SYMPTOMES ET DIAGNOSTIC
Nous serons assez bref touchant les symptômes que présente la cécité congénitale temporaire. Les observations de M. Abadie contiennent assez de renseignements sur ce sujet pour que nous n'ayons plus, pour ainsi dire, qu'à en faire le résumé.
Disons tout d'abord que ces symptômes, qui sont plutôt subjectifs qu'objectifs, peuvent et doivent souvent passer inaperçus aux yeux inexpérimentés des mères. Il est rare, en effet, qu'elles fassent sérieusement attention à la vision de leur nouveau-né, et ce n'est guère qu'au bout de quelques mois, et souvent même par le fait du hasard, qu'elles s'aperçoivent, à leur grand étonnement, qu'il existe de la cécité chez leurs enfants.
Cette indifférence universelle, jointe à la croyance répandue chez beaucoup de femmes, que les enfants ne
sauraient voir dès leur naissance (1), doit entrer pour beaucoup dans la rareté relative des cas de cécité observés jusqu'à présent.
Mais laissons de côté cette hypothèse, et abordons les symptômes que présente cette affection.
lo Nystagmus. — Il existe, comme cela se montre généralement chez les albinos, un nystagmus plus ou moins prononcé. Dans les observations I et II, M. Abadie le relate, et il est probable qu'il existait également dans les deux antres. Mais, M. Abadie, ayant observé ces deux derniers enfants à un âge où la vision, quoique mauvaise, était déjà revenue, ne put avoir d'indication certaine touchant l'existence ou l'absence de ces mouvements oscillatoires.
2° Non fixation des objets. — Il est rare, avonsnous dit, que la mère fasse grande attention à la vision de son enfant, du moins dans les premiers temps de la vie ; mais le nystagmus (surtout lorsqu'il est prononcé) devenant pour elle une cause première d'étonnement, elle en arrive bientôt à lui présenter quelques objets dont la non fixation éveille ses craintes, et lui fait entrevoir la possibilité d'une amaurose, que le médecin est par la suite appelé à constater.
La détermination du plus ou moins d'acuité visuelle de l'enfant est, abstraction faite de quelques détails
(1) Il m'est, en effet, souvent arrivé, lors de mes expériences dans les hôpitaux et maternités de Paris, de rencontrer des mères, qui me disaient naïvement : « Ce n'est pas la peine de vous donner tant de « de mal, ils ne voient pas encore, allez! > — Et souvent les bébés avaient huit ou dix jours !
d'expérimentation, assez facile à se procurer aujourd'hui, et nous venons au-devant de l'objection -que l'on pourrait nous faire, à savoir que l'on ne peut examiner sérieusement la vision dans un âge aussi tendre, comme tendraient du reste un peu à le faire supposer les conclusions du Dr Guignet, dans le mémoire qu'il publia, en 1871, sur la vision chez le tout jeune enfant. • Comme pour bien déterminer les cas où il y a cécité, le moment où l'amaurose commence à disparaître, les progrès que fait l'enfant, etc., il est nécessaire que l'on connaisse bien les diverses phases de l'évolution visuelle à l'état normal, durant les premiers mois de la vie; du moins, nous croyons devoir rappeler ici, en quelques mots, les résultats auxquels nous sommes arrivé à la suite d'expériences faites par nous durant deux mois environ, tant à la campagne que dans les différents hôpitaux de Paris.
Ces résultats, sont, comme on le verra par la suite, un peu différents de ceux auxquels est arrivé le Dr Cuignet. Mais il ne faut pas oublier que son travail, daté d'Afrique, ne reposait que sur deux faits observés avec soin, il est vrai, mais qui ne sauraient suffire, selon nous, pour poser des conclusions ayant quelque chance de certitude.
De plus il n'est donné, dans ces observations, aucun détail touchant la nationalité des petits sujets. Étaientils Français ou d'origine arabe ? Étaient-ils bien portants ou non? Étaient-ils venus à terme? Avaient-ils été atteints de quelque maladie antérieure? De quel • tempéramment étaient les parents, etc.? Autant de questions sans réponse, ce qui, selon nous, autorisait
Parenteau. g
le bénéfice d'inventaire dans l'acceptation des deux observations, ou pour mieux dire, de Tunique observation du Dr Cuignet, attendu qu'ayant trouvé, chose au moins curieuse, une complète similitude de vision aux divers âges, chez deux enfants, observées à une certaine distance l'un de l'autre, il ne nous donne que l'observation de l'un d'eux, jugeant l'autre inutile, puisque, les résultats ont été les mêmes.
Dans le doute qu'éveillait en nous ce travail incomplet, nous nous sommes mis à notre tour à observer la vision chez l'enfant .
' Nous renvoyons à la fin de notre thèse le détail de quelques-unes de ces observations, prises au hasard sur des sujets bionds ou bruns, nous bornant ici à mentionner en quelques lignes les résultats auxquels nous sommes arrivé, résultats que, pour éviter le reproche fait plus haut au Dr Cuignet, nous avons obtenus en compulsant près de cinquante observations (1).
De la vision chez le tout jeune enfant.
