COMMANDEMENTS. CRIMES ET DÉLITS. VERTUS ET DEVOIRS
1««\ 5«, 3«, 4«, 1. Impiété. 1. Religion, patrie.
5« 2. Parricide. 2. Piété filiale, obéis-
sance, discipline.
6 e 3. Homicides, blés- 3. Amour du pro-
sures, etc. chain, humanité.
7 e 4. Luxure. 4. Chasteté, pudeur.
8« 5. Vol , rapine. 5. Egalité, justice.
9« 6. Mensonge, parjure.6. Véracité, bonne foi.
10« 7. Concupiscence. 7. Pureté du cœur.
Quel magnifique symbole I quel philosophe, quel législateur que celui qui a établi de pareilles catégories , et qui a su remplir ce cadre! Cherchez dans tous les devoirs de l'homme et du citoyen quelque chose qui ne se ramène point à cela, vous ne le trouverez pas. Au contraire, si vous me montrez quelque parf un seul précepte, une seule obligation irréductible à cette mesure , d'avance je suis fondé à déclarer cette obligation , ce précepte, hors de la conscience, et par conséquent arbitraire, injuste, immoral. On a épuisé toutes les formes de l'admiration et de l'éloge à propos des catégories d'Aristote; on n'a pas dit un mot des catégories de Moïse. Ce n'est pas moi qui en ferai le parallèle.
Appuyée sur ses bases certaines , l'œuvre de Moïse s'élève comme une création de Dieu : unité et simplicité dans les principes , variété et richesse dans les détails. Chacune des formules du Décalogue pourrait devenir le sujet d'un long traité : je n'aurai pas même à en approfondir une seule. L'ordonnance sabbatique n'est qu'une section de la première loi , dont elle forme le quatrième paragraphe.
« Il faut, dit J.-J. Rousseau (Contrat social), qu'il y ait « des assemblées fixes et périodiques, que rien ne puisse c abolir ni proroger , tellement qu'au jour marqué le peuple « soit légitimement convoqué par la loi , sans qu'il soit bec soin pour cela d'aucune autre convocation formelle. »
Ce que Rousseau demandait, dans le but unique de forcer le peuple à se montrer de temps en temps dans l'appareil de sa majesté, et à faire ainsi acte de souverain, Moïse l'ordonna, non pour réunir une assemblée délibérante : sur quoi eût-on délibéré? Nul droit à revendiquer, nul privilège à détruire : toutes les affaires privées ou publiques devaient se traiter en vertu des principes constituants et par une espèce d'algèbre casuistique. La merveille des temps modernes , le vote par assis et levé sur des questions qui ne se peuvent résoudre que par la science et l'étude, la prépondérance des majorités, en un mot, aurait paru alors souverainement absurde. Les lois comme les institutions , fondées sur l'observation de la nature et déduites des phénomènes moraux de la même manière que les formules d'un traité de physique le sont des phénomènes des corps, étaient immuables; et il y avait peine de mort contre quiconque eût proposé d'y changer ou retrancher. Pour les cas extraordinaires , les anciens se réunissaient d'eux-mêmes sur la place publique; on n'attendait pas au sabbat. Le gouvernement des Hébreux n'était point, comme quelques-uns l'imaginent , une démocratie à la manière du Contrat social; ce n'était pas non plus une théocratie , dans le sens de gouvernement des prêtres. Moïse , fondant sa république en faisant jurer au peuple d'être fidèle à Y Alliance, n'avait point soumis son ouvrage au jugement de la multitude : le juste en soi , le vrai absolu , ne peuvent être l'objet d'une acceptation ni d'un pacte. Libre, à ses risques et périls , d'obéir à la voix de sa conscience , l'homme n'a point été appelé à transiger avec elle : tel le peuple juif était soumis à la loi. Quant au sacerdoce, nous verrons plus tard ce que c'était.
Moïse savait que l'homme , bien que né pour la société , est dominé souvent à son insu par un instinct farouche qui le porte à l'isolement; il savait que la raison , l'intérêt, l'amitié même, ne suffisent pas toujours pour vaincre sa paresse naturelle ; que la souffrance et le travail, loin de le rapprocher de ses semblables, l'en écartent, et que sa som-
bre tristesse s'accroît encore de l'énergie de sa pensée et de ses silencieuses contemplations. Qui plus que le pasteur d'Horeb devait être disposé à absoudre l'homme solitaire r pendant quarante années, seul avec son génie, toujours absorbé dans l'infini , ne conversant qu'avec les bêtes, il avait goûté toutes les délices et toutes les amertumes de la méditation ; son àme, exaltée par de continuelles extases, s'était fait do l'enthousiasme comme une habitude. Et tout a coup l'anachorète du désert s'était dit : L'homme n'est point fait pour vivre seul , il se doit h ses frères : la vie intérieure n'est pas do ce monde ; sur cette terre il faut do l'action. Et il était parti aussitôt : Israël avait un libérateur.
