‹ De la célébration du dimanche:Chapitre 6 sur 6 · GO · texte numérisé non relu

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ties de la nature intelligente, vivante et inanimée; ces analogies entre les diverses branches des connaissances humaines , que les opérations des nombres servaient à calculer et à formuler, tout cela était exclu de leur musique, et la phi* losophie elle-même n'en avait presque rien retenu. Quelquesuns ont cherché, de nos jours, à rappeler l'attention sur ces objets de l'antique curiosité; mais jusqu'à l'heure où j'écris, on n'a guère réussi qu'à donner des caricatures ou de puériles allégories. Ce n'est point avec de l'imagination, mais avec de l'observation et des faits, que Ton crée une pareille science; elle ne se devine pas, il faut l'induire des phénomènes. Au reste, ce qui la rend si difficile pour nous, c'est l'inégal développement des sciences : pourq u'une synthèse puisse avoir lieu, il faut une seule intelligence qui en embrasse toutes les parties; ce qui suppose ou toutes les sciences finies, ou leur progrès parallèle.

Mais les sciences étaient-elles donc plus avancées en Egypte, il y a quatre mille ans, qu'elles ne le sont en France au xix e siècle? Je ne répondrai point sur des connaissances dont la nature m'est étrangère : peut-être les Égyptiens avaient-ils découvert des méthodes et des sciences que nous ignorons, comme ils peuvent ignorer les nôtres. Quoi qu'il en soit, d'après Ghampollion, les arts et les sciences paraissent avoir été en décadence en Egypte dès le règne de Sésostris, 2,000 ans avant J.-C. Et j'ajouterai jpour ma part que, à en juger par l'ensemble des propositions que Ton pourrait extraire des plus anciens livres hébreux, la philosophie moderne est encore en arrière de celle qui les inspira.

C'était par une espèce de matérialisme méthodique analogue au doute de Descartes, que les anciens sages s'élevaient théoriquement à la connaissance de l'âme et de Dieu, et qu'ils induisaient la persistance du moi au delà du tombeau , et la personnalité éternellement active et conservatrice du grand Être : bien différents en cela des spiritualistes modernes, qui, toujours effrayés des progrès d'une

physiologie prétentieuse, voudraient l'isoler de là psychologie, et, pour assurer la réalité subjective de fa pensée, ramènetré à ttàe rttécaftique grossière tous les phénomènes dé la vie organique, et jusqu'aux déterminations de la sensibilité. Ils savaient, ces premiers observateurs de la nature, que la notion de Dieu et d'une existence ultérieure avait été au commencement révélée à la conscience de l'homme par une parole mystérieuse, et que c'est encore par une transmission immédiate d'homme à homme que cette notion se conserve dans fa société. Mais ils pensaient aussi que la? raison nous ayant été donnée pour méditer les voies ineffables de la Divinité, non moins que pour admirer ses ouvrages, cette raison étend son domaine sur ce qui est âu-dessns comme sur ce qui est au-dessous d'elle, qu'il est dans son droit de ramener à un point de vue unique l'étude de Dieu et celle du monde, d'assujettir cette double étude à ira même mode de développement, et d'imiter la succession cosmogonique des êtres dans la synthèse qui les expose. L'univers, à leurs yeux, était une immense pyramide dont ht substance visible forme la base; les phénomènes que cette substance éprouve en composent les différentes assises, au sommet desquelles apparaît l'Esprit.

« La matière, disait l'hiérophante, est étendue et impénétrable : ces deux propriétés, qui ne signïfîent pour nous qu'indestructibilité, sont essentielles à la matière; sans elles nous ne la concevons pas. Considérée sous les rapports de solidité et de surface, elfe donne lieu à la science des nombres et des mesures, science infinie et capable d'absorber la vie de l'hommfe. Les dimensions dé la matière suffiraient à l'exercice de l'inteîHgence créée.

« C'eut un» fai t q ue 1 es masses se préci pi ten t vers u n cen tre ; les corps se cherchent, la tfrattère est poussée vers la matière : d'où vient cela? Bien que générale et constante, cette ten dance dés* corps ne leur paraît pas essentielle ; car nous les concevons parfafterrterrt sans la gravitation, chose qui ne se petftdh l ê>4të TétèWdtae'et de l'h^pénétrabilifé. Ken plus,

il y a, dans cette propension des corps à se joindre, une circonstance tout à fait contraire à leur nature : ils sont limités et circonscrits, tandis que leur sphère d'attraction est infinie. L'intensité de cette attraction s'accroît ou diminue dans des proportions certaines; elle ne s'éteint jamais. S'il n'existait que deux molécules de matière, elles seraient eutraînées l'une vers l'autre à travers tous les espaces possibles : le sujet est sans proportion avec l'attribut. Les corps, enfin, selon le rapport de leur masse, et par leur ressort ou leur dilatabilité, arrêtent, transmettent ou reproduisent le mouvement; ils ne le créent pas. Il y a une force externe, distincte des corps, qui les meut et les dirige : la science des quantités peut calculer les proportions apparentes et formuler les lois de cette force; mais elle est inhabile à en expliquer le principe. La connaissance des effets des corps, considérés comme agissant les uns sur les autres par leur puissance mécanique, savoir, leur mouvement et leur poids, donne lieu à une science nouvelle, \a physique.

