SIXIÈME POINT
De la irmnslation de l'expression da temps^ du verbe an
pronom.
Il s'agit ici d'un phénomène grammatical très singulier qu'a bien voulu nous signaler un savant linguiste, M. de Gabelenz, et qu'on ne rencontre que dans une langue mélanésienne de l'Océanie.
La langue annatom possède un pronom personnel qui a conservé l'extrême importance qu'avait autrefois cette partie du discours ainsi que nous le démontrons dans une autre étude. Ce pronom, en effet, non-seulement a ses trois formes bien distinctes, le possessif, le prédicaiif et V objectif, mais possède dans chacune d'elles le singulier, le duel, le triel et le pluriel; la première personne, à chacun de ces derniers nombres, est inclusive ou exclusice; et, enfin, ce qui nous intéresse ici, les temps et les modes ne se marquent point, comme ils le font dans toutes les autres langues, logiquement sur le verbe, étant des concepts verbaux, mais bien sur les pronoms,
11 en résulte que le verbe ne se conjugue pas; qu'au contraire, le pronom se conjugue. Le pronom possède un présent, un prétérit, un futur, un optatif, un conjonctif un hypothétique et un concessif. C'est le pronom-sujet qui reçoit ces temps et modes.
C'est ainsi que les trois pronoms personnels au singulier sont :
i^ Pronom suffixe : V^ personne k, 2® m, 3® n; — 2^* pronom présent : V^ pers. ek, 2® na, 3® et; — 3° pronom prétérit : V^ pers. ekis, 2' as, 3® is; — 4* pronom futur : ekpu, napu, etpu; — 5^* pronom optatif : ekmu, namu, etmu; — 6® pronom conjonctif : eki, an, et yi, i; — 7"* pronom hypo-
thétique : eku, naûj etû; — 8® pronom concessif : inkij nai, inyi.
Voici des exemples d'application :
Etpu amen chele ra neigpa unyamin = il -f- signe du futur rester chez vous paix-votre = votre paix restera avec vous.
Is mas natumayu «n = il + signe du parfait mourir mari votre = votre mari était mort.
Napu eti lep alaû ijo aiek = toi + signe du futur pas de nouveau aller dehors toi = tu ne sortiras pas.
Ek ahera unyum ainyak = je + signe du présent serviteur tien je = je suis ton serviteur.
Il faut remarquer que quand le sujet est de la 4'® ou de la 2® personne, il est exprimé une seconde fois analytiquement et substantivement.
Quelle est la portée et l'explication de ce phénomène?
Le temps et le mode sont des concepts principalement verbaux, très exceptionnellement ontologiques, comme nous venons de le voir tout à l'heure, lorsqu'ils expriment un être comme passé, présent ou futur; ib pourraient ^tre pronominaux au même titre, puisque le pronom n'est qu'un substantif sui generis; mais ils ne le sont point.
Le temps et le mode attachés au pronom sont, en effet, des concepts verbaux; c'est seulement leur expression qui se trouve transposée et jointe au pronom. Il se passe ici une interversion dont on rencontre quelques autres cas analogues dans le cours de la grammaire.
Cette interversion frappe dans certaines langues le pronom personnel lui-même et la préposition.
La place du pronom personnel, quand il n'est pas indépendant et analytiquement employé, est, en effet, ordinairement auprès du verbe auquel il s'agglutine par préfixation ou suffixation pour former la conjugaison. Eh bien! dans quelques langues il se suffixe à la conjonction dans la proposition dépendante. C'est ce qui a lieu toujours en lapon qui possède une conjugaison conjonctive : atjap, que je; attjah, que tu; atjasj qu'il; atjape, que nous, etc.; apman^ que je ne; ajp-
mah^qne tu ne; apmas, qu'il ne; apmane, que nous ne, etc.; le verbe ne marque plus ensuite que les temps et les modes.
