III
Hère. L'auteur du reste avait ailleurs (1), beaucoup mieux que nous ne pouvions le faire nous-même exprimé son opinon sur ces événements extraordinaires. Nous n'avions rien de mieux à faire que de nous en référer à lui-même. Ce qu'on va lire n'est donc pas de nous; mais de lui. Nous nous sommes permis de resserrer en quelques pages, ce qu'il avait dit plus longuement. Voilà à quoi s'est borné notre travail.
Qui a fait la Révolution de février? quel en est le véritable auteur ?
Certes , ce n'est point là une question indifférente , car de sa solution dépendent et la moralité et la justice et la légitimité de l'insurrection qui , en jetant à bas le trône de Louis-Philippe , nous a donné la République.
L'intérêt des passions monarchiques peut seul insinuer que cette Révolution n'est due qu'au hasard de quelques causes indifférentes. Il y a longtemps que tout le monde l'a dit : l'auteur de la Révolution de février, c'est le Peuple.
En effet, ce n'est pas l'Opposition qui , le 22 février par la bouche de M. Odilon Barrot, se désistait devant le veto des ministres.
Ce n'est pas la garde nationale qui , malgré son sincère amour de la liberté et son dégoût de ce qu'on appelait le système ; malgré l'appui qu'elle a donné par
C4)Voir Solution du problème social, l*"® livraison.
ses armes à la révolte, redoutait une catastrophe autant au moins qu'elle souhaitait la chute du ministère.
Ce n'est pas la presse radicale , puisque le 23 au matin la feuille la plus avancée du parti républicain , posant les conditions auxquelles elle pensait pouvoir garantir le rétablissement de Tordre, était loin de s'attendre à rétonnant succès du lendemain.
Enfin ce n'est point l'utopie socialiste, qui, dans toutes ses publications, prêchait aux ouvriers la patience , se défiant d'une République dans laquelle elle ne pouvait voir que l'ajournement indéfini de ses rêveries.
Ce n'est ni un parti ni une secte qui a fait la Révolution ; c'est le Peuple, le Peuple en dehors de tout parti et de toute secte. C'est lui dont la conscience a tout à coup fait explosion et qui, en moins de temps qu'on n'en avait mis en 1830 à bâcler la Charte, a constitué la République.
Mais comment le Peuple s'est-il levé? Pour qui , pourquoi a4-il pris»les armes ? Quel a été son but en ce grave événement ; — son idée ; nous dirons plus , son droit?
Il y a dans la réponse à ces questions un profond enseignement. C'est ici qu'il faut étudier la logique du Peuple, supérieure à la logique des philosophes, et qui seule peut nous guider dans les obscurités de l'avenir.
Si dans ces glorieuses journées le Peuple se fût comporté comme n'eût pas manqué de le faire tout homme amoureux de la légalité , il n'y aurait pas eu de révolution. Car, ne craignons pas de l'avouer, tout ce qui s'est fait par le Peuple a été fait en violation de la légalité.
En effet, le 20 février, par le manifeste do l'Oppo-
sitîon qui appelait dans ses rangs la garde nationale, la loi sur les attroupements était violée ! la loi sur la garde nationale, violée. Il n'est même pas sûr que sur ce droit de réunion , objet de tant de querelles, là loi et la jurisprudence ne fussent, quoi qu'on ait dit, pour le ministère : à cet égard, la légalité aurait donc été violée.
Ce n'est pas tout , la minorité de la Chambre, agissant par intimidation sur la prérogative royale, violait la Charte ; Tabdication de Louis-Philippe, que la responsabilité ministérielle devait couvrir, violait la Charte ; la loi de régence était deux fois violée , d'abord par la substitution de la duchesse d'Orléans au duc de Nemours, puis par l'appel fait à la nation; enfin le Peuple, faisaTit prévaloir sa volonté par la force, au lieu de s'en tenir à un acte juridique, comme le voulait l'Opposition , foulait aux pieds toutes les lois.
Et cependant le Peuple n'a point été parjure ! La Révolution, produit d'une série d'illégalités, n'a point été faite contre le droit ; elle est au contraire , dans son principe, marquée au coin de la légitimité la plus haute.
Le Peuple, — nous disons le Peuple un et indivisible, nous n'entendons point parla la multitude, ce qui n'est que pluralité sans unité , — le Peuple raisonneavec une conscience etd'unpointdevuesupérieur à toute raison individuelle : aussi ses conclusions sontelles presque toujours autres que celles des légistes.
Le Peuple est souverain. Comme tel, il n'est obligé qu'envers lui-même. Nul ne traite avec lui d'égal à égal ; et lorsqu'il se lève pour sa dignité offensée ou compromise, il est absurde de demander si cette manifestation du Peuple est ou non légale. Une constitution n'estpas un contrat synallagmatique entre roi et Peuple,
cintra législateur et citoyens, entre mandants et mandataires. C'est le système par lequel le Peuple , Thomme collectif, organise éternellement ses fonctions, équilibre ses pouvoirs.
Le Peuple donc , lorsqu'il apprend que sa liberté est en péril et que le moment est venu pour lui de résister, ne comprend, ne peut comprendre qu'une chose : c'est qu'à lui appartient non pas de protester, mais de décider souverainement. L'Opposition était donc l)ien ignorante des droits du Peuple et de sa logique, quand voulant, disait-elle , montrer par un exemple que le Peuple était capable de respecter le pouvoir et de protester contre le pouvoir, elle l'invitait à venir avec elle signer une prot(îstation contre le gouvernement. Protester, c'était abdiquer. Quand le Peuple se lève, il entend que c'est lui qui juge et qui exécute.
Le Peuple laissa l'Opposition se renfermer dans les limites étroites de la légalité. Sa protestation, à lui, fut un acte de souveraineté. D'une simple émeute, il fit une Révolution.
Or, s'il est vrai que l'acte du ministère qui interdisait le banquet du 12® arrondissement, légal en soi, n'a été pour le Peuple qu'une occasion ; s'il est vrai ensuite que la protestation toute parlementaire des députés de la gauche n'a été qu'un cri d'alarme , sur quoi tombe l'insurrection qui a suivi? Y avait-il raison suffisante de renverser le ministère, de chasser une dynastie , de changer la forme du gouvernement , de révolutionner de fond en comble la société ? Car c'est là , qu'on y prenne garde, que doivent se trouver la moralité deTévéuement et loule l'idée révolutionnaire.
Il faut le dire bien hsiut, le mouvement n'était dirigé
lU contre le ministère, ni contre le prince,, ni mène contre le système. Tout cela , à certains égards, était indigne de Tattention du Peuple. Ce que le Peuple a voulu frapper et détruire, c'est la Constitution. Cela résulte des illégalités commises et du progrès des idées et des faits depuis dix-sept ans.
La Révolution de 1 830, révolution légale s'il en fut, est essentiellement l'œuvre de la bourgeoisie ; la classe ouvrière n'en avait été que l'instrument. Quant au Peuple lui-même , pris dans son intégralité , il eut sans doute pour but en 1830 de pousser jusqu'au bout l'expérience du gouvernement constitutionnel , œuvre de \ 789. Or, dix-sept ans ont suffi pour mener l'expérience à fin et pour démontrer au Peuple toutes les contradictions qui gisaient au fond de la Charte restaurée.
Tout , en effet , était louche et équivoque dans cette Charte de 1830, où tout était pour le prince, et rien pour le Peuple. Sur les choses les plus essentielles , la Charte était muette, et toujours ce silence était interprété en faveur de la prérogative royale, contre l'intérêt de la masse.
La Charte impliquait que le gouvernement , comme la loi elle-même, ne pouvait être que l'expression de la volonté générale. Le roi était préposé par la nation, non pour modifier cette volonté , mais pour en assurer la sincère exécution. La puissance législative distrib9ée entre le roi , la Chambre des pairs et la Chambre des députés semblait une combinaison heureuse capable de maintenir l'équilibre. Mais, à tort ou à raison, il arrivait que la loi, que le gouvernement était toujours plus l'œuvre du roi que des trois pouvoirs et des ministres ; en sorte que la nation pouvait se dire souve-
raine , mais à condition seulement de consentir aux volontés du roi.
Ce mensonge constitutionnel , dénoncé par tous les hommes qui avaient occupé le pouvoir ou qui rapprochaient , à déterminé la Révolution. La difficulté eût été tranchée , qu'on le remarque bien , alors même que la Révolution se serait arrêtée aux manifestations du 22 et du 23 , sans aller jusqu'à Tabdication du roi, jusqu'à l'expulsion de la dynastie. La Charte élucidée par l'abolition du gouvernement personnel, le pouvoir changeait de forme.
La question révolutionnaire était posée de cette façon depuis 1 830 : en principe et au point de vue constitutionnel , la volonté du prince doit-elle l'emporter sur la volonté du Peuple ? Le 22 février, le Peuple avait répondu d'une manière définitive : Non-, désormais ce sera ma volonté qui prévaudra.
Tout en s'inclinant devant la souveraineté du Peuple, le gouvernement était devenu l'apanage , la propriété de la classe moyenne. Mais le Peuple : Je veux, dit-il, que les choses changent. Dorénavant les ouvriers, comme les bourgeois, auront part au gouvernement. Tel était le sens de la réforme électorale appuyée dans ces derniers temps par tout le monde.
Or, le gouvernement personnel aboli, la réforme électorale et parlementaire obtenue, le roi restant aux Tuileries, la royauté n'était déjà plus qu'un vain titre, la Révolution était politiquement consommée. Ce qui a suivi n'a été qu'une déduction rapide et sans moyens termes de ces deux prémisses : l'abolition du gouvernement'personnel et la réforme électorale.
Le parasitisme proscrit dans son incarnation la plus
haute : la royauté qui règne ; comme le despotisme l'avait été dans son expression la plus complète, la royauté qui gouverne ; comme la vénalité, le privilège et Tagiotage Ta valent été dans leur source la plus profonde, la royauté qui corrompt ; la question sociale se trouvait posée de fait et de droit.
Le Peuple, quoi qu'en disent ceux qui ont intérêt à soutenir le contraire, demandait non pas que le gouvernement s'emparât du commerce, de l'agriculture et de l'industrie pour les ajouter à ses attributions , et faire de la nation française une nation de salariés; mais qu'il s'occupât des choses du commerce , de l'agriculture et de l'industrie, de manière à favoriser, suivant les règles de la science, qui sont celles de la justice, le développement de la richesse publique, et à procurer l'amélioration matérielle et morale des classes pauvres. Et le gouvernement de répondre que ces choses n'étaient point de sa compétence , qu'il ne s'en occuperait pas. Mais moi, s'écria le Peuple, je veux que le gouvernement s'en occupe.
