‹ De la catégorie du tempsChapitre 30 sur 30 · HUITIEME POINT · texte numérisé non relu

HUITIEME POINT

(iabdivision du temps passé en passé défini et passé indéfini ^ ou en aoriste et parfait^ et syntiièse des significations de l'aoriste.

Le passé soit subjectif, soit relatif, dans les langues indogermaniques, et de plus en plus à mesure de l'évolution de ces langues, tend à se scinder en deux temps, dont Tun s'appelle suivant les époques et les langues parfait om passé indéfini, et l'autre aoriste ou passé défini. Il importe de bien déterminer la différenciation de ces deux temps et leurs fonctions.

Le parfait ou le passé indéfini expriment : 4** dans un ordre d'idées, que l'action non seulement a été faite, mais qu'elle a eu son plein développement, et qu'en outre elle a laissé des traces, des résultats qui sont acquis (sens objectif) ; 2° dans un autre ordre d'idées, que l'action se prolonge par ses effets, non par elle-même, dans le présent (sens subjectif) ; 3** enfin, dans un troisième ordre d'idées, que Faction est passée par rapport au moment où Ton parle, avec exclusion de tout point de comparaison pris dans une autre action (sens antirelatif) .

L'aoriste ou le passé défini expriment : V dans un ordre d'idées, que l'action a été momentanée et qu'on n'envisage pas ses résultats (sens objectif); 2** dans un autre ordre d'idées, que l'action ne se prolonge pas par ses effets dans le présent, ni à plus forte raison par elle-même; 3® dans un troisième, enfin, que l'action passée est postérieure à une autre action passée.

Ce dernier point demande explication. Nous avons dit plus

haut que le temps relatif comprend entre autres ceux d'antériorité, de concomitance ou de postériorité d'une action à une autre action passée, et comme exemple de postériorité, nous avons donné le conditionnel passé, qui est, en effet, non un passé de futur comme le futur antérieur, mais un futur de passé, en notant que l'idée modale s'y trouve mêlée à l'idée temporale. Eh bien ! on peut obtenir la même nuance temporale, sans nuance modale, en employant l'aoriste, ou le passé défini. Lorsque je dis : a lorsque vous fûtes parti, je vins », mon action de venir est passée, mais elle est postérieure à la vôtre de partir; c'est le futur, le postérieur du passé. Cela complète l'explication que nous avons donnée ci-dessus de la dérivation que l'aoriste tire morphologiquement du futur dans certaines langues. V aoriste est dans un sens le futur du passé, de même que le futur antérieur est le passé du futur. Plus exactement encore, l'aoriste a exprimé d'abord à la fois le passé du futur et le futur du passé, et se rattachait ainsi, comme temps secondaire, au futur par un double lien, puis il se cantonna dans le second rôle, laissant le premier au futur antérieur.

Mais l'aoriste, de l'expression du postérieur ou du futur du passé, du rôle de temps relatif, passa bientôt en partie soit au rôle de temps subjectif déterminé ou même surdéterminé, par exemple, dans cette proposition : « je vins l'an dernier », soit au rôle de temps subjectif indéterminé se confondant alors .avec les autres passés, comme dans cette autre : « quand je vins, il partit », dans laquelle :je vins exprime le passé pur et simple, tandis que : il partit a retenu la nuance de postériorité dans le passé.

Ce dernier rôle est devenu très important en certaines langues, surtout en français. Il s'explique par révolution suivante. Après avoir marqué le passé postérieur dans une des propositions de la phrase, le prétérit exprima par concordance précisément le contraire, soit le passé antérieur, dans l'autre proposition de la même phrase : il vint et je partis, puis toute la succession des faits dans une longue série de propositions

indépendantes, de manière à mériter le nom de temps historique par excellence.

