‹ De la célébration du dimanche:Chapitre 5 sur 6 · L'homme est passager sur la terre ; le même sol qui le · texte numérisé non relu

L'homme est passager sur la terre ; le même sol qui le

nourrit a nourri son père et nourrira ses enfants. Le domaine de l'homme, sur quoi que ce soit, n'est point absolu : la jouissance des biens doit être réglée par la loi.

8. On punit celui qui brûle sa maison ou met le feu à sa récolte; en quoi l'on a pas seulement en vue la sécurité du voisin et de l'hôte, mais on veut aussi faire entendre que, l'homme recevant toujours plus de la société qu'il ne saurait lui rendre, ce qu'il a produit ne lui appartient plus. L'artisan, l'écrivain, l'artiste, chacun en ce qui concerne ses œuvres, doivent être soumis à cette loi.

Un moment de réflexion suffit pour apprécier toute la dis-

tance qu'il y a d'une telle doctrine à celle de Jean-Jacques : Tune établit sur le régime familial les droits respectifs des citoyens; l'autre sur des conventions et des contrats, ce qui emporte toujours un germe d'arbitraire, et donne issue à tous les despotismes.

Quelle pitié m'inspirent ces faiseurs d'homélies sanglotantes, ces amis du peuple, ces ami$ de la classe ouvrière, ces amis du genre humain, ces philanthropes de toute farine, méditant à leur aise sur les maux de leurs semblables, qui souffrent, au sein d'une molle oisiveté, de ce que le pauvre n'a que six jours de fatigue, et de l'insuffisance de son salaire ne concluent jamais autre chose, sinon : Il faut travailler, il faut épargner! Pareils à ce médecin qui traitant un scrofuleux, appliquait sans cesse un nouvel emplâtre à un nouvel ulcère, et n'essayait seulement pas de purifier la masse du sang, ces docteurs ont toujours sous la main quelque topique de récente invention et d'une efficacité sûre : rien n'est oublié par eux, hormis une chose dont ils ne s'embarrassent guère, c'est de remonter à la source du mal. Mais ne craignons pas qu'ils s'engagent dans cette recherche, qui infailliblement les ferait aboutir là où ils ne voudront jamais regarder, à eux- mêmes. Avec leurs capitaux, leurs machines, leurs privilèges, ils envahissent tout, et puis ils s'indignent qu'on ôte le labeur à l'ouvrier; autant qu'ils peuvent ils ne laissent rien à faire à personne, et ils crient que le peuple perd son temps; tout glorieux de leur fructifiante oisiveté, ils disent au compagnon sans ouvrage : Travaille. Et puis, quand le chancre du paupérisme vient troubler leur sommeil de sa hideuse vision ; quand le malade épuisé se tord sur son grabat, quand le famélique prolétaire rugit dans la rue, alors ils proposent des prix pour l'extinction de la mendicité, ils donnent des bals pour les pauvres, ils vont au spectacle, ils font des redoutes, Hs tirent entre eux des loteries pour les indigents, ils jouissent en faisant l'aumône, et ils s'applaudissent! Ahl si la sagesse des temps modernes s'est épuisée pour de si beaux résultats, tel

ne fat pas l'esprit de toute l'antiquité ni renseignement de Jésus-Christ.

On connaît la parabole rapportée au chap. 20 de saint Matthieu, dans laquelle Jésus-Christ propose pour modèle un père de famille qui s'était levé de grand matin pour envoyer des ouvriers à sa vigne. Il donnait un denier par jour. Gomme il avait eu occasion de passer sur la place plusieurs fois dans la journée, chaque fois qu'il avait aperçu des journaliers sans ouvrage, il les avait envoyés à sa vigne. Le soir venu, ce père de famille donna à tout son monde un denier. Il y eut des clabauderies et des murmures : Nous avons porté le poids du jour et de la chaleur, disaient les uns, tandis que ceux-là n'ont presque rien fait, et ils sont traités comme nous! — Mon ami, dit le père de famille à l'un des mécontents , je ne te fais point de tort : n'es-tu pas convenu avec moi d'un denier? prends donc ce qui te revient, et retire-toi : il me plaît de donner à l'un autant qu'à l'autre; ne puis-je faire ce que bon me semble, et faut- il que je cesse d'être humain parce que tu es envieux? chez moi les derniers sont comme les premiers, et les premiers comme les derniers.

