SI
Quand les perquisitions doniiciliaires seront Tunique mode de ^recouvrement des contributions \
Quand le paysan, faute de numéraire y paiera l'impôt en nati|re ;
Quand , par la fistreté des denrées , oq ^ura supprimé les barrières et porté le dernier coup à Tindustrie nationale ;
Quand des bandes affamées parcourront le pays et organiseront la maraude ;
Quand le vagabondage sera devenu la condition commune;
Quand le paysan , le fusil chargé , gardant sa récolte ^ abandonnera la culture ;
Quand les ouvrières , domptées par la faim , se seront toutes livrées ;
Quand la prostitution , le chagrin , la misère , les auront rendues furieuses ;
Quand des troupeaux de femmes , suivant lés colonnes des gardes nationaux mobiles , célébreront les fêtes de la République par d'horribles bacchanales ;
Quand la première gerbe aura été pillée, la première maison forcée , la première église profanée , la première torche allumée, la première femme violée ;
Quand le premier sang aura été répandu ; quand la première tête sera tombée ;
Quand Tabomination de la désolation sera par toute la France ;
Oh! alors vous saurez ce que c'est qu'une révolution provoquée par des avocats, accomplie par des artistes, conduite par des romanciers et des poètes !
Néron , jadis , fut artiste, artiste lyrique et dramatique , amant passionné de l'idéal , adorateur de l'antique, collecteur de médailles, touriste, poète, orateur, bretteur, sophiste, un Don Juan, un Lovelace, un gentilhomme plein d'esprit, de fantaisie, de sympathie, en qui regorgeait la vie et la volupté. C'est pour cela qu'il fut Néron 1. ..
Réveillez-vous de votre sommeil , Montagnards, Girondins, Feuillants, Gordeliers, Muscadins, Jansénistes et Babouvistes ! Vous n'êtes pas à six semaines des événements que je vous annonce. Criez : — Vive la République 1 A bas les masques! -— Puis tournez-vous et marchez !
Aux Patriotes*
Demain est le jour de Touverture de l'Assemblée nationale.
Comment noas arrivent les élus des départements ?
Comment le peuple de Paris va-t-il recevoir les représentants de la France ?
La méfiance et la dérision seules répondent. Je cherche des frères, et je ne rencontre partout que des conspirateurs ! La guerre civile n*est déjà plus dans les prévisions ; elle est un fait. Elle n'est plus redoutée comme le plus horrible des maux ; elle est acceptée comme une nécessité. A la campagne comme à la ville, on fabrique de la poudre, on fond des balles^ on apprête des armes. Les chefs donnent le mot d'ordre et lancent leurs manifestes. Vous n'entendez proférer de toutes parts que cette parole de mort : // faut en finir I
Le bourgeois est résolu d'en finir avec le prolétaire, qui, de son côté, est résolu d'en finir avec le bourgeois. Le travailleur veut en finir avec le capitaliste, le salarié avec l'entrepreneur, les départements avec Paris, les paysans avec les ouvriers. Dans tous les cœurs, la colère et la haine ; dans toutes les bouches, la menace. Quelle est donc la cause de cette discorde? Les élections.
Le suffrage universel a menti au Peuple.
La Révolution de février avait été faite par l'opposition de tous les partis au gouvernement déchu, par le dégoût général d'une royauté couronnée d'infamie, par le concours de tous les esprits dans l'idée d'une réforme à la fois politique et sociale. La Révolution de février, résultat de dix-huit années de querelles parlementaires, de protestations
réformistes, de critiques économiques, concluait nécessairement a une organisation républicaine, à une fusion plus intime des différentes classes de la société. On comptait, et l'on avait droit de compter que la nouvelle représentation nationale serait Texpressiori Se l'idée révolutionnaire: c'est le pandéraonium de toutes les idées contre-révolutionnaires. Le bon plaisir d'une majorité électorale veut faire rebrousser chemin aux événements; des l^ommes^ 5M*J8L" mais sans la République n'auraient eu le droit de suffrage, au nom de la République et en vertu de leur iroU de suffrage, demandent un roi!...
Le signal de cette rétrogadation est parti du gouvernement provisoire. Les listes du National sont là qui l'accusent.
Ils avaient une telle inintelligence de U révolution, un tel effroi du peuple, ces républicains amateurs, ces gentilshommes de la démocratie, qu'à peine arrivés au pouvoir, ils ont fait appel à toutes les médiocrités du pays. Le pays leur a envoyé ses médiocrités. Le succès passe leui: espoir et déjà les dévore d'inquiétude. Ils sentent que leur rôle est fini. Quel parti ne les dédaigne? Ils sont si petits, si minces, si équivoques, qu'entre le despotisme et la République, l'œil le plus perçant ne les distingue pas. Je ne crois même point qu'on les haïsse ; et pourtant, ils ont enchaîné les destinées de la France !
C'est à vous, patriotes sans intrigue, demeurés tels après février que vous étiez avant février, c'est à vous que je m'adresse. De la résolution que vous allez prendre dépendra peut-être la vie ou la mort de dix millions d'hommes.
Votre colère est juste, votre indignation est légitime. J'ai versé, comme vous, des pleurs de ragea la vue de cqlte réaction perfidement commencée, et qui à l'escobarderie ajoute le massacre. Mais, citoyens, ce n'est pas par des représailles sanglantes que vous vengerez la mémoire de vos frères : la passion ne doit point entrer dans les décisions de Tbomme d'État. Car, dans l'anarchie universelle ou nous sommes eu
l'absçQçe de pouvoirs réguliers, de principes reconnus, je ois, citoyens, que chacun de tous doit se considérer comme homme d'état.