« Tu penses savoir déjà quelque chose : entre dans le laboratoire de la nature, et tout ce que tu sais va s'évanouir comme un rêve, et ne te laisser que le sentiment de ton ignorance. Qui produit entre ces masses inertes cette pénétration mutuelle, ces brusques métamorphoses, ces aversions et ces préférences, ces amours et ces haines ? C'est ici la seconde incorporation de la force. Une énergie incoercible et sûre préside à toute les combinaisons, et variant ses lois selon l'espèce et la mesure, n'attend pour agir que le contact ou le repos. Vois ces produits si différents de leurs éléments ; admire la savante géométrie de ces précipitations. La neige, comme une cristallisation de fleurs transparentes, inonde de ses flocons symétriques le haut Liban et le Caucase, père des fleuves : quel pinceau traça jamais des figures plus régulières, plus élégamment variées? Mais ici, plus l'intelligence éclate, plus la cause se dérobe : la science n'est plus qu'une série de noms et de phénomènes. Chaque fait que l'observateur enregistre brouille ses classifications ; chaque décou-

verte est un démenti à ses systèmes ; et plus tu pénètres dans ce labyrinthe, plus ses détours se croisent et s'entrelacent. II n*y a point encore de chimie.

a Qui a scruté les sources de la vie? qui a découvert le principe de la sensibilité? qui a vu s'allumer le flambeau de l'instinct ? Dis-moi par quelle vertu la plante et l'animal s'assimilent leur nourriture; d'où leur vient cette autonomie qui les conserve et les guide?... mystère! tous les êtres vivants sont armés pour la reproduction; les individus meurent, les espèces sont indestructibles. Devant ces merveilles, que devient la science du chimiste et du physicien ? qu'est-ce que la matière brute t'apprendra de la matière vivante? La gravitation, l'attraction de cohésion, les affinités électives, trouvent bientôt le terme de leur action ; les combinaisons élémentaires, une fois opérées, demeurent fixes ; le ressort détendu, la machine s'arrête et tout rentre dans le repos. Il n'y a point là de résurgence, point de développement intérieur, point de perpétuité, point de centre d'opérations. Tu n'expliqueras jamais la vie par des résistances et des poids, par des attractions moléculaires ou des combinaisons d'atomes. Il faut, pour ce nouvel ordre de phénomènes, une nouvelle mathématique, une nouvelle physique, une nouvelle chimie; appelle, si tu veux, cette science physiologie J .

c Mais, ô fatalité! que peut la physiologie pour la théorie de l'intelligence? Les idées s'acquièrent-elles comme les organes se développent? les jugements se forment>ils par une digestion du cerveau ? Lequel du système nerveux ou du système vasculaire produit des métaphysiciens et des géo-

1 Tous les efforts des physiciens n'ont pu encore nous montrer la matière s'organisant, soit d'elle-même, soit par une cause extérieure quelconque. En effet, la vie exerçant sur les éléments qui font à chaque instant partie du corps vivant, et sur ceux qu'elle y attire, une action contraire à celle que produirait dans elle les affinités chimiques ordinaires, il répugne qu'elle puisse être ellemême produite par ces affinités. 6. Cuvier.

Introd. au règne animal.

mètres?... Tu parles de prédispositions organiques, d'appétit» naturels, de tempéraments, etc.; c'est-à-dire qu'un organisme est nécessaire comme substratum, ou lieu d'exercice, à lu pensée, mais non qu'il engendre la pensée» de même qu'une matière est nécessaire à la production (Je la force, et n'est point force; au développement de la vie, et n'est point vie. Nul ne connaît la genèse de l'âme; nul n'a sondé l'abîme de 1 ses facultés.

« Quel usage l'homme va-t-il faire de cette lumière qui illumine son instinct ? N'est-il point à craindre qu'il la mette au service de son égoïsme, aux dépens de tout ce qui l'environne?... Un frein est imposé à son ardente cupidité; une voix intérieure le prévient de ce qui lui est permis, dos droits qu'il doit respecter, de la peine qui l'attend s'il désobéit. Eh bien ! ce législateur invisible, dont les dictées arrêtent les appétits de la nature, cette raison d'agir indépendante de la raison spéculative, tu ne réussiras pas mieux à la connaître par la physiologie, que tu n'as su ramener celle-ci a la sensibilité, la sensibilité à l'attraction, la pesanteur à Tétendue, il faut une morale : qui nous la donnera?

« Les sciences que nous venons d'énumérer forment autant de systèmes distincts, mais qui ne se contredisent pas. Les faits propres à chacune étant divers, mais non opposés, ne peuvent donner lieu qu'à des lois différentes : l'expression de l'une de ces lois n'est pas la négation de l'autre. Au contraire, l'objet de la 2 e et de la 3 e de ces sciences étant l'objet de la l re , plus un nouvel élément, la force; l'objet de la 4 e étant l'objet des trois premières, plus un autre élément, la vie; l'objet de la 5 e étant le même que celui des précédentes, plus un troisième élément, la raison; l'objet de la 6° enfin étant l'objet des cinq autres, plus un dernier élément, la justice, il s'ensuitqu'elles forment une gradation ascendante, dans toute l'étendue de laquelle les formules mathématiques doivent trouver leur application. 11 y a donc une science des sciences, une philosophie de l'univers, dont le nombre, c'està-dire le rhythme, la série, est l'objet.

« Ainsi toutes les sciences se démontrent Tune l'autre, et se servent réciproquement de contre-épreuve et de critérium. Si, par exemple, la succession des jours de repos, au lieu de correspondre à la progression arithmétique 1, 8, 15, 22, 29,36, etc., était dans le rapport : 1, 6, 14, 25, 29, 39, 47, tu pourrais conclure, sans autre démonstration, et par cela seul que les nombres 1, 6, 14, 25, 29, 39, 47, ne forment pas une période régulière , qu'une semblable distribution des jours fériés est contraire à l'hygiène, à la morale, à la liberté.

« Créature vivante, intelligente et morale, esprit et matière, l'homme est soumis aux lois de la vie, de la pensée et de la science ; la figure, la force et le nombre, sont les bases de son intelligence comme de son être. Pour comprendre quelque chose à ce microcosme, il faut avoir observé toute la nature; pour aspirer à le conduire, il faut connaître tous les ordres de phénomènes et le secret de leur équilibre. De toutes les études, celle de l'homme est la plus vaste ; de tous les arts, celui de le gouverner est le plus difficile.

« Quand tu élèves un édifice, tu te sers de l'aplomb et du niveau pour t'assurer que les centres de gravité de toutes les pierres se rencontrent dans un même plan perpendiculaire ; car tu sais par la statique qu'en négligeant cette précaution tu compromets la solidité du bâtiment. De même tu as observé que, pour cultiver avec succès, il faut observer les temps de la greffe, de la germination, de la floraison et de la maturité, les avantages de la saison et du terroir, et toutes les règles de la vie végétale. Tu peux hâter et multiplier le développement de cette vie, mais tu ne le peux qu'en vertu de ses propres lois : pour agir sur elle, il te faut un point d'appui, et cet appui, c'est en elle que tu le trouves. Ainsi l'aigle qui plane dans le ciel triomphe de la pesanteur par la pesanteur même.