Voilà cet apologue qui a tant révolté l'équitable raison des philosophes, et auquel moi-même je n'ai pas toujours pensé sans scandale, j'en demande pardon à la divine sagesse de l'auteur de l'Évangile. Quelle vérité nous est enseignée dans cette leçon du père de famiHe? celle-là même dont j'ai posé tout à l'heure, sous forme de proposition, les principaux corollaires : c'est que toute inégalité de naissance, d'âge, de force ou de capacité, s'anéantit devant le droit de produire sa subsistance, lequel s'exprime par l'égalité des conditions et des biens; c'est que les différences d'aptitude ou d'habileté dans l'ouvrier, de quantité ou de qualité dans l'exécution, disparaissent dans l'œuvre sociale, loisque tous les membres ont fait leur pouvoir, parce qu'alors ils ont fait leur devoir; c'est, en un mot, que la disproportion de puissance dans les individus se neutralise par l'effort général.

Voilà donc encore la condamnation de toutes ces théories de répartition proportionnée au mérite et à la capacité, et croissant ou diminuant selon le capital, le travail ou le talent; théories dont l'immoralité est flagrante, puisqu'elles sont diamétralement opposées au droit familial, base du droit civil, et puisqu'elles violent la liberté du travailleur et méconnaissent le fait de production collective, unique sauvegarde contre l'exagération de toute supériorité relative; théories fondées sur le plus ignoble des sentiments et la plus vile des passions, puisqu'elles ne pivotent que sur l'égoïsme; théories, enfin, qui, à la honte de leurs superbes auteurs, ne contiennent, après tout, que le rajeunissement et la réhabilitation, sous les formes peut-être plus régulières, de cette môme civilisation qu'ils dénigrent tout en l'imitant ; qui ne vaut rien, mais qu'ils ressuscitent. La nature, disent ces sectaires, nous montre partout l'inégalité : suivons ses indications.— Oui, répond Jésus-Christ, l'inégalité est la loi des bêtes, non des hommes. «— L'harmonie est fille de l'inégalité. — Sophiste menteur, l'harmonie est l'équilibre dans la diversité. — Otez cet équilibre, vous détruisez l'harmonie.

Je m'arrête, car je n'oserais poursuivre ce colloque sacrilège. Lorsque Jésus- Christ, expliquant au peuple les différents articles du Décalogue, lui enseignait que la polygamie avait été permise aux anciens à cause de la rudesse de leur intelligence, mais qu'il n'en avait pas été ainsi dans l'origine; que le mauvais désir est égal à une fornication consommée; que l'insulte et l'outrage sont répréhensibles comme le meurtre et les blessures; que celui-là est parricide qui dit à son pore indigent : « Ce matin j'ai prié Dieu pour « toi ; cela te profitera ; » il se tut sur le 8 e commandement, celui qui concerne le vol, jugeant la dureté de cœur de son auditoire encore trop grande pour la vérité qu'il avait à dire. Après dix-huit siècles, sommes-nous dignes de l'entendre ?

L'égalité des conditions est conforme à la raison et irréfragable en droit, elle est dans l'esprit du christianisme, elle est

le but de la société ; la législation de Moïse prouve que ce but peut être atteint. Ce dogme sublime , si effrayant de nos jours, a sa racine dans les profondeurs les plus intimes de la conscience, où il se confond avec la notion même du juste et du droit. Tu ne voleras pas, dit le Décalogue, c'est-à-dire, selon l'énergie du terme original lo thignob, tu ne détourneras rien, tu ne mettras rien de côté pour toi *. L'expression est générique comme l'idée même : elle proscrit non-seulement le vol commis avec violence et par la ruse, l'escroquerie et le brigandage, mais encore toute espèce de gain obtenu sur les autres sans leur plein acquiescement. Elle implique, en un mot, que toute infraction à l'égalité de partage, toute prime arbitrai rement demandée, et tyran n iquement perçue, soit dans l'écbange, soit sur le travail d'autrui, est une violation de la justice commutative, est une concussion. C'esteette profondeur de sens que Jésus-Cbrist avait en vue dans sa parabole des ouvriers de la vigne, enveloppant à dessein des vérités qu'il eût été dangereux de laisser trop à découvert, mais qu'il ne voulait pas que ses disciples méconnussent. Oui, leur auraitil dit dans son sublime langage, s'il avait jugé utile de s'exprimer sans voiles, il a été dit aux anciens : Tu ne voleras pas ; et moi je vous dis : Quiconque impose le champ, le bœuf, Pane ou l'habit de son frère, est voleur. Prévit-il que, malgré les faibles essais qui eurent lieu après sa mort, sa doctrine ne pourrait de sitôt trouver son application, et voulut-il seulement confier à son église un germe de salut, qu'elle retrouverait dans des circonstances plus opportunes? C'est à quoi il est impossible de refuser son adhésion, quand on reporte sa pensée sur les temps pleins d'inquiétude où nous vivons.

