PRÉFACE
Le célèbre Bacon fut appelé le Réformateur de la raison humaine pour avoir substitué l'observation au syllogisme dans les sciences naturelles; les philosophes, à son exemple, enseignent aujourd'hui que la philosophie est un recueil d'observations et de faits. Mais , se sont dit à leur tour certains penseurs, s'il existe une vérité et une certitude philosophique, il existe aussi une vérité et une certitude politique : il y a donc une science sociale susceptible d'évidence, par conséquent objet de démonstration/ nullement d'art ou d'autorité, c'est-à-dire d'arbitraire.
Cette conclusion, si profonde dans sa simplicité, si novatrice dans ses conséquences, a été le signal d'un vaste mouvement intellectuel, semblable à celui qui se manifesta dans l'empire romain, à l'époque de l'établissement du christianisme. On s'est mis à la recherche de la science nouvelle; et comme l'investigation ne pouvait au début être autre chose qu'une critique , on est arrivé métho-
diquement à la négation de tout ce qui compose et soutient la société.
Ainsi l'on a demandé : Qu'est-ce que la royauté? Et Ton a fait cette réponse : Un mythe.
Qu'est-ce que la religion? — Le rêve de l'esprit.
Qu'est-ce que Dieu? — Un X éternel.
Qu'est-ce que la propriété? — C'est le vol.
Qu'est-ce que la communauté? — C'est la mort.
Le christianisme avait signalé son entrée dans le monde absolument de même ; avant de poser son dogme, il s'était dit :
Qu'est-ce que César? — Rien.
Qu'est-ce que la république? — Rien.
Qu'est-ce que Jupiter? — Rien.
Qu'est-ce que la noblesse , la philosophie , la gloire? — Rien.
La négation commencée contre la société antique par le christianisme 9 se poursuit donc contre le christianisme ; et Ton annonce que la vérité nous apparaîtra seulement après que nous aurons tout démoli. Quand est-ce donc qu'il ne restera plus rien?
Mais, si le présent et le passé ne peuvent nous donner la vérité dans sa forme essentielle, ils la contiennent substantiellement, puisque la vérité est éternelle, et qu'éternellement elle se manifeste. C'est donc encore dans les institutions détruites ou sur le point de disparaître, comme dans les faits que chaque jour fait surgir à nos yeux, que nous devons chercher le vrai en soi, la contemplation face à face de l'absolu, siculi est fade ad faciem.
Parmi les monuments de l'antiquité , la législation de Moïse est sans contredit celui qui a le plus occupé les méditations des savants. Quant à nous, la sublimité du système mosaïque nous étonnerait, peut-être, si nous ne savions qu'en vertu des lois de l'entendement humain, toute idée primitive étant nécessairement universelle, toute législation primitive a dû être un sommaire de la philosophie, un rudiment de la connaissance. Ce que Ton a pris pour profondeur et inspiration divine dans Moïse et les autres législateurs de l'antiquité, n'était, pour le fond, qu'intuition générale et conception aphoristique; quant à la forme, c'était l'expression vive et spontanée des premières aperceptions de la conscience.
Mais comment le Sabbat devint-il , dans la pensée de Moïse, le pivot et le signe de ralliement de la société juive? Une autre loi de l'intelligence nous l'expliquera.
Dans la sphère des idées pures, tout s'enchaîne, se soutient, se démontre, non pas selon Tordre de filiation , ou de principe à conséquence, mais selon l'ordre de coexistence ou coordination des rapports. Ici, comme dans l'univers, le centre est partout, la circonférence nulle part; c'est-à-dire, tout est à la fois principe et conséquence, axe et rayon. Moïse, ayant à formuler par voie de déduction l'ensemble de ses lois, était libre de choisir pour point culminant de son système telle idée économique ou morale qu'il eût voulu. Il préféra la division hebdomadaire du temps, parce qu'il lui fallait un signe sensible et puissant qui rappelât sans cesse les hordes à demi sauvages d'Israël aux sentiments de nationalité, de frater-
nité et d'unité, sans lesquelles tout développement ultérieur était impossible. Le Sabbat fut comme le champ de réunion où devaient se porter en esprit tous les Hébreux, au commencement de chaque semaine ; le monument qui exprimait leur existence politique , le lien qui embrassait le faisceau de leurs institutions. Ainsi droit public et civil, administration municipale, éducation, gouvernement, culte, mœurs, hygiène, relations de famille et de cité, liberté, ordre public, le Sabbat supposait toutes ces choses, les fortifiait et en constituait l'harmonie.