1er jour. — « Tout le premier jonr, dit le Dr Cuignet, la vie se passe dans un sommeil continu », ce qui laisse très-nettement supposer que le nouveau-né n'ouvre pas les yeux. Or, les neuf-dixièmes des enfants examinés par nous, ont, lorsqu'ils sont venus à terme,
(1) Ces observations, avons-nous dit, ont été prises indifféremment sur des enfants bruns ou blonds. — En effet, lorsqu'ils sont normalement conformés, venus à terme, et sans antécédents spécifiques, leur vision est très-sensiblement la même dès la naissance.
ouvert les yeux dès leur naissance. Leur sommeil, loin de durer vingt-quatre heures, a été, pour la plupart, de huit à dix heures, pour quelques-uns même de six à huit, avec intervalles de veille, durant lesquels ils ouvraient très-facilement les yeux.
Séjour. — « Le deuxième jour, dit le D1' Cuignet, il entr'ouvre les paupières, les referme et cligne fortement si on le présente à la lumière d'une fenêtre. 11 les ouvre et regarde lorsqu'on le tourne vers l'obscurité. Si on le ramène vers un jour médiocrement prononcé, il entr'ouvre tantôt un œil et tantôt l'autre. »
« S'il les ouvre tous les deux ensemble, il louche de l'un, qui est volontiers l'œil gauche, en déviation convergente. »
11 est possible que l'enfant examiné par le D' Cuignet, ne pût ouvrir les deux yeux sans loucher. Toujours est-il que l'immense majorité de ceux que nous avons examinés ouvraient parfaitement les deux yeux, sans qu'il en résultât le moindre strabisme.
Une lumière brusque et intense, amenaitJil est vrai, chez eux, quelques clignements, qui , pour peu que l'enfant fût à moitié endormi, dégénéraient bientôt en occlusion complète et amenaient le sommeil ; mais lorsqu'il se trouvait dans une période de réveil, il finissait toujours par regarder la lumière soit du jour, soit du gaz ou de la bougie, sans qu'il y eût strabisme ou occlusion d'un œil.
8e jour. — « Son sommeil, dit le Dr Cuignet, a des interruptions d'unedémi-heureoud'une heure, pendant lesquelles il fixe et regarde d'un air qui paraîl conscient. »
Ce début rte compréhension oculaire, qu'il serait à coup sûr puéril rte vouloir rechercher dès le premier jour, nous a paru néanmoins exister plus tôt, et pour beaucoup, dès le 5e et le 6e jour. Néanmoins, étant donnée la difficulté, pour ne pas dire souvent l'impossibilité que l'on éprouve à se rendre un compte parfaitement exact du degré d'acuité visuelle d'un enfant de cet âge, nous ne chicanerons pas sur ce point le Dr Cuignet, n'ayant pufaire, comme lui, que de simples hypothèses.
« Lorsque j'allume une bougie, ajoute cet auteur, il la regarde fixement, tant qu'elle est éloignée de 2 ou 3 mètres. Si je l'approche jusqu'à 75, 50 ou 25 centimètres, il louche abominablement d'un ou des deux yeux, et malgré son désir de continuer à voir cette -flamme, qui lui plaît, il finit par clore fortement les paupières. »
Ce strabisme, inévitable, il est vrai, lorsqu'on approche par trop près (20 centimètres, par exemple) la flamme d'une boug'e, nous a toujours échappé, lorsque nous exposions l'enfant à une lumière intense, mais A plus longue portée. Tout au plus y avait-il quelques clignements au début, et lorsque par hasard le strabisme se produisait, il ne durait que quelques seconrtes à peine.
De plus, au 10e jour, nous avons pu souvent nous convaincre que les bébés commençaient à suivre des yeux les objets, sur lesquels on attirait leur attention.»
20e jour. — « Il craint toujours la lumière non atténuée, » dit le Dr Cuignet, « et louche fortement. — (Nos résultats se trouvent en désaccord complet avec
cette assertion), — Je soupçonne, ajoute cet auteur; que sa vision n'a qu'une portée faible, et qu'elle est encore dénuée de champ périphérique , en un mot, qu'elle est courte et centrale. » ; — Suivent des expériences tendant à le prouver.
Nous aurons à notre tour examiné la vision à cet âge, et nous croyons pouvoir affirmer qu'au vingtième jour l'enfant voit très- bien à 3, 4 et même souvevt 5 mètres. Par suite de la difficulté matérielle et de l'ignorance qu'il éprouve encore à faire mouvoir soit sa tète, soit ses globes oculaires, dans une direction déterminée, il est rare, il est vrai, que sa vision se fixe sur les objets placés latéralement. Mais, si l'on provoque une lueur sur ses côtés, à la distance de 1 et même 2 mètres, i] }r a tendance immédiate à porter le regard dans Cette direction, ce qui n'aurait- pas lieu, selon nous, si les parties excentriques de sa rétine n'avaient été influencées par cette lueur latérale.