« Quoi ! l'homme est ordre et beauté, et tu abandonneras son éducation au hasard! sa volonté est libre, et, au lieu de la diriger, tu lui imposeras des chaînes! sa conscience s'é-

lève vers son auteur, et toi tu rendras cette conscience impie I sous prétexte d'émanciper la raison, tu proclameras ta république sans Dieu ! pour relever la chair et le sang, tu préconiseras la passion et tu nieras le devoir t Législateur de pourceaux, ton étable ne subsistera pas ; la conscience, l'intelligence et la volonté réagiront contre une aveugle tyrannie, et pujsque tu n'as pas su les régler, et que tu ne peux les détruire, tu les verras se déchaîner dans une effroyable confusion, jusqu'à ce qu'enfin, épuiqées de leurs excès et obéissant à leur nature, elles reviennent à leur ordination légitime et s'harmonisent dans une société éternelle, a

Je voudrais maintenant pouvoir dire, comment, avec cette puissante méthode d'induction, l'antique philosophie échappait à recueil, aujourd'hui si fréquent en naufrages, du panthéisme spéculatif et pratique; comment elle résolvait les problèmes ultérieurs de la destinée de l'homme, de l'origine du mal, du principe de nos connaissances et des fondements de la certitude. Mais je n'ai point été initié dans les sanctuaires d'Héliopolis et de Jérusalem, et je n'ai pas hérité du manteau d'Elie. D'ailleurs, une semblable reconstruction n'étant point faite de fragments spéciaux, mais seulement induite de l'esprit général des croyances et des institutions, conserverait toujours un caractère d'arbitraire; et quelque plausibles qu'en fussent l'ensemble et les détails, ils attesteraient moins l'exactitude de la doctrine que l'esprit du critique.

Moïse ayant donc à régler dans une nation les œuvres et les jours, les repos et les fêtes, les travaux du corps et les exercices de Pâme, les intérêts* de l'hygiène et de la morale, l'économie politique et la subsistance fies personnes, eut recours à une science des sciences, à une harmonique transcendante, s'il m'est permis de lui donner un nom, qui embrassait tout, l'espace, la durée, le mouvement, les esprits, les corps, le sacré et le profane. La certitude de cette science est démontrée par le fait même dont nous nous occupons. Diminuez la semaine d'un seul jour, le travail est insuffisant

comparativement au repos; augmentez-la de la même quantité, il devient excessif. Etablissez tous les trois jours une demi-journée de relâche, vous multipliez par le fractionnement la perte de temps, et en scindant l'unité naturelle du jour, vous brisez l'équilibre numérique des choses. Accordez au contraire quarante-huit heures de repos après douze jours consécutifs de peine, vous tuez l'homme par l'inertie après l'avoir épuisé par la fatigue. J'omets, pour abréger, la foule de considérations du même genre que pourrait suggérer Fintervertissement des relations de famille et de cité, et qui ferait ressortir bien d'autres inconvénients. Gomment donc Moïse rencontra- t-il si juste? il n'inventa pas la semaine, mais il fut, je crois, le premier et le seul qui s'en servit pour un si grand usage. Aurait-il adopté cette proportion, s'il n'en eût calculé d'avance toute la portée? Eh si ce ne fut pas en lui l'effet d'une théorie, comment expliquer une intuition si prodigieuse? Du reste, quant à supposer que le hasard seul l'eût ainsi favorisé, je croirais plutôt à une révélation spéciale qui lui en aurait été faite, ou à la fable de la truie écrivant l'Iliade avec son groin.

On se moque avec raison de la sotte manie de ces gens qui exaltent les anciens outre mesure, et qui découvrent les vestiges des plus sublimes connaissances là où l'observateur judicieux n'aperçoit que la marque du bon sens. Mais quand les faits se multiplient et s'éclairent l'un par l'autre, quand plusieurs monuments rendent un commun témoignage, la probabilité croît comme le doute diminue. On a vu au commencement de ce mémoire le nombre septénaire figurer dans les catégories du devoir ; le même nombre se représente dans la cosmogonie de Moïse et dans une multitude d'autres circonstances, par exemple, dans la symptomatologie de la lèpre; enfin nous avons cité les réflexions de Cabanis sur les rapports des nombres : toutes ces lois furent-elles constatées par les anciens, ou seulement imaginées à plaisir? La réponse supposerait la science môme dont j'ai trop parlé, puisque j'ignore jusqu'au nom qu'elle porta.

Si j'ai rempli la tâche que je me suis imposée en commençant ces recherches, il demeure constant et prouvé :

1° Que l'institution sabbatique fut conçue dans les principes d'une politique élevée dont le plus grand secret consistait •a faire renaître les moyens de la fin ;

2° Que cette institution, analysée dans les circonstances de son origine et de sa réforme, suppose liberté, égalité, suprématie de la religion et des lois, puissance executive dans Je peuple, dépendance absolue des fonctionnaires, moyens de subsistance les mêmes pour tous;

3° Que ses effets, médiats et immédiats, se résument dans les suivants : sociabilité hautement développée, moralité parfaite, santé du corps et de l'âme, félicité constante, toujours susceptible d'augmentation et de variété, suivant les ;ïgos ot lo* caractwes ;

A «Qu'elle était éminemment conservatrice de Perdre so*? cial, qui à son tour la conservait.

Jl me reste à éclaircir quelques difficultés.

S'il est y rai que le plan de Moïse fut tel que j'ai essayé de le décrire, comment n'en laisse-t-il jamais rien paraître? pourquoi n'en découvre- t-oij pas un mot dans les motifs qu'il allègue, et ne se prévaut-il partout que de la volonté absolue de Dieu? Pourquoi, au lieu de ces beaux enseignements politiques, toujours des promesses et des menaces ?