Co que Moïse voulait donc pour sa jeune nation, ce n'étaiont ni des comices, ni des champs de mai , ce n'étaient point des rassemblements et des foires; ce n'était pas seulement l'unité du gouvernement , ni la communauté des usages : tout cela est conséquence plutôt que principe; c'est lo signe, non la chose. Ce qu'il désirait créer dans son peuple, c'était une communion d'amour et de foi, une fusion des intelligences et des cœurs, si je puis ainsi dire ; c'était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, que forment entre les âmes l'amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, la solidarité des destinées ; les mêmes souvenirs, les mêmes espérances. Il voulait, en un mot, non pas une agglomération d'individus, mais une société vraiment fraternelle.
Mais, pour soutenir ce sentiment social qu'il s'agissait de faire naître, il fallait quelque chose de sensible ; pour que le symbole fût efficace, il fallait enchaîner les consciences. Le jour du sabbat , les fils demandaient à leurs pères : « Pourquoi ces fêtes, ces cérémonies, ces mystères, que « Jéhovah notre Dieu a institués? » Et les pères répondaient à leurs fils : « Nous fûmes esclaves d'un Pharaon égyptien , « et Jéhovah nous tira d'Egypte par la force de son bras....!
c il nous conduisit dans cette terre qu'il avait juré de donc ner à nos pères.... Voilà pourquoi il institua toutes ces « solennités, témoignage de notre reconnaissance et gage de « notre prospérité future. » Remarquons ces dernières paroles. Tandis que le Juif grossier ne voyait dans le sabbat qu'une commémoration de sa délivrance, le législateur en faisait le palladium auquel était attaché le salut de la république. Et comment cela? par la raison que tout système de lois et d'institutions a besoin d'être protégé par une institution spéciale qui l'embrasse et le résume, qui en soit le couronnement et la base; parce que le sabbat, suspendant les rudes travaux d'une population presque toute agricole , et mettant les esprits en rapport par le rapprochement des personnes, jour d'exultation publique ou de deuil national , d'instructions populaires et d'émulation universelle, arrêtait les spéculations de l'intérêt et dirigeait la raison vers un objet plus noble; adoucissait les mœurs par le charme d'un repos qui n'était point stérile ; excitait une bienveillance réciproque , développait le caractère national , rendait le riche plus libéral, évangélisait le pauvre, exaltait l'amour de la patrie dans le cœur de tous. Faisons ressortir quelques-unes de ces conséquences.
Tout homme, en Israël, devait lire et méditer toute sa vie, et copier une fois de sa main le texte de la loi : quelques sentences tracées sur les portes des maisons et jusque sur les vêtements, rappelaient sans cesse à la mémoire cette loi sacrée : or, comme il n'y avait point d'écoles publiques, et que la semaine entière était remplie par le travail des champs, c'était pendant le repos du Seigneur que se donnaient les premières leçons d'écriture, et c'était le Livre qui fournissait à ce pieux exercice. Premier résultat, et le plus important de tous, de la loi sabbatique, l'instruction, et quelle instruction? celle de la religion, de la politique et de la morale. L'enseignement de la synagogue développait ensuite l'esprit de la lettre qui tue ; les lévites et les prophètes apprenaient à la chanter. «Telles étaient, dit Fleury, les écoles
« des Israélites, où Ton enseignait non pas des sciences cu- « rieuses, mais la religion et les mœurs, et où Ton instrui- « sait, non pas des enfants et quelques particuliers oisifs , « mais tout le peuple. » La religion, c'est-à-dire, pour m'exprimer dans notre langage , la science du gouvernement , le droit politique et civil , la connaissance des devoirs, le principe de P autorité, l'obligation de la discipline, les conditions d'ordre et d'équilibre, les garanties de liberté , l'égalité, ou pour mieux dire la consanguinité originelle. Nos catéchismes, je ne puis m 'empêcher d'en faire la remarque, sont un peu loin de tout cela.
C'est cet esprit de religion que saint Paul , si savant dans les traditions hébraïques, s'efforçait de créer parmi les chrétiens convertis de la gentilité. De son temps déjà, l'orgueil des richesses et le luxe des jouissances se glissaient jusque dans les agapes, ou repas d'amour, qui se prenaient en commun. Les riches ne voulaient ni manger avec les pauvres, ni des mêmes mets. « Chacun de vous, leur « reprochait saint Paul, apporte de chez soi ce qui lui plaît: « l'un se soûle, l'autre meurt de faim. » Et il s'écriait indigné : « Ne pouvez-vous rester dans vos maisons pour « manger et boire ? et ne venez - vous à l'assemblée ( à c V église) que pour insulter à ceux qui n'ont rien? » Combien de fois ces marchands de Corinthe durent faire regretter à l'apôtre les frères de Palestine, si fervents, si désintéressés, si purs! Mais ceux-ci avaient été préparés par la religion juive, tandis que les autres n'avaient abjuré du paganisme que le culte des dieux.
La même tendance sociale se montre dans la célèbre Apologie de saint Justin. On y voit que les principaux exercices du dimanche étaient, après la catéchèse, les actes de charité et de miséricorde, c'est-à-dire cette partie de la religion qui pouvait alors s'accorder avec la puissance séculière et avec l'obéissance qu'on lui croyait due.