Ainsi , la réforme du gouvernement personnel contenait la réforme parlementaire ; la réforme parlementaire contenait la réforme électorale ; la réforme électorale impliquait la réforme de la Constitution ; la réforme de la Constitution entraînait l'abolition de la royauté , et l'abolition de la royauté était synonyme de révolution sociale. Les seuls qui eussent compris la situation, c'étaient d'une part le gouvernement, de l'autre le Peuple. Par le fait seul de la protestation de la gauche , qui devait avoir lieu le 22 février, la Révolution tout entière était accomplie; le Peuple n'a fait que dégager l'événement qui était dans la pensée de tout le monde.
Le problème de laTeconstitution soqsile étant posé, il s'agissait de le résoudre. Cette solution, on ne pouvait rapprendre que du Peuple. On a vu commeat , en généralisant ses idées sur le gouvernement , le Peuple avait conclu tout à coup à une révolution et converti la monarchie en République. Le tort de ceux qui prirent la tête de cette Révolution fut dp n'être pas à la hauteur des idées du Peuple.
La Révolution de février n'était pas seulement une négation du principe monarchique, c'était une négation du principe représentatif, de la souveraineté des majorités.
Le gouvernement provisoire , composé en grande partie de juristes, déclara que la France serait constituée en République; mais il y pait pour condition la ratification des citoyens. «Quoi de plus juste en effet, disaient les formalistes de l'Hôtel-de- Ville, que de réserver l'adhésion des départements? Le bon plaisir de quelques centaines d'insurgés pouvait-il annuler le droit de 36 millions d'hommes , et la proclamation faite à Paris de la République obliger les cœurs monarchiques des départements? N'y avait-il point en cela contradiction au principe républicain? Ne serait-ce point une usurpation flagrante ? »
« Mais , disait de son côté le Peuple , si c'est mpi qui ai parlé à Paris, je ne puis me contredire à Bordeaux. Le Peuple est un et indivisible; il n'est pas majorité et minorilé; il n'est point une multitude; il ne se scinde pas. Sa volonté ne se compte ni ne se pèse comme des suffrages d'actionnaires : elle est unanime. Partout où il y a division, ce n'est plus le Peuple : les théories représentatives sont une négation de sa souveraineté, te
Peuple est toujours d*accord avec lui-même; tout S0 tient, tout se lie dans ses décisions; tous ses jugements sont identiqifas. Supposer qu'après Tévénament du 24 février, préparé, prévu de si loin> accompli par le con- ' cours ou l'antagonisme de toutes les idées, la procl«)ma* tion de la République pCit être objet de controverse , c'était frapper de nullité tout ce que, pendant ces trois jours, avait fait le Peuple, et donner gain de cause à M. Guizot. 9
En effet si, après la déclaration 4u Peuple de Paris, la République devait être remise en question devant les a^ semblées électorales, cela laissait supposer que la volonté du Peuple n'est pas unanime et que cette volonté n'est autre que la volonté de la majorité. Or, si c'est i ia majorité de faire la loi, il faut dire encore que c'est ^ la majorité des majorités , et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on revienne au gouvernement personnel ; qu'ainsi le gouvernement appartient à la classe moyenne élue par la majorité des assemblées primaires; que la classe naoycDue à son tour doit respect à sa propre mîijorité, à Ifii majorité de ses électeurs ; que la majorité des éleo* teurs doit obéir à la majorité des députés, la msgorité des députés se soumettre au ministère, lequel est tenu de faire la volonté du roi, qui, en vertu de la mç^jorité, règne et gouverne.
Jamais, avec la théorie représentative, on ne sprtira de ce cercle, et c'est justement hors de ce cercle que venait de se placer le Peuple. La loi de majorité, avaitil dit , n'est rien , si ce n'est comme transaction provisoire entre des opinions antagonistes, et en attendant la solution du Peuple.
Ainsi trois questions générales avaient été résolues
par la Révolution du 24 février en sens diamétralement contraire à toutes les idées reçues :
1 * Question de résistance légale. — Le Peuple l'avait dit une fois pour toutes : Protester, pour lui , est synonyme d'ordonner ; blâmer est synonyme de s'opposer; résister, synonyme de renverser Tobjet de sa résistance.
2*" Question de réforme. — L'Opposition, tout en demandant les mêmes choses et dans les mêmes termes que l'insurrection, mais ne les envisageant pas séparément et en détail, réservait expressément dans la protestation la monarchie, la Charte, les institutions constitutionnelles, en même temps qu'elle repoussait la réforme sociale. Le Peuple, au contraire, embrassant toutes les réformes demandées en un seul faisceau, avait compris que de ce faisceau résultait une idée nouvelle; il avait tout réduit en poussière, royauté et Constitution.
3® Question de majorité représentative. — Tous les publicistes sont d'accord que c'est la majorité non du Peuple, mais de ses représentants, qui fait la loi. Le Peuple, au rebours , avait vu que l'autorité des majorités n'est point absolue ; qu'elle est sujette à caution, et que, dans certains cas, il peut arriver que l'intégralité du Peuple soit condamnée par la majorité du Peuple ; qu'il y avait donc lieu à réviser ce principe dans la Constitution nouvelle.
Sans doute, si chaque citoyen prenait pour règle cette logique, nous aboutirions forcément à la guerre civile; mais cette individualité supérieure qu'on appelle le Peuple conclut toujours à la paix et à l'unité. La logique du Peuple est la loi de l'histoire, la source du droit et du progrès , le principe de toute moralité , la
source de toute justice. — Interroger le Peuple ! là est le secret de Tavenir ! interroger le Peuple ! c'est toute la science de la société.
Interroger le Peuple! Le gouveruemeDt qui s'installa le 24 février à THôtel-de-Ville ne sut point le faire, et faute de le savoir, il perdit la Révolution.
Qu'avons-Dous vu le lendemain du triomphe populaire? La République transformée en une démocratie doctrinaire; Tempirisme et l'utopie prenant la place des idées et faisant du Peuple une matière à expérimentation ; de petits hommes , de petites idées , de petits discours; la médiocrité, le préjugé, le doute, et bientôt la colère de la multitude. La volonté du Peuple , qui aurait dû grandir ses chefs, les avait amoindris. On attendait de ces magistrats improvisés , portés sur les ailes de la Révolution, qu'ils ramèneraient la sécurité, ils semèrent l'épouvante; — qu'ils feraient la lumière , ils créèrent le chaos ; — qu'ils sauraient préciser les questions, dire ce que le Peuple voulait et ce qu'il ne voulait pas, ils n'affirmèrent rien, laissèrent tout croire et firent tout craindre. Il fallait tout à la fois rassurer la propriété et donner des garanties au prolétariat par la conciliation de leur antagonisme ; ils les mirent aux prises, ils soufflèrent la guerre sociale. On comptait sur des actes , ils produisirent l'inertie. On leur demandait du travail , ils formèrent des cadres ; du crédit , ils décrétèrent les assignats ; des débouchés, ils s'en référèrent à l'attitude de la République. Une fois ils nous dirent que Vorganisation du travail ne pouvait *e faire d'un jour ; une autre fois, que la question était complexe ; quinze jours après, ils nous renvoyèrent au bureau de placements. Le Peuple s'était retiré de ces hommes ; ils Taî-
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fMient cependant, ils daignaient le lui dire. Mais rien, rien, rien ne décelait en eux l'intelligence de ce Peuple, dont ils portaient les destinées. Partout dans leurs actes, au lieu de ces pensées universelles, sublimes, qu'enfante le Peuple, on ne trouvait que chaudes alloculions^ chaleureuses paroles, utopie, routine, contradiction, discorde.
Examinons quelques-uns des actes de ce gouvernement qui avait en main la plus grande Révolution qui se fût jamais accomplie sur la terre , et qui la livra misérablement par son incapacité à ses ennemis.
La première chose dont s'est occupé le gouvernement, c'est d'exclure le drapeau rouge. La Révolution , on ne peut le dissimuler, avait été faite par le drapeau rouge; le gouvernement provisoire décida de garder le drapeau tricolore. En agissant ainsi, il ne faisait rien de moins que d'éliminer la question sociale : toutes les fois que le Peuple , vaincu par la souffrance , veut exprimer, en dehors de cette légalité juridique qui l'assassine, ses vœux et ses plaintes, il marche sous une bannière rouge. Qu'on garde, si Ton veut, le drapeau tricolore, symbole de notre nationalité; mais qu'on se souvienne que le drapeau rouge est le signe d'une révolution qui sera la dernière. — Le drapeau rouge! c'est l'étendard fédéral du genre humain.
Après l'interdiction du drapeau rouge , est venu le décret d'accusation des ministres, /n/brmer, passe ; maiâ accuser était absurde, surtout après l'abolition de la peine de mort pour crimes politiques. De plus c'était injurieux au Peuple. Comment ! le gouvernement provisoire n'avait pas compris que la Révolution de février était la fin d'une constitution , et non le renversement d'un ministère? Le 32, M. Guizot pouvait être mis eu
accusation ; mais seulment par les députés de )a gauche : son crime alors était de jouer l'existence de la monarchie et de compromettre par un conflit les institutions de juillet- Le 23 epcore,. M. Guizot, quoique démissionnaire, était responsable du sang versé; Toppor sition triomphante pouvait lui demander pompte de sa résistance intempestive. La victoire du 24 avait absous M. Guizot; elle avait changé pour lui comme pour tout le monde le terrain de la légalité. Elle Thonorait même en un sens ; car elle prouvait qu'il avait mieux jugé du Peuple que TOpposition. M. Guizot ne pouvait être accusé qu'en vertu de la Charte : la Charte détruite, M. Guizot n'était plus justiciable que de sa conscience et de l'histoire : il avait le droit de décliner la compétence de tribunaux républicains.
Faut-il que nous parlions de tous ces décrets incompréhensibles dans lesquels éclate à chaque instant l'inintelligence deshommmcs de la Révolution?
Et d'abord à quoi bon un décret pour délier les fonctionnaires de leur serment? Quoi ! il ne suffisait pas, pour la conscience des fonctionnaires, d'une révolution qui abolissait la monarchie constitutionnelle , qui nonseulement évinçait la dynastie, qui changeait le principe! Il fallait aux fonctionnaires l'absolution d'un M« Crémieux. Ce n'était pas savoir le premier mot du catéchisme politique. Louis-Philippe et sa race vivaient encore, c'est vrai; mais la royauté était morte. Or, la royauté morte, vive la République ! Cela ne souffrait pas plus de difficulté que de passer de Louis XVIII à Charles X.