Moïse parla à son siècle selon qu'il pouvait en être entendu; il s'expliqua comme il le devait. La loi sabbatique n'est pas la seule à laquelle le nom de Jéhovah tienne lieu, en apparence, de tout motif comme de toute sanction : les autres lois politiques, civiles, criminelles, ainsi que les ordonnances de détail, sont dans Le même cas. C'est toujours la formule Je suis V Eternel, qui est la raison suprême. Quelquefois le bienfait de la délivrance est rappelé, afin d'ajouter au mgtif de la crainte le lien le plus doux de la reconnaissance. Mais partout le véritable esprit de la loi est dissimulé : Moïse semble avoir voulu que la connaissance en fût réservée au fidèle, qu'elle devînt le prix de la persévérance et de la méditation. Tantôt il ne s'exprime qu'à demi, tantôt il enveloppe sa pensée d'un style symbolique et figuré, laissant au lecteur attentif le soin de pénétrer le sens des paroles. Jamais, encore une fois, il ne daigne aller au-devant d'un pourquoi ou d'un comment, ni prévenir une seule objection.

Moïse institue une année sabbatique, c'est-à-dire qu'il défend de cultiver la terre chaque septième année, déclarant que l'Éternel le veut ainsi, et promettant de sa part une récolte triple pour la sixième. M. Pastoret trouve qu'il n'est pas facile de justifier cette loi : il remarque même que la triple récolte manqua toujours. Cependant cette loi n'est rien qu'un précepte d'agriculture, et l'abondance promise pour la sixième année est le résultat naturel d'une fécondité rajeunie. Avec plus d'intelligence, les Israélites eussent entrevu le but du législateur, et ils eussent ordonné que le repos des

terres eût lieu chaque année par septième, de manière qu'au bout de sept ans tout le territoire se fût reposé. La loi prescrivait de se contenter, la 7 e année, du produit des troupeaux : c'est une invitation à convertir les champs en prairies artificielles. Ne savons-nous pas aujourd'hui que ce mode de culture repose la terre et enrichit le laboureur?

La bestialité est punie de mort; parmi nous cette infamie serait à peine jugée digne du fouet. Le misérable qui s'en serait souillé exciterait plus le dégoût que l'an imad version des tribunaux. Mais ce crime, au temp3de Moïse, faisait partic des cérémonies idolâtres ; en Egypte, des femmes se prostituaient publiquement au bouc Mendès et aux crocodiles, et des coutumes semblables se voyaient encore ailleurs. C'est cette exécrable superstition qui motiva le sévérité de Moïse : cependant pas la moindre réflexion sur tout cela.

Il déclare abominable quiconque change les habits de son sexe; s'agit- il ici d'un simpledéguisement? Ce serait être bien esclave du texte. Moïse désigne sous une figure honnête l'espèce d'infamie dont s'illustra Sapho, et que les Grecs divinisèrent dans Ganymède.

Il défend de mêler à la vigne aucune semence étrangère, de peur y dit-il, que les deux plantes ne se nuisent et ne se gâtent. C'est encore une loi de morale publique déguisée sous une image champêtre. Moïse, en prohibant une coutume honorée depuis à Sparte, et que Platon voulait introduire dans sa république, apprenait au peuple à faire plus de cas de l'inviolabilité conjugale que de la multiplicité des enfants.

C'est un crime capital d'imiter la composition de l'huile sainte, parce que, dit Moïse, une telle contrefaçon est sacrilàge. Qu'avait donc cette huile de si précieux? C'est que le signe du sacordoce elde la royauté consistait dans la consécration ou le sacre ; et ce que Moïse appelle contrefaire l'huile sainte n'est rien de moins qu' aspirer à la tyrannie. C'est le crime de lèse-majesté nationale au premier chef.

Pythagore disait dans le même style : « N'attisez pas le

feu avec l'épée; ne vous asseyez point sur le boisseau ; » voulant dire : N'irritez pas un homme en colère : fuyez l'oisiveté.

Lorsque Moïse institue un sacerdoce, il ne se met point en peine d'en expliquer au peuple la nature et les attributions; il ne lui dit rien ni des fonctions de cet ordre, ni de ses prérogatives: il ne laisse pas même entrevoir pourquoi, tandis qu'en Egypte les prêtres possédaient le tiers des biens fonds, lui n'accorde aux lévites aucune propriété. II fait dire à Dieu : J'ai choisi les enfants de Lévi pour servir dans mon tabernacle; tout intrus sera mis à mort. Et cela fut ainsi fait à Coré et à Dathan.

Les successeurs de Moïse se comportent absolument de même.

Sous la judicature de Samuel, le peuple demande un roi ; que répond le prophète? raisonne-t-il avec les députés des tribus? examine-t-il si la royauté est en soi chose morale et juste; si elle est dans l'esprit de la constitution; si elle ne blesse pas les droits du peuple ; si elle n'entraînera point une révolution dans l'Etat? Non, il leur dit :

« Voici quel sera le droit du roi qui vous commandera :

« Il prendra vos fils et les fera monter sur ses chars; il « s'en fera des cavaliers, des coureurs, des tribuns et des « centurions, des laboureurs pour ses terres, des moisson- « neurs pour ses blés, des fabricants d'armes et de chars. » Samuel semble menacer les Hébreux de la conscription.

« Il fera de vos filles ses parfumeuses, ses cuisinières et « ses boulangères.

« Il s'emparera de vos champs, de vos vignes, de vos oli- « viers, et les donnera % ses serviteurs.

« Il lèvera des dixièmes sur vos moissons et vos vendan- « ges, pour payer ses eunuques et ses domestiques.

« Il mettra en réquisition pour ses corvées, vos serviteurs « et vos servantes, vos jeunes gens les plus robustes, et vos « ânes; il lèvera la dîmo de voUv brtail, et vous serez ses « esclaves. »

Samuel n'entre point en discussion avec le peuple; il ne remonte pas à des principes; il n'invoque ni le droit, ni la morale, ni la constitution. Il fait comme les démocrates de 93, il montre la royauté avec ses prodigalités, ses usurpations, ses vices, et sa tyrannie ; il passe en revue son odieux cortège, et il s'écrie : Voilà votre roi !