Il faut, dit-on, à un peuple des spectacles. Je suis loin de le contester ; mais puisqu'en toute chose on rencontre le mal
à côté du bien, la question est de savoir quels spectacles il convient de donner au peuple. Pour cela, il faut consulter les temps, les lieux et les hommes. Les représentations d'Aristophane eussent été en horreur aux Orientaux; *fe féroce Romain préférait la boucherie du cirque à la pompe des théâtres ; nos pères, au moyen âge, interrompaient les offices de l'église pour jouer les mystères en présence de l'évoque et de son clergé; et j'oserais dire qu'après deux siècles d'admiration, nos tragédies grecques commencent à nous sembler un peu trop toinMe nous. Au reste, nous n'avons pas même de spectacles : il h'existe chez nous que des curiosités plus ou Vnoîfis amusantes, plus ou moins coûteuses, auxquelles les neuf dixièmes du peuple ne participent pas.
On a dit que les vêpres du dimanche étaient la comédie des servantes : cette parole de dénigrement jetée sur les cérémonies 'du culte, et plus outrageuse mille fois pour le peuple que pour la religion, montre mieux que tout ce que je pourrais dire combien la manie des distinctions étouffe l'esprit de société, et combien peu l'on respecte en France les choses divines et humaines. Au surplus, les prêtres, par une émulation déplorable, s'efforcent de justifier cette définition moqueuse : la musique d'opéra introduite dans l'église, les effets de théâtre, le goût des amulettes et des incantations, la recherche des dévotions inconnues et des saints nouveaux, tout cela, il faut bien le dire, inventé et préconisé par des prêtres, dégrade de plus en plus la majesté du christianisme, et achève de détruire dans la nation le peu de foi religieuse échappée au libertinage du xyiii 6 siècle.
Quel plus beau spectacle que celui de tout un peuple assemblé pour les devoirs de son culie, pour la célébration des grands anniversaires? Un tel spectacle est du goût de tous les hommes; aucune nation ne «'en lassa jamais. « Les fêtes « des Israélites, dit le même Fleury, étaient de vraies fêtes, c c'est-à-dire des réjouissances effectives. Ils n'avaient point € de spectacles profanes; et se contentaient des cérémonies c de religion et de l'appareil des sacrifices. Tous les hommes
t étaient obligés de se trouver à Jérusalem aux trois grandes t solennités de la Paque, de la Pentecôte et des Tabernacles; « et il était permis aux femmes d'y venir. L'assemblée était « donc très-nombreuse : chacun se parait et s'habillait de ce « qu'il avait de meilleur. On avait la joie de revoir ses pa- « rents et ses amis; on assistait aux prières et aux sacrifices, c toujours accompagnés de musique : à cela, dans ce temple a si magnifique, suivaient les festins où Ton mangeait les « victimes pacifiques ; la loi môme commandait de se réjouir, c et de joindre la joie sensible avec la spirituelle. ... Il ne t faut donc pas s'étonner si c'était une agréable nouvelle c d'apprendre que la fôte approchait, et que l'on irait bientôt c à la maison du Seigneur; si, pour y aller, on marchait à « grandes troupes, en chantant et jouant des instruments..» Ces solennités étaient rares, il est vrai; mais chaque se* maine en ramenait l'image abrégée, et en entretenait le souvenir. Les cérémonies de la synagogue terminées, les pères et les anciens se réunissaient aux portes de la ville ; là ils s'entretenaient des travaux, de l'ouverture de la moisson et des vendanges, de l'approche des tondailles, des meilleures méthodes pour exploiter les terres et élever les troupeaux. On parlait aussi des affaires du pays et des relations avec les peuples voisins. La jeunesse, aux applaudissements des jeunes filles et des femmes, se livrait à des exercices guerriers : elle se formait à la course, apprenait à tirer de l'arc, faisait montre de sa force et de sa souplesse en soulevant de lourds fardeaux, et en maniant des poids destinés à cet usage. Quelquefois môme elle faisait assaut d'esprit et de subtilité, par des énigmes et des apologues. On retrouve des traces de toutes ces coutumes dans les livres de l'Ancien Testament; car il ne faut pas croire qu'antérieurement à la migration en Babylone, l'observation du sabbat fût portée à ce point de minutie superstitieuse que Jésus-Christ reprochait aux Pharisiens quand il leur disait : Le sabbat a été fait pour l'homme, et non t homme pour le sabbat. Un des plus malheureux effets du séjour des Juifs en Chaldée, fut de
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leur donner le goût des rêveries métaphysiques et d'une critique étroite et mesquine, la fureur des disputes, la recherche des vaines curiosités dans la spéculation, et le raffinement dans la pratique. Quand on compare les Juifs de la restauration de Gyrus avec les Hébreux du temps de Samuel, deSalomon et d'£zéchias,on croit voir deux races différentes. La grandeur et la simplicité du génie Israélite ont fait place à l'esprit chicanier, pointilleux et faux des rabbins; le bon sens public semble éclipsé, la nation est déchue. Entre les Horace et Y Attila, la distance est grande, sans doute; mais entre les Prophètes et le Thalmud, le contraste est monstrueux. En général, il ne faut pas chercher la vérité des usages du peuple hébreu dans les traditions thalmudiques. Par rapport au gouvernement* le peuple devait se réunir le septième jour, non pour faire des lois ou voter sur quoi que ce fût : j'ai dit déjà que, d'après Moïse, tout ce qui est matière de législation et de politique est objet de science, non d'opinion. La puissance législative n'appartenait qu'à cette raison suprême que les Hébreux adoraient) sous le nom deléhovah: oonséquemment toute loi, pour être sainte, devait être frappée d'un caractère de nécessité ; toute jurisprudence Consistait dans une simple exposition de principes, dont la connaissance n'était le privilège de personne. Attribuer à un personnage officiel le droit de veto, ou de sanction , eût paru à Moïse le comble, du ridicule et de la tyrannie. Justice et légalité sont deux choses aussi indépendantes de notre assentiment que la vérité mathématique : pour obliger, il leur suffit d'être connues ; pour se laisser voir, elles ne demandent que la méditation et l'étude. Mais, chose qui va paraître inouïe, le peuple, que Moïse ne reconnaissait pas comme souverain, dans ce sens que la volonté du peuple fait la loi, le petrpte assemblé formait le pouvoir exécutif. C'était au peuple, réuni dans ses familles et ses tribus, qu'était confié le soin de veiller à l'observation de la loi ; c'était pour cette grande et sublime fonction que le législateur avait voulu qu'il se rassemblât tous les huit jours, jugeant que le peuple
seul a droit de contraindre le peuple, parce que seul il peutle défendre.