Considérez d'abord quelle est la situation du pays.
La Praiice, depuis soixante-dix jours, ne travaille pas. Savèz-vous ce que cela signifie, pour une nation, ne pas travailler? Figurez-vous un homme qui ne mange plus, qvn ne boit rien, qui ne digère pas ; en qui le sang a cessé de circuler, le cœur de battre, le poumon de se soulever, la chaleur de renaître ; un homme en qui le foyer vital est
éteint. Cet homme n'existe plus, il est mort !
Voilà l'image de notre patrie ! — ^ Pour nous plus de travail, plus de production. Plus de circulation, plus de consommation. La vie collective ne se renouvelle plus ; l'impôt ne rentre pas; le pouvoir n'est plus écouté; la force publique se démoralise ; le lien social se relâche ': encore quelques jours dé cet état funeste, et le mouvement s'arrêtera, le corps du peuple tombera en dissolution.
La Pologne et l'Italie, que nous avons juré de défendre ; ja Pologne et l'Italie, ces deux sœurs de la France, maintenant écrasées sous les armes de leurs bourreaux, en vain ïious tendent leurs mains désolées. Nous n'irons point au secours ni de l'Italie ni de la Pologne. Savez-vous pourquoi ? C'est qu'il nous faudrait, avec cent mille soldats, cent millions de francs, et que nous n'avons pas cent mille centimes dont nous puissions équiper et approvisionner une armée.
Nous ne pourrions plus même nous défendre, si une coalition de rois venait, comme il y a 60 ans, s'abattre sur nous. Savez-vous encore pourquoi ? C'est que nous ne produisons plus en travaillant de j^quoi subsister jusqu'au jour où il nous faudrait mourir en combattant.
Patriotes, que la réaction irrite, voudriez- vous assassiner la patrie ? Voùdriez-vous poignarder votre mère!... C'est pourtant ce que vous allez faire, si vous recommencez les
barricades. Encore 70 jours d'immobilité, et c'en est fait de la Révolution, c'en est fait du peuple.
Ayez pitié de la France, ayez pitié du prolétariat, ayez pitié de cette bourgeoisie elle-même, dont vous ne pouvez concevoir les tortures. Ne voyez-vous pas que c'est sa ruine qui la rend furieuse ? la ruine, la banqueroute, la hideuse banqueroute, et puis la honte, et puis la misère : voilà ce que la bourgeoisie exaspérée poursuit dans le sang du prolétariat.
Voulez-vous donc, pour venger 150 de vos frères', faire promener l'ange exterminateur surtout le pays? Les funérailles de la patrie ! Est-ce là l'indemnité que vous réservez aux parents des victimes !...
Telle ne doit pas être votre politique, citoyens. Tuer des hommes est la pire méthode de combattre des principes. C'est par l'idée seulement que nous pouvons triompher de l'idée. Or, l'idée, vous la portez en vous-mêmes, comme vous possédez en vous-mêmes les moyens de la réaliser.
Quoi ! vous savez vous compter, vous savez vous organiser pour le combat, el vous ne savez pas vous organiser pour le travail !
Quoi ! vous vous donneriez rendez-vous, au nombre de cent mille, pour attaquer le gouvernement, et vous ne sauriez vous donner rendez-vous, au nombre de cent mille, pour attaquer le privilège !
Vous n'avez d'attraction que pour détruire; vous êtes sans sympathies dès qu'il s'agit de créer!...
Citoyens, la patrie est en danger !
Je propose qu'un comité provisoire soit institué pour l'organisation de l'échange, du crédit et de la circulation entre les travailleurs ;
Que ce comité se mette en rapport avec des comités analogues, établis entre les principales villes de France ;
} Allusion aui événements récents de Kouen. (iV. de Véd.)
Que, par les soins de ces comités^ une représentation du prolétariat soit formée à Paris, imperium in imperiOy en face de la représentation bourgeoise ;
Qu'une société nouvelle soit fondée au milieu de la société ancienne ;
Que la charte du travail soit immédiatement mise à Tordre du jour, et les principaux articles définis dans le plus bref délai ;
Que les bases du gouvernement républicain soient arrêtées, et des pouvoirs spéciaux délégués aux représentants des travailleurs.
Citoyens, la République est aux abois ; le gouvernement ne peut rien pour vous, mais vous pouvez tout pour vousmêmes : j'en fais serment devantDieu et devant les hommes !
Jusqu'à ce que nous ayons épuisé les moyens économiques, je proteste contre les moyens de violence. Que le sang inutilement versé retombe sur la tête des agitateurs !
Séance d'ouTertiire de râM^eniMéê nattonUle.
4 Itu.
^ ' ' L'Assemblée nationale s'est constituée au bruit du canoii, du tambour, des fanfares, entourée de toutes les potnpes guerrières.
Dans ces jours où l'imagination est séduite par les sens, le cœur entraîné par Timagination, la raisoti absorbée par le sentiment ; où l'esprit se croit infini parce qu'il est vide, l'âme n'a plus d'attrait que pour les épanchecaents de la sensibilité, pour les illusions de l'espérance. La réflexion semble avoir perdu ses droits, le jugement dépose son autorité. C'est l'œuvre des baisers Lamourette, c'est l'instant des réconciliations perfides.
Mais bientôt l'enthousiasme s'apaise ; le sentiment s'évanouit comme une caresse : à la place des idées sympathiques, la raison revient poser ses questions redoutables.