Ainsi quand Moïse, instituant le sabbat, dit au peuple : Tu sanctifieras le septième jour, parce que c'est le repos de l'Éternel qui t'a tiré de l'Egypte, il ne faut pas croire, avec l'anglican Spencer et le calviniste Benjamin Constant, que sous ces paroles ne sont pas cachés d'autres motifs plus directs, plus humains, plus capables de satisfaire les scrupules d'une politique formaliste et positive ; mais il faut reconnaître dans ce langage les nécessités de l'époque. Moïse, forcé de se proportionner à l'intelligence de ses affranchis, choisit, entre toutes les raisons qu'il pouvait donner de ses commandements, la plus imposante et la plus formidable, et disons-le hardiment, en dernière analyse, la plus vraie, là seule vraie.

Mais je sens que mes paradoxes révoltent de plus en plus. Quoi! s'écrie sans doute quelque philosophe indigné, oser dire que Dieu se repose, qu'il se soucie de nos fêtes, qu'il faut observer le sabbat parce qu'il en donne l'exemple 1 appuyer des règlements, utiles si l'on veut, sur des révélations et des oracles, quand on prétend avoir de meilleures raisons t faire intervenir la Divinité là où le raisonnement seul est admissible ! tromper les hommes au lieu de les instruire, c'est ce qui s'appellera la vérité ! Quelle philosophie estia vôtre t que prétendez-vous?

Infortuné, comment me comprendriez-vous, si vous ne mé devinez pas t c'est que Moïse croyait à son propre Dieu ; c'est qu'il y croyait en son àme et conscience, et qu'il était pénétré de cette foi qui seule faisait son autorité et sa force; c'est qu'il adorait le premier/ en esprit et en vérité, ce Jéhovak dont il s'était constitué le prophète. Mais son culte n'était pas celui du vulgaire.

Dieu, selon que le concevait Moïse ; est Force vivante, Volonté efficace, Raison infinie.

Il est, il crée, il ordonne.

Être suprême, il est le principe de toute existence ; action et vie, il meut, anime et conserve ; intelligence, il régularise toute création.

Les révolutions phénoménales du monde, qui toujours se détruit et toujours se répare, annoncent l'éternité et l'immutabilité de son être ; la constance des lois physiques-, la permanence des formes, le retour des mouvements attestent son inflexible vouloir; l'enchaînement des causes et des effets, l'exacte disposition de chaque chose pour une fin, démontrent sa sagesse.

L'existence de Dieu ne se prouve ni à priori, ni à posteriori, parce qu'il n'a ni avant ni après. On le voit, on le sent, on le pense, on le parle, on le réfléchit, on le raisonne. Il est la nécessité ; l 'alpha et Y oméga, c'est-à-dire le principe et le complément de tout; il est l'Unique et l'Universel, embrassant toutes les vérités dans une chaîne infinie. Nous saisissons ça et là quelques anneaux, quelques fragments plus ou moins étendus de cette chaîné ; l'immensité de son ensemble nous échappe. Quiconque émet une pensée, par cela seul nomme Dieu ; toutes nos sciences ne sont que des expositions partielles ou inachevées de la science absolue, laquelle est le scitum et \e fatum de Dieu même.

Les organismes que Dieu crée sont disposés par lui de manière que, sortis de ses mains, ils accomplissent seuls leur destinée : ainsi les orbes célestes ont été pesés chacun pour la route qu'il parcourt: ainsi les atomes se trouvent taillés pour toutes les combinaisons. Dans le végétal, la puissance assimilatrice ne se trompe jamais : on n'a pas encore vu la vigne produire des melons.

Les animaux sont doués de mémoire et d'imagination, et capables de quelque expérience : ils jouissent presque en naissant d'une raison toute développée et in f ose, qu'on appelle instinct; leurs mouvements sont spontanés, leur vo-

looté est libre ; mais cette liberté n'agit que sous un ordre de lois, n'obéit qu'à une sorte d'impulsions, celles de la nature physique et sensible.

L'homme a de plus que les animaux, quant à la pensée, l'intelligence, qui réfléchit, compte, juge, raisonne combine, ; généralise, classe et distingue ; quant au sentiment, la conscience, qui lui dicte de nouvelles lois, souvent contraires aux appétits de la sensibilité. Le champ de la liberté humaine est double : éclairée par la raison, le chef-d'œuvre de cette liberté est d'harmoniser tous ses actes ; son plus grand effort, de sacrifier la passion au devoir.

La volonté de l'homme obéissant à deux impulsions différentes est en mouvement composé ; elle est donc sujette à dévier. Dans ce cas,' l'homme est fautif et toujours malheureux. La direction de la volonté exige la surveillance la plus attentive et les tempéraments les plus délicats. C'est dans l'étude des rapports du physique, de l'intellectuel et du moral, que se découvre le meilleur mode d'éducation de la volonté.

Mais l'homme naît pour la société : il faut donc encore étudier les rapports des hommes entre eux, afin de déterminer leurs droits et de leur tracer des règles. Quelle complication!

Il y a une science des quantités qui force l'assentiment, exclut l'arbitraire, repousse toute utopie; une science des phénomènes physiques, qui ne repose que sur l'observation des faits; une grammaire et une poétique fondées sur l'essence du langage, etc. Il doit exister aussi une science de la société, absolue, rigoureuse, basée sur la nature de l'homme et de ses facultés, et sur leurs rapports; science qu'il ne faut pas inventer mais découvrir.

Or, admettant que les principes de cette science aient été fixés, toute application se fait par voie de déduction et de conséquence, et l'on comprend comment Moïse, partant de l'absolu, ne trouvait à ses lois, pour raison dernière que l'ordre de Dieu.

5 multiplié par £ donne pour produit 25, pourquoi 1 il est impossible d'en donner aucune raison, sinon que la chose est, que telle est la raison des nombres; que notre intelligence, dont les lois sont les mômes que celles de la nature, en un mot Dieu, nous le fait ainsi comprendre. — Les corps pèsent sur la terre; pourquoi? à cause de la gravitation. Et qu'est-ce que la gravitation? Tordre de Dieu, disait Newton. — L'acide nitrique éprouve une attraction plus forte pour le fer que pour le cuivre ; pourquoi ? cela tient peut-être à la figure, à la densité, à l'arrangement différent de leurs atomes. Pourquoi les atomes de tous les. corps ne se ressemblent-ils pas? cela est, Dieu l'a ainsi voulu. — L'élément du vers, en latin, consiste dans la prosodie et la mesure ; en français, dans la rime et la mesure ; pourquoi cette différence? A cause de la diversité des idiomes. Mais, tandis que l'intelligence et les organes de l'homme restent les mêmes, d'où peut venir cette diversité? D'une multitude de «causes qui toutes aboutissent au décret du destin.