Qu'était donc le législateur lui-même? un homme inspiré de Dieu, c'est-à-dire un saint, un philosophe, un poète. Interprète de celte sagesse qui fondait la loi, il en était encore, par son enthousiasme et ses vertus, le héraut et l'image. Il commandait à la nature, conjurait la terre et le ciel, ravissait les imaginations par la magie de ses chants; mais il par* lait au peuple au nom de Dieu, c'est-à-dire au nom de la vérité. Voilà pourquoi il remit à la nation tout entière la garde de la loi, pourquoi il lui laissa cette garantie contre l'audace des imposteurs et des tyrans, l'obligation de se réunir à jour fixe pour se surveiller elle-même et surveiller ses agents. Tout citoyen peut affirmer : ceci est vrai, cela est juste ; mais sa conviction n'oblige que lui : la nation seule a droit dédire : Mandons et ordonnons.
Telle devait être aussi l'institution du dimanche, si de fatales circonstances, qui n'existèrent point pour Moïse et que le temps n'a pas fait encore disparaître, n'en avaient arrêté le développement. Le dimanche, dans les villes, n'est guère qu'un jour de fériation sans motif et sans but, une occasion de parade pour les enfants et les femmes, de consommation pour les restaurateurs et marchands de vin, de fainéantise dégradante, et de surcroît de débauche. Le dimanche les tribunaux sont fermés, les cours publics suspendus, les écoles en vacance, les ateliers chôment, l'armée se repose : et pourquoi ? Afin que le juge, déposant sa toge et sa gravité, puisse librement vaquer aux soins de l'ambition et du plaisir, que le savant cesse de penser, que l'étudiant flâne, que l'ouvrier se goinfre, que la grisette danse, que le soldat boive ou s'ennuie. Le trafiquant seul ne s'arrête jamais. Quand tout cela serait honnête et utile, le but de l'institution serait encore manqué, et pour deux raisons : l'une, que tous ces divertissements sont sans rapport avec le bien général \ l'autre qu'ils fomentent l'égoïsme par le rapprochement même des personnes.
Dans les campagnes, où le peuple cède plus facilement au sentiment religieux , le dimanche conserve encore quelque chose de son influence sociale. L'aspect d'une population rustique réunie comme une seule famille à la voix du pasteur, et prosternée dans le silence et le recueillement devant la majesté invisible de Dieu, est touchant et sublime. Le charme opère sur le cœur du paysan : le dimanche, il est plus bienveillant, plus aimant, plus affable; il est sensible à l'honneur de son village, il en est fier; il s'identifie davantage avec l'intérêt de sa commune. Malheureusement, cet heureux instinct ne produit jamais tout son effet, faute d'une culture suffisante; car si la religion n'a pas perdu toute influence sur le coeur, depuis longtemps elle a cessé de parler à la raison. Et je ne prétends pas lui en faire un reproche ; la religion est de sa nature immobile; elle ne modifie sa discipline qu'à de longs intervalles et après des lenteurs infinies ; d'ailleurs, les brusques changements arrivés dans nos mœurs et nos rapports sociaux l'ont, pour ainsi dire, prise au dépourvu ; elle n'a pas encore eu le temps de mettre à son unisson le nouvel ordre de choses, ou de s'harmoniser avec lui. Le peuple ne comprend rien aux cérémonies; les dogmes ne sont point en rapport avec son intelligence : on ne lui traduit pas les prières; et si quelquefois il les récite en sa langue, l'objet de ces prières ne l'intéresse plus. Placé entre le spirituel et le temporel, habitué par son éducation à les désunir, comment en saisirait-il la liaison? En entrant à l'église, il croit passer d'un monde dans un autre, et rarement il s'abstient, à l'occasion, de sacrifier un intérêt présent à un intérêt obscur et incertain. Le prêtre enseigne la morale : mais par le-t-il des conditions de l'ordre social, de l'égalité qui doit régner ici-bas entre les différentes classes des citoyens, comme elle règne entre les ordres des bienheureux dans le séjour qu'il annonce ? Par le-t-il des devoirs du gouvernement, de la majesté de la nation souveraine, de l'indépendance de la raison, qui seule peut légitimer le respect aux puissances et la foi à Dieu ? Parle-t-il du progrès, c'est-
à-dire de la transformation incessante des dogmes religieux et des institutions politiques? Non, le prêtre n'a pas le droit de parler de ces choses ; le maire et l'évoque le lui défeudent ; il ne le pourrait sans exciter à la révolte et sans s'attirer le blâme.