Que voyons-nous, en effet, de toutes parts? Ici des hommes mécontents et blasés au sein de l'opulence, pauvres même

1 Le verbe ganab signifie littéralement mettre de côté, cacher, retenir, détourner.

avec leurs richesses; là des manœuvres à qui la misère défend de songer à leur raison et à leur âme : heureux encore quand ils trouvent à travailler le dimanche ! l'excès de l'égoïsme provoquant l'horreur générale; des sophistes endoctrinant la multitude, qu'un instinct providentiel préserve encore de leurs inintelligibles systèmes, et au milieu de tout cela le Christianisme, le doigt posé sur le Décalogue, et, sans s'expliquer d'avantage, maintenant la célébration du jour qui nous rendit tons égaux en nous rendant frères. N'est-ce pas nous dire assez clairement : Il y a temps pour travailler et temps pour vous reposer... Si quelques-uns parmi vous n'ont point jle relâche, c'est que d'autres ont trop de loisir. Mortels, cherchez la vérité et la justice; rentrez en vous-mêmes, repentez-vous, réformez-vous....

Grâces en soient donc rendues aux conciles qui, mieux avisés que les délicieux abbés du xvm e siècle, ont statué inflexiblement sur l'observation du dimanche ; et plût a Dieu que le respect de ce jour fût encore aussi sacré pour nous qu'jl Ta été pour nos pères! Le mal qui nous ronge en serait plus vivement senti, et le remède peut-être plus promptement aperçu. C'est aux prêtres surtout qu'il appartiendrait de réveiller les esprits de leur sommeil : qu'ils saisissent courageusement la noble mission qui s'offre à eux , avant que d'autres s'en emparent. La propriété n'a pas encore fait de martyrs : elle est le dernier des faux dieux. La question de l'égalité des conditions et des, fortunes a déjà été soulevée, mais comme une théorie sans principes : il faut la reprendre et l'approfondir dans toute sa vérité. Prêchée au nom de Dieu, et consacrée par la voix du prêtre, elle se répandrait comme l'éclair : on croirait la venue du fils de l'homme. Car il en sera de cette doctrine comme de tant d'autres : d'abord elle sera conspuée, exécrée; puis elle sera prise en considération, et la discussion s'établira; puis on la reconnaîtra juste au fond, mais inopportune; puis enfin, malgré toutes les oppositions, elle triomphera. Mais aussitôt un problème se présenterait : Trouver un état d'égalité sociale qui

me soit ni communauté, ni despotisme, ni morcellement, ni anarchie, mais liberté dans l'ordre et indépendance dans l'unité. Et ce premier point résolu, il en resterait un second : Indiquer le meilleur mode de transition. Là est tout le problème humanitaire.

L'égalité des biens est une condition de la liberté ; comme liberté, le droit d'association, la république, sont des conditions de toute fériation civile et religieuse, j'ai dû, pour traiter à fond mon sujet, m'étendre sur toutes les condidérations qui précèdent.

Le rempart le plus ferme de l'institution sabbatique et son gardien le plus vigilant était le sacerdoce. Les léyites ne formaient point une congrégation placée en dehors de la république et complètement étrangère au civil : ils étaient au contraire le grand ressort, la cheville ouvrière de l'état. Leur nom hébreu, cohanim 9 signifie ministres ou fonctionnaires : ainsi, outre les devoirs multipliés qu'ils avaient à remplir soit aux sacrifices, soit dans les synagogues, la plupart des emplois civils leur étaient confiés. « La justice, » dit Fleury, que je cite toujours parce que je ne saurais ni mieux penser ni mieux dire, < était administrée par deux sortes d'officiers, c sophetim (juges), soterim (huissiers, sergents, archers, c exécuteurs). Ces charges étaient données à des lévites.... c Gomme la loi de Dieu réglait les affaires temporelles aussi a bien que la religion, il n'y avait point de distinction de c tribunaux ; les mêmes juges décidaient les cas de conscience ce et terminaient les procès civils ou criminels. Ainsi il fallait c peu de charges différentes, et peu d'officiers, en com parai c son de ce que nous voyons aujourd'hui. Car il est honteux c pour nous d'être simple particulier... tout le monde veut c être personne publique. »

Les lévites, de même que les féciaux chez les Romains S

1 Feciaks, comme qui dirait denunciatores, hérauts. Ce mot

faisaient les déclarations de guerre et appelaient le peuple aux armes. A l'armée, ils marchaient au premier rang, sonnaient de la trompette, et animaient les combattants. Il était beau que les mêmes hommes qui dans la paix servaient de conseils et de maîtres, conduisissent les citoyens au combat. Ainsi Ton a vu dans le siècle le plus héroïque de notre histoire, quand les armées des rois envahissaient la patrie, plus d'un professeur s'armer du fusil, haranguer ses élèves, et, tous ensemble, chantant l'hymne de guerre, accourir sur les champs de bataille, et mourir ou vaincre pour la liberté. Pourquoi nos prêtres ne les imitèrent-ils pas?