Pour gouverner les hommes, il ne s'agit aussi que de chercher l'ordre de Dieu. Tout ce qui rentre dans cet ordre est bon et juste; tout ce qui s'en éloigne est faux, tyrannique et mauvais.

Il est juste do faire, ou pour parler plus juste, de découvrir et constater les lois économiques, restrictives de la propriété, distributives du travail; pourquoi? afin de maintenir l'égalité entre les conditions. Mais pourquoi les conditions seraient-elles égales? Parce que le droit de vivre et de se développer entièrement est égal pour tous, et que l'inégalité des conditions est un obstacle à l'exercice de ce droit. Gomment l'égalité des droits est-elle prouvée? Par la parité des penchants et des facultés; parce que Dieu, en les donnant à tous, n'a pas voulu qu'ils fussent étouffés ou asservis dans celui-ci au bénéfice de celui-là. L'égalité des fortunes est l'expression de la volonté divine, qui a réservé aux sociétés rebelles un châtiment terrible, la misère. Il s'agit de savoir comment cette égalité se réalisera : car elle n'est

point pour nous l'objet d'une restauration , mais d'une ins titution.

L'ordre d'un individu ne saurait être compté pour quelque chose qu'autant qu'il est conforme à la raison : dans ce cas, ce n'est plus un homme qui commande; c'est la raison, c'est la loi, c'est Dieu. Nul n'a le privilège d'interposer sa volonté dans l'exercice légal du droit, de suspendre la loi ou de la sanctionner : donc toute royauté est contraire à Tordre, c'est une négation de Dieu. Partout où existera la royauté, même assujettie à des règles, même bienfaisante et protectrice, elle ne sera qu'un abus que rien ne légitime, une usurpation qui ne peut prescrire ; son origine est toujours reprochable : elle est, si on me permet ce jargon schola8tique, ex ordine ordinando, jamais ex ordine ordinato. — Il faut en dire autant de toute aristocratie et démocratie : l'autorité de quelques-uns sur tous n'est rien; l'autorité du plus grand nombre sur le plus petit n'est rien; l'autorité de tous contre un seul n'est rien, sans l'autorité de la loi, qui seule ne peut se contredire»

11 est bon que des hommes soient plus spécialement chargés d'instruire les autres, de leur rappeler leurs droits, de les avertir de leurs devoirs, d'enseigner les mœurs et la religion, d'élever la jeunesse, d'arranger les contestations et les différends, de cultiver les sciences, d'exercer la médecine. Ces hommes ne sont pas des maîtres, ce sont des instituteurs du peuple, des démagogues 1 ; ils ne commandent à personne ; ils disent ce qui doit être fait, et le peuple l'exécute; ils n'imposent pas la croyance, ils montrent la vérité; ils ne vendent ni ne donnent la religion, la philosophie et les sciences, car elles ne sont pas leur propriété; ils n'en sont

* Démagogue, conducteur ou précepteur du peuple ; comme pédagogue précepteur d'enfents; my stagogue, maître des cérémonies sacrées.

que les docteurs et les gardiens. Leur doctrine est vérité : tout ce qu'ils annoncent est parole de Dieu.

Il faut que de temps en temps l'homme se repose, qu'il se réjouisse môme : il faut que son àme se nourrisse, et que son corps se répare. Quelle doit être la durée du travail? quels seront les intervalles de repos? les fériations seront-elles observées simultanément par tous les citoyens? quel profit d'hygiène, la morale, la famille et la république en retireront-elles? Interrogeons la volonté de Dieu.

C'est ainsi que procédèrent dans leurs fondations politiques tous les législateurs et les philosophes de l'antiquité. Jamais il ne leur entra dans l'esprit de scinder les devoirs de l'homme, de placer les uns sous la sauvegarde d'une justice armée du glaive, et d'abandonner les autres à la tutelle de la religion. Pour eux, toute prescription de morale était loi civile, et toute loi civile était sacrée. A l'égard des rites religieux, comme ces rites avaient tous pour principe un objet raisonnable et utile, les plus grands hommes s'y soumettaient, ne concevant point la vertu et la bienséance sans la règle, comme ils ne concevaient pas la justification sans les œuvres.

De l'unité de la loi résultait pour eux l'unité du pouvoir : de là vient que Jéroboam érigea un temple à Samarie, qu'Ozias voulut s'attribuer l'encensoir, qu'à Rome les consuls étaient en même temps augures et souverains pontifes, que plus on remonte dans l'antiquité, plus on trouve que les chefs des peuples réunissaient les trois qualités de rois, de prêtres et de prophètes. Mais bientôt toutes les notions s'obscurcirent; les usurpations entrèrent en foule dans le sanctuaire et dans le temple de la loi : rois et prêtres, chacun de leur côté, se firent un patrimoine *du gouvernement et du culte, et tantôt se querellant, tantôt associant leurs intérêts, firent peser trop souvent sur les peuples le joug du fanatisme et de la tyrannie.