On a reproché à Fauteur de ce discours d'avoir prêté à Moïse des vues qui pouvaient n'avoir point été les siennes: reproche dépourvu de raison. Il s'agit bien moins aujourd'hui de savoir ce que pensait de ses lois l'individu qui en fut auteur» que de connaître l'esprit même de sa législation. Assurément Moïse ne songeait ni aux catholiques ni aux protestants; cependant telle fût la vigueur de l'institution du Sabbat, que des Juifs elle a passé aux chrétiens et aux mahométans ; que de ceux-ci elle s'est étendue sur tout le globe; qu'elle survivra à toutes les religions, embrassant dans son vaste sein les temps antéhistoriques et les âges les plus reculés.
On ne saurait dire ce qui fit imaginer la division du temps par semaines. Elle naquit sans doute de ce génie spontané, sorte de vision magnétique, qui découvrit les premiers arts, développa le langage, inventa l'écriture, créa des systèmes de religion et de philosophie : faculté merveilleuse, dont les procédés se dérobent à l'analyse, et que la réflexion , autre faculté rivale et progressive, af-
faiblit graduellement sans pouvoir jamais la faire disparaître.
Aujourd'hui que les questions de travail et de salaire , d'organisation industrielle et d'ateliers nationaux, de réforme politique et sociale, occupent au plus haut degré l'attention publique, on a cru que l'étude d'une législation dont la théorie du repos, si l'on peut ainsi dire, forme la base, pouvait être utile. Rien de pareil au Sabbat, avant et depuis le législateur du Sinaï, ne fut conçu et exécuté parmi les hommes. Le Dimanche, Sabbat chrétien, dont le respect semble avoir diminué, revivra dans toute sa splendeur, quand la garantie du travail aura été conquise, avec le bien-être qui en est le prix. Les classes travailleuses sont trop intéressées au maintien de la fériation dominicale, pour qu'elle périsse jamais. Alors tous célébreront la fête, bien que pas un n'aille à la messe : et le peuple concevra, par cet exemple, comment il se peut qu'une religion soit fausse, et le contenu de cette religion vrai en même temps ; comment philosopher sur le dogme, c'est faire acte de renoncement à la foi; comment transformer une religion, c'est l'abolir. Les prêtres, avec leurs tendances scientifiques, marchent à cette conclusion fatale : qu'ils nous pardonnent de les avoir devancés, et ne nous refusent pas la bénédiction de la tombe , parce que nous sommes arrivés les premiers au tombeau de la religion.
DE
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€ Souviens-toi de sanctifier le jour du repos.
« Six jours tu travailleras, et feras tous tes ouvrages.
€ Mais le septième jour est le repos de l'Éternel : ce jour-là € tu ne feras aucune œuvre, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, « ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bétail, ni l'étran- « ger qui habite entre tes portes.
« Car en six jours l'Éternel a fait le ciel , la terre, la mer, « et tout ce qu'ils contiennent, et il s'est reposé le septième « jour : voilà pourquoi l'Éternel a consacré et béni le jour i du repos. »
Tel est le texte littéral du quatrième paragraphe du premier article de la Charte donnée aux Hébreux par Moïse, et connue sous le nom de Dialogue 1 .
1 Dans nos catéchismes, la division du Décalogue est différente de celle qui est ici présentée. Selon l'hébreu le premier commandement enseigne l'unité de Dieu ; le deuxième défend la fabrication des images; c'est une loi politique, et J, toute de circonstance. Ces
Il s'agit de pénétrer l'esprit, les motifs et le but de cette loi , ou , pour mieux dire, de cette institution , que Moïse et les prophètes regardèrent toujours comme fondamentale, et a laquelle on ne trouve rien de semblable chez tous les peuples qui ont eu une législation écrite; institution dont les plus célèbres critiques, G rôti us, Cunéus, Spencer, dom Cal met, l'abbé de Vence, le P. Berruyer, Bergier, etc., n'ont pas saisi toute la portée; dont Montesquieu n'a point parlé , parce qu'il ne la comprenait pas ; que J.-J. Rousseau semble avoir pressentie, quoique sa pensée en fût encore loin; institution, enfin, dont notre génie moderne, avec toutes ses théories sur le droit politique et civil , avec ses raffinements de constitutions et ses velléités de liberté et d'égalité, n'a jamais atteint la hauteur.
On sait que, dès les premiers temps du Christianisme, la célébration du repos hebdomadaire fut transférée du samedi, ou jour de Saturne, au lendemain, jour du Soleil; et que, dans la pensée des apôtres, il ne devait exister, entre le sabbat mosaïque et le dimanche chrétien , d'autre différence qu'un retard de vingt-quatre heures. Le jour de la solennité fut transféré pour deux raisons : pour honorer la résurrec-
deux commandements ont été confondus en un seul. Le troisième défend de prendre le nom de Dieu en vain; cette défense est en même temps politique et religieuse, et tout à fait dans les mœurs de l'antiquité. On reconnaît ici cette foi punique, à qui les imprécations et les serments ne coûtent rien; Moïse ordonna que le serment par Jéhovah serait inviolable. Ce précepte est pour nous le deuxième; il commande, dit-on, d'éviter les paroles sales et les jurements. Le quatrième commandement regarde le sabbat. Le dixième (pour nous le septième), concernant la convoitise, a été partagé en deux afin de conserver le nombre 10. C'est, d'une part, la défense de désirer la femme du prochain : de l'autre, la défense de désirer son bœuf ou son âne, etc. Mais dans Moïse cette distinction n'existe pas.