Les lévites faisaient seuls presque toute la médecine , qui se réduisait à peu près à la diététique et à l'hygiène. Ils étaient chargés de la police des lépreux et de toutes les impuretés légales : ce qui nécessitait de leur part des études théoriques assez étendues , et une diagnose minutieuse. On peut voir au Lévi tique le détail des viandes prohibées , et les précautions prises pour reconnaître l'apparition de celte maladie si redoutable, la lèpre.

D'après tout cela , on pourrait croire que la prépondérance des lévites dans le corps de l'État était immense, et qu'elle devait sans cesse menacer l'indépendance des tribus : il n'en était rien. Chez les Hébreux, il n'y avait point de castes ; ou si l'on aime mieux , chaque tribu était caste dans le rayon de son territoire. Les seuls lévites étaient cosmopolites dans le pays et répandus parmi toute la nation pour les besoins de leur service. N'ayant point eu de part dans le partage des terres, ils ne possédaient aucun bien foncier; il leur était seulement permis d'élever quelques troupeaux sur les glacis des villes qu'ils habitaient. Toute leur subsistance leur venait du peuple par la voie des sacrifices et

vient du verbe facere, pris au sens de parler, de même que l'hébreu dabar signifie tout à la fois fain et êire, farole et action.

des offrandes; c'étaient les appointements que Moïse avait assignes à ses fonctionnaires publics à nne époque et dans un pays où l'on se serrait peu de monnaie. L'exactitude de leur solde n'était garantie que par le sabbat. Telle est même l'origine du casuel de nos curés. « Le législateur, en con- « fiant le lévite à la générosité des autres familles, voulut « accroître l'union de tous. De son côté, l'enfant de Lévi « s'attachait naturellement à la loi de laquelle il tirait ses «i moyens de vivre, à la paix et à l'abondance publique qui « amenaient sur lui l'abondance et la paix. Par intérêt m même, il devait respecter cette loi pour que les autres la « respectassent; par intérêt, il devait la publier, pour « qu'on oubliât point les préceptes qui consacraient son « droit; par intérêt enfin, il devait surveiller toute son exé- « cution. » (Salvador, Institutions de Moïse.)

Mais, puisque Moïse ne souffrait ni castes ni privilèges, pourquoi affecter une tribu entière aux fonctions publiques, en excluant toutes les autres? Pourquoi, introduisant un ordre nécessaire dans l'État , ne laissait-il pas cet ordre se recruter de lui-même parmi tout le peuple? D'abord , il n'est pas vrai que les seuls prêtres fussent fonctionnaires publics : il existait dans chaque ville un conseil communal composé de tous les chefs de famille, et qui choisissait dans son sein un grand nombre d'officiers publics; il y avait en outre une espèce de sénat ou de représentation nationale élective pour chaque tribu ; enfin la nation tout entière avait à sa tète une assemblée suprême, appelée le sanhédrin , et formée des députés de tout le peuple. Mais en donnant la garde des lois et une si grande part du pouvoir exécutif au sacerdoce, Moïse agit conformément aux usages et aux opinions de son temps. Partout le sacerdoce était le privilège de certaines familles : l'Inde et l'Egypte en sont d'illustres exemples. Une autre raison de cette conduite, c'est que Moïse voulait la conservation de son ouvrage. Après avoir divisé toutes les terres entre les onze tribus, il avait ordonné que les lévites, salariés par l'État,

n'auraient aucune part en Israël, parce que le principe d'égalité qui faisait la base de la constitution était incompatible avec le cumul des propriétés et des places. Admettre dans Tordre sacerdotal un individu habile à succéder, c'était introduire la propriété dans le service public et détruire l'équilibre national. — Mais, dira-t-on, Moïse ne pouvait-il ordonner que quiconque se ferait prêtre perdrait la capacité d'hériter? Je ne crois pas que cette objection soit faite par un jurisconsulte. La prudence d'un législateur est de porter des lois absolues et d'éviter toute restriction.

J'ai cru que ces considérations rapides ne seraient point regardées comme hors d'œuvre, parce que, rapprochées de noire fête dominicale, elles donnent à réfléchir beaucoup plus que ne ferait un discours spécial, sur l'étroite affinité qui unit la destination du prêtre au bonheur des familles. Je me dispenserai donc de faire aucune comparaison entre le sacerdoce ancien et le sacerdoce moderne, et d'insister sur des lieux communs que chacun sait. C'est le dimanche que le caractère du prêtre, dans ce qu'il a de conciliant et d'apostolique, brille de tout son éclat. La visite du curé est la la joie d'une famille champêtre. Que de malades soulagés, de pauvres secourus, d'infortunes adoucies, de haines éteintes, d'ennemis réconciliés, d'époux réunis, par l'intermédiaire du curé!... Or le prêtre, dans les campagnes surtout, ne dispose pas des instants; il faut qu'il les saisisse au passage, et c'est le dimanche qu'il voit ses devoirs se multiplier, ses œuvres porter leurs plus beaux fruits; c'est le dimanche qu'il découvre tout le bien qu'il peut faire.

ni.