Moïse voulut épargner aux Israélites ces funestes inconvénients : il fonda une police qui, confiée à une race plus fidèle,

l'aurait certainement conduite an plus haut degré de félicité intérieure et de force nationale; mais le peuple, ne sachant être libre, voulut un roi... Or, rétablissement d'une royauté était chose tellementcontraire à toutes les idées du législateur, tellement excentrique à son plan, que jamais les monarques juifs ne crurent pouvoir consolider leur puissance à coté d'une loi qu'ils n'avaient point faite et qui les gênait dans tous leurs mouvements. C'est ce qui explique cette idolâtrie opiniâtre, cette longue apostasie dans laquelle les rois de Juda s'efforcèrent d'entraîner la nation. Et, en effet, pour rentrer dans mon sujet, que je n'abandonne jamais lors môme que je semble m'en écarter d'avantage, que pouvait-il y avoir de plus redoutable et de plus odieux pour les sultans de Jérusalem, que ces fêtes et ces sabbats où le peuple était obligé par la religion de se réunir, de lire la loi, cette loi qui lui apprenait ce qu'il était, ce qu'était son souverain ? Comment supporter ces grandes solennités de la Pàque et des Tabernacles, qui, rassemblant toute la nation comme une seule famille, pouvaient la faire réfléchir sur sa force et sur la faiblesse du tyran corrupteur et lîberticide ? Le schisme des dix tribus fut consommé dans l'une de ces grandes réunions; Athalie fut renversée du trône pendant la fête de la Pentecôte ; les Machabées proBtèrent d'une pàque pour soulever le peuple contre le roi de Syrie ; et ce fut encore à la même occasion qu'eut lieu la révolte des Juifs sous Vespasien. D'après les prescriptions de Moïse, le roi ne pouvait être qu'un président de république : cela résulte avec évidence des instructions données au roi dans le Deutéronome, e dont, jusqu'au temps de Josias, nul n'avait eu connaissance. Pour être roi, vraiment roi, comme l'entendaient les melks hébreux et comme on voulut toujours l'être, il fallait corrompre le peuple et le détacher des institutions : c'était, il est vrai, le conduire à sa perte et préparer la ruine du trône ; n'importe, les rois n'hésitèrent pas. La séduction fut consommée; elle fut totale j elle dura autant que la monarchie elle-même, puisque, au dire du quatrième livre des Rois, ce

fut une nouveauté inouïe que la paque célébrée sous Josias et que, selon Esdras, la captivité avait duré soixante-dix ans, afin que la terre eût le temps de se reposer et de célébrer ses sabbats. Dès qu'une nation a des droits, même octroyés, elle est ingouvernable à une volonté qui veut marcher l'égale, sinon la reine de la loi ; parce que tôt ou tard la Charte accordée ou consentie se dresse contre la volonté qui n'est point elle, et lui fait opposition.

Dans l'origine , la religion était politique et science ; le sacerdoce fut donc aussi magistrature et enseignement. Toute organisation sociale est renfermée dans cette trilogie. Mais il a fallu que le prêtre devint dogmatique et intolérant, que le juge fût violent et despote, que le philosophe, contempteur des prêtres et des rois, s'en fît persécuter et maudire; il a fallu que l'humanité tout entière portât la peine de leurs folies, pour nous apprendre que la division des fonctions n'entraîne pas la scission des pouvoirs, et que s'il y a contradiction entre la raison et la conscience, entre la conscience et la loi, cette contradiction vient de nous. Aujourd'hui la paix est à la veille de se conclure : la loi civile reconnaît son insuffisance, et réclame l'appui de la religion ; la philosophie touche à la démonstration des mystères; la foi, sans rien abandonner de sa doctrine et de ses traditions, offre des explicatious rationnelles. Qui oserait dire que de ces concessions réciproques ne surgira pas quelque chose de plus grand que le code, la philosophie et la religion?

Qu'il y ait toujours, au sein de la patrie, une élite de citoyens, les premiers par la science et la vertu ; que leurs fonctions soient d'instruire , de conseiller et de résoudre ; qu'ils forment la plus grande et la plus glorieuse université ; qu'ils donnent au peuple l'exemple perpétuel de l'égalité et du désintéressement ; que leur récompense soit de s'entendre nommer 'prudents entre les sages et pères de la patrie.

Abolissons la royauté sans haine et sans vengeance, parce que de royauté nous sommes tous coupables; rejetons-la, non

plu seulement comme vicieuse, prodigue, corruptrice et indigne, mais comme illégitime. On dispute sans fin : Le roi règne et gouverne, le roi règne et ne gouverne pas. Commençons par dire : // gouverne et ne règne pas ; et si nous ne sommes pas encore dans la vérité, du moins nous aurons fait un pas vers elle; car c'est le peuple qui est pouvoir exécutif, et c'est la loi qui donne l'investiture.

Et conservons, restaurons la solennité si éminemment sociale et populaire du dimanche, non comme objet de discipline ecclésiastique, mais comme institution conservatrice des mœurs, source d'esprit public, lieu de réunion inaccessible aux gendarmes, et garantie d'ordre et de liberté. Dans la célébration du dimanche est déposé le principe le plus fécond de notre progrès futur ; c'est à la faveur du dimanche que la réforme s'achèvera. '

Qu'il se lève du milieu de ses frères, avec toute l'autorité de la vertu et du génie, le réformateur que quelques-uns attendent; qu'il vienne, puissant en paroles et en œuvres, convertir et châtier. Qu'il voie l'horreur de nos vices, qu'il écoute le récit de nos folies, qu'il pleure sur nos misères, et qu'il s'écrie : * La cause du mal est dans les idées : pour guérir le, cœur, il faut corriger le cerveau. Pouvez-vous refaire votre entendement? pouvez-vous changer vos opinions, condamner ce qui vous plaît, abhorrer ce qui vous fait rire, aimer et respecter ce dont vous ne vous souciez guère? Croirez- vous ces vérités que vous ne comprenez plus?

Le crime est imputable , la satisfaction nécessaire , la peine juste et légitime.

Le travail est obligatoire, la propriété n'est qu'usufruit, CJiér édité un mode de conservation des partages ; la liberté est équilibre; l'inégalité de nature s'affaiblit par l'éducation, et s'efface par l'égalité des fortunes.

Le mariage est exclusif et saint : toute fornication est un délit contre nature, contre les personnes et contre la société.

La raison surveille le sens ; la conscience impose un frein

aux passions animales. Jouir n'est pas la fin de V homme mortel, mais cultiver son ame et contempler les œuvres de Dieu.

Le mensonge est l'assassinai de V intelligence ; le serment est inviolable.

La loi n'est l'expression ni d'une volonté unique^ ni d'une volonté générale ; elle est le rapport naturel des choses, découvert et appliqué par la raison.