En hottentot le pronom quitte aussi le verbe pour s'attacher à la conjonction, même à l'adverbe, et cela non seulement dans les propositions subordonnées, comme en lapon, mais même dans les principales. Exemple : tsî-b ma = et-il donne ; tsî-s ma = ct-elle donne ; tsf-b khoiba ma = et-il homme donne.
Même procédé dans la langue australienne d'Encounter- Bay ; le pronom abandonne le verbe et s'agglutine non seulement aux conjonctions, mais à d'autres parties du discours, môme à un autre pronom employé analytiquement. Exemple : nâp-il laglin = moi-perce ; katyil-il râmir = avec véritéil raconte.
De même dans une langue du Caucase, l'ude, quand on emploiera conjonction : al, et, le pronom se préfixe à cette conjonction; exemple : pAï-ne = il-dit ; phi-al-ne :=:z il-etdit; la-nedi = il flatta; la-al-nedi = il-et flatta.
Enfin dans une langue américaine, le sahaptin-walawala, le pronom se suffixe aussi à la conjonction : ku-h = si je; ku-m = si tu, etc.
Dans d'autres langues ce n'est plus le pronom personnel qui est frappé de transposition, c'est la préposition et la conjonction.
Dans les langues indo-germaniques les prépositions qui naturellement se préposent ou se postposent au substantif se préposent, au contraire, au verbe, non seulement pour modifier son sens lexiologique, ce qui est un changement de fonctions, mais en conservant leur rôle ordinaire, ce qui constitue alors un simple changement de place. De même en latin les conjonctions, au lieu de se mettre en tête de la proposition, sont souvent rejetées après un ou deux mots et sont enclitiques.
Nous avons cité ces diverses transpositions relatives à des parties du discours et à des catégories autres que celle du temps, pour bien faire comprendre que le phénomène ci-des-
sus signalé dans Tannatom de la transposition de Tindice du temps, et qui n'existe pour le temps que dans cette langue, se relie à un vieux système de transposition qui a laissé partout quelques traces.
Dans l'état primitif le pronom personnel, mot très court, devait presque nécessairement s'appuyer sur un autre mot; il était né enclitique ; mais sur quel mot de préférence le faire reposer? Il y eut longtemps hésitation à cet égard; ce fut tantôt sur le verbe, tantôt sur la conjonction. Il en fut de même de l'indice du temps qui était originairement un adverbe. Sur quoi faire reposer ce petit mot? Plus naturellement sans doute sur le verbe, puisque le temps est un concept verbal ; mais alors le verbe sera chargé de bien des indices, car il lui faudra, en outre, supporter le pronom personnel, etc.
Pourquoi ces petits mots, qui seuls ne peuvent résister dans la phrase, ne se prêteraient-ils pas un mutuel appui, au lieu d'encombrer le verbe ou de se laisser dévorer par lui? Le pronom personnel et l'indice du temps auront réuni assez de consistance pour vivre indépendants des mots plus lourds, de môme que dans d'autres langues le pronom personnel et la conjonction ; de là le système.
Un autre instinct est venu concourir pour le former. La conjugaison à appliquer de nouveau à chaque verbe cause un effort pénible; de là la conjugaison périphrastique de certaines langues qui ainsi ne conjuguent en réalité jamais qu'un seul verbe ; de là aussi le système dont s'agit, qui permet à un radical verbal de rester toujours invariable.
Telles sont les extensions du temps ou de son expression hors des limites ordinaires qui le cantonnent dans le verbe seul. De même nous avons vu le lieu, qui est un concept ontologique, se répandre au delà de son domaine et pénétrer quelquefois le verbe lui-même, ce qui est un phénomène inverse de celui que nous venons d'observer. Par contre, il «xiste des langues où te temps se trouve refoulé même en deçà d6 ses limites normales, où son expression la plus simple est
réduite ou disparaît. La réduction est assez fréquente, la disparition ou l'absence très rare; elles constituent en tout cas un phénomène curieux que nous allons étudier.