Eh bien ! que va-t-elle faire, cette Assemblée nationale, si laborieusement éclose, si impatiemment attendue, et sur qui reposent tant d'espérances contraires? Nos députés sontils franchement républicains? sont-ils socialistes? ont-ils la ferme résolution de renouveler de fond en comble le vieil édifice social? Le gouvernement provisoire, qui vient de remettre entre leurs mains ses pouvoirs, a-t-il eu crédit de les transfigurer au soleil de la révolution !
Pourquoi ne leur a-t-il pas fait prêter serment?....
Vous demandez ce que fera l'Assemblée nationale ?
D'abord elle vérifiera ses pouvoirs, nommera son président, composera ses bureaux, répondra par une adresse à un discours de la couronne, blâmera, approuvera, reprochera, récriminera! -— Que ne puisse*t-elle abroger en masse,
d*un seul cotip, et sans exception, tous les actes du gouvernehdëiit provisoire, et remettre les choses au point où elles étaient le 28 février \ Ce serait la marche la plus sûre, la plus simple; la |)lus ëxpéditivé, là plus rationnelle, la seule utile. Mais la censure de l'Assemblée nationale ne sera pas de cette force.
Puis rAsséEhblée nationale s'occupera de la Constilulion. Elle pairlera présidence, veto, responsabilité, division des pouvoirs, centralisation, municipalités, elc. — Puisse-t-elle encore être assez bien inspirée pour voter, après lecture, sans discussion, sans amendement, comme un seul homme, d'emblée et il'èhlhousiasme, la première constitution venue qdi lui sera proposée. Pour ce qu'une pareille constitution durera, et pour ce qu'elle vaudra, l'Assemblée nationale ne saiirait aller trop vite. Les représentants coûtent 25 fr. par jour, et le peuple ne travaille pas !
A|)rès cela l'Assemblée nationale causera d'affaires. C'est-à-dire que, sous le nom d'économie politique, elle s'occupera d'économie domestique, d'économie de boutique appliquée à l'État, comme on en fait en Angleterre, en France, partout depuis quarante siècles. Elle distribuera des terres, en Algérie et ailleurs ; elle créera des banques agricoles ; elle légiférera sur les marques de fabrique ; elle remaniera l'impôt, les assurances, les mines, etc. etc.; elle se livrera à toutes sortes de spéculations obscures , embrouillées, scabreuses et vilaines. — Puissent les représentants de la République passer sur ces discussions comme sur braise ! Les questions d'afiaires sont mortelles à la conscience du député : souvenez-vous des chemins de fer !...
Enfin l'Assemblée nationale s'occupera de philanthropie. Crèches, tours, salles d'asile, hôpitaux, hôtels des invalides du peuple, taxe des pauvres, caisses d'épargnes, récompenses à la vertu, encouragements aux artistes, fermes modèles, systèmes pénitentiaires, banques de crédit pour les travailleurs, écoles industrielles, professionnelles, com-
mercîales^ agricoles, seront l'objet de ses préoccupations les plus respectables. Pour prouver au peuple toute sa bonne volonté, elle ira jusqu'à créditer M. Considérant de 4 millions et d'une lieue carrée de terrain pour Tessai d'un phalanstère. Quel bonheur, si la République pouvait, à ce' ^ prix, être quitte du socialisme !...
Mais la question sociale ! direz-vous ; la vraie question sociale? les représentants delà révolution auraient-ils la pensée de l'écarter ! Qu'y a-t-il de commun entre le phalanstère et la question sociale !
La question sociale !
Je vous conseille d'en faire tojit d'abord votre deuil. La question sociale ne sera pas à l'ordre du jour dans l'Assemblée nationale.
Est-ce que cette assemblée oserait regarder en face le privilège ?
Est-ce qu'elle est de force et de taille à porter la main sur l'arche sainte ?
Est-ce qu'elle aurait le courage d'abolir la dernière des royautés, celle dont l'abolition seule rendra les dynasties impossibles, la royauté de l'or !
Est-ce qu'elle se déciderait , l'Assemblée nationale , à prononcer la liquidation de l'ancienne société ?
Est-ce qu'elle pourrait comprendre, après ses immenses travaux politiques, économiques et philanthropiques, que la réforme sociale est l'abolition de la politique ? — que l'économie politique est le contraire de l'économie domestique ; — que la philanthropie est un corollaire de la misère?
Non, l'Assemblée nationale ne peut rien, ne vetit rien, ne sait rien 1
Elle ne peut devenir quelque chose, et faire œuvre de révolution, qu'autant qu'elle y sera sollicitée, provoquée, forcée, par une puissance en dehors d'elle, qui prenne l'initiative et donne le branle.
Une assemblée législative statue sur des faits ; elle ne les produit pas*
En d'autres termes, l'organisation du travail ne doit pas ' partir du pouvoir ; elle doit être SPONTANÉE.
C'est pourquoi nous reproduisons ici la proposition que . nous avons faite hier :
« Qu'un comité provisoire soit institué à Paris, pourl'or- « ganisation de l'échange, du crédit et de la circulation en- « tre les travailleurs :
« Que ce comité se mette en rapport avec des comités « semblables établis dans les principales villes ;
<x Que par les soins de ces comités, une représentation « des travailleurs soit formée, imperium in imperioy en face « de la représentation boui^eoise ;
e Que le germe de la société nouvelle soit jeté au milieu « de la société ancienne ;
« Que la charte du travail soit immédiatement mise à a l'ordre du jour, et les principaux articles définis dans le a plus bref délai ;
« Que les bases du gouvernement républicain soient arc rêtées, et des pouvoirs spéciaux accordés à cet effet aux a mandataires des travailleurs. »
C'est ainsi seulement que nous ferons tête à la réaction ; que nous procurerons le salut de la République, et l'émancipation du prolétariat.