Incedo per ignés : j'ai touché une question révolutionnaire, résolue aux yeux de tous les partis; mais sur laquelle j'oserai combattre l'opinion commune» et défendre le paradoxe qui forme la base de mon discours : je veux parler de Y identité de la religion et de la politique.
La séparation des puissances, consommée dans l'ère de Constantin et de Théodose, remonte à Jésus-Christ môme, qui n'eu fit pas un dogme, mais qui la toléra : elle est le fait de certaines oppositions métaphysiques qui devaient se résoudre harmoniquement eu une forme supérieure, mais que la routine des légistes autant que le fanatisme des dévots a prétendu éterniser. Depuis que le monde est devenu chrétien, le paganisme a toujours existé daus le civil : au centre même de la chrétienté, l'État n'est point entré dans l'église, ni l'église dans l'État. Autre est le souverain de Rome, autre le pape. Quelques tentatives furent faites au moyen âge, tantôt par les souverains pontifes, tantôt par les évoques, pour rétablir parmi les peuples l'unité de gouvernement, ce qui n'est pas la même chose que la monarchie universelle, à laquelle le vulgaire accuse Grégoire VII d'avoir osé prétendre; ce qui n'est pas non plus la théocratie sacerdotale, car la religion n'est pas plus la suprématie du prêtre, que la loi n'est le gouvernement du juge : mais il faut croire que cette idée d'unité, ou pour mieux dire de synthèse, juste et vraie en soi, était alors prématurée, puisqu'elle a fini par succomber sous une réprobation unanime. La déclaration de 1682, rédigée par Bossuet, a consacré la distinction des pouvoirs, et en a fait presque un article de foi. Je reviendrai sur cette question.
Ce que j'ai dit des effets civils du sabbat explique suffisamment l'importance qu'y attachait le législateur, quand i 1 en faisait dépendre la stabilité de l'État. Mais cette institution avait elle-même besoin de sauvegardes : elle demandait à être défendue contre la négligence des uns, contre le mauvais vouloir des autres, contre l'ignorance et la barbarie de tous. Or, c'est des garanties dont l'environna Moïse que nous allons voir naître l'influence du sabbat sur les relations de famille. Car telle est l'admirable économie du système mosaïque et l'étroite connexion de toutes ses parties, qu'en l'étudiant on croit suivre une exposition de physique plutôt qu'une combinaison de l'esprit humain. C'est de la législation de Moïse qu'on peut dire avec raison, qu'en elle tout concourt, tout conspire, tout consent. Soulevez une seule de ses mailles, vous attirez tout le réseau.
Moïse n'eût point cru à la solidité de son édifice, s'il n'y avait intéressé toutes les classes du peuple. Outre l'accomplissement de certains devoirs de religion, tels que l'assistance aux cérémonies, la participation aux sacrifices, etc., il exigea que le jour du sabbat toute espèce de travail servi le
fût suspendu, et il n'admit ni prétexte ni excuse. Tu ne feras, dit le Deutéronome, aucune œuvre, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ta bête de somme, ni V étranger qui habite entre tes portes. Cela veut dire : Tu ne travailleras ni par toi-même, ni par autrui. La loi n'admet aucune réserve ; elle est le bénéfice de tous. Le père de famille, comme représentant en sa personne toutes les têtes qui lui sont subordonnées par la naissance, par le domaine naturel, ou par une dépendance consentie, jouit seul de certains privilèges civils, tels que ceux de siéger dans le conseil, de rendre la justice, de porter les armes, etc. Mais il est des biens de première nécessité qu'il ne peut réclamer pour lui seul, et le repos après le travail est de ce nombre. Aussi le Deutéronome, ou la seconde exposition de la loi, ajoute-til : Afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Souviens- toi que toi aussi tu as été esclave.
Les lois de Moïse, si l'on y prend garde, sont toutes, quant à la forme, exprimées en style personnel, par la seconde personne singulière du futur. Or, comme l'expression restait toujours la même, soit qu'il s'agît de devoirs communs à tous les individus, soit que la loi n'eût en vue que les chefs de famille, qui seuls étaient comptés pour quelque chose, et comme aurait pu incidenter sur la généralité du texte, Moïse ajouta au quatrième commandement du Décalogue, après la formule ordinaire Tu ne travailleras pas, le commentaire que nous venons de lire, afin d'ôter tout moyen de chicane à l'inhumanité et à l'avarice.
Les quatre cinquièmes de la population étaient donc inté ressés à l'observation rigoureuse du sabbat. Les serviteurs, ressaisissant pendant un jour leur dignité d'hommes, se replaçaient au niveau de leurs maîtres ; les femmes étalaient le luxe de leurs ménages, les vieillards la gravité de leurs leçons ; les enfants, dans leur joie bruyante, prenaient de bonne heure des habitudes sociales et polies. On voyait les jeunes filles chanter et former des chœurs de danse, où elles déployaient toute la grâce de leurs mouvements et le goût de
leurs parures. Des inclinations se formaient et amenaient d'heureux mariages. De telles réjouissances une fois connues, quel père, quel époux, quel martre aurait songé à en priver les siens ? quelle autorité domestique aurait triomphé d'une institution si douce, transformée par le législateur en précepte de religion? Non, quand le despotisme paternel en aurait eu le courage, il n'y aurait pas réussi.