Et le décret qui garantissait l'organisation du travail? Remarquons ceci. Ce n'était pas la République qui garantissait^ c'était le gouvernement provisoire. Mais
qu'était-ce , nous vous le demandons, que la garantie d'un provisoire ? N'était-ce pas le cas de dire : Le bon billet qua La Châtre ! Qu'est-il arrivé? que le gouvernement définitif a donné tort au gouvernement provisoire. Il a trouvé que ce n'était pas à lui d'organiser ; un de ses premiers actes a été de décréter la liquidation des ateliers prétendus nationaux et de déclarer vide de sens la pensée de la Révolution. A force de vouloir que l'idée vînt de plus haut que la République, le gouvernement a fait la planche à la réaction.
Un décret qu'on peut considérer comme le plus au rebours des idées de la Révolution , c'a été la création des ateliers nationaux, he socialisme en a toujours décliné la responsabilité, et il a eu raison. De tous les actes du gouvernement provisoire, c'est celui qu'on peut considérer comme ressemblant le plus à une trahison. Quel meilleur moyen d'en finir avec les aspirations sociales du Peuple, que de les parodier aussi indignement.
Du reste, l'utopie n'est pas exempte de reproches : son idée des ateliers sociaux n'était guère plus raisonnable. Il y avait dans Paris 30,000 tailleurs sans ouvrage. Le Luxembourg leur offrit des ciseaux , des aiguilles, des salles de couture, des presses pour le décatissage. .. Mais du travail?. . — La moitié des imprimeurs chômaient. On parla de créer aux quatre-vingt-dix imprimeries de la capitale un supplément de matériel de trois millions... Mais du travail?... — Les chantiers de construction étaient fermés. On parle d'en établir d'autres à côté, afin de leur faire concurrence... Mais du travail?... — La librairie ancienne et moderne, classique, politique, religieuse, médicale, regorgeait de livres qui ne se vendaient pas. Le gouvernement parlait de délivrer
cinquante nouveaux brevets.... Mais des acheteurs ?..• — La passementerie, l'orfèvrerie, la chapellerie , tous les corps d'état étaient à bas. Il y avait un remède au chômage : les travailleurs n'avaient qu'à s'associer. Le gouvernement provisoire leur offrait des patentes, parlait de leur fournir des directeurs, des contrôleurs, des inspecteurs, des comptables, des gérants, des commis! Il y en avait de reste. — Mais des capitaux ? mais des commandes? mais des débouchés?
La moitié des maisons étaient délabrées; le quart des appartements vides. Il fallait augmenter la valeur de cette partie de la propriété foncière. Le gouvernement provisoire proposait des plans pour la construction de casernes, d'hospices, de palais nationaux , afin de loger les ouvriers. Il y revient encore, sous la présidence de Louis-Bonaparte.
Les terres en exploitation étaient mal cultivées ; l'agriculture manquait de bras et de capitaux. Le gouvernement provisoire pensait aux dunes, aux friches, aux bruyères, aux landes, à toutes les terres incultes et stériles !
Voilà sur quelles idées économiques la France a vécu pendant six mois. Les badauds ont pu admirer ; le Peuple indigné a fait rentrer tous ces charlatans dans la poudre.
Mais on aurait pu pardonner le charlatanisme et l'ignorance, si à côté de cela ne s'était pas trouvée une déplorable tendance à caresser les préjugés de la multitude. C'est cette manie qui nous a valu le fameux décret sur la réduction des heures de travail et l'abolition des tâches et du marchandage.
L'ouvrier gagnait peu et travaillait beaucoup. On lui
avait insinué que, pour son bonheur, il devait Ira vailter moins et gagner davantage. Dans réconomie politique de la routine, c'était irréprochable de raisonnement : mais le Peuple, lui, aune tout autre logiquç; il trouve qu'augmentation de travail , diminution de salaire et accroissement de richesses sont trois termes identiques d'une seule et même série. Cela a l'air contradictoire, et pourtant cela est.
Informé que des maîtres faisaient difficulté d'obéir à ses ordres, le gouvernement provisoire rendit de nouveaux décrets , expédia des circulaires, débita des harangues portant en substance : « Que la production pourrait avoir à souffrir de la réduction des heures de travail ; mais que la volonté du gouvernement voulait être obéie, et qu'elle le serait, quoi qu'il advînt ! Que les commissaires eussent à y tenir la main, qu'il y allait de l'égalité et de la fraternité ! »
C'était ainsi que le gouvernement provisoire entendait le problème social. Il prenait les entrepreneurs d'industrie pour des seigneurs féodaux, les ouvriers pour des serfs , le travail pour une corvée ; il s'imaginait, après tant d'études sur la matière , que le prolétariat moderne résultait de Toppression d'une caste; il ignorait ou faisait semblant d'ignorer que ce qui a établi les heures de travail, déterminé le salaire, divisé les fonctions, développé la concurrence, constitué le capital en monopole , asservi le corps et l'àrae du travailleur, c'est un système de causes fatales, indépendantes de la volonté des maîtres comme de celle des compagnons.
Mais ce qu'il comprenait moins encore, c'est qu'après avoir mis ainsi la main sur le travail , il était obligé
d'intervenir dans tous les accidents de la pro duction 5 de décréter le taux des salaires, puis de forcer la vente, puis de requérir le paiement, puis de fixer la valeur...
A côté de ces non -sens économiques, on fit des nonsens philanthropiques. Tel était le décret qui avait fait des Tuileries les Invalides du Peuple! Nous nous demandons comment il était possible d'accorder cette liste civile de la misère avec l'égalité et la fraternité !
Du reste, d'égalité et de fraternité, le gouvernement provisoire ne se souciait guère. Ce qu'il lui fallait, c'était d'avoir à sa dévotion une armée de prétoriens. C'est pour cela qu'il excitait les passions cupides de l'ouvrier, qu'il faisait de l'intimidation à la bourgeoisie en soulevant les masses contre elle.
Rappellerons-nous cette incroyable circulaire du ministère de l'instruction publique aux recteurs, qui disait que pour tout citoyen l'instpuctiou primaire suffisait , mais qu'il fallait à la République une élite d'hommes, et que cette élite il fallait la choisir dans tout le Peuple ? Une élite d'hommes ! Mais il y avait eu jusque-là dans le Peuple une élite plus ou moins réelle qu'on appelait bourgeoisie , et si la Révolution avait été faite, c'était afin que tout le monde fit partie de l'élite. Or, la circulaire du ministre de l'instruction publique venait donner un démenti à la Révolution. Il est vrai que la question, comme le problème économique, était passablement complexe. Comment, sans faire tort aux supériorités naturelles, rendre les citoyens égaux? Le gouvernement provisoire sabrait la difficulté : capacités, incapacités , sujets médiocres , sujets d'élite, qu'importe cela?
Ce n'est pas tout.
Le gouvernement provisoire décréta que Tintérêt des sommes déposées aux caisses d'épargnes serait porté à 5 pour cent, « attendu, disait-il, queTintérét des bons du trésor était aussi de 5 pour cent; que les fruits du travail devaient s'accroître de plus en plus, et que , de toutes les propriétés , Tépai^ne du pauvre était la plus inviolable et la plus sacrée. » Certes, c'était là un touchant témoignage de ses sentiments d'égalité. Sans doute, si les porteurs de bons du trésor devaient seuls parfaire l'intérêt des caisses d'épargnes ; mais si c'était le prolétaire, n'ayant ni bons du trésor ni livret d'épargnes, qui dût payer l'un et l'autre intérêt, n'étdit-il pas clair qu'en mettant l'égalité entre les créanciers de la dette flottante, on avait rendu l'inégalité entre les créanciers de l'État et les débiteurs de l'État plus grande qu'auparavant? Il n'y avait dans tout cela qu'un bavardage hypocrite.
Nous ne continuerons pas à examiner les uns après
les autres tous les décrets de ce gouvernement qui avait
en main l'avenir de l'humanité, et qui, comme la Sy bille
antique, en a dispersé les feuillets à tous les vents. Tous
sont marqués au coin de l'ignorance , de la duplicité ,
ou, ce qui est pis, de la philanthropie. L'auteur
dont nous venons de résumer les opinions a exprimé
son jugement sur toutes ces mesures avec une énergie
peu commune, quand il dit que toute la politique des
dictateurs de Février avait consisté à montrer le poing
au capital tout en se prosternant devant la pièce de
cent sous.
« Vous voulez, leur disait-il à la fin du mois de mars 1848, vous voulez exterminer les juifs, les rois de Vépoque^ et vous adorez le veau d'or ! Vous dites, ou vous
laissez dire , que TÉtat va s'emparer des chemins de fer, des canaux, de la batellerie, du roulage, des mines^ des sels ; qu'on établira des impôts sur les riches , impôt somptuaire, impôt progressif, impôt sur les domestiques, les chevaux, les voitures; qu'on réduira les emplois, les traitements, les rentes, la propriété. Vous provoquez la dépréciation de tout ^s les valeurs financières, industrielles, commerciales; vous tarissez la source de tous les revenus ; vous glacez le sang dans les veines au commerce, à l'industrie, et puis vous conjurez le numéraire de circuler ! vous suppliez les riches de ne pas le retenir ! Croyez-moi , citoyens dictateurs, si c'est là toute votre science, hâtez-vous de vous réconcilier avec les juifs ! Rentrez dans ce statu quo conservateur, au delà duquel n'espérez rien , et dont vous n'auriez jamais dû sortir. »
Nous ne pouvons mieux faire, pour donner une idée de cette période révolutionnaire aux lecteurs , que leur mettre sous les yeux la fin du chapitre T*" de la Solution du problème social.
« Non, s'écriait l'auteur en s'adressant aux hommes du gouvernement provisoire, vous ne comprenez rien aux choses de la Révolution. Vous ne connaissez ni sa logique, ni son principe, ni sa justice; vous ne parlez pas sa langue. Ce que vous prenez pour la voix du Peuple n'est que le mugissement de la multitude, ignorante, comme vous, des pensées du Peuple. Refoulez ces clameurs qui vous envahissent. Respect aux personnes , tolérance pour les opinions : mais dédain pour les sectes qui rampent à vos pieds, et qui ne vous conseillent qu'afln de mieux vous compromettre. Les sectes sont les vipères de la Révolution. Le Peuple
— XXfl —
n*est d*aucune secte. Abstenez-votis le plus que vous pourrez de réquisitions , de confiscations , surtout de législation, et soyez sobres de destitutions. Conserv ez intact le dépôt de la République , et laissez la lumière se faire toute seule. Vous aurez bien mérité de la patrie.