J'aborde la partie la plus difficile peut-être de tout mou sujet, à cause de Pécueil qu'elle me semble couvrir, V utilité morale. Quelle est, sur le moral des individus et de la société, l'influence de l'observation du dimanche considéré en lui-môme, indépendamment de la force qu'il emprunte à la religion, et abstraction faite de la foi aux dogmes et aux mystères? Telle est du moins la manière dont j'embrasse la question, et je ne conçois pas, je l'avoue, qu'on puisse l'entendre autrement. Il ne s'agit pas de se lancer dans le vaste champ des opinions religieuses, de démontrer l'utilité d'un culte public par les bienfaits de la religion; toutes ces questions sont oiseuses et même, à force de vérité, triviales. Ce n'est pas une homélie sur l'efficacité du dimanche comme source de grâces divines qui est demandée, c'est l'indication des rapports qui peuvent exister entre une cérémonie ostensible et les affections de l'âme. Il faut donc séparer le matériel du spirituel, le symbole de l'abstrait, l'humain du révélé, et dire ce qu'une pratique tout extérieure, isolée, conserverait encore d'utile pour la morale; car la pensée du fondateur a dû être que toute observance religieuse eût sa raison naturelle comme sa raison théo logique.

Une autre distinction est encore nécessaire. Les effets

moraux du dimanche sont ou médiats ou immédiats. Par effets médiats, j'entends ceux qui naissent des circonstances qui accompagnent le dimanche; telles sont les relations de famille et de cité, dont je n'ai plus à m'occuper ; et par effets immédiats je comprends ceux que produit le dimanche par son action spéciale , et indépendamment de toute influence sociale ou domestique. Cette distinction, assez peu importante dans la pratique , aura l'avantage de préciser mieux le point de vue et de m'épargner les répétitions. « La nature a mis dans l'homme le sentiment du plaisir

< et de la douleur, qui le force à fuir les objets physiques <( qui lui sont nuisibles, et à chercher ceux qui lui con- « viennent. Le chef-d'œuvre de la société serait de créer c en lui, pour les choses morales, un instinct rapide, qui , « sans le secours tardif du raisonnement, le portât à faire c le bien et à éviter le mal : car la raison particulière de « l'homme égaré par ses passions n'est souvent qu'un so- « phiste qui plaide leur cause, et l'autorité de l'homme peut « toujours être attaquée par l'amour-propre de l'homme. « Or, ce qui produit ou remplace cet instinct précieux , ce

< qui supplée à l'insuffisance de l'autorité humaine, c'est « le sentiment religieux que nourrit et développe l'exercice « obligé du culte; c'est ce respect mêlé de crainte qu'inc spire pour les préceptes de la morale le spectacle plein « de majesté des solennités qui les consacrent et les célè- « brent '. »

La pensée exprimée dans ce passage est ingénieuse et belle; de plus, elle est parfaitement vraie. Cet instinct rapide, cette seconde conscience, si j'ose ainsi dire, le sabbat l'avait créée dans le cœur de l'Israélite , et le dimanche l'exalte au plus haut degré dans l'âme du chrétien. D'abord,

1 Séance de la Convention nationale du 18 floréal an II, présidence de Carnot. Rapport de Robespierre au nom du Comité de salut public.

Moïse n'avait rien épargné pour inculquer profondément le respect du sabbat : ablutions , purifications , expiations , abstinences, défenses absolues, injonctions rigoureuses, il avait multiplié presqu'à l'excès tout ce qui pouvait inspirer l'idée de la plus haute sainteté, et porter la vénération jusqu'à la terreur. Sur des imaginations d'autant plus enthousiastes qu'elles sont moins cultivées, l'opinion d'une divinité plus présente est toute- puissante ; la majesté du sanctuaire semble défendre au crime d'approcher, et plus d'une fois on a vu de grands coupables, saisis d'une panique divine, fuir éperdus et frissonnants d'un asile où leurs forfaits ne se trouvaient plus en sûreté. Cette horreur du sacrilège , Moïse la transporta de l'espace dans le temps : il rendit inviolables certains jours comme il avait consacré certains objets et certains lieux, et le vice, cerné de tous côtés par les tranchées de la religion, n'avait point de relâche, ne savait plus où se cacher.

Mais ce charme que Moïse avait jeté sur le sabbat , cet épon vantail d'une espèce nouvelle par lequel il conjurait les mauvais génies, tenait toute sa vertu d'un accessoire bien vulgaire, bien peu digne de respect et de crainte: c'était , si j'ose me servir de ce mot flétrissant, mais qui, grâce au ciel, n'est pas de notre langue, c'était le far ni ente, la désoccupation. Un philosophe ne s'en fût pas avisé, Moïse s'en empara.