Comment le même temps peut-il cumuler le nom d'aoriste, qui signifie : indéfini, et celui de passé défini? C'est qu'il doit le premier à son origine morphologique (nous avons vu, en effet, qu'il exprimait d'abord le développement indéterminé de l'action) et à son sens objectif, et qu'il doit le second au caractère de son rôle dans l'expression du temps subjectif. Dans son rôle d'expression du temps relatif, ni l'un ni l'autre de ces noms ne lui convient.

On voit par là combien multiples sont les fonctions et môme les caractères de l'aoriste; ce temps est un Protée grammatical. Il marque : \^ objectivement, le momentané, l'indétermination, la non perfection de l'action; 2° subjectivement , la surdétermination de sa date; 3° relativement, la postériorité vis-à-vis d'une action passée, et même d'abord l'antériorité vis-à-vis d'une action future ; 4** la série successive d'actions. Enfin, au point de vue de la genèse des temps, il sert de point de départ, et ce temps apparaît alors comme l'absence primitive de temps.

Sa caractéristique, sa fonction principale diffère suivant les langues. En grec, par exemple, ce temps signifie surtout que l'action passée n'a pas laissé de trace, de résultat durable, par opposition au parfait ; en français, le sens relatif domine et il marque d'abord la postériorité dans le passé. Dans d'autres langues, la différenciation entre l'aoriste et le passé n'existe pas ; ainsi le latin scripsi signifie à la fois : j'ai écrit et j'écrivis. D'autres langues distinguent le passé défini, l'aoriste, du parfait, mais le confondent avec l'imparfait morphologiquement; c'est ce que fait l'allemand moderne, c'est ce que font les langues ouraliennes.

De même aussi, lorsqu'une langue a établi cette différenciation, souvent les langues qui en sont dérivées la détruisent; c'est ainsi que les deux temps existent en slavon, l'un se formant à l'aide d'un auxiliaire, l'autre sans auxiliaire; des langues slaves modernes, quelques-unes les confondent,

cooifiie temps subjectif au point de i?ue morphologique; il s'est chargé de fonctionner comme tel bien plus directement, au point de vue psychologique.

Cependant réduit au parfait, et par opposition, à l'imparfait, il fonctionne aussi psychologiquement comme tel d^ns les langues aryaques dérivées : j'aime, foi aimé.

DIXIÈME POINT Étude des avxilUUres avtres que le verbe t « être. »

Nous avons vu la fondion morphologique de ces auxiliaires; il ne nous reste plus qu'à les réunir dans une vue d'ensemble et synthétique, puis à examiner celles de leurs fonctions que nous n'avons pas aperçues jusqu'ici, leurs fonctions lexiologiques, leurs fonctions de copule.

Premièrement, — Groupement synthétique des auanliaires.

Les deux auxiliaires essentiels après : être, sont : i^ avoir, 2° faire.

4** Auxiliaire : « aToir. »

Ce verbe part de l'idée concrète de possession, ou même, dans son expression, d'une idée plus concrète encore. Tandis que l'idée d^être s'exprime bien par : se tenir debout, celle à^avoir s'exprime par : asseoir, possidere, besitzen. Être debout, c'est être; asseoir, c'est avoir.

Le verbe : avoir n'a pour sa fonction morphologique qu'une date assez récente. Quand de son existence solitaire il passa à cette fonction, il fut remplacé quelquefois dans son seûs concret par un autre verbe.

Il n'est fréquent que dans les langues indo-germaniques dérivées.

De même que : être s'y scinde en deux expressions qui sont en espagnol : ser et estar, de même le verbe : avoir se scinde dans la même langue en : haber et tener, ce second prenant le sens concret.

Cet auxiliaire est fréquent aussi dans les langues néo-celtiques : kaout; dans les langues néo-germaniques : hàben; on le trouve en basque, où il fait opposition au verbe : être.