« Vous , citoyen Dupont , vous êtes la probité au pouvoir. Restez à votre poste, restez-y jusqu'à la mort; vous serez trop tôt remplacé.
« Vous, citoyen Lamartine, vous êtes la poésie unie à la politique. Restez encore , bien que vous ne soyez pas diplomate ; nous aimons votre style grandiose , et le Peuple Vous soufflera.
« Vous, citoyen Arago, vous êtes la science dans le gouvernement. Gardez le portefeuille ; assez d'imbéciles vous succéderont.
« Vous, citoyen Garnier-Pagès , vous avez vendu, vous avez aliéné, vous avez emprunté, et vous jouez du reste. Vous direz à l'Assemblée nationale que l'État ne possède plus rien, que son crédit n'a plus d'hypothèque que le patriotisme , que c'est fini. Vous prouverez par votre bilan que le gouvernement n'est possible désormais que par une rénovation de la société ; que telle est Talternative pour le pays : ou la fraternité, ou la mort!
« Vous, citoyens Albert et LoUis Blanc, vous êtes un hiéroglyphe qui attend un Champollion I Restez donc comme figures hyéroglyphiques, jusqu'à ce que vous soyez devinés.
« Vous, citoyens Flocon et Ledru-Rollin, nous rendons justice à l'esprit qui vous pousse. Vous êtes, malgré votre vieux style , la pierre d'attente de la Révolu- ^ lion. Restez donc pour l'intention , mais ne soyez pas
. — Xtlïl —
si terWblés dans la forme. On vous prendrait pour la queiie de Rpbespierre.
ft Vous, citoyens Crémieux, Marie , Bethmont , Carnot, Marrast, vous symbolisez, sous des formes diffé rentes, la nationalité, le patriotisme, l'idéal républicain. Mais vous ne sortez pas du négatif; vous n'êtes connus que comme démocrates ; vos idées sont depuis cinquante ans proscrites. Restez cependant : à défaut des réalités, nous avons besoin des symboles.
« Et vous, les ex-dynastiques, bourgeois peureux comme chouettes, ne regrettez pas cette Révolution, qui était depuis longtemps accomplie dans vos idées , et que vos querelles parlementaires ont peut-être fait prématurément éclore. L'enfant né avant terme ne peut rentrer dans le sein de sa mère : il s'agit d'élever la Révolution, non de l'envoyer aux gémonies. Écoutez ce que je m'en vais vous dire, et regardez-le comme la profession de foi du prolétariat. Je vous parlerai avec franchise.
« La Révolution de 1 848 est la liquidation de l'ancienne société , le point de départ d'une société nouvelle.
« tette liquidation est incompatible avec le retour de la monarchie.
« Elle ne se fera pas en un jour; elle durera vingtcinq ans, cinquante ans, un siècle, peut-être.
« Nous pourrions la faire sans vous , contre vous : nous aimerions mieux qu'elle fût faite par vous. Vous en êtes, pour ainsi dire, par droit d'aînesse, par la supériorité de vos moyens, par votre habileté pratique, les syndics naturels. C'est à vous, par excellence, qu'il appartient d'organiser le travail. Nous ne voulons la
— xxnr —
réforme au préjudice de personne; nous la voulons dans rintèrêt de tout le monde.
« Ce que nous demandons, c'est une certaine solidarité, non-seulement abstraite, mais officielle, de lous les producteurs entre eux, de tous les consommateurs entre eux, et des producteurs avec les consommateurs. C'est la conversion en droit public , non des rêveries d'une commission , mais des lois absolues de la science économique. Vous êtes divisés : nous voulons vous réunir, et faire avec vous partie de la coalition. Nous attachons à ce pacte, dont tous nos efforts, toute notre intelligence doivent tendre à déterminer les clauses, la garantie de notre bien-^tre, le gage de notre perfectionnement moral et intellectuel.
« Que pouvez-vous craindre?
€ La perte de vos propriétés? Entendez bien ceci. Il est indubitable que les articles de la nouvelle Charte modifieront votre droit, et qu'une portion de cette NUB- PROPRIÉTÉ, qui vous est si chère, d'individuelle qu'elle est deviendra réciproque. Vous pouvez être expropriéi, mais dépossédés jamais, pas plus que le Peuple français ne peut être dépossédé de la France. Et cette nue-propriété, cause unique, selon nous, de tous vos embarras et de nos misères, ne vous sera pas ravie sans indem-
• nité : autrement ce serait confiscation, violence et vol ;
ce serait propriété, non réforme.
' « Craignez-vous que les communistes ne prennent
vos enfants et vos femmes? Comme s'ils n'avaient pas assez des leurs !.. La commu nauté n'étant, par essence,
! rien de défini, est tout ce que l'on voudra. Le meille"''
[ moyen que découvrira la philosophie de créer la liberté,
l'égalité et la fcsiternilé sera pour te communistes la
communauté. S'effrayer de la communauté, c'est avoir peur de rien.
« Est-ce le retour du vieux jacobinisme uni au vieux babouvisme qui vous épouvante ! Nous n'aimons pas plus que vous ces doctrinaires de la démocratie pour qui l'organisation du travail n'est qu'une fantaisie destinée à calmer l'effervescence populaire ; ces Cagliostro de la science sociale faisant de la fraternité une honteuse superstition. Et si nos manifestations semblent les défendre, c'est qu'ils représentent momentanément pour nous le principe qui a vaincu en février.
« Conservateurs, deux politiques, deux routes différentes s'offrent en ce moment à vous.
« Ou bien vous vous entendrez directement avec le prolétariat, sans préoccupation de forme gouvernementale, sans constitution préalable du pouvoir législatif, non plus que de l'exécutif. En fait de politique et de religion, le prolétariat est, comme vous, sceptique.
« L'État, à nos yeux, c'est le sergent de ville, le valet de police du travail et du capital. Qu'on l'organise comme on voudra , pourvu qu'au lieu de commander ce soit lui qui obéisse.
« Dans ce premier cas, la transaction sera tout amiable, et ses articles seront la Constitution de la France , la Charte de 1 848.
€ Ou bien vous vous rallierez à la démocratie doctrinaire, à cet équivalent du pouvoir royal, nouveau système de bascule entre la bourgeoisie et le prolétariat, qui ne répugne point à une restauration monarchique, et pour qui la majorité des humains est fatalement condamnée à la peine et à la misère.
f Dans ce cas, je vous le dis avec douleur, rien de
— XXYl —
fait ; et , comme avec Louis-Philippe, ce sera bientôt à recommencer. Vous vous croirez habiles, et vous n'aurez toujours été qu'aveugles. Ce seront encore des 10 août, des 21 janvier, des 2 juin , des 9 thermidor, des journées de prairial et de vendémiaire, des 29 juillet, des 24 février. Vous reverrez des scènes à la Boissyd'Anglas ; il vous faudra recommencer tous les jours les massacres de Saint-Roch et de Transnonain : ce qui ne vous empêchera pas de tomber à la fin misérablement sous les balles du peuple.
« Citoyens, nous vous attendons avec confiance; soixante siècles de misère nous ont appris à attendre. Nous pouvons, pendant trois mois, vivre avec trois sous de pain par jour et par tête : c^est à vous de voir si vos capitaux peuvent jeûner aussi longtemps que nos estomacs. »
Ce passage et ce qui le précède nous a semblé une introduction toute naturelle.
Nous avons partagé les fragments qui composent ce volume en trois séries qui correspondent naturellement aux trois premières périodes de la Révolution.
La première commence au lendemain de la funeste journée du 1 6 avril, et se termine aux élections partielles de juin. C'est la partie la plus dramatique de l'époque révolutionnaire. La réaction, jusque-là timide et se faisant hypocritement petite, entre audacieusement et la tête haute dans l'arène et se mesure sans vergogne avec l'idée qui a triomphé en Février. La victoire reste en
balance : Paris nomme en même temps Thîers et Proudhon !
La seconde série commence au lendemain de Taffreuse bataille de juin et nous fait assister à la terreur de l'état de siège. L'idée de Février est un instant renversée par terre , elle se débat sous l'étreinte de son adversaire, qui tente de l'étouffer.
La troisième série s'ouvre la veille de l'élection à la présidence. Cette fois la lutte semble n'être plus entre le socialisme et le capitalisme, mais biententrela République et la monarchie.
La Révolution recule en apparence; au fond elle avance ; elle se généralise, elle prend de plus en plus possession de l'avenir.
IDÉES
RÉVOLUTIONNAffiES
r SÉRIE
Ea ftitiiatloa*
17 AttU.
Ce que nous avions prévu , ee que nous avions prédit arrive.
La révolution tourne à la démocratie bourgeoise et doctrinaire : le gouvernement provisoire, composé d'éléments hétérogènes, vient d'opérer sur lui-même une sorte d'épuration. Les hommes restent; les principes sont éliminés.' Des fautes graves ont accéléré ce résultat, d'ailleurs inévitable. Nous allons les .relater en quelques lignes : ce sera comme le préambule de notre profession de foi.
La victoire du 24 février avait amené au pouvoir (rois partis différents, renouvelé de nos anciennes luttes : le parti . girondin ou thermidorien , représenté par le National, le ^ parti montagnard, représenté par la Réforme; le parti socialiste-communiste , représenté par Louis Blanc.
La monarchie étant exclue , ces trois partis embrassaient la totalité de l'opinion.
Il semblait donc que le gouyernement provisoire, par Tiacohérence même de sa composition , dût exprimer^ aax yeux de la France ; la conciliation de toutes les i Jéés, è tous les intérêts. La bourgeoisie et le prolétariat, JoignanI leurs mains sur V Organisation du travail^ comme sur l'évangile de l'avenir, on pouvait croire que le problème de la misère, écarté par le gouvernement déchu , allait être résolu par le nouveau , amiablement et pacifiquement.
Nous venons de voir, pour la millième fois, ce que valent ces conciliations qui ne reposent que sur de vagues sympathies , et qu'aucun principe ne consolide.