La sanction de la loi est en Dieu qui Va donnée.

citoyens, si vous ne pouvez supporter cette médication, si vous trouvez ce breuvage trop amer, cessez de vous plaindre, ne demandez point de remède et pourrissez dans votre corruption. Mais écoutez ce qui vous arrivera.

Le soleil ne luira ni plus ni moins de temps sur le sol que vous habitez; la rosée et les brises légères rafraîchiront de môme vos champs et vos prés; vos arbres ne seront pas moins productifs , vos vignes pas moins fécondes ; on ne verra pas davantage la grêle , l'inondation et l'incendie désoler vos villes et vos campagnes ; les éléments ne seront pas vos bourreaux.

Mais l'opulence et la misère, compagnes inséparables, croîtront dans une progression sans fin ; la grande propriété envahira tout ; le paysan ruiné vendra son héritage ; et quand il n'y aura plus que des maîtres et des fermiers, des seigneurs et des serfs , les premiers donneront aux seconds des habits, un logement et du pain, et ils leur diront: Voyez combien vous êtes heureux ! qu'est-ce que la liberté et l'égalité? vive l'harmonie!

En ce temps-là les talents futiles et les arts de luxe seront récompensés sans mesure : on verra des chanteurs plus riches que ne le sont maintenant de gros villages : la journée d'une comédienne coûtera plus que cent boisseaux de blé dans une famine; et la pauvre ouvrière, la femme du laboureur et de l'artisan sera humiliée.

Le mérite des femmes ne sera plus qu'une évaluation de la beauté; leur droit le plus sacré, de se livrer au plus of-

frant. Les riches les posséderont toutes, parce qu'eux seuil pourront les payer; les pauvres auront pour eux les ôtrei disgraciés et les rebuts de la luxure.

L'ignorance et l'abrutissement des prolétaires seront an comble : on ne les empêchera pas de s'instruire ; mais ils ae pourront vivre sans travailler, et quand ils ne travailleront pas, ils ne mangeront rien. Si quelqu'un parmi eux annonce du talent, il sera encouragé, récompensé, enrichi; il entrera dans la haute classe et sera perdu pour les siens.

Le peuple , qui suit toujours l'exemple des puissants et des riches , ayant perdu le respect et la foi pour l'ancienne religion , qui du moins lui enseignait l'égalité des hommei devant Dieu , et pouvait lui faire soupçonner qu'ils sont aussi égaux sur la terre, parcourra tous les degrés d'une superstition matérialiste et panthéiste : et quand il se sera bien persuadé que Dieu est Tout et que tout est Dieu, alors il reviendra aux fétiches et aux manitous : il adorera, comme autrefois , le bois et la pierre ; il croira à la vertu des reliques, et portera des amulettes; et les riches, sous prétexte d'utilité et de tolérance , protégeront les dévotions nouvelles, disant : 11 faut une religion au peuple.

Cependant il se rencontra quelquefois des àmesfières, des hommes qui refuseront de découvrir leurs fronts devant le veau d'or : ceux-là voudront entrer en compte avec les favoris de la fortune. — Comment etes-vous si riches et sommesnous si pauvres? — Nous avons travaillé, répondront les riches; nous avons épargné, nous avons acquis... — Nous travaillons autant que vous£ comment se fait-il que nous n'acquérions jamais rien ?— Nous avons hérité de nos pères., . — Ahl vous invoquez la possession, la transmission, la prescription... eh bien ! nous appelons la force. Propriétaires, défendez-vous ! *

Et il y aura des combats et des massacres; et quand force sera demeurée à la toi, quand les révoltés auront été détruits, on écrira sur leurs tombes assassins , tandis que leurs victimes seront glorifiées martyrs.

£t cela durera j usqu'à, ce qae Dieu prenne pitié de vous, îi oserait aujourd'hui parler un Ici langage? Garons-nous de toute illusion. Certaines gens s'imaginent qu'an n de l'humanité doit apparaître bientôt un grand personde ces êtres providentiels, comme on les nomme, li résumera ton tes les idées, dégagera la vérité de l'erreur; •battra les talcs des vieux préjugés , mettra de niveau toules es opinions, et de sa l'orie main lancera l'actuelle généran dans une nouvelle ornière. Le XIX' siècle ne passera pas, isenl-ils, avant que ce que nous prédisons n'arrive. Quel- |ues-uns vont plus loin : le grand homme esl déjà venu: Elie ir la terre; mais le monde ne l'a pas compris. Le 'urc dit ; Dieu est Dieu , et Mahom et est son prophéle ; c'est b semblable profession do loi que font ces modernes royant». Mais le temps des grands réformateurs aussi bien |ue des fondateurs de religion est passé pour jamais; c'est s sociétés à s'exécuter elles-mêmes: qu'elles n'attendent jr salut que de leurs propres muins. La vérité n'a jamais ail défaut aux liommes, mais souvent la bonne foi et le courage, pour la reconnaître et la suivre.

Pour moi, je n'ai placé ma confiance en rien de ce qui est nouveau sous le soleil : j'ai foi en des idées aussi vieilles que e genre humain. Tous les cléments d'ordre et de bonheur. s par des traditions impérissables!, existent : il ne s'agit que d'en reconnaître la synthèse, la méthode d'appli- !t de développement. Comment l'humanité n'y a-t-elle ore réussi? C'est à l'histoire à nous l'apprendre. Aussi l'un autre j'en pourrais dire quelque chose; mais, on opinion, la philosophie de l'histoire n'existera que orsque le problème social sera résulo. La vérité est nécessaire pour donner la raison définitive de l'erreur. Mais cette vérité elle-même pourrait-elle se trouver ailleurs que dans l'unité? C'est lorsqu'au plus furieux antagonisme aura succédé l'équilibre général , lorsque de la mêlée de toutes les doctrines aéra née la science une et indivisible, lorsque les religions et les philosophiesse seront embrassées sur l'autel delà vérité.

c'est alors que nous pourrons nous écrier : Les temps d'épreuve sont finis , l'âge d'or est devant nous. Oui , l'humanité connaîtra qu'elle est entrée dans sa légitime voie, quand se regardant elle-même, elle pourra dire : Un seul Dieu , une seule foi, un seul gouvernement , UnusDeus, una fidet' unum imper ium.

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