Que pour rais-je ajouter à cette description rapide, dont il ne tienne à nous d'être encore témoins? Le dimanche est le jour de triomphe des filles et des mères. Brillante de santé et de jeunesse, belle du témoignage de sa conscience, reconnue à la messe paroissiale entre toutes ses compagnes, quelle villageoise, une fois dans sa vie, ne s'est crue la plus aimable, la plus diligente, ou la plus sage? quelle femme, au jour du dimanche, ne donne à son ménage un certain air de fête et même de luxe, et ne reçoit plus volontiers et d'une humeur plus caressante les amis de son époux? La joie du dimanche se répand sur tout : les douleurs, plus solennelles, sont moins poignantes ; les regrets moins amères ; le cœur malade trouve une douceur inconnue à ses cuisantes peines. Les sentiments se relèvent et s'épurent : les époux ont retrouvé une tendresse vive et respectueuse, l'amour maternel ses enchantements, la piété des fils s'incline avec plus de docilité sous la tendre sollicitude des mères. Le domestique, ce meuble à figure humaine, ennemi né de celui qui le paie, se sent plus dévoué et plus fidèle; le maître plus bienveillant est moins dur : le paysan et l'ouvrier que tourmente un vague soupçon d'égalité, sont plus contents de leur sort. Dans toutes les conditions l'homme ressaisit sa dignité, et dans l'infini, de ses affections, il reconnaît que sa noblesse est trop haute pour que la distinction des"rangs puisse la dégrader et l'avilir. Sous tous ces rapports l'esprit du christianisme l'emporte sur l'esprit juif, toujours empreint d'un sensualisme grossier. La religion de Moïse est peu contemplative; donnant beaucoup à la démonstration, elle parle plutôt au sens qu'à l'âme, de même que sa loi s'adressait plus à l'esprit qu'au cœur. Le
christianisme est plus onctueux, plus pénétrant, plus expansif : incomparable surtout quand il veut étonner le crime, terrifier la conscience, briser le cœur, tempérer l'orgueil, consoler les grandes infortunes. Pourquoi la vertu si efficace de ses dogmes n'a-t-elle pu triompher encore, dans l'ordre politique, de toutes les obstinations humaines?
Le plus dangereux adversaire que devait rencontrer Moïse en instituant une fériation hebdomadaire, c'était la cupidité. Comment ravir de riches agriculteurs à des travaux multipliés et pressants, des manufacturiers aux exigences de leurs pratiques, des commerçants à leurs indispensables opérations? Qu'aurait à répondre le lévite chargé d'annoncer à son de trompe que le repos de l'Éternel était commencé, à ces sophismes de l'intérêt : « Ajoutez-vous un jour à la semaine, ou ri vous vous chargez d'héberger la moisson et de labourer les champs?... Quel dédommagement nous offrez-vous si l'on nous retire la commande, si nous manquons ce placement? Faites toujours vos sacrifices, et priez pour nous
à la synagogue : nous n'avons pas le loisir d'y aller, nos occupations ne nous le permettent pas. » Que dire, encore une fois, à des gens alléguant sans cesse la nécessité, l'imminence, l'irréparable occasion ?
C'est ici la pierre d'achoppement de tous les adversaires du dimanche, anciens et modernes. Pour donner toute la force possible à leurs raisons, je vais rapporter les observations et les calculs d'un politique du dernier siècle, d'un homme d'église, l'abbé de Saint-Pierre, qui, jouissant d'une bonne abbaye et n'ayant rien à faire, n'avait peut-être pas absolument tort de trouver déraisonnable l'obligation de se reposer le dimanche.
c Ce serait une grande charité et une bonne œuvre, plus c agréable à Dieu qu'une pure cérémonie, que de donner aux c pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à « ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, c et les moyens de s'instruire eux et leurs enfants à l'église, « durant trois ou quatre heures du matin....
« Pour comprendre de quel soulagement serait aux pau- « vres la continuation de leur travail, il n'y a qu'à considé- « rer que sur cinq millions de familles qui sont en France, il « y en a au moins un million qui n'ont presque aucun « revenu que leur travail, c'est-à-dire qui sont pauvres ; et « j'appelle pauvres ceux qui n'ont pas 30 livres tournois de « rente, c'est-à-dire la valeur de 600 livres de pain.
« Ces pauvres familles pourraient gagner au moins 5 sous « par demi^jour de fête, l'un portant l'autre, pendant les 80 « et tant de fêtes et dimanches de l'année. Chacune de ces « familles gagnerait donc au moins 20 fr. par an de plus , « ce qui ferait, pour un million de familles, plus de 20 mil- « lions de livres. Or, quelle aumône ne serait-ce point « qu'une aumône annuelle de 20 millions, répandue avec « proportion sur les plus pauvres?