La conduite qu'avait à tenir le gouvernement provisoire était pourtant bien simple et toute trouvée. Poser résolument , énergiquement le problème du prolétariat ; occuper et nourrir les ouvriers ; ramener la classe bourgeoise ; puis, en attendant l'Assemblée nationale , faire du statu quo républicain ; voilà ce que le bon sens , d'accord avec la haute politique, commandait au gouvernement provisoire.
Dans une situation ainsi faite, conserver tout c marcher.
Eh bien ! ce qui était si simple et si sage, ce qui réunissait à l'avantage du sens commun le mérite de la profondeur, n'a été compris de personne.
A peine chargé du mandat, si nouveau pour elle, de représenter la République, la partie bourgeoise du gouvernement provisoire, s'abandonnant à ses vieilles préoccupations , a commencé de battre en retraite. — De son côté,'* fraction révolutionnaire, emportée par l'enthousiasme J»^ ses souvenirs, se faisant complètement illusion sur lap'^'^' sance de ses moyens, et tenant, comme elle dit, àenj^f l'avenir, s'est mise à faire de Yénergie et de rexclusioD Enfin, le socialisme, non content d'avoir posé son princip^^ a voulu passer à l'çipplication , ne s'en fiant qu'à lui-mc^^ pour l'exécution de son œuvre. ,
On sait ce qui est résulté de ces tiraillementé« Tout ce 4^^
fait le gouyeriiement provisoire , au point de vue de Tàncîerine bourgeoisie, s'est trouvé rétrograde ;—toiil ce qu'il a entrepris àii point de vue révolutionnaire a été contrerévolutionnaire ; — tout ce qu'il a décrété dans l'intérêt du prolétariat à été conçu au rebours des intérêts du prolétariat.
Ainsi , lorsque le gouvernement provisoire , suivant là routine de 1 économie bourgeoise, a ouvert un emprunt de lOO millions; lorsque , pour prouver la solidité de son crédit, il a payé SO millions aiix rentiers; lorsqu'il a élevé l'intérêt des sommes déposées à la caisse d'épargne ; lorsqu'il a prorogé les compagnies d'assurances, etc., etc., je dis qii'en présence au principe socialiste, qui devait intervenir dans la loi et qui li'est pas intervenu , le gouvernement a agi en sens contraire de son droit et de son devoir.
De même, quand le gouvernement provisoire s'est mis à écrire ces circulaires dictatoriales , qui, en l'an 1848, ne pouvaient guère intimider que des vieilles iPemmes ; quand, ne pouvant disposer d'un écu ni d'un homme xrue sous le bon plaisir des départements, il a parlé d'autorité aux départements; quand, au milieu Je là France républicaine d'esprit et de cœur— mais eh défiance de la République -*• il a inventé la réaction, la contre-révolution, comnie il invenn tera bientôt la coalition ; dans toutes ces circonstances, le gouvernement provisoire a agi comme un somnambule. Il nous adonné lé spectacle, unique dans l'histoire, d'hommes d'État jouant avec un sérieux ridicule une vieille tragédie. A force de radicalisme rétrospectif, il a compromis les réformes futures : je n'en veux pour preuve que la loi électorale.
Si de l'élément révolutionnaire nous passons à l'élément socialiste, nous rencontrons une égale série d'erreurs et de mécomptes.
Comment ne s'esl-il trouvé personne pour dire à M. Blanc : L^organisatioQ du travail, telle que vous l'entendeZ; vous est
interdite, non que la capacité vous manque, mais parce que votre position vous le défend. C'est par Tatelier que vous prétendez attaquer le problème, c'est-à-dire par l'individualisme ; tandis que c'est le côté social qui seul peut vous donner la solution , c'est-à-dire le crédit. Mais , même à ce point de vue, vous ne pouvez rien entreprendre ; membre du gouvernement , vous représentez non plus une classe de la société, mais les intérêts généraux de la société, toute initiative qui servirait un parti plutôt que l'autre sort de yos attributions. Vous appartenez à la bourgeoisie autant qu'au prolétariat. Protégez , encouragez l'émancipation des classes travailleuses ; vous-même n'intervenez pas, ne compromettez pas votre responsabilité, la responsabilité du gouvernement. Attendez qu'une autorité plus haute vous donne à la fois crédit et pouvoir.
L'insuccès des actes du gouvernement provisoire a été général. Aussi les protestations ne se sont pas fait attendre. Les manifestations des 46 et 17 mars; les expulsions multipliées des commissaires dans les départements ; en dernier lieu , le soulèvement du 16 avril ; tous ces faits accomplis aux cris de : Vive la République! Vive le gouvernement provisoire 1 prouvent aux moins clairvoyants que la France est sincèrement républicaine , mais qu'elle ne supporterait pas une dictature ; que , par révolution , elle entend conciliation ; qu'elle repousse également le doctrinarisme, le jacobinisme et l'utopie; que si cependant, après avoir protesté contre chacune des fractions qui composent le gouvernement provisoire, elle maintient tel qu'il est ce gouvernement, c'est qu'elle ne veut plus souffrir de questions de personnes, et que ces gouvernants ne sont, à ses yeux, que les ministres de ses volontés.
Telle est, selon nous, la vraie situation des choses ; la position du gouvernement provisoire est admirable, et sa force immense ; mais aussi les difficultés qu'il a à vaincre sont infinies. Elles se résument toutes dans celte formule, qui
exprime à la fois son rôle et sa règle : concilier la divergence des intérêts par la généralité des mesures.
Mais, comme l'arbre tombe toujours du côté où il penche, la tendance du gouvernement provisoire est actuellement dans le sens de la protestation anti-socialiste du 16 avril. Les encouragements à entrer dans cette voie, les conseils officieux ne lui manquent pas.
Bien des gens s'imaginent, parce que la question sociale a été embrouillée au Luxembourg, que c'en est fait de la question sociale ; que désormais le capital est dispensé de compter avec le travail.
Sous l'impression de cette idée, il est inévitable que le^ gouvernement provisoire marche à une restauration bour-, geoise, au prix de quelques sacrifices accordés à la ferveurdes idées sociales.
C'est ce que décèlent déjà, et les réflexions hypocrites des journaux réactionnaires sur la difficulté, l'incertitude, l'impossibilité d'une solution , et les décrets par lesquels le gouvernement provisoire, en même temps qu'il réduit ou supprime les impôts sur le sel, la viande, les boissons, établit d'autres impôts sur les domestiques, les chiens, les vins de qualité, les loyers au-dessus de 800 fr., etc.
L'abolition de l'impôt sur le sel, la viande et les boissons, dans le régime économique actuel, n'est qu'une exagération philanthropique qui coûtera cher à l'État, sans améliorer le sort des travailleurs.
L'établissement d'impôts somptuaires €st une fantaisie utopiste qui coûtera cher aux travailleurs, sans emplir les cofTres de l'État.
Les décrets du gouvernement provisoire déplacent la misère, comme la banqueroute déplace les capitaux : ils ne remédient à rien. La pression révolutionnaire, aveugle et ignorante, est satisfaite par ces décrets; mais par ces décrets mêmes, le peuple est mystifié. En échange d'un sacrifice
apparent, nous avons une restauration réelle : Peu|ile^ tu t'en apercevras bientôt.
Pour nous , bien que nous soyons aussi peu satisfaits du 16 avril que nous Tavions été du 17 mars, nous acceptons le fait accompli. Nous aimons les positions nettes. La triple essence du gouvernement provisoire nous embarrassait. A présent, nous savons à qui parler. C'est la démocratie doctrinaire qui règne et qui gouverne. Nous avions toujours pensé que le prolétariat devait s'émanciper sans le secours du gouvernement : le gouvernement, depuis le 16 avril, pense de même.
Nous sommes d'accord avec le gouvernement!...
Commeiit les RéTola<loii» »e perdent*
22 Ànil.
L'économie politique du gouvernement déchu conduisait fatalement le Peuple, par une série d'impossibilités, à la misère.
L'économie politique du gouvernement provisoire conduit également le Peuple, par une autre série d'impossibilités, à la misère, et la République à la banqueroute.
Voilà deux mois qae le Peuple ne travaille pas, qu'il ne produit pas, qu'il ne fait point d'échange, qu'il n'acquiert rien. Le Peuple ne vit plus de son travail ; le dernier décret du gouvernement provisoire nous apprend que le Peuple va entamer son épargne. Encore trois mois de ce régime, et nous nous trouvons sans argent, sans produits^ sans capitaux. Imu8, imus précipites! Nous courons au précipice aVec une vitesse accélérée à chaque minute par Timpulsioa des vieux préjugés philanthropiques, par nos hallucinations révolutionnaires, par l'impéritie du gouvernement.
Nous venons de relire le décret par lequel , en attendant l'impôt progressif, une contribution de 1 pour cent est établie sur les créances hypothécaires. Les journaux de la Révolution n'ont pas manqué d'applaudir à ce décret, arraché par la terreur au gouvernement provisoire, et dans lequel les patriotes se plaisent à trouver un engagement pour l'avenir.
Pour nous, nous n'approuvons de ce décret rien, pas même l'intention, et nous nous demandons si les journaux plus ou moins compétents qui s'en félicitent sont les compères des réacteurs?
Le gouvernement provisoire s'est fait ce raisonnement:
La somme des créances hypothécaires passe 12 milliards.
Or, si je frappais une contribution de i pour cent seulement sur ces 12 milliards ^ cela me produirait une recette de 120 millions, qui comblerait le déficit laissé au trésor, par Fabolition des droits sur la viande, les boissons, etc.
Cet impôt serait équitable et juste : il épargnerait le pauvre, il tomberait sur le riche, ce Jusqu'ici les producteurs, a les consommateurs, les propriétaires, ont eu la charge et exclusive des grands sacrifices. La justice veut que cette « inégalité cesse. Lorsque tous les éléments de la richesse a sont atteints, il ne faut pas épargner celui de tous qui est et le plus puissant, d
Tels sont les calculs, telle est la politique du gouvernement provisoire.
Calculs d'enfant«^t politique de gépontes !
Comment le gouvernement provisoire établit*il Tassiette de cet impôt ? Comment prétend-il en opérer le recouvrement? Car, c'est par le mode du recouvrement que nous allons apprécier Futilité de la iQCsure.
a Les propriétaires d'immeubles grevés d'hypothèques a ou privilèges sont tenus de déclarer, dans le délai de « quinze jours, au greffier de la justice, les diverses créances a existant sur leurs iqameubles. d
Rien de plus simple, en apparence, que cela : Les débiteurs dénonceront leurs créanciers»
Mais les débiteurs ne dénonceront personne et ne feront aucune déclaration :
l'» Parce qu'ils n'y ont aucun intérêt. Que leur importe que le quart ou le cinquième des intérêts qu'ils paient pour leurs créances hypothécaires, au Keu d'aller dans la poche de leurs créanciers, aille dans la caisse du receveur général?