SEPTIÈME POINT l&édueiioii ei absenee des temps.
a) Réduction,
Dans les substantifs les cas arrivent souvent à se réduire ; l'un d'eux tombe en désuétude, et un des autres qui subsistent en fait fonction. C'est ainsi qu'en sanscrit l'ablatif a disparu dans beaucoup de déclinaisons et est remplacé par le génitif; de même en russe et dans les langues slaves c'est tantôt le nominatif, tantôt le génitif qui fait fonction d'accusatif, suivant qu'il s'agit d'un être inanimé ou d'un être animé.
Il en est ainsi dans les verbes quant aux temps. Un de ceux-ci tombe en désuétude dans tel mode; il est remplacé par un autre temps, ou par le même temps d'un autre mode. Nous avons cité le latin : amamini, qui exprime l'indicatif présent passif par le participe parfait; le russe : liobil, qui rend l'indicatif parfait par le participe parfait; on peut y ajouter les troisièmes personnes du singulier, du pluriel et du duel du futur premier sanscrit : dhâtâ, dhâtâras, dhâtârau, qui sont le nom verbal : datr au nominatif.
Quelquefois c'est plus directement un temps qui vient remplir la fonction d'un autre temps du môme mode; par exemple, en grec l'aoriste remplace très souvent le présent à l'impératif; on dit plus souvent : Xucrov que Xue dans le sens du présent. Dans la langue canara le passé s'emploie pour exprimer un futur immédiat : bande = je suis venu = je viendrai tout de suite; le futur y exprime un présent habituel; le futur exprime même le passé dans cette proposition : purva kala^ dalli wobba arasanu iruvanu = ancien temps-dans un roi sera = autrefois il y avait un roi; enfin, le présent exprime le futur : ippattu divasadalli baruitane = trois semaines-
dans il vient =^ il viendra dans trois semaines. En latin, on emploie élégamment le futur antérieur pour le futur. En français, le présent remplace le prétérit, à cette seule fin de donner plus de vivacité au discours, et pour attirer, pour ainsi dire, les actions décrites sous les yeux de l'auditeur; l'imparfait remplace le prétérit dans le même but, quand, pour que la narration devienne descriptive, il faut donner, au contraire, aux faits racontés une certaine durée, celte durée les rendant plus visibles avec l'expression passée, de même que leur instantanéité les rend plus frappants avec l'expression du présent. Les exemples de ces interversions de temps abondent dans toutes les langues.
Il faut remarquer que tandis que dans les exemples cités plus haut le temps remplacé avait disparu, ici il s'est conservé, et qu'il est seulement relayé, de moment à autre, pour un autre temps.
C'est que, comme nous le verrons tout à l'heure, le temps pourrait ne pas être exprimé du tout, et ressortir seulement du contexte.
b] Absence.
En effet, quelquefois l'expression du temps vient à manquer totalement. Ce fait curieux nous est révélé par une langue dravidienne, le canara; il s'y produit dans la conjugaison négative. Tandis que le verbe affirmatif possède des temps nombreux, le négatif n'en différencie aucun. Illa signifie à la fois : « il n'y a pas, il n'y a pas eu, il n'y aura pas » ; kodaru signifie : <c ils ne donnent pas, ils n'ont pas donné, ils ne donneront pas. »
Pourquoi ce phénomène se rencontre-t-il dans la conjugaison négative plutôt que dans l'affirmative? Parce que l'absence de temps dans la négative, et dans la négative seule, est très logique. En un certain sens, au moins, dès qu'une action n'existe pas, elle ne peut avoir de temps; le temps est une des catégories de l'existence, le néant n'a pas de catégories.
Cette absence de temps, cette indétermination qui n'existe plus que sporadiquement et dans le verbe négatif, a primitivement existé dans tous les verbes, même afûrmatifs, lorsque le temps était encore indéterminé absolument et que le verbe ne possédait que la forme aoristique, celle réduite à la racine nue.