« Si, lorsque les premiers canons sur la cessation de tract vail ont été formés, les évoques avaient vu des cabarets et « des jeux établis, s'ils avaient prévu tous les désordres que « devait causer l'oisiveté, il se seraient bornés à l'audition « de la messe et aux instructions du matin. ( tome VII , « page 73). »
Toutes ces supputations sont fort belles, et le principe de cette charité très-louable; il n'y manque qu'un peu de bon sens. Car, comme le remarque Bergier, il est absurde de reconnaître d'un côté que le dimanche est institué pour donner du repos à l'homme, et de prétendre de l'autre que ce repos lui est dommageable. En voulant pourvoir à la subsistance du pauvre, il faut avoir égard à la mesure de ses forces ainsi qu'à ses besoins moraux et intellectuels. Notre philanthrope en soutane voulait faire travailler les pauvres sept à huit heures par dimanche, plus trois à quatre heures de messe et sermon, ce qui eût fait en tout onze à douze heures d exercice le jour où les autres se reposent. Et cette pièce de cinq tous gagnée le dimanche, ce fruit d'un excessif labeur, ce salaire d'un peuple aux abois, il l'appelle charitablement une aumône I Moïse entendait la chose d'une manière un peu diffé-
rente; sa législation avait pourvu à tout, et si les nations modernes n'ont pas suivi ses errements, ce ne fut pas la faute des conciles, que nous justifierons du reproche d'imprévoyance fulminé contre eux par l'abbé de Saint- Pierre *.
Les Israélites, Fleury l'a remarqué, ne pouvaient changer de place, ni s'enrichir ou se ruiner excessivement. La raison en est facile à découvrir : chez eux les fortunes immobilières étaient égales, autant du moins que la di vison flottante des successions et les accidents imprévus le pouvaient permettre. Une loi, nommée lévirat, avait même été faite pour empêcher les biens d'une famille de passer dans une autre ; et elle était susceptible de diverses applications, comme on le voit par l'exemple de Buth et des filles deSalphaad. Dès l'origine, les terres avaient été soumises à un partage égal : une espèce de cadastre général avait été exécuté par les soins de Josué, afin que dans certains cantons la stérilité naturelle du sol fût compensée par une plus grande étendue de territoire ou par d'autres équivalents. D'après la loi, aucun bien
1 Voici le portrait que J.-J. Rousseau a tracé de l'abbé Saint- Pierre : « Un célèbre auteur de ce siècle, dont les livres sont « pleins de grands projets et de petites vues, avait fait vœu, « comme tous les prêtres de sa communion, de n'avoir point de « femme en propre; mais se trouvant plus scrupuleux que les « autres sur l'adultère, on dit qu'il prit le parti d'avoir de jolies « servantes, avec lesquelles il réparait de son mieux l'outrage <( qu'il avait fait à son espèce par ce téméraire engagement. II « regardait comme un devoir du citoyen d'en donner d'autres à « la patrie, et du tribut qu'il lui payait en ce genre, il peuplait
« la classe des artisans » Si l'abbé de Saint-Pierre avait si fort
à cœur la population , que n'allait-il , comme un autre Vincent de Paul, aux Enfants-Trouvés? Car d'après le même Rousseau, pour avoir des hommes, il s'agit moins de procréer des enfants que de faire vivre ceux qui existent.
immeuble ne pouvait être aliéné à perpétuité; le législateur n'avait excepté de cette mesure que les maisons des villes environnées de murailles. Et le motif de cette restriction saute aux yeux : tout en favorisant l'accroissement du peuple, il désirait qu'il se répandît uniformément sur le territoire au lieu de s'entasser et de se corrompre dans les grandes villes. Il y trouvait de plus une garantie d'indépendante et de sécurité pour la nation : on sait que l'appât de Jérusalem enrichie fut la cause perpétuelle des invasions des rois d'Egypte et de Babylone, et, à la fin, de la ruine de tout le peuple.
Tout enfant d'Abraham était donc obligé de conserver son patrimoine. Chacun devait pouvoir, dans la prospérité générale, manger sous sa vigne et sous son figuier : il n'y avait ni grandes exploitations, ni grands domaines. L'Israélite malheureux ou ruiné pouvait engager son héritage, l'héritage de son père, comme il pouvait louer sa personne et ses bras : mais à l'année jubilaire toutes les propriétés étaient franches et revenaient à leurs maîtres, tous les serviteurs étaient libres. Il suivait de là que les ventes immobilières étant à réméré se traitaient en conséquence de la proximité plus ou moins grande de l'année jubilaire; que les dettes étaient difficiles par la même raison qui rendait les prêteurs circonspects ; que la passion d'acquérir était arrêtée dans sa source, et que le travail l'activité, la diligence, se soutenaient forcément chez les citoyens. Il en résultait encore, relativement au sabbat, que la matière exploitable, ou le sol patrimonial, ne pouvant s'étendre, la peine ne pouvait être accrue pour personne; conséquemment, que nul ne pouvait ajouter de surchargea ses propres fatigues, et partant, qu'il était facile de régler à l'avance la distribution des travaux de la semaine et même de toute l'année, toutes réserves faites des sabb'ats et des autres fêtes intercalaires. Et pour ce qui regarde les cas de nécessité, tels que l'approche d'une tribu ennemie, un incendie ou un orage, il faut croire, à l'honneur de l'esprit humain et de la nation juive, que le grand-prêtre successeur
d'Aaron n'était pas plus embarrassé de donner dispense que le moindre curé dans nos villages '.