2*» Parce que la déclaration ordonnée par le gouvernement provisoire n'est rien de moins qu'une délation, et, qui pis est, une délation gratuite, et que la délation répugne à nos mœurs. Que n'ajoutiez-vous, citoyen ministre, dans
votre exposé des motifs^ que la délation, dans ce cas, serait considérée comme un acte de civisme?
3° Parce que les débiteurs ne voudront pas faire savoir à tous que leurs biens sont hypothéqués, et s'exposer de la sorte à perdre leur crédit. Plutôt que de faire une pareille déclaration , la plupart préféreraient payer 1 pour cent de plus à leuïs créanciers. A Paris, il est possible que quelques déclarations soient faites : là , tout passe inconnu dans la foule. En province , c'est autre chose ; le paysan , le petit industriel gardera le silence ; vous le tuerez plutôt que de le faire parler.
4® Parce qu'il y a réciprocité de crédit et de débit entre une multitude de citoyens. Or, passez-moi la rhubarbe et je vous passerai le séné : donc, point de déclaration.
5® Parce que le débiteur qui ferait une semblable déclaration se verrait aussitôt refuser crédit par le capitaliste, ou ne l'obtiendrait plus qu'à un taux usuraire. Or, il n'est pas d'entrepreneur d'industrie, de propriétaire agricole, etc., qui, placé dans l'alternative ou de faire faillite par sa déclation , ou de déterminer la banqueroute de l'État par son mutisme, ne préfère son intérêt à celui de l'État.
6<» Parce qu'enfin le décret en frappant les créances antérieures au 15 avril, et exceptant celles contractées ultérieurement, est injuste. Il est injuste encore, pour les petits rentiers qui ne subsistent que d'un modique revenu, acheté par de longues épargnes ; pension légitime d'une vie consumée en labeur. Il est injuste à l'égard des créanciers qui ne sont pas même payés de leurs rentes, et Dieu sait si, dans ces temps déplorables, le nombre en est grand ! Il est injuste enfin, parce qu'il est exorbitant, pour certaines créances résultant de jugements ou arrêts, et qui, par l'enchaînemenl des obligations se rapportent, comme une lettre de change, à une série de souscripteurs. Exemple :
Par arrêt de la Cour de Lyon , la compagnie l'Union a
pris hypothèque sur la compagnie Méridionale pdlir une
somme de 100,000 francs^ soit 5,000 francs à payer au trésor. — De son côté, la compagnie Mérîdiobàle^ pât son recours en garantie, à pris hypothèqiie sur Tàffe, expéditeur à Marseille; soit 5,000 francs à payer encore po'ur cette hypothèque. — D'autre part , la compagnie TUnion , rehdue responsable elle-même par la ville de Colmar et cohdaroDée à 100,000 francs de dommages-ihiérêts t)our retard de transport, est hypothéquée pour 100,000 francs; donc, 5,000 francs à payer de nouveau a l'État.
Si vous épuisez la série , il ne reste rien aux créanciers hypothécaires.
Si vous voulez ne frapper que le créancier définitif, vous trouverez , au lieu d'un créancier, un commettant qui a souffert préjudice : alors point d'impôt, ce qui constituera une exception. Mais une exception en amène une foule d'autres, dont l'ensemble aboutit à ce résultat, que la loi est àbsiirde.
Ainsi donc, pas d'assiette, pas de recouvrement possible pour une pareille coiitribùtibn. Créanciers et débiteurs s'entendront pour nier là réalité des créances : quand ce relevé des inscriptions accusera 12 milliards , les déclarations des débiteurs répondront: zéro.
Ferez-vous publier le registre des hypothèques? Meltrezvous la conflagration dans le pays par cette révélation universelle, plus terrible pouir les débiteurs que la trompette du dernier jugement? Si le gouvernement provisoire lienl a se rendre impopulaire, qu'il en essaie !
Admettons maintenant que l'impôt soit praticable ; que toutes déclarations soient faites; que l'assiette soit établie; que le fisc encaisse ses 120 millions. Que résulterà-t-iï de cet impôt?
D'abord une hausse générale de l'intérêt. Donc , en définitive, ce sera toujours sur le producteur, sur le pauvre, que retombera l'impôt. — Étes-vous jamais allé au théâtre de Guignoles? Avez- vous vu polichinelle essajant d'assom-^
mer le (liablej II p^çn^ ses mesures, il ajuste son coiip, \l îëve son bâtoa : ppis, quand il croit écraser la tête de Tange de ténèbres , le diable s'esquive et disparait. Q*es\ Tembième du riche poursuivi par l'impôt.
Supposons enfin , car il faut aller jusqu'au bout } que le capitaliste^ atteint par Timpôt, se résigne débonnairement k payer , et n'élève pas le taux de ses intérêts. Alorç, c'est la source de l'épargne qui est tarie.
lians une société constituée sur les principes de ta pror priétéy du prêt à intérêt, du travail et du commerce libre , les capitaux ne se forment que par l'épargne. La nation n'a pas d'autres économes que ses rentiers. Une partie des rentes est consommée cbaque année, sans doute ; mais une autre partie, et la plus forte assurément, est convertie en nouveau capital, servant à son tour d'instrument de production au travail, et produisant intérêt.
Là est la condition fondamentale du progrès de la société.
Or, l'impôt sur les créances hypothécaires, assisté bientôt de l'impôt progressif, arrête la formation des capitaux, arrête le progrès. A ce point de vue, l'impôt établi par le décret du 20 avril est la pire espèce d'impôt. Il place la société tout entière dans la même situation que l'État ; il la réduit à ne pouvoir plus aller en avant , à ne joindre , comme on dit, que les deux bouts ; il la fait vivre au jour la journée, sans avance, sans richesse, sans développement, sans avenir. Une nation arrivée à cet état est une nation perdue.
Avant deux ans , à supposer que nous puissions vivre deux années dans une situation pareille, l'expérience aura démontré à tous :
1* Que l'impôt progressif, l'impôt somptuaire, l'impôt sur les créances hypothécaires, et toute espèce d'impôts sur le revenu , est destructif de la richesse publique , absurde en principe, funeste dans ses résultats ;
2» Qu'en conséquence, ceux qu'on appelle riches sont
inattaquables par Tiinpôt, à peine de' péril pour la République et d'aggravation de misère pour le pauvre ;
3® Et pour conclusion^ que le paupérisme est aussi nécessaire à la société que la richesse et le progrès !
Alors le paupérisme, alors le prolétariat, sera, ainsi que la féodalité mercantile, regardé comme la condition d'existence des nations ; la misère sera chose inviolable et sacro* sainte ; la Révolution de février sera, dans toutes ses fins, convaincue d'erreur, et la bourgeoisie restaurée sifflera sur le tombeau de la République.
MjmtlAttMon du muttrage uairerseL
omment se fait-il que ceux-là même qui, il y a trois mois, appelaient de tous leurs Tœux le suffrage universel, aujourd'hui n'en veuillent plus.
Et comment ceux qui, il y a trois mois, n'avaient point assez de colères contre le suffrage universel, osent-ils aujourd'hui s'en prévaloir?
La même absence de principes, la même mauvaise foi explique cette double contradiction. Les uns se plaignent d'une loterie à laquelle ils ont perdu le pouvoir ; les autres admirent une mécanique qui leur rend leurs privilèges. La belle chose, vraiment, et morale, et grande que la politique!...
Pour nous qui, bien avant la loi Cormenin, protestions contre cette vieille puérilité du suffrage universel, nous avons droit de nous en plaindre, et de la réduire à sa juste valeur.
Le suffrage universel, disions-nous, est une sorte de théorie atomistique par laquelle le législateur, incapable de faire parler le peuple dans l'unité de son essence, invite les citoyens à exprimer leur opinion par tête, viritim, absolument comme le philosophe épicurien explique la pensée, la volonté, l'intelligence, par des combinaisons d'atomes. Comme si de l'addition d'une quantité quelconque de suffrages pouvait jamais sortir Tidée générale, l'idée du Peuple!...
Le moyen le plus sûr de faire mentir le Peuple est d'établir le suffrage universel. Le vote par tête, en fait de gouvernement, et comme moyen de constater la volonté na-
tionale, est exactement la même chose que serait, en économie politique, un nouveau partage des terres. C'est la loi agraire, transportée du sol à l'autorité.
Parce que les auteurç qui les premiers sç sont occupés de l'origine des gouvernements, ont enseigné que tout pouvoir a sa source dans la souveraineté nationale, on a bravement conclu que le mieux était de faire voter, de la voix, du croupion, ou par bulletin, tous les citoyens, et que la majorité, absolue ou relative, des suffrages ainsi exprimés, était adéquate à la volonté du peuple. On nous a ramenés aut usages des barbares, qui, à défaut de raisonnement, pro^ cèdent par acclamatioti et élection. On a pris un syni^le matériel pour la vraie formule de la souveraineté. Là poussière des suffrages a été considérée comme Tessencé dé la iràisoii populaire ! . . .
Aussi voyez le mécompte. Je prends pour exemple les élections de Paris.
Plus de 400,000 citoyens avaient droit dé suffrage dans Iç département delà Seine. 300,000 à peine ont déposé leurs bulletins.
Pour qui compteront les 100,000 qui se sont abstenus?
En les regardant comme s'ils n'existaient pas, vous les feites, par cela seul, profiter aux candidats élus, tandis qu'il y a tout autant à parier que s'ils avaient voté, ils auraient fait pencher la balance du côté contraire, ou du moins qu'ils auraient modifié notablement le résultat du vote.
Autre contradiction :
Sur les 300,000 suffrages recueillis, 13 candidats seulement ont réuni plus de la moitié ; les autres, au nombre de 21, n'oiit été nommés qu'à des majorités relatives de 144,000 à 104,000 voix.
Comment ces élus de la minorité électorale peuvent-ils se dire représentants du peuple ? Quoi ! il y a 200,000 électeurs qui prolestent contre la candidature de M. Lamennais; mais parce qu'ils ne se sont pas accordés pour dire quel
homme ils voulaient à sa place, M. Lamennais passe malgré eut ! lise pourrait ainsi, et la loi a prévu lé cas, qu'un candidat exclu par 298,000 voix et porté par 2,000 M députe ! El ce député se dirait élii piair le suffrage universel ! quelle dérision !