Vcn
||ae»tion étrangère.
13 Xai.
Noire diplomatie est sans idée, notre politique extérieure sans principe, sans but, sans moyens. Nos hommes d'état seraient incapables de prendre une résolutioti, autant que de la motiver. Ils ne sauraient dire, dans cette foule de questions de droit international qui surgissent, ni de qud côté se trouve l'intérêt de la France, ni en quoi consiste cet intérêt ; ce qa'apporte, ce qu'impose au système européen la dernière révolution. Comme ils ne comprennent pas le peHpte, ils n'ont rien à communiquer au peuple. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que, fussent-ils en mesure de définir le nouveau droit, ils sont dépourvus des moyens de le défendre. La parole de la France est nulle dans les conseils de l'Europe, et son épée brisée n'est redoutée de personne.
Que sont, je le demande, et les formules de l'enthousiftsmc et les figpdres de l'éloquence, devant la gravité matérielle des événements? Que nous importe le talent d'un Lamartine, là où il faudrait le positivisme, oserai-jele dire, d'un Talleyrand ? Et la grande devise : Liberté, Egalité, Fraternité! tirez de là, je vous prie, une solution diplomatique !
Avez-vous le droit, ou ne l'avez -vous paS; d'exiger de l'Autriche qu'elle retire ses soldats de l'Italie, et qu'elle abandonne ses prétentions à la suzeraineté de ce pays? Quels motifs, quels arguments produisez-vous?... Il ne suffit pas de dire ; l'Italie nous est sympalique, l'Italie est la sœur de la France, l'Italie doit être libre comme nous sommes libres. Tout cela^ souffrez que je le dise, est du mysticisme»
et âe la pire espèce de mysticisme, e&r c'est du mysticisme révolutionnaire, comme la corruption des meilleures choses est la pire des corruptions. — Je demande quel est, dans la question italienne, votre principe, votre droit, votre intérêt, en un mot, vos motife? Et quand vous aures exposé d«s moti&, je demande quels sont vos moyens? Pas de divagations : vos faits, des raisons, des titres. L'ancien gouvernement ne voulait pas intervenir en Italie : pourquoi ce qui pouvait être toléré hier, ne peut-il plus Têtre aujourd'hui? Et s'il ne vous est pas possible de le souffrir, éles-vous en mesure de l'empêcher?...
La Révolution de février, je le sais, a changé toute la politique : drqit civil, droit public, droit des gens, reposent désormais sur de nouveaux principes. Pour intervenir en Italie, il vous plaît de dire que l'Italie estnotre alliée : comment cela? Qu'est-ce qui fait une alliance? comment, à quel titre, pour quel objet, réel, immédiat, déterminé, sommesnous, par le fait d'une insurrection, les alliés d'un peuple ? Et, reprenant la question de plus haut, quelle est, en politique, la règle des alliances?
Vivant les uns notre alliée naturelle est l'Angleterre ; suivant les autres c'est l'Aliemagne. Pourquoi pas la Russie? pourquoi pas l'Espagne, le Piémont, la Sui^e, la B«dgique, qui gravitent autour de nous, comme une couronne de satellites?... Quels sont, enfin, nos alliés naturels ? Qu'estce qu'un allié natvrd ? Et les peuples qui ne sont pas alliés naturels, que seront-ils vis-à-vis de nous? des étrangers? autant vaut dire des ennemis!... Nous avons donc pour ennemis naturels tous les peuples qui ne sont pas nos alliés naturels 1 Quelle confusion 1 Quelle discorde ! M. de Lamartine prophétisait en 48iO que l'Orient pouvait seul nous donner la clé du problème européen : eh bien 1 qu'est-ce que le mystérieux, le fabuleux Orient, révèle aujourd'hui il M. d^ Lamartine ?
\a t^ïestion des alliances internationales n'est jamais sor-»
tie de la routine. Les caprices princiers, les convenances dynastiques, Tambition et la vunité des chefs de gouvernements, le fanatisme des opinions, Tengouement des masses, voilà ce qui gouverne la politique des nations. La diplomatie est une des formes du commerce anarchique, voleur et faussaire : à part le style, c'est le même charlatanisme, le même esprit de chicane, la même hypocrisie, la même mauvaise foi.
Figurez-vous un épicier de la rue Saint-Martin écrivant à son correspondant de Marseille :
a II y a retard de ving'-quatre heures dans le transport « de vos caisses de savon (elles devraient être rendues en a temps moral). J*ai retenu le tiers de la voiture (il se a monte à 300 fr.).
« Je vous laisse pour compte vos riz, cafés et sucres atct tendu que j'ai constaté du déficit sur les quantités (et que a je n'en ai plus l'emploi).
« Je n'acquitterai pas votre mandat, parce qu'il est dans « mes habitudes d'obtenir remise de 4 pour cent sur a toutes mes commandes, et que vous avez omis de me « faire jouir decette remise (dont il n'avait pas été question). « Je recevrai vos huiles, mais sous bonification de 10 pour a cent (d'autant que, depuis ma demande, cette marchandise a a baissé sur k place de 10 pour cent.) »
Voilà tout l'esprit de notre diplomatie. Traduisez cela dans la prose poétique de M . de Lamartine ou dans le style philosophique de M Guizot, et vous aurez un chef-d'œuvre de diplomate.