Quant aux marchands, artisans et chefs d'ateliers, l'effet de la suspension était tel pour toutes les conditions, qu'un retard causé par le sabbat n'en était pas un, parce que ce jour ne comptait plus. Aucune dette, aucune livraison de marchandises, aucune rendue de travaux n'était exigible ce jour-là. C'est ainsi que, d'après nos lois et usages de commerce, tout effet dont l'échéance a lieu le samedi soir n'est protestable que le lundi.
L'égalité des conditions et des fortunes était tellement dans la pensée de Moïse, que la plupart de ses lois civiles et de ses réformes ont été faites dans ce but. Le droit d'aînesse avait existé sous les patriarches : Moïse l'abolit, et n'accorda qu'une prime aux aînés. Chez les Hébreux, c'était l'époux qui constituait la dot, et non les parents de la 611e, parce que les biens ne pouvaient jamais sortir de la famille. M. Pastoret appelle cela acheter une femme ; aujourd'hui, ce sont les pères qui achètent des maris à leurs filles; lequel des deux est préférable? Si une fille se trouvait seule héritière, à défaut d'enfants mâles, elle ne pouvait se marier que dans sa tribu, et, autant que possible, dans sa parenté; et dans ce cas, les biens qu'elle apportait n'étaient point dotaux, mais paraphernaux. Le langage lui-même consacrait ce principe de toute bonne société, l'égalité des fortunes : les mots de bienfaisance, d'humanité, d'aumône, sont inconnus en hébreu ; tout cela est désigné par le nom de justice.
Mais ici se présente une objection. Moïse pouvait-il légitimement, et sans blesser le droit de libre développement de
1 Pendant la guerre des Machabées, une troupe de Juifs ayant été attaquée le jour du sabbat, ils aimèrent mieux se laisser massacrer que se défendre, de peur d'enfreindre la loi. Mathathias fit alors rendre une ordonnance qui permettait au peuple de se défendre le jour du sabbat s'il était attaqué.
la fortune individuelle, restreindre le droit de propriété? En d'autres termes, l'égalité des conditions est-elle d'institution naturelle, est-elle dans l'équité, est-elle possible? Sur chacun de ces points, j'ose me prononcer pour l'affirmative.
Qu'on se rassure; je n'ai nulle envie de réchauffer les théories du célèbre discours sur l'inégalité des conditions; à Dieu ne plaise que je vienne ici reprendre en sous-œuvre la thèse mal conçue du philosophe de Genève ! Rousseau m'a toujours paru n'avoir pas compris la cause qu'il voulait défendre, et s'être embarrassé dans des à priori sans fondements, alors qu'il fallait raisonner d'après le rapport des choses. Ses principes d'organisation civile étaient comme ceux de sa politique, ils péchaient par la base : en fondant le droit sur des conventions humaines, en faisant de la loi l'expression des volontés; en un mot, en soumettant la justice et la morale à la décision du grand nombre et à l'opinion de la majorité, il tournait dans un cercle vicieux : il s'enfonçait de plus en plus dans l'abîme dont il croyait sortir, et absolvait la société qu'il accusait. Ne pouvant, en ce moment, sans sortir des proportions de mon discours, me livrer sur cette matière à une discussion approfondie, je me contenterai de soumettre au jugement du lecteur les propositions suivantes, puisées aux seules sources de la fraternité et delà solidarité, et dont la conclusion nécessaire serait la même qu'avait tirée Moïse. Du reste, si je ne désavoue pas la loi agraire, je ne m'en porte point non plus le défenseur ; je voudrais seulement prouver à tous monopoleurs de travaux, exploiteurs du prolétariat, autocrates ou feudataires de l'industrie, cumulards et propriétaires à triple cuirasse, que le droit de travailler et de vivre, rendu à une foule d'hommes qui n'en jouissent pas, quoi qu'on dise, serait de la part des bénéficiaires non pas une gratification, mais une restitution.
1 . L'homme qui vient au monde n'est point usurpateur et intrus; membre de ia grande famille humaine, il s'assied à
la table commune *. la société n'est point maîtresse de l'accepter ou de le rejeter. Si le fait de sa naissance ne lui donne aucun droit sur ses semblables, il ne le constitue pas non plus leur esclave.
2. Le droit de vivre appartient à tous : l'existence en est la prise de possession ; le travail en est la condition et le moyen.
3. C'est un crime d'accaparer des subsistances; c'est au crime d'accaparer le travail.
4. Lorsqu'il naît un enfant, aucun des frères n'est en droit de contester au nouveau venu la participation égale dans les biens du père. Pareillement il n'y a pas de cadets dans une nation.
5. Tous les frères se doivent également au soutien de la famille : la même chose doit avoir lieu entre les citoyens. .
6. Après la mort du père, nul ne peut réclamer dans la succession une part proportionnée à son âge, à sa force, au talent qu'il s'attribue, aux services qu'il dit avoir rendus : l'inégalité de partage est essentiellement contraire à l'esprit de famille; accueillir Tune, c'est nier l'autre. — De même la cité ne reconnaît ni prééminences, ni privilèges de fonctions et d'emplois : elle accorde à tous même faveur et même rétribution.