tion du Christ, et pour séparer radicalement les deux religions. Du reste , ni la chose ni l'esprit n'étaient changés ; l'obligation et ladestination du précepte restaient les mêmes : l'intention des réformateurs, en cela disciples fidèles de leur maître, ne fut jamais d'abolir l'ancienne loi, mais de la compléter.
Si donc je parvenais à établir que l'objet du législateur juif, en ce qui concerne la fériatton du septième jour, était quadruple; que cet objet, tout à la fois civil, domestique, moral et hygiénique , était par conséquent le plus vaste, le plus universel que pût embrasser la pensée d'un fondateur de nation; si je montrais ensuite d'après quels principes d'une philosophie inconnue à notre âge fut conçu le quatrième commandement, quelle en était la sanction , quelles devaient en être les conséquences pour la destinée du peuple, j'aurais, je crois, satisfait à toutes les conditions du problème proposé; et tout en manifestant la sublimité des institutions de Moïse, j'aurais atteint la profondeur de la question que j'examine.
11 est presque inutile d'avertir que j'envisage sous le point de vue purement humain tous les faits relatifs à la religion juive ainsi qu'à la religion chrétienne: on n'est plus aujourd'hui suspect de religiosité, parce que l'on découvre des choses raisonnables dans une religion.
Il est rare qu'une loi puisse être bien entendue et appréciée à sa juste valeur , si Ton se borne à la considérer à part, et indépendamment du système auquel elle se lie : c'est là un principe de critique législative qui n'est contesté par personne, et ne souffre guère d'exceptions. Gomment se fait-il que cette règle ait été si mal suivie pour les lois de Moïse, que personne encore n'ait songé à en présenter l'ensemble? Je n'excepterai pas M. Pastoret lui-même, dont le travail sur la législation de Moïse semble avoir été composé sous la dictée de rabbins qui auraient voulu se moquer du disciple. Comment, dis-je, aucun publiciste n'a-t-il seulement essayé de remonter cette machine gouvernementale, d'en faire voir le jeu, de montrer la corrélation des parties avec le tout, et leur exacte proportion entre elles? On s'est livré à des recherches minutieuses sur les lois de Lycurgue ; on a épuisé pour elles toutes les ressources de l'érudition ; à force de sagacité.et de critique, on est parvenu à donner une idée, sinon complète, du moins approchée, de l'état politique des
Lacédémoniens. Le même travail sur Moïse était bien plus facile; la plupart des matériaux existent; et, pour reconstruire l'édifice, il ne s'agit que d'en rajuster les fragments dispersés.
On aurait peine à croire à une telle insuffisance de la part des commentateurs , si les causes ne s'en trouvaient consignées dans leurs écrits. Selon les rabbins , il ne faut pas chercher aux lois juives d'autre raison que la volontéautocratique de Dieu , d'autre motif qu'un sic volo sic jubeo absolu , lequel n'admet ni examen ni contrôle. C'est une impiété de sonder les voies de la Divinité : l'obéissance , pour être méritoire , doit être aveugle ; la soumission à la loi perd tout son prix , dès qu'elle est accompagnée de science. Cette absurde opinion est même si ancienne et si profondément enracinée parmi eux, que lorsqu'un pharisien, fils de pharisien, et disciple du plus habile d'entre les pharisiens, saint Paul, vint proclamer a la face de la nation cet aphorisme hérétique, Rationabile sit obsequium vestrum, « Que votre obéissance soit raisonnable, » une révolution s'opérait dans la religion.
D'un autre côté, Moïse ne s'est point étudié à élever un monument didactique; il n'a pas voulu faire une théorie. Jamais il ne s'explique sur ses principes. Les besoins du peuple réclamaient un règlement, Moïse rendait un oracle. Une question de droit se présentait, à résoudre , il dictait une loi. Mais malgré cette incohérence de rédaction , il ne faut pas s'imaginer que son plan de législation fût aussi décousu que nous apparaît aujourd'hui le recueil de ses décrets, et qu'il n'eût pas sans cesse présente à l'esprit l'idée archétype du système le plus simple et le plus magnifique. Le Décalogue est l'expression réduite et comme la formule la plus générale de cette foule d'ordonnances de détail éparses dans le Pentateuque. Le nombre même des commandements du Décalogue et leur série n'ont rien de fortuit : c'est la genèse des phénomènes moraux, l'échelle des devoirs et des crimes, fondée sur une analyse savante et merveilleusement développée.