Les anciens, plus grands observateurs que nous ne voulons le croire, peut-être parce que nous n'observons pas les mêmes choses, avaient très-bien remarqué les effets de la solitude sur le moral de l'homme. Dans la solitude, le sentiment de l'infini nous touche, les passions se taisent ; la raison, plus nette et plus active, déploie toute sa puissance et enfante ses miracles: le caractère se fortifie et se développe , l'imagination grandit , le sens moral réagit sous l'impression de la Divinité. Aussi plaçait-on de préférence les temples et les oracles dans des lieux écartés et plantés d'arbres épais, dont les ombres invitaient à la mé-

ditation et au recueillement. Les sages, revenus du monde et des passions, les amants des muses et de la nature, les législateurs eux-mêmes, aussi bien que les devins et les poètes, fuyaient, tantôt dans d'agréables retraites, tantôt dans d'effrayantes solitudes, les regards indiscrets des profanes , qui les croyaient en commerce avec les dieux. La solitude, quand elle n'est point l'effet d'une humeur sauvage et d'une orgueilleuse misanthropie, leur paraissait l'image la plus pure de la béatitude céleste, et le dernier vœu d'une grande âme eût été que tous les mortels sussent en jouir et s'en rendre dignes. Mais si telle est vraiment la plus haute destinée de l'homme sur la terre, comment est-il sociable ? comment son étroite demeure suffira-t-elle à la multitude des anachorètes?

Moïse, quand il en aurait eu le pouvoir, n'eût jamais eu la pensée de transformer ses paysans en solitaires effectifs; il voulait seulement en faire des hommes, c'est-à-dire les accoutumer, par la réflexion, à chercher en toute chose le juste et le vrai. Il s'efforça donc de créer autour d'eux une solitude que ne détruisît point la plus grande affluence, et qui conservât tout le prestige d'un véritable isolement : ce fut la solitude du sabbat et des fêtes. Contraint, sous des peines terribles, de faire trêve à ses labeurs dans ces jours solennels, l'Israélite subissait le joug d'une méditation inévitable; mais, incapable par lui-même de diriger son attention et d'occuper sa pensée, il se trouvait livré à la merci des circonstances et du premier venu : c'était là que son instituteur l'attendait. J'ai dit ailleurs quelles occupations avaient été assignées par lui au jour du sabbat. Cet homme si grand et si saint eût voulu que tous les Hébreux, depuis les enfants jusqu'aux vieillards, pussent à son exemple marcher avec l'Eternel, et vivre dans une communication permanente avec lui. Cela résulte, avec la dernière évidence, d'an passage du livre des Nombres, où il est raconté que Moïse ayant choisi soixante - dix hommes pour lui être en aide dans le détail du gouvernement, ces hommes furent

animés du même esprit que lui et prophétisèrent. Et comme Josué vint lui dire : « Maître, il y a encore deux hommes qui prophétisent dans le camp ; empêchez-les. — Plût à Dieu , répondit-il , que tout le peuple prophétisât ! » Disons , en langage un peu plus humain , que rien ne lui semblait plus désirable que de tenir l'âme dans cet enthousiasme tempéré que produit Pintelligence du bien, la contemplation de nous-mêmes et le spectacle de la nature.

La dernière nuit de la semaine est écoulée ; le soleil recommence sa course journalière ; toute la végétation s'épanouit et salue le père du jour. Fidèles à leur instinct, les animaux ne s'arrêtent pas plus que les plantes : le loir creuse son terrier, l'oiseau construit son nid, l'abeille butine sur les fleurs. Rien de ce qui a vie ne suspend son travail : l'homme seul pendant un jour s'arrêtera. Que va-t-il faire de ses longues et flottantes pensées? A peine il s'arrache au sommeil , et déjà son inertie lui pèse : le soir arrive, et la journée lui paraît avoir duré deux soleils.

Pour les esprits frivoles, le dimanche est un jour de délassement insupportable, de vide affreux : ils se plaignent de l'ennui qui les accable : ils accusent la lenteur de ces heures improductives , qu'ils ne savent comment dépenser. S'ils se fuient, dans les visites de la politesse et dans les conversations du monde, au vide de leur pensée, ils ne font qu'ajouter le vide de la pensée d'autrui. De là les inventions de la débauche et les joies monstrueuses de l'orgie.... Que ceux-là ne s'en prennent qu'à eux-mêmes de l'engourdissement qui les rend stupides, de cette inconsistance de cœur et d'entendement qui les épuise, de cette paralysie sourde qui les ronge. Quand son compagnon chôme, l'àme n'en va que plus vite : craignez , si vous ne savez donner un aliment à sa dévorante activité, qu'elle ne se consume elle-même.