On le rencontre aussi en v^oloff : masy en nuba : kene,

2** Auxiliaire : a faire, m

11 est très fréquent en copte : er; en breton : ober, ra; en' turc : itmek; en mandingo : kare; en wandala : wa, we; en bagrimma : aka; en kazikumûk : ai; en ude : hesiin; en ossète : khanoun; en anglais, le verbe si usité : to do, not to do; en persan : gerden.

Partout où il se rencontre, il rend périphrastique, permet au verbe principal d'être invariable, se conjugue seul; c'est le verbe actif par excellence. Lexiologiquement, il se dédouble souvent : thun et machen, to do et to make,

3° Auxiliaires : « aUer, Tenir. »

lis sont formatifs, dans les langues indo-germaniques, du passif; dans beaucoup de langues, du futur.

En sanscrit : ya; en cafre : ya; en birman ; pai; en siamois : pai; en haussa : ya, za.

En bengali le passif se forme par ijattana, aller; en bedja par : heru, aller.

4** Auxiliaire : « placer, mettre. »

Cet auxiliaire est rare, mais s'unit très étroitement au verbe principal; on le rencontre en grec où il donne le futur ; 6yi(T0(jt.ai, en gothique où il donne le prétérit en : dad.

5* Auxiliaires : « deToir, pouToir, Touloir. »

Ces trois auxiliaires sont formatifs du futur. Vouloir, en sandeh : kpine; en dayak : andek; en anglais : will. — Devoir, en anglais ; skall, — Pouvoir, en anglais : can, may.

Ils expriment les trois nuances du futur qu'ils traduisent indirectement par une sorte d'optatif. L'anglais en fait bien ressortir la synthèse.

6° Auxiliaire : « dire. »

^ous ne l'avons pas rencontré jusqu'ici ; il ne se trouve qu'en mandchou et y remplit une fonction toute spéciale, sous la forme : semé, participe du verbe : se; il sert à unir plusieurs propositions de manière à former une phrase, c'est un verbe-conjonctif,

7* Auxiliaires de dëriTation Terbale spécifique.

M. Adam a signalé sous ce nom dans la langue dacotah six verbes auxiliaires : pa^ na, ya, ha, ho, ka, qui n'ont qu'une fonction purement lexiologique que nous allons expliquer tout à l'heure.

DeuxUmemeni. — Emploi lexiologique des auxiliaires.

Quelquefois les auxiliaires sus-énumérés entrent dans la composition de tous les verbes qui ne pourraient exister sans cette composition; c'est par leur intermédiaire que la conjugaison s'applique à ces verbes; en un mot, ils jouent le même rôle que le déterminant numéral dans sa fonction de rapprochement entre eux du nom de nombre et du substantif.

Nous nous contenterons de citer des exemples.

L'ossète conjugue la plupart de ses verbes en faisant suivre le radical par le verbe : khanun, faire, qui se conjugue seul.

Il en est de même, quoique moins fréquemment, dans le persan moderne, qui forme sa conjugaison au moyen de : gerden, faire. Cependant ce procédé peut rentrer dans la conjugaison périphrastique.

En siamois, l'union d'un verbe de sens restreint à un verbe de sens plus général qui l'englobe et lui facilite les relations extérieures, est fréquent. Ces verbes formatifs sont : pai^

aller; mu, venir; khiu, monter; longj descendre, etc. On dit : ivâ'pai, parler-aller = parler.

En chinois, le verbe à sens général précède. Ainsi l'auxiliaire : kt, frapper, se prépose à une foule de verbes : ia^ tsang^ combattre; ta-swarij projeter; ta-than, éprouver.

En nahuatl, les verbes : yaûh, venir; uallauh, venir; ùitz, huitZj aller ; tinh, venir, jouent le même rôle.

En kazikumuk, le verbe : ai, faire, est formatif d'une foule de verbes transitifs.

En thusch, un grand nombre de verbes se composent au moyen des auxiliaires : ar, faire; jfl/ar, aller, devenir; aithar, causer. Exemples : gôlu-d-ar, voler ; lâmaz-d-ar, prier ; qî^ d-ar, appauvrir.

