le point de repère, on obtient la formation) d'une troisième sorte de temps, le temps relatif. Alors le point de comparaison n'est plus pris dans la personne et l'instant de la parole, ni dans Taction elle-même et son degré d'accomplissement, mais dans une autre action. Celle dont * s'agit est-elle antérieure, concomitante ou postérieure à telle autre? C'est la question qui se pose alors. Cette action peut parfaitement être passée vis-à-vis de celui qui parle, et future vis-à-vis de telle autre action.

Dans toutes les langues, tandis que le temps objectif et le temps subjectif se disputent la priorité, le temps relatif est certainement postérieur dans l'évolution aux deux autres.

Les temps relatifs sont : premièrement, ceux dont le point de repère est une action passée, savoir : V l'imparfait, qui exprime la concomitance; le plus-que-parfait, qui exprime l'antériorité, et le conditionnel passé, qui exprime la postériorité; deuxièmement, ceux dont le point de repère est une action future, savoir : -1° le futur antérieur, qui exprime l'antériorité ; et 2^ le conditionnel présent, qui exprime la postériorité. Il n'existe pas de point de repère, au point de vue du temps relatif, dans une action présente.

Il en résulte que le conditionnel est le futur tantôt du passé, tantôt du futur lui-même.

Cependant, les temps relatifs conditionnels ne sont pas des temps purs; ils contiennent indi visiblement l'idée de temps et l'idée de mode. Mais il est possible de rencontrer dans certaines langues l'idée de ces temps pure de l'idée de mode ; nous en signalerons plus loin l'existence dans la langue du Chili.

Ce n'est que tard que le temps relatif fait son apparition, et il en résulte que les moyens morphologiques dont la langue disposait se trouvent alors épuisés; il faut bien en inventer

de nouveaux; de là une expression originale et très différenciée qui correspond bien à la fois à la nature très distincte du temps relatif et à son arrivée tardive. On rexprime dans beaucoup de langues par des auxiliaires.

Puis, môme lorsqu'on n'emploie pas ce procédé, on a le soin de rattacher chaque temps relatif à un temps subjectif ou objectif de deux manières, ou en le marquant par le mot vide, indice de tel temps subjectif, auquel on joint un autre mot vide, indice commun alors de tous les temps relatifs; ou bien en l'exprimant par le même état déracine que le temps objectif auquel il est subordonné et en y ajoutant la désinence abrégée commune à tous les temps relatifs.

Telles sont les trois séries de temps : objectif, subjectif, relatif, qu'il importe de bien distinguer. Cette classification est la plus intime, celle qui touche à la nature même du , temps, mais ce n'est pas la seule. Les temps se classifient non pas seulement suivant leur nature, leur point de départ et de comparaison, mais aussi suivant le degré de leur réalité, et suivant celui de leur détermination.

Un temps n'est réel que si l'action qui se place dans ce temps existe réellement et non pas seulement dans l'imagination de celui qui parle. Or, à ce point de vue, le présent est très réel; on a, pour ainsi dire, l'action devant les yeux; le passé l'est encore, quoique sa réalité ne soit plus qu'une réalité réfléchie par la mémoire; mais l'avenir ne l'est d'aucune manière.

A ce caractère particulier du futur dans son idée correspond une particularité de son expression. D'abord, il ne s'exprime pas, parce qu'il n'existe pas; puis il emploie pour cela des auxiliaires, non pas l'auxiliaire : a être, » l'emploi du verbe substantif est déjà épuisé lorsque l'idée du futur se dégage, mais une foule d'autres verbes auxiliaires qui viennent lui prêter leur secours. C'est un temps dont l'expression est naturellement périphr astique. Nous traiterons du futur, d'abord avec les autres temps subjectifs, pour ne pas détruire

Tunité du tableau, puis séparément, à cause de cette situation toute spéciale.

Enfin, à un dernier point de vue, les temps, soit subjectifs, soit objectifs, soit imaginaires, peuvent être plus ou moins déterminés. Quant aux temps relatifs, ils sont toujours parfaitement déterminés comme relatifs, et ils le sont absolument si le temps auquel ils se rapportent est déterminé lui-même.

A ce point de vue, les temps se distinguent en : V indéterminés; 2^ déterminés; 3"" surdéterminés.

Le temps jndéterminé est celui qui exprime qu'une action a lieu habituellement si ce temps est présent, qu'elle avait lieu habituellement si ce temps est passé, ou qu'elle aura lieu habituellement s'il s'agit du futur ; c'est aussi celui qui exprime qu'une action se fait ou est possible, sans indiquer son point [ de développement objectif.

Le temps déterminé est celui qui exprime que l'action se ' faisait dans le moment même indiqué du passé, du présent ou du futur, ou à quel point précis de son développement elle €st arrivée. Le présent lui-même, quoiqu'il n'existe rigoureusement qu'en un instant de raison, peut être déterminé ou indéterminé, ce qu'exprime bien l'anglais dans le contraste de ces deux expressions : / love, i am loving.

Le temps surdéterminé est celui qui exprime, en outre, le jour même où l'action a eu lieu, non point par l'addition de l'adverbe : « hier, aujourd'hui^ le tant de tel mois, » car alors il n'y a pas d'expression verbale spéciale, mais par une flexion du verbe lui-même. La surdétermination peut ne pas aller jusqu'à cette détermination parfaite, et nous considérons lés langues qui possèdent des expressioos verbales différentes pour le passé d'aujourd'hui, celui d'hier et celui plus éloigné, ou même seulement pour le passé proche et le passé éloigné, comme des langues à temps surdéterminés.

Telle est notre classification des temps. Pour compléter leur examen, il faudrait les envisager non seulement dans les verbes, mais aussi dans les substantifs; nous avons dit, en effet, qu'anormalement le temps se marque sur le substantif;

c'est ce qui a lieu dans les langues algonquines, où le substantif se met au passé par la suffixation de ban, P^ar contre, le verbe se décline bien en tamoul, ce qui revient à le rendre susceptible directement ou indirectement de l'expression du lieu réservée d'ordinaire aux substantifs. Nous en dirons quelques mots en terminant, comme d'un phénomène tout exceptionnel.

Notre étude comprendra, sous forme d'appendice, l'examen des verbes vides, des auxiliaires qui concourent si puissamment à la formation de l'expression des temps, à l'exclusion de l'auxiliaire : « être, » examiné dans une précédente étude. Nous envisagerons, pour bien les comprendre, à côté de leurs fonctions d'auxiliaires pour les temps, celles qu'ils y joignent d'auxiliaires pour la formation lexiologique des verbes, et leurs fonctions de copules.

î«, /^: : /rs ^u V ti, ' . D'où les divisions suivantes : >> f.itj^'^ y# y^. '^Première partie. — Temps objectifs, subjectifs j relatifs.

{'/ï^^?^ •' ^ ir^'VDEUxiÈME partie. — Temps réels, temps imaginaire. /^..v ^f''< '•'"^ATroisième partie. — Temps indéterminés, déterminés, sur-

déterminés.

Appendice. — Des auxiliaires employés à la formation des temps, autres que le verbe : être.

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