Heureux l'homme qui sait s'enfermer dans la solitude de

son cœur! là il se tient compagnie à lui-même; son imagination, ses souvenirs, ses réflexions lui répondent. Qu'il se promène alors le long des rues populeuses, qu'il s'arrête sur les places publiques, qu'il visite les monuments ; ou que, plus heureux, il erre à travers champs et prés, et respire l'air des bois ; peu importe : il médite, il rêve : partout sa pensée, triste ou gaie, élégante ou sublime, lui appartient. C'est alors qu'il juge sainement de tout , que son cœuj se détache, que sa conscience se retrempe, que sa volonté s'acère , qu'il sent la vertu bondir sous sa poitrine; c'est alors qu'il commerce avec Dieu même, et qu'il apprend de lui, dans des conversations qu'aucun ne redira, ce que c'est que vivre, et ce que c'est que mourir. Oh! alors, comme toutes choses se réduisent à leur juste valeur ! combien peu elles paraissent dignes que pour elles nous tenions à la vie, que pour elles nous cherchions le trépas ! On se demande avec effroi quel serait le meilleur remède à cette contagion de suicide qui tous les jours multiplie ses victimes. Ce remède, qu'on a cherché partout où il n'était pas , c'était à l'homéopathie de le fournir. Rendez la vie méprisable, et l'on ne voudra plus la quitter : c'est parce qu'on n'estime qu'elle qu'on la trouve à charge. Le stoïcien qui, dans la prospérité, savait faire le sacrifice de son existence, savait aussi supporter la douleur; il niait même qu'elle fût un mal: le disciple d'Epicure, lâchement amoureux de la vie , la maudissait dès qu'elle ne lui offrait plus de jouissance. C'est parmi les tombeaux, une tête de mort à la main, qu'il faut prêcher contre le suicide.

Que de dévouements héroïques et de sacrifices déchirants furent intérieurement consommés dans ces monologues inexprimables des jours saints ! Que de hautes pensées, de magnifiques conceptions, descendirent dans l'âme du philosophe et du poète ! Que de résolutions généreuses furent prises i Hercule , au sortir de l'adolescence, offrit un sacrifice à Minerve. Debout au-devant de l'autel, après avoir fait des libations et chanté des hymnes à la déesse, il atten-

dait, immobile et silencieux, que la flamme eût consumé l'holocauste. Tout à coup il vit apparaître deux femmes , deux immortelles, la Volupté et la Vertu, qui, déployant leurs charmes, lui demandaient son hommage. La Volupté étalait toutes ses séductions, la vertu offrait des travaux et des périls avec une gloire incorruptible. Le jeune héros choisit la Vertu. Malheur à qui n'a pas eu la môme vision ! Trois fois malheur à qui n'a pas choisi comme le fils de Jupiter !

D'après les observations qui précèdent , la même cause suffit pour rendre raison et de l'énergie que peut acquérir le sens moral , et des excès où se plonge le libertinage par suite de l'observation du dimanche : cette cause est le surcroît d'activité donné à l'esprit par le repos du corps. C'est aux hommes chargés de la garde des mœurs, de l'éducation de la jeunesse et de la direction des divertissements publics, à faire tourner à l'avantage de la morale une institution qui, après la religion elle-même, est le plus précieux reste que nous ayons conservé de la sagesse antique , et dont l'excellence est démontrée par les débauches mêmes dont elle fournit l'occasion.

Dans les classes élevées, ou ne connaît plus le dimanche; les jours de la semaine se ressemblent tous. A qui ne s'occupe que de spéculations, d'intrigues et de plaisirs, il importe assez peu quel jour on se trouve; les intervalles marqués pour le repos ne signifient plus rien. Le peuple renvoie quelquefois ses passions à huitaine; les vices des grands ne s'ajournent pas. Aussi l'impiété du riche, établie dans ses habitudes, est-elle incurable; au lieu que le peuple, plus fidèle à ses traditions et moins attaquable dans sa personnalité, est toujours sous la main delà religion. J'oserais même avancer qu'avec le respect du dimanche s'est éteinte dans l'àme de nos rimeurs la dernière étincelle du feu poétique. On l'a dit : sans religion , point de poésie; il faut ajouter : sans culte et sans fêtes, point de religion. Mais depuis que la poésie, devenue rationaliste, a soulevé les voiles qui en-

veloppaient les mythes chrétiens; depuis qu'elle a quitté les allégories et les symboles pour s'élever à Y absolu , il est vrai de dire qu'elle a tué sa mère nourricière, et que du même coup elle s'est suicidée. Chez le peuple, au contraire, l'indévotion n'exclut point toute idée religieuse; il peut détester le prêtre, jamais il ne hait la religion: il blasphème dogmes et mystères, et il prie sur les tombes et s'agenouille aux bénédictions ; et lorsque pour lui la foi ne résonne plus , la poésie du dimanche vibre encore.