En maya, la dérivation au moyen de verbes auxiliaires est très usitée. (Voir Adam, Études sur six langues américaines.) Ces verbes formatifs sont : -1° hal, se tenir debout; 2° lahal, s'éteindre, finir; 3° pahal, devenir; 4° cahal, demeurer. Exemples : cek-hal, être noir; bin-lakal, aller ensemble ; kokpahaly se lier.

Dans les langues du groupe mandé, les auxiliaires lexiologiques sont nombreux, surtout en vei et en susu. Exemples : sa, sha, placer; ti, placer; sho, entrer; bâ, faire; ke, faire. D'où : yâmh'ti, couper = placer coupure ; tegi-ba, partager; kere-ke, guerroyer; faro-ke, tuer.

Dans la langue ainu, les verbes : kara, faire ; koro, posséder, composent lexiologiquement des verbes; onne, Tàge; onne kara, être vieux.

Enûn les six auxiliaires de la langue dacotah : pa, na, ya, ba, bo, ka, ont un emploi très remarquable ; ils indiquent en se préfixant au verbe l'instrument servant à l'action, le mode de cette action ou sa cause naturelle. Exemples : pa-ksa, rompre avec la main ; na-ksa, rompre avec le pied. Ces auxiliaires, d'ailleurs, ne s'emploient plus seuls, mais seulement comme auxiliaires.

Tromèmement, — Emploi d'auxiliaires antres que te verbe : « être »

à la f<mctUm de c<^ule.

La fonction de copule n'est pas remplie seulement par le verbe : « être », mais exceptionnellement par trois autres auxiliaires qui sont : -1® devenir, 2® sembler, 3° s'appeler.

De même que pris isolément le verbe : « être » exprime Texistence complète et réelle, de même ces trois auxiliaires marquent une existence incomplète ou idéale, celle qui n'en est 'l^ qu'à la formation, 2"* ou à l'apparence, 3^ ou à son signe, le nom.

De même que pris comme copule, le verbe : a être » exprime l'afQrmation complète de la proposition, de même pris comme copules, ces autres auxiliaires en expriment l'affirmation incomplète ou idéale aux mêmes divers degrés.

De même qu'à la dififérence des autres verbes, le verbe : a être » possède un attribut et non un complément, de même ces trois verbes n'ont point non plus de complément, mais un attribut.

Cet attribut a ceci de très remarquable que sa relation au verbe pour s'exprimer donne, dans l'ordre de la déclinaison, naissance à un cas tout spécial, le conversif ou mutatif, affecté spécialement à cet emploi, mais dont la fonction, lorsqu'il fait défaut, est souvent remplie par un autre cas destiné d'ordinaire à d'autres usages, V instrumental.

Mais l'examen de ces trois verbes curieux surtout à observer dans leur reflet sur la déclinaison sera mieux placé dans une étude sur la Catégorie des cas.

Telles sont les diverses fonctions des auxiliaires qui collaborent avec le verbe : « être », fonctions qu'il nous a semblé indispensable de grouper pour caractériser complètement ces verbes.

Dans le présent travail, trop compréhensif pour être complet, nous avons étudié un des sujets les plus vastes de la grammaire comparée, la catégorie du Temps; nous avons

k.Ai

essayé d'en établir les divisions principales, les étapes historiques, les traits psychologiques les plus saillants, plus exactement, de tracer les linéaments rationnels du cadre de notre sujet, bien plutôt que de remplir ce cadre lui-même, ce qui serait une tâche immense pour laquelle d'ailleurs les faits linguistiques jusqu'à ce jour connus ne seraient pas des matériaux suffisants; en un mot, nous avons voulu proposer une synthèse, coordonner des idées, pressentir des vérités ; c'est tout ce que nous pouvions faire.

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