Encore, si les fabricateurs de cette merveilleuse loi électorale avaient su, en faisant appel aux suffrages populaires individuellement expribës, poser convenablement la questioti 1 S'ils avaient dit aux citoyens :
La classe travailleuse entend participer à tous les avantages de la classe bourgeoise. Gietté classe, la plus nombreuse et la plus pauvre, par conséquent la plus forte, est maîtresse du pouvoir. Bourgeois, travailleurs, il s'agit de procéder, d'^un commun accord, à une réforme économique intégrale. Vous avez donc à choisir les hommes les plus capables, par leur spécialité, leur modération et leur dévouement, de réglier les intérêts de tous.
Il est hors de doute que la question ainsi posée devant les électeurs aurait amené un résultat tout autre.
Au lieu de cela, qu'a fait le gouvernement?
D'abord, par ses manifestes, par ses démonstrations, ses décrets et ses commissaires, il a posé le casus belïi entre les deux castes qui sont censées diviser le peuple, la bourgeoisie et le prolétariat. Ce que voyant, l'immense majorité des citoyens a commencé à se mettre sur la défensive : le commis sans emploi et le banquier en faillite ; l'artisan sans travail comme le propriétaire sans revenu, tout le monde s'est fait bourgeois, personne n'a voulu se ranger dans la catégorie des prolétaires. Dès ce moment, il a été facile de prévoir dans quel sens seraient faites les élections.
Ce n'est pas tout.
Le gouvernement provisoire, avec ses déplorables oscillations, tantôt vers le communisme, tantôt vers les idées coiiservatrices, provoque tout-à-coup, le 16 avril, un soulèvement de toutes les opinions, et la question électorale se
trouve posée de nouveau entre la propriété et la communauté.
Ce fut partie perdue pour la réforme sociale. La masse des citoyens^ qui l'aurait acceptée de grand cœur, vient, ou peu s'en faut, de la rejeter, sous le nom du communisme.
La négation du communisne, telle est la vraie signification des élections de i848. Nous ne voulons point de la communauté du travail, ni de la communauté des femmes, ni de la communauté des enfants ! Les 260,000 voix données à M. de Lamartine ne veulent pas dire autre chose. Est-ce une adhésion aux théories de Tillustre poète, ou une épigramme ?
Vienne donc la nouvelle Assemblée nationale, avec son mandat équivoque. Nous saurons, pour notre part, ramener les citoyens représentants à la question.
La France, leur dirons-nous, ne veut pas de la communauté : qui en doute ? Nous n'en voulons pas plus que vous.
Mais, est-ce que cela touche en rien à la question sociale ?
Est-ce qu'il suffit de protester contre la communauté pour éteindre la misère?
Est-ce que le privilège de propriété est aboli?
Est-ce que les bourgeois sont devenus travailleurs ?
Est-ce que les travailleurs sont devenus bourgeois î
Est-ce que nous en avons moins une dette publique de six milliards, un budget de deux milliards, — car il sera de deux milliards, — plus douze milliards de créances hypothécaires ?
Est-ce que la crise est à sa fin ?
Est-ce que la circulation est rétablie ?
Est-ce que, par Torganisation du travail, le pain est assuré au dedans et au dehors?
Est-ce que nous sommes libres ?
Est-ce que nous sommes égaux?
Est-ce que nous sommes frères?
Bonnes gens, qui avez peur qu'on vous démarie, regar-
dez-y à deax fois arant de vous conjonir dans votre commune insignifiance. Si vous vous imaginez n'être venus que pour appuyer une négation, vous n*avez pas compris votre mandat. Nous n'avons que faire de vos lumières. Allez-vous-en !
Mjk réactfon*
29 Avril.
La question sociale est ajournée. Le 16 avril a mis au néant les candidatures socialistes. La cause du prolétariat , dénoncée avec tant d'éclat dans les barricades de Février, vient d'être perdue en première instance, dans les élections d'avril. Â l'enthousiasme du peuple a succédé la consternation : c'est la bourgeoisie qui réglera , comme auparavant, la condition des travailleurs.
Tout le mal est venu de l'insuffisance du Luxembourg et de la faiblesse du ministère de Tintérieur, nous le dissous pour la dernière fois.
Que MM. Blanc et Ledru-RoUin se pardonnent à euxmêmes comme nous leur pardonnons ! Ds ont laissé ruiner la France et vendre le prolétariat. Mais ils sont à bas ; par conséquent ils sont des nôtres. Après la bataille de Cannes, lorsque Varron eut perdu la dernière armée de la République, le sénat lui vota des remercîments pour n'avoir pas désespéré de la patrie. Que MM. Blanc et Ledru-Rollin nous disent qu'ils ne désespèrent pas de l'émancipation du prolétariat, et nous sommes prêts à leur adresser nos félicitations fraternelles.
Ce qui importe aujourd'hui, c'est de bien juger de la situation.
Depuis quelque temps on commence à se douter, dans les journaux du gouvernement provisoire, que la révolution de Février n'a ^té jusqu'ici, pour ses représentants, qu'une sorte de revue rétrospective de la première révolution. Les deux partis qui divisent le pouvoir s'attaquent, se menacent sous les dénominations de girondins et de monêO'
gnards. On s'accuse réciproquement^^ en haut lieu, de restauration et de cbntrè-révôlutîori. Là conscience de leurs hallucinations rétrogrades arrive peu à peu à nos moniteurs improvisés. Rien de plus insirucïif, de plus significatif que leurs récriminations inutuelles. Si la réaction lève la tête, c*ést au sein du gouvernement. S'il se trame des complots côHtrè le gouvernement sorti des barricades, c'est dans les antichambres des ministres. Si le pouvoir, tiraillé dans tous les sens, et par ses manifestes communistes, et par ses inclinations 4<^ctriHaîres, fait fuir lès capitaux, tue le crédit, inquiète lés ouvriers, désole la propriété; si V organisation du travail fait que toute la France se croise les bras, la faute ëri est a cette démocratie à double face, qui règne et gouverné. Tout le chemin que, depuis deux mois, nous avons fait en arrière, nous l'avons fait sous l'inspiration des souvënii's contraires de l!ancienne république. C'est 93, a^ec toutes ses dissensions, qui nous régit ; quant à 1848, c'est encore lè livre fermé de sept sceaux.
Il y a là un phénomène de psjcologie sociale qui vaut la peine ii'êtrè approfondi. Ce phénomène s'est produit à toutes les époques révolutionnaires ; c'est ce qui en a suscité tous les périls et déterminé les catastrophes.
Les démocrates de 93, faisant de là république avec leurs souvenirs de collège, après s'etrë dévorés les uns les autres, oiit retardé la révolution d'un demi-siècle. Certes Robespierre n'eut à se reprocher ni l'ambition e^ la vénalité de Mirabeau, ni les liésîtâtions de La Fayette, ni la faiblesse de I^éthion, ni l'insouciance de Vergniaud, ni les vices de Danton, ni le fanatisme de Marat. Mais Robespierre était Spartiate : c'est lui qui décida la contre-révolution.
Les démocrates de 1848, faisant de la république avec leurs souvenirs parlementaires, ont fait également reculer là révolution d'un demi-siècle. Je n'accuse ni leur patriotisme, ni leur bonne volonté, ni leur désintéressement. Tout leur tort est de n'être que des imitateurs; ils se
sont crus hommes d'État parce qu'ils copiaient de vieux modèles !
Quelle est donc cette préoccupation étrange qui, en temps de révolution, fascine les esprits les plus fermes, et, alors que leurs aspirations ardentes les portent vers l'avenir, leur fait constamment évoquer le passé? D'où vient que le Peuple, au moment même où il rompt avec les institutions établies, se replonge et s'enfonce plus avant dans la tradition? La société ne se répète pas ; mais on dirait qu'elle marche à reculons, comme le cordier qui file sa corde. Ne sauraitelle regarder du côté où elle va?
Ce n'est point ici le lieu de traiter à fond ce problème difficile» qui touche aux profondeurs de notre nature, et relève immédiatement des principes les plus abstraits de la métaphysique. Bornons-nous à dire, d'après les travaux récents de la philosophie, que le phénomène dont il s'agit a sa source dans la constitution de notre entendement, et qu'il s'explique par la loi d'identité des contraires, loi qui est la base de la création, aussi bien que de la logique. Et cela posé, revenons au fait.
Pour organiser l'avenir, règle générale et constatée par l'expérience, les réformateurs commencent donc toujours par regarder le passé. De là, la contradiction qui se découvre perpétuellement dans leurs actes ; de là aussi l'immense danger des révolutions.
Ainsi, le jour où le Peuple renverse une royauté, tout aussitôt il la remplace par une dictature. Il y a là tout à la fois souvenir, souvenir déduit de plus loin que la royauté renversée ; et contradiction, puisque c'est l'absolutisme pris pour sauvegarde contre l'absolutisme.
Le reste à l'avenant. La Convention eut ses proconsuls. Napoléon ses préfets. Le gouvernement provisoire a ses commissaires. Rien n'est changé dans les choses : nous n'avons qu'une mutation de personnages. Chacun peut voir aujourd'hui ce que nous coûte cette comédie restaurée. Les com-
missaires du gouvernement provisoire , précisément parce qu'ils n'étaient que des souvenirs, ont donné le signal de la réaction : ils avaient reçu le mot d'ordre de leurs cbefs.
C'est aux chants de la Marseillaise et des vieux hymnes républicains qu'a été faite la révolution de février. Souvenir encore, et de plus contradiction.
Contradiction, dis-je; car, remarquez cela, la Révolution de 1848 tfa point inspiré de poète. L'idée sociale, anti-lyrique, à ce qu'il semble, a été obligée de se produire sous le rythme de l'idée politique. C'est que l'épopée est finie pour nous, quoi qu'on ait dit ; et, si trivial que cela paraisse, nous sommes condamnés à faire une besogne, non de héros, mais de commis. Les princes de la nouvelle République ne seront point gens d'épée, mais gens de plume. La Révolution de 1848, révolution économique, est ce qu'il y a de plus bourgeois. C'est latelier, le comptoir, le ménage, la caisse, les choses du monde les plus prosaïques, et qui prêtent le moins à l'énergie révolutionnaire et aux grandes paroles. Comment exprimer en vers et mettre en musique la participation de l'ouvrier aux bénéfices, l'association du travail et du capital, l'équilibre entre l'importation et l'exportation? Organiser la circulation et le crédit, augmenter la production, creuser le débouché, déterminer les nouvelles formes de sociétés industrielles, tout cela ne comporte pas le tempérament de 1793; bon gré, malgré, il faut nous résigner à n'être que des péquins.