La blonde Marie était aimée du jeune Maxime; Marie, simple ouvrière, et dans la naïveté d'un premier amour; Maxime , laborieux artisan, unissant la raison à la jeunesse. La nature semblait avoir prédestiné ces amants au bonheur, en les douant tous deux de simplicité et de modestie. Assidus au travail tous les jours de la semaine, Maxime s'efforçait d'augmenter son épargne; Marie tressait en silence sa couronne de mariage. Ils ne se voyaient que le dimanche; mais qu'il était beau , qu'il était solennel pour eux , ce jour où il fut chanté dans le ciel : V amour est plus fort que la mort ! qu'il répandait sur leur tendresse mutuelle de religion et d'innocence! Amants véritables ne furent jamais sacrilèges : pleins d'un amoureux respect, qu'aurait osé le jeune homme? qu'aurait permis la jeune fille belle de sa pudeur et de la joie du dimanche? Seuls avec leur amour , ils étaient sous la garde de Dieu. La révolution de juillet vint brusquement détruire tant de félicité. Maxime fut averti de se pourvoir : plus d'ouvrage, plus de joie. Il résolut de s'éloigner pour un temps et de se diriger vers la capitale. La veille de son départ, un dimanche au soir, il saisit la main de Marie, et, sans lui parler, la conduisit à l'église. — t Si je reviens fidèle, quelle vous rétro u ver ai-je, Marie? Faites ce que vous dites , et comptez sur ma foi. — Me le promettez-vous devant Dieu? » Elle le promit. Ils sortirent; la nuit était belle; Maxime , selon la coutume des amants qui se séparent , fit voir à Marie l'étoile polaire et lui apprit à en reconnaître la position. — Vos yeux ne rencontreront plus les miens, lui

dit-il» tous les dimanches, à pareille heure, je porterai mes regards de oe côlé-là. Faites-en de même', afin qu'au même instant, comme nos cœurs sont unis, nos pensées se confondent. C'est tout oe que je demande , jusqu'à ce que je vous revoie. » Il partit. Paris ne lui donna pas toujours de l'ouvrage ; ses jours de chômage lui devinrent funestes. Par les instigations de quelques amis, Maxime fut affilié à une société républicaine... Une invincible mélancolie s'empara de son âme et altéra son caractère. « Savez-vous , écrivait-il à Marie , pourquoi vous êtes si pauvre , lorsque tant d'effrontées vivent dans le luxe? pourquoi je ne puis vous épouser, lorsque tant d'hommes se précipitent dans le libertinage?... Savez-vous pourquoi je travaille quelquefois le dimanche, tandis que d'autres jouissent ou s'ennuient toute la semaine?... Dieu a permis que les bons fussent les premiers à pâtir des vices des méchants , pour leur apprendre que c'est à eux d'émonder la société et de faire refleurir la vertu. Si le juste n'avait jamais à se plaindre, le pervers ne se corrigerait pas; et la contagion s'étendant toujours, le monde, bientôt tout infecté, périrait... Priez Dieu pour moi, Marie, c'est tout ce que peut une faible femme. Mais il y a un million de jeunes hommes vertueux et forts , tous prêts à se lever , et qui ont juré de sauver la nation... Nous vaincrons ou nous saurons mourir. » Maxime fut tué derrière une barricade dans les journées de juin. Depuis ce temps, son amante a pris le deuil : orpheline dès son bas âge et n'ayant plus de mère, elle s'est attachée à la vieille mère de son fiancé. Ses journées se passent dans le travail et dans les soins d'un tendre dévouement. Tous les dimanches on la voit, dans l'obscure chapelle où elle promit à Maxime son cœur et sa foi , assister à l'office divin : c'est là que son âme, calme et résignée, se fortifie et s'épure dans un ineffable amour. Et le soir, après sa prière, le cœur plein des dernières paroles de Maxime , jusqu'à ce que je vous revoie, la triste Marie regarde en soupirant l'étoile polaire.'

Il reste à examiner l'importance du dimanche relativement à l'hygiène publique. Ce texte paraîtra peut-être bien mesquin après les graves sujets dont j'ai traité ; et je ne sais si, en renversant Tordre de la question mise au concours, je pouvais raisonnablement me flatter de remplir la loi de progression si recommandée par les rhéteurs. Toutefois , je ne désespère pas d'y réussir : le lecteur décidera si mon audace a été heureuse.

Nul doute que Moïse, en établissant la loi du sabbat , n'ait eu en vue la santé du peuple et la salubrité des demeures; et s