Aurons-nous la paix? aurons-nous la guerre? — - Question insoluble, impénétrable mystère à nos hommes d'état« La paix? elle est impossible, car elle est sans racines, sans garanties. La paix est comme le crédit : pour se soutenir, elle a besoin d'hypothèques et non pas d'hypothèses; elle demande des gages, non des châteaux en Espagne. La paix n'est point affaire de contenance et de tempérament ;
c'est de toutes lés choses humaines la plus substantielle, celle qui, par conséquent^ exige au plus haut degré des raisons de fait et de droit, des élémenls réels et positifs.
Où donc sont nos gages de paix avec l'Europe? Quelle communauté d'idées, d'inclinations, d'intérêt, la rattache à nous? Quelle obligation nécessaire, entre les puissances européennes, remplace pour elle le pacte de 1815 ?... Notre paix est plus fragile qu'une toile d'araignée. Je veux croire que le gouvernement déchu est pour beaucoup dans, cette destruction des éléments de la paix. C'était la politique du vieux roi de spéculer sur la conftision et le désordre. Mais il s'agit de réparer l'œuvre de M. Guizot : or quelles sont à cet égard, les idées de ses successeurs? Croient-ils avoir fort avancé l'alliance de la Prusse, de l'Allemagne et de l'Italie, parce qu'ils nous les montrent — en peinture — qui se donnent la main?...
La guerre ? elle nous est aussi impossible que la paix. Ce n'est pas tout que d'avoir des hommes, des chevaux, des munitions, de l'argent, — et nous n'en avons pas,— pour faire la guerre : il faut à la guerre, comme à la paix, des principes, des motifs, une idée, nn intérêt. Autrement la guerre est immorale, et ne tarde pas à se tourner en défaite par la démoralisation. Nos pères, en 93, savaient pourquoi ils faisaient la guerre, et ils ont vaincu ; mais nous, pourrions-nous dire pourquoi nous la ferions? Il se peut que l'idée, le motif, l'intérêt ; il se peut que le fait et le droit existent ; mais quels sont-ils? Qu'on les définisse, qu'on les publie. J'interroge l'opinion, je consulte les actes du gouvernement : au lieu de motifs, à la place d'un intérêt sérieux et réel, je ne vois que le trouble de nos pensées, le désespoir de la situation.
Ce n'est pas un motif suffisant, à mes yeux, pour déclarer un peuple notre allié, et commencer à son profit une guerre de propagande, que la similitude des révolutions, l'analogie du gouvernement et des appétences, le point
d'boOBear des nationalités. Ce sont là des sujets d'appré^ GÎatioB dont il est bon de tenir compte ; ce ne sont p$is des motifs. Pourquoi, au point de vue de notre intérêt, de Fin^ térét français, -présent, positif, immédiat, devons-nous soutenir l'Italie contre rAutriche, la Pologne contre la Russiel En quoi cela nous touche-t-il? quel est notre intérêt dans ces conflits de peuples étrangers? Qu'y pouvon&-nous gagner ? qu'y pouvons-nous perdre ? Car, songez-y : si nous n'y avons qu'un intérêt de sympathie ; si nous ne pouvons motiver notre intervention que sur le vain sentiment de Tégalité et de la fraternité humanitaire, nous sommes sans intérêt véritable, et notre intervention est injuste. Je crois, pour ma part, et je me hâte de le déclarer, que la ruine de la nationalité polonaise, et la compression de la liberté en Italie, compromettent l'intérêt le plus positif de la France. Mais cet intérêt, il faut, avant d'agir, le mettre en lumière, le démontrer à tous les regards, en faire le sujet de tous vos manifestes. Or rien, dans les actes du gouvernement, ne fait connaître cet intérêt, sans lequel cependant toute intervention armée de notre part dans les affaires de l'Europe serait d'avance frappée d'immoralité, et suivie infailliblement d'une honteuse déroute. Allons-nous donc jouer, gnttuitement et pour la satisfaction des utopistes humanitaires, le rôle de dons Quichottes de la civilisation?...
Ainsi, dans l'absence totale de principes, dans l'ignorance profonde où nous sommes de nos intérêts, la paix et la guerre nous sont aussi impossibles l'une que l'autre, et nous offrent un égal danger.
Dans cette paix véritablement absurde, car tout ce qui n'a ni principes, ni idées, ni gage de conservation, ni élément de durée, est absurde ; dans cette douloureuse expectative des événements, la France, incertaine d'elle-même, se consume dans son inertie, comme un glaçon au soleil de juillet. Nous mourons de fièvre lente ; nous ne produisons plus; nous n'échangeons pas; nous écoulons notre capital
par la contrebande ; encore quelques mois de cette léthargie, et nous nous dévorerons les uns les autres. Est-ce pour échapper à la famine que nous irons nous jeter sur l'étranger?
Quant à la guerre, aussi longtemps qu'un principe joint à un grand intérêt ne viendra pas lui donner la moralité qui lui manque, elle ne peut aboutir, quelle que soit la fortune des bataillons^ qu'à un résultat funeste. Vainqueurs^ elle nous rapporte^ pour solution du problème social, le gouvernement militaire ; vaincu^, elle nous attire^ avéb l'étranger, une restauration. Est-ce pour Napoléon II ou Henri V, que nous aurons fait des barricades?...
Cependant la Pologne immolée crie vengeance ; l'Italie est foulée aux pieds de ses bourreaux ; le roi de Piémont s'arrête, le pape recule, l'empereur d'Autriche intrigue, le roi de Prusse marchande, l'Angleterre étend sur TEurope le réseau de sa marchandise, et la France regarde î l'Amérique et la Grande Bretagne enlèvent à vil prix ce qui nous reste de produits, et se pourvoient pour des années : le chômage, l'importation forcée qui en est la suite, donnent le coup de grâce à notre industrie. Sur tous les points la liberté succombe, là-bas par la guerre, ici par la grève !
Pour mettre fin à cette situation déplorable, la vieille routine révolutionnaire a décidé de faire, quoi? une manifestation pour la Pologne î
Une manifestation ! Et qu'est-ce qu'elle prouvera, cette manifestation? Quel sera son programme, son idée, son moyen, sa formule, sa solution? Qu'apprendra-t-elle aux représentants? Quelle conviction, quelle foi fera-t-elle passer dans leur âme ?
Patriotes, je vous le dis pour la seconde fois : les circonstances ont fait de vous tous des hommes d'État. Il ne vous est pas permis de parler comme de fades humanitaires, ni d'agir comme des clubistes sans cervelle.
Revenons aux principes.
Pour faire la guerre^ de même que pour conserver la paix, il faut des motifs»
Les motifs, vous les connaîtrez par les mayms.
Quels sont les moyens delà guerre? Quels sont les moyens de la paix?
La richesse, les capitaux.
Or, les capitaux se forment par le travail;
Le travail, divisé et engrené comme il Test dans Téconomie des sociétés modernes, a pour base la circulation ;
La circulation a pour condition le crédit réciproque.
Organisez la circulation par la réciprocité du crédit, et vous aurez le travail et les capitaux; vous aurez les instruments de la paix et de la guerre.
Vous serez invincibles dans la paix ; vous n'aurez rien k craindre ni de la concurrence au dehors^ ni de la stagnation au dedans ; parce que la concurrence organisée sur le principe de réciprocité vous ouvre en vous-mêmes un débouché infini , qu'ainsi votre production devient infinie, et votre capitalisation infinie.
Vous serez invincibles à la gxxevte : 1^ du côté des moyens^ parce que votre capital se formant par la circulation collective et non plus par l'épargne individuelle^ et la circulation augmentant toujours, voire richesse sera inépuisable ; — 2° du côté des principes, parce qu'en organisant chez vous la circulation par la réciprocité du crédit et l'égalité de l'échange, vous résolvez, par là même, la question du commerce international, et vous vous créez, par cette solution, un intérêt positif dans les afiaires de l'étranger, comme vous créez à l'étranger un intérêt positif dans les vôtres.
Et quand tous les États, entraînés par votre exemple, forcés par la nécessité, plus puissante que le canon et les protocoles, auront organisé chez eux la circulation, et par le fait, créé à votre exemple la liberté et l'égalité entre leurs citoyens ; — quand, par cette organisation, ils seront
devenus^ ainsi que vous, inattaquables dans leurs pays, invincibles à la paix et à la guerre, alors l'ALLlANCE sera universelle, la paix sera incorruptible, et la guerre impossible.
Ce que la RéTolatton doit à la IJttératai*e«
27 Mai.
Il y a à peu près deux mois, lorsque la rérolulion, aujourd'hui livrée à Tintrigue, était au plus fort de l'utopie, uue députation de la société des gens de lettres fut à THÔlel-de-Ville trouver M. Bûchez, remplissant alors les fonctions de maire, et lui tint ce discours : La société des gens de lettres demande que la République organise les hommes d'intelligence.
— C'est bien, répondit M. Bûchez; les hommes d'intelligence seront organisés.
Les honorables écrivains qui s'avisèrent de cette étonnante pétition, n'appartenaient point à la haute littérature ; je dis haute littérature, comme on dit haute finance, entendant par là cette catégorie d'écrivains en privilège de corrompre la raison et les mœurs publiques, aux émoluments annuels de 10 à 100,000 fr. C'étaient de braves travailleurs, aussi déshérités de la renommée que de la fortune, mais qui comprenaient vaguement que, sachant lire et écrire, ils pouvaient, dans une République socialiste, être bons à quelque chose. Ce n'étaient pas des roués, à coup sûr ; c'étaient des littérateurs de bonne foi.
Aujourd'hui, MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui savent mieux que personne à quoi s'en tenir sur la valeur de la spécialité littératuriste, et qui n'augurent rien de boa de l'organisation de la littérature, s'en viennent, sous le masque républicain, à l'aide de calomnies ramassées dans les égoûts de la liste civile, protester contre toute espèce d'organisation. Envoyer les socialistes à Charenton, c'est la
moindre chose pour MM. les notable» de la phraséurgie. A propoft de patrie, de famille^ de propriété, ces grands patriotes, ces types du père de famille, ces parangons de modestie, après nous avoir signalés aux balles citoyennes, nous vouent à Texécration de la postérité.
N'est-ce pas le cas de se demander ce qu'il y a de com-* mun entre la révolution et la littérature, ce qu'a fait pour la République, et de quelle utilité peut être à la société, cl^iDs l'avenir, cette espèce de parasites vulgairement appelés gens de lettres ?
Et d'abord, qu'est-ce que la littérature au temps où nous somme»? N'e^t-^il pas vrai que la vogue dont elle jouit encare^ elle la doit à nos mœurs traditionnelles, à notre eulta des souvenirs? La littérature est découronnée. Ce n'est plus ce sceptre porté autrefois par les âmes poétiques, c'est un brevet depuis longtemps tombé dans le domaine puUic, dédaigné de tous les hommes d'intelligence positive, mais exploité par quelques chevaliers d'industrie qui s'efforcent de faire croire à la supériorité de leur talent, par cette con-» sidération qu'ils ne sont propres à rien.
Sous peine d'ignorance et de grossièreté, tout le monde sait écrire, tout le monde est littérateur. Aussi, en y regardant de près, trouve-t*on que les notabilités littéraires n'ont d'admirateurs que parmi les illettrés ou les imbéciles. Euxmêmes n'ont garde de se prendre au sérieux. Trouvez-moi des littérateurs qui s'estiment. Demandez à MM. Guizot et Thiers, historiens positifs, cherchant avant tout la philosophie et la fidélité dans l'histoire, ce qu'ils pensent des histoires de MM. Michelet et Lamartine ? à Y. Cousin ce qu'il: pense de Lamennais? à Ponsard ce qu'il pense de Hugo? à Sainte-Beuve quel cas il fait de J. Janin? à Bcribe quelle est son opinion sur A. Dumas?
Ces messieurs ne se font entre eux compliment, quaQ4 par hasard cela leur arrive, que dans l'intérêt de la corporation. Mais ii'est-il pas temps que nous ne soyons plus
dupes de ces mimes ? Est-ce que le métier de gms de lettres n'est pas de tous celui qui exige le moins d'apprentissage ? Et, pour quiconque en a essayé, n'est-il pas vrai que dans cet exercice le développement intellectuel est en raison inverse de l'habileté phrasière ? Mettez- vous bien cela là, travailleurs : il faut cent fois plus d'intelligence pour construire une machine à vapeur que pour écrire cent chapitres de Balsamo; et tel patron du Rhône qui ne sait pas lire dépense plus d'esprit en faisant une course, qu'il n'y en a dans toutes les Orientales.
La littérature n'est que l'art d'agencer des mots et des périodes. Par elle-même, elle ne possède ni idée ni puissance : c'est un instrument incapable, à lui seul , de produire quoi que ce soit. Je ne connais à la littérature, comme à l'art oratoire, qu'un genre de mérite : c'est de donner de l'effronterie dans une assemblée. Aussi est-il remarquable que tous les littérateurs qui ont eu la bonne foi de reconnaître le vide de l'art d'écrire se sont tous jetés, qui dans l'histoire et les chroniques, qui dans la philosophie, qui dans l'économie politique. Il n'y a pas un honnête homme , an- )ourd'hui moins qu'autrefois , qui estime la profession d'homme de lettres.
De studieux ouvriers, dans ces derniers temps, ont cru faire merveille de prouver que le travailleur était capable de littérature autant que d'industrie. Le peuple cite avec orgueil les Poney, les Reboul, les Savinien Lapointe et une foule d'autres, dont les récréations poétiques valent, à mon gré, les chefs-d'œuvre des maîtres. Si ces muses prolétaires n'ont eu d'autre prétention que de prouver l'insignifiance de la littérature, j'applaudis de tout mon cœur à leurs efforts ; mais si l'on entend que la capacité littéraire soit le sommet de l'intelligence, je proteste contre cette indigne prostitution. Qui travaille de ses mains, pense, parle et écrit tout à la fois; et si, dans la république de l'esprit, il existe des places réservées pour les intelligences supé-
rieures, rbomme de s<yle doit céder la place à rhomme d'action.
Je voudrais bien que Ton me définisse la valeur, soit d'utilité^ soilt d'échange, et en dehors des idées qu'il doit exprimer, d'un artiste de style. Qu'est-ce qu'un écrivain, je dis de premier ordre, qui , en politique, ne sait exprimer rien de positif et d'immédiat ; qui, en économie poUtique, ne sait ni compter ni se rendre compte, et met partout de brillantes analogies à la place des faits ; qui, en histoire, ne réassit qu'à vous émouvoir, et qui, à force d'émotions, vous fatigue et vous blase ; qui, en philosophie , ne vous donne que des phrases sonores au lieu de lois réelles, déduites de l'observation et de l'analyse ; qui, en matière d'art, ne juge que sous l'inspiration de la fantaisie , sans pouvoir jamais comprendre que la fantaisie elle-même doit toujours se ramener à l'idée?
On distingue, pour échapper à la rigueur des conséquent ces, la littérature sérieuse^ dont les produits ne trouvent en général pas d'écoulement, d'avec la littérature de pacotille, seule capable d'enrichir ses exploitants. On demande pour la première les gratifications de l'État; on abandonne l'autre aux entrepreneurs de journalisme.
On ne voit pas que cette distinction est la négation même de la littérature. Qu'est-ce que la littérature sérieuse, en effet? C'est l'histoire, la philosophie, la morale, les sciences naturelles, la politique, l'économie sociale, la jurisprudence, l'archéologie, la grammaire ; c'est tout ce que la raison humaine agite et découvre, tout^ dis-je , hormis la littérature. Jadis, quand la raison, tirant son savoir d'ellemême au lieu de le demander à l'expérience , pullulait de préjugés et d'erreurs , la forme dominant sur le fonds, la littérature était souveraine. Aujourd'hui, le monde a tourné; la raison subjugue l'imagination ; le fonds l'emporte en tout sur la forme ; la littérature est traitée en courtisane. La sévérité de la science ne souffre plus cette parure de langage,
«es finesses de Action de toutes ces merveilles de Tart oratoire, qui firent les délices des Grecs et des Latins, et dont oa at>rotit la jeunesse de nos écoles.