La Marseillaise jure avec l'idée qu'elle représente ; elle froisse nos inclinations les plus intimes ; au lieu d'éclairer les citoyens, elle les étourdit. Ce contre-sens coûte à la République des sommes énormes, sans parler de la sécurité. Chanter la Marseillaise^ c'est faire en même temps de la réaction et de la provocation.
Parmi les causes qui ont accéléré la chute de la monarchie constitutionnelle, il faut compter en première ligne la fotigue^ le dégoût des débats parlementaires. Ëh bien! la
catastrophé était à peine consommée, le corps-de-garde du Palais-Royal fumait encore, que déjà la France se coffy)[*aît de clubs. La Gèvre parlementaire, au lieu 4,6 s'éteindre, est devenue générale. Four une tribune, nous en ayons dix mille, et quelles tribunes! Jamais pn ne yit pareille confusion du don des langues. Les payés des barricades, comme les pierres de Deucalion, sont devenus des orateurs. Tout le monjclie parle comme Démosthènes; il est yrai qu'on raisonne comme Là Palisse. J'ai vu, dans une réulîion de cinq cents citoyens, décider en cinq minutes, avec des tonnerres d'applaudissements, les plus formidables questions d'économie politique, des questions auxquelles je suis sûr que personne dans l'honorable assemblée n'entendait mot. J'ai vu les motions les plus folles accueillies d'enthousiasme ; des propositions puériles passer à l'unanimité. Le gouvernement provisoire ne pouvait manquer d'y faire droit. Plusieurs ont été sanctionnées par ses décrets.
Contradiction et réminiscence ! On joue aux petits parlements, comme aux petits ateliers et à la petite guerre. Mais, ô travailleurs ! ce n'est pas dans les clubs qu'il faut livrer bataille à la propriété ; c'est dans vos ateliers, c'est sur le marché. Nous étudierons bientôt avec vous cette stratégie nouvelle. Laissez aux bourgeois la politique et l'éloquence. La rhétorique des clubs ne peut rien vous apprendre. Tout ce verbiage est une offense à la raison pratique, à la gravité du travail, au sérieux des affaires, au silence de l'étude, à la dignité de l'esprit. Souvenez-vous que sous Napoléon, cet homme qui par la guerre symbolisait le travail, on nb faisait point de discours. Les clubs ne sont ni de notre siècle, ni de notre génie, ni de nos mœurs. Cette agitation factice tombera d'elle-même par l'ennui et la désertion ; s'il en était autrement, les maux qui en résulteraient pour vous sont incalculables.
Un des premiers actes du gouvernement provisoire, celui dont il s'est applaudi le plus ^ est l'application du suffire
universel. Le jour même où le décret était promulgué, nous écrivions ces propres paroles , qui pouvaient alors passer pour tin paradoxe : « Le suffrage universel est la contrerévolution \ »
On peut juger, d'après révénement, si nous nous sommes trompés. Les élections de 1848 ont été faites , à une immense majorité, parles prêtres, par les légitimistes, parles dynastiques, par tout ce que la France renferme de plus conservateur, de plus rétrograde. Cela ne pouvait être autrement.
Était-il donc si difficile de comprendre qu'il existe dans Fhomme deux instincts, Tun pour la conservation,' Tautre pour le progrès ; que chacun de ces deux instincts n'agit jamais que dans lé sens des intérêts de Vautre ; qu'ainsi chaque individu, jugeant les choses au point de vue de son intérêt privé , entend par progrès le développement de cet intérêt ; que cet intérêt étant en sens contraire de l'intérêt collectif, la somme des suffrages, au lieu d'exprimer le progrès général, indique la rétrogradation générale?
Nous l'avons dit et nous le répétons : la République est la forme de gouvernement dans laquelle toutes les volontés demeurant libres, la nation pense, parle et agit comme un seul homme. Mais, pour réaliser cet idéal , il faut que tous les intérêts privés, au lieu d'agir en sens contraire de la société, agissent dans la direction de la société, ce qui est im^ possible avec le suffrage universel. Le suffrage universel est le matérialisme de la République. Plus on emploiera ce système, jusqu'au jour où la révolution économique ne éera pas un fait accompli, plus on rétrogradera vers la royauté, le despotisme et la barbarie, et cela d'autant plus sûrement que les votes seront plus nombreux, plus raisonnes, plus libres.
Vous accusez l'impéritie, Tindifférence du prolétaire !
V Voir Solution du proùlème social, S* livraison. Pari^, cbez ââniiéir frères, libraires, Palais-National.
Mais c'est justement ce qui condamne votre théorie. Que diriez-vous d'un père de famille qui remettrait à ses enfants mineurs la libre disposition de ses biens, et puis qui, ruiné par eux, accuserait l'inexpérience de leur jeunesse? Et quel argument contre vous que l'indiSérence du prolétariat !
Parce qu'il ne s'est pas trouvé un grain de sens commun dans tout le gouvernement provisoire ; parce qu'on s'était flatté de soutenir la fantaisie révolutionnaire par la raison du grand nombre, nous voilà en pleine réaction bourgeoise ! Il va être sursis pendant cinquante ans à l'émancipation du prolétariat ! Nous payons cher notre engouement pour des romanciers et des harangueurs. Et si nous n'étions les premiers coupables, je dirais que des ministres qui, sans principe, sans nulle raison de droit, abusant d'une dictature temporaire, ont livré le salut du peuple aux hasards de ce monstrueux scrutin, devraient être déchus de leurs droits civiques.
D'un côté le gouvernement provisoire établit des impôts de luxe ; de l'autre, il donne au peuple la comédie gratis. Souvenir et contradiction.
L'impôt somptuaire diminue le travail du pauvre de tout ce qu'il ôte à la consommation cjlu riche ; et il diminue la recette de l'État de tout ce qu'il ôte au travail du premier et à la jouissance du second. Triple déficit , triple misère , voilà le résultat de l'impôt de luxe.
Les spectacles gratuits, précisément parce qu'ils sont gratuits, font tort au travail et à la moralité du peuple ; de plus, ils sont un piège à sa bonne foi , puisque l'argent que le spectateur ne donne pas au bureau, il le portera au receveur des contributions, qui paiera les comédiens ! La ruine, toujours la ruine.
Un jour, un arrêté, émané de la préfecture de police, ordonne de changer les noms des rues et des monuments. Le lendemain, une pétition, signée dans les clubs, demande
qae les restes d'Armand Carrel et de Godefroi Cavaignaç soient déposés an Panthéon. Contradiction et plagiat !
 des noms historiques on substitue des noms historiques; à des hommes d'autres hommes ; à des idoles d'autres idoles. C'est toujours, avec la même idolâtrie, le même vandalisme. Qui donc a le droit de détruire les monuments nationaux? Pères Loriquets du jacobinisme, apprenez à vos électeurs à écrire leurs bulletins , et laissez le Palais-Royal s'appeler le Palais-Royal !
On l'a dit , et avec raison : les farces rétrospectives du gouvernement provisoire nous ont plus fait perdre en deux mois que les invasions de 1814 et 1815.
Que sera-ce donc, quand de la farce nous en serons venus à la tragédie ? La bourgeoisie va venir irritée, résolue d'en finir avec le socialisme. L'œuvre de la réaction, commencée par le parti radical, va se continuer en sens diamétralement opposé, et avec une énergie égale, par le parti bourgeois. Nous avons eu notre 21 janvier, noire 31 mai, notre 9 thermidor : nous aurons notre 2 prairial. La masse prolétaire est prêle à marcher; la garde nationale, aidée de l'armée, à faire résistance. Tous les acteurs sont à leur poste, tout pleins de leur rôle. Les Romme, les Goujon, les Duquesnois, les Soubrany, sont prêts pour le sacrifice. Ce sont MM. Ledru-RoUin, Flocon, Albert, Louis Blanc. Le Boissyd'Anglas est tout trouvé : c'est M. de Lamartine ; M. de Lamartine, qui, tout plein de son histoire, fut d'abord avec la Montagne, et qui, toujours ûdèle à ses dramatiques récits, se tourne maintenant du côté de la Gironde.
L'idée vague d'une nouvelle et inévitable terreur circule dans l'air et agite les âmes. Les ouvriers se disent que la révolution est à recommencer ; et qui peut prévoir comment la révolution recommencée finira ? Le gouvernement, par ses lois de finance, qui démolissent la propriété ssms aucun avantage pour le prolétariat, que l'Assemblée nationale ne pourra pas laisser subsister sans danger pour le pays, et
qu'elle ne poprrà pas abolir sans provoquer une insurrection, le gouvernement provisoire semble s'attacher à rendre la terceûr inévitable.
Là terreur, en 93, n'avait pour cause que la résistance d une minorité aristocratique imperceptible. L'existence de la société^ d'ailleurs garantie par les riches conquêtes de la réyolgtion et par l'insolidarité générale des existences, n'avait rien à redouter de la terreur. En 1848 , la terreur aurait pour cause l'antagonisme des deux classes do citoyens, Tune plus forte par le nombre, plus redoutable par là pauvreté ; l'autre supérieure par la richesse et l'intelligence. Toutes deux ne subsistant que par la circulation des produits et la mutualité des rapports, il est infaillible que flans un pareil conflit la société périsse.
Que les premiers actes de l'Assemblée nationale révèlent des desseins de réaction ; qu'un vote ihfiprbcierit allume la colère du peuple ; qu'une prise d'àriiies ait lieii ; qtie là Re- ^ éé, et puis, que sous II pres-
sion d'une autre dictature le mouvement cesse toiil-à-faîl j la France sera comme une ruche enveloppée de flathraes, où les abeilles étouffées, brûlées, s'entre-tuent de leurs aiguillons.
Alors, quand le gouvernement sera sans ressources ;
Quand la nation aura dévoré son avance ;
Quand le pays sera sans production et sans commerce ;
Quand Paris affamé , bloqué par les départements , n'expédiant plus, ne payant pas, restera sans arrivages ;
Quand les ouvriers démoralisés par la politique des clubs et par le chômage des ateliers nationaux, se feront soldats pour vivre ;
Quand un inillion de prolétaires sera croisé contre h propriété ;
Quand l'État requerra l'argenterie et les bijoux des citoyens pour les envoyer à la Monnaie ;