Ces résultats nous ont d'autant moins étonné que le DT Cuignet ne paraît pas avoir obtenu sur ce sujet des résultats bien précis. Après avoir dit. en effet (Ce que nous admettons parfaitement, du reste), « que la vision de l'enfant est progressive, » il avance, à la première page de son travail, qu'au huitième jour le bébé regarde fixement une lumière « tant qu'elle est à 2 ou 3 mètres. » Puis, arrivé à la vision du vingtième jour, il trouve (résultat au moins bizarre) « que. lorsqu'il éloigne la lumière de 3 mètres, l'enfant ne la perçoit plus ! »
C'est peut-être là de la progression, mais en sens inverse alors. . :
36e jour., — « L'enfant, dit M. Cuignet, supporte
bien la lumière ambiante, qui est, du reste, fort belle en Algérie ; mais, s'il fixe une lumière rapprochée et vive, si même il regarde fixement un objet quelconque, il louche encore, tantôt de l'un, tantôt de l'autre oeil. »
Nous n'avons rencontré le strabisme, dans ces circonstances, qu'une fois peut-être sur cinquante cas. Il est vrai que nous opérions en France où la lumière est moins belle qu'en Algérie.
2e mois. — « L'enfant sourit et reconnaît sa mère. » (Cuignet.)
Ce résultat nous étonne d'autant moins que, chez la plupart de nos enfants, nous avons également rencontré ce signe, et beaucoup plus tôt.
Nous ne suivrons pas plus loin le Dr Cuignet dans les conclusions de son travail, qu'il prolonge jusqu'au cinquième mois. Suivant lui, ce serait à cette époque seulement que l'enfant aurait acquis l'acuité normale, tant en longueur qu'en vision périphérique.
Si l'auteur entend par là qu'un enfant de 5 mois voit aussi bien qu'un enfant de 10 ans, nous croyons devoir être d'un avis opposé, tout au moins dans la vision à distance, que nous ne supposons pas pouvoir porter audelà de 12 ou 15 mètres. Tant qu'à la vision périphérique, elle est plus avancée , et offre sensiblement la même étendue que celle d'un adulte.
Avec ces quelques données, que nous nous proposons d'ailleurs de revoir et de compléter en temps opportun, nous croyons qu'il est possible, et même facile au praticien de s'assurer : 1° si l'enfant voit, et 2° si sa vision est normale.
Reprenons maintenant l'énoncé des divers symptô-
mes observés dans nos cas de cécité congénitale temporaire.
Nous avons dit 1° qu'il existait souvent du nystagffius, 2° qu'il y avait toujours une non fixation des objets présentés.
Un troisième symptôme, d'observation facile, même pour les mères, est le reflet rougeâtre qu'orfre le plus souvent le fond de l'œil sous certaines incidences. Ce reflet, comme nous avons eu déjà l'occàsion de le dire est dû à ce que l'uvée ne présente que peu ou point de pigment, ce qui joint à l'absence plus ou moins complète de granulations pigmentaires sous-rétiniennes, permet la pénétration des rayons lumineux par toute la surface antérieure de l'œil, et leur diffusion au sein de cet organe,
Les enfants des observations (, III et IV de M. Abadie présentaient très-nettement ce phénomène. Seule la petite Jeanne avait un iris normal, quoique trèsclair, et comme le fond de l'œil était légèrement pigmenté, la pénétration des rayons lumineux ne donnait lieu à aucun reflet anormal.
Voilà, rapidement esquissés, les phénomènes que l'on peut apprécier à première vue. Tant qu'aux résultats de l'examen ophthalmoscopique, ils sont naturellement ce qu'on était en droit d'attendre. C'est-à-dire qu'au lieu de trouver une surface rouge, intense et uniforme du fond de l'œil, sur laquelle se détache nettement le nerf optique, et où l'on ne distingue d'autres vaisseaux que ceux de la rétine ; on aperçoit un fond pâle, blanchâtre ou à peine rosé, qui se confond assez, comme teinte, avec la papille, pour que les contours de
cette dernière ne soient plus nettement perçus. Les vaisseaux rétiniens sont toujours visibles, mais moins nets, ce qui tient sans doute à ce que l'absence de pigment sous- rétinien laisse apercevoir tout le réseau vasculaire de la choroïde, depuis les plus gros troncs, jusqu'aux plus lin minuscules capillaires.
Cet aspect type du fond de l'œil, est, on le comprend, plus ou moins appréciable, suivant que l'affection est plus ou moins prononcée. Dans les cas moins accusés, on aura une teinte plus rouge, et moins de netteté dans la vision du réseau vasculaire choroïdien. Dans ceux qui, comme chez la petite Jeanne, se rapprocheront de l'état normal des enfants très-blonds, on aura des symptômes moins accusés encore.
Mais hàtons-nous de le dire, lors même que la guérison survient, c'est-à-dire au moment où la cécité a disparu, les phénomènes intra-oculaires restent à peu près les mêmes, et jamais le fond de l'œil ne récupère un aspect complètement normal, ce qui est en rapport du reste avec les résultats observés jusqu'à présent, c'està-dire avec une vision défectueuse, quoique réelle, et qui semble être le résultat d'une habitude progressive et comme pathologique à d'imparfaits organes.