Et vo^à pourquoi la littérature, expulsée par les hautes sciences, déchue de la plus belle partie de son domaine, a été forcée de descendre aux choses triviales et ignobles; pourquoi elle cherche de nouvelles ressources dans les détails de ménage, dans la cuisine, le boudoir, la prison, l'orgie, le bagne, le mauvais lieu. Ce que quelques-uns d^ plorent comme rabaissement et la corruption de la littérature, n'est quela preuve de fait de sa nullité.
Ainsi, ce que la littérature a la prétention d'ajouter à la science, la science le dédaigne ; ce qu'elle fait pour relever l'objet de ses nouvelles prédilections, achève de la dégrader. L'histoire romantique, mystique et sophistique, est aussi méprisée que le roman historique, magnétique et philanthropique. On ne comprend plus rien à l'histoire depuis qu'elle est écrite par des rimeurs et des dramaturges ; on ne comprend plus rien à la société depuis que les feuilletonistes et les romanciers en ont entrepris la description.
Voilà un siècle et demi que la littératuf'e oscille du genre descriptif au genre passionnel , s'enfonçant toujours plus dans le bavardage. Elle n'ose devenir logicienne et savante : elle serait quelque chose, elle ne serait plus. Aussi voyonsnous que les femmes excellent en littérature, à mesure qu'elle perd en réalité et en profondeur. Pour prolonger sa misérable existence, cette littérature efféminée appelle à soa aide le paradoxe et le scandale ; elle se roule dans l'hor-' Fible,rimpur et le faux; elle fouille les mystères tour à tour obscènes et atroces de la Ligue, de la Régence, de Louis XV, de 93, de 1840. Elle cherche des effets factices en transformant les mots, en reversant les idées, retournant les proverbes, confondant les caractères, associant les contraires, unissant l'impiété à l'Évangile, Fénelon à Voltaire, Gassendi à Descartes, la chair à l'esprit. Les littérateurs de
bonne foi crient à la décadence, à la profanation , à l'abus. Ils protestent contre les novateurs en faveur de la vieille religion du Parnasse. Pauvres gens de lettres 1 qui ne voient pas que ces prétendus novateurs ont bien plus qu'eux Tinstînct de conservation : car c'est pour conserver la littérature qu'ils la font servir d'expression à tout ce que l'hunnanité présente de plus dégoûtant.
Quand la société avait peu d'idées, que la somme des idées était, pour ainsi dire, égale à celle des vocables, la littérature était l'expression , j'ai presque dit la législatrice de la société.
Maintenant que la somme des idées surpasf^e à la fois et le nombre des mots , et celui des combinaisons graphiques ou syntaxiques auxquelles ils peuvent donner lieu, la littérature ne peut plus servir à exprimer de la société que sa nudité, à en montrer que la turpitude.
Je prends pour exemple la révolution de février.
Est-ce la littérature qui a préparé cette révolution?
Est-ce la littérature qui en exprimera le but, les tendances, la loi?
Est-ce la littérature qui viendra la justifier, qui la vengera de ses ennemis?
Quand est-ce que M. Victor Hugo a pris la défense des droits du travail?
Quand est-ce que M. Alexandre Dumas s'est fait connaître par ses idées, par ses mœurs républicaines ?
Qu'ont-ils fait l'un et l'autre, pour la révolution , sinon de calomnier les révolutionnaires ? — Et qu'est-ce qu'ils nous veulent aujourd'hui, ces aligneurs de rimes, ces enfileurs de dialogues ?
La science sociale a été, depuis vingt ans, étudiée par d'autres qu'eux ;
La révolution a été faite malgré eux ;
Le droit du travail est revendiqué en ce moment contre eux;
La famille n'a pas encore lavé les impuretés dont ils Tont eouverte.
Et ils viennent nous parler de patrie, de famille, de travail, de propriété!...
Reconnaissons, à cette suprême vilenie, la moderne littérature ! A force de broyer la corruption, elle a fini par corrompre les littérateurs. Montrez -moi quelque part des consciences plus vénales, des esprits plus indififérents, des âmes plus pourries que dans la caste lettrée ? Combien en connaissez- vous dont la vertu soit restée hors d'atteinte? Qui est-ce qui, depuis trente ans, nous a versé à pleins bords le relâchement des mœurs , le mépris du travail , le dégoût du devoir, Toutrage à la famille, si ce n'est la gent littéraire? Qui a puisé avec 1q plus d'impudeur à la caisse des fonds secrets? Qui a le plus séduit les femmes, amolli la jeunesse , excité la nation à toutes les sortes de débauches? Qui a donné le spectacle des apostasies les plus éhontées? Qui a délaissé le plus lâchement les princes, après en avoir mendié les faveurs? Qui se rallie avec le plus d'empressement, aujourd'hui, à la contre- révolution ? Des littérateurs, toujours des littérateurs !
Que leur importent la sainteté de la religion , la gravité de l'histoire, la sévérité de la morale? Ils passent, comme des filles perdues, de la légitimité à l'usurpation, de la monarchie à la république , de la politique au socialisme , de l'athéisme à la religion. Tout leur va, pourvu qu'ils en retirent de la vogue et de l'argent. Quelle soif de distincfion ! quelle fureur de jouir ! mais surtout quelle hypocrisie ! Nommez-les, Parisiens, nommez-les pour vos représentante. Flagorneurs du peuple , flagorneurs de la bourgeoisie, flagorneurs des rois, flatteurs de tous les pouvoirs, toujours prêts à saluer l'amphytrion où l'on dîne ; ce qu'ils vous demandent, au nom de la patrie, du travail, de la famille, de la propriété, c'est de l'or, du luxe, des voluptés, des honneurs et vos femmes.
Froifn^'aiiiiiie réTéliitloiiiialre.