AUX ÉLECTEURS DK LA SEINE
Paris, 50 mai 1848.
^ fy^^ Citoyens,
. . Puisque mes amis politiques et socialistes le veulent, je consens de nouveau à tenter la fortune des élections , et je vous adresse ma profession de foi. Elle résumera sans équivoque , et d'une façon intelligible à tous , mes idées sur la Révolution; naes espérances pour l'avenir. Vous ae me nommerez pas, citoyens : ni vous, dont je sollicite en ce moment le sufiFrage, n'avez encore eu le temps de me connaître ; ni le gouvernement, qui peut-être aurait dû appuyer ma candidature, n'a le loisir de me comprendre. Mais , électeurs de Paris, vous n'en êtes pas moins le premier jury de la terre ; et ce que votre prudence n'accordera pas à une première vue, je ne désespère pas, à un second examen, de l'obtenir de votre sagesse.
La révolution de février a mis en question toute la société. Dans un moment aussi solennel, toute profession de foi, pour être sincère, doit être complète; il ne suffit même pas qu'elle soit complète, il faut qu'elle soit motivée. Vous excuserez donc , citoyens , la longueur de ces explications. Je ne suis pas de ceux pour qui une profession n'est qu'un acte diplomatique , où y avec des formules générales , on paraît promettre beaucoup , tandis qu'en réalité l'on ne promet rien du tout.
Le système social, qu'il s'agit de réformer et de refondre, embrasse trois ordres d'idées :
La famille ,
L'économie publique, La forme du gouvernement.
Je vais , sur chacun de ces pointa,^ y^v^ dir^ ce que je pense.
l. — LA FAMILLE.
J'écrivais , il y a deux ans , parlant des rapports de la famille et de la propriété :
a C'est surtout dans la famille que se découvre le sens « profond de la propriété. La famille et la propriété mara chent de front, appuyées Tune sur l'autre, n'ayant l'une a et l'autre de signification et de valeur que par le rapport a qui les unit.
« Avec la propriété commence le rôle de la femme. Le et ménage, cette chose toute idéale et que l'on s'efforce en « vain de rendre ridicule, le ménage est le royaume de la a femme, le monument de la famille. Olez le ménage, 6tez « cette pierre du foyer, centre d'attraction des époux , il « reste des couples, il n'y a plus de familles. Voyez, dans les (t grandes villes, les classes ouvrières tomber peu à peu, par a rinslabilité du domicile, par la pauvreté du ménage et le « manque de propriété, dans le concubinage et la crapule ! a Des êtres qui ne possèdent rien, qui ne tiennent à rien et « vivent au jour le jour, ne se pouvant rien garantir, n'ont « que faire de s'épouser : mieux vaut ne pas s'engager que « de s'engager sur le néant. La classe prolétaire est donc « vouée à rinfeimie : c'est ce qu'exprimait au moyen âge le (( droit du seigneur, et chez les Romains l'interdiction du (( mariage aux prolétaires.
a Or, qu'est-ce que le ménage , par rapport à la société « ambiante, sinon tout à la fois le rudiment et la forteresse « de la propriété? Le ménage est la première chose que rêve 0. la jeune fille; ceux qui parlent tant d'attraction et qui a veulent abolir le ménage devraient bien expliquer cette a dépravation de l'instinct du sexe. Pour moi, plus j'y peflae.
« et moins je puiame rendre compte ^ hors de la famille et a du ménage , de la destinée de la femme. Courtisane ou <f ménagère (ménagère, dis-je, et non pas servante), je n'y et vois pas de milieu : qu'a donccette alternative de si humia liant? En quoi le rôle de la femme , chargée de la cona duite du ménage, de tout ce qui se rapporte à la consom- <r mation et à Téconomle, est-il inférieur à celui de l'homme, a dont la fonction propre est le commandement de Tate- « lier, c'est-à-dire le gouvernement de la production et de oc l'échange?» (Système des Contradictions économiques^ tom. Il, cbap. X.)
• La famille est en progrès dans l'humanité , comme l'industrie, l'art, la science, la morale, la philosophie. Elle s'élève de la communauté ou promiscuité des sexes, condition primitive de la société, à une polygamie déjà exclusive ; puis de cette polygamie au mariage monogame , dont les caractères fondamentaux, quoi qu'on en dise et quoi qu'on fasse, sont la perpétuité et l'inviolabilité. La mort, et certains cas graves^ dont la détermination est ce que la philosophie morale présente de plus délicat et de plus difficile, peuvent seuls rompre le mariage.
La révolution de 4848 n'atteint donc pas la famille, ne peut pas l'atteindre. Toute son influence à cet égard consiste à procurer de plus en plus l'idéal de la famille , en réformant la base économique sur laquelle elle repose.
Je protesterais donc contre toute loi, civile ou fiscale, qui aurait pour objet de restreindre ou limiter la puissance paternelle, le principe d'hérédité, la faculté de donation et de testament. L'égalité et la fraternité n'ont pas besoin, selon moi, de telles sauvegardes. Le budget peut et doit se procurer d'autres ressources. Et quant au divorce, je ne crois pas, dans la corruption présente de nos mœurs, qu'il nous convienne de rien préjuger sur cette matière scabreuse ; je regarderais toute loi sur le divorce comme un encouragement au libertinage et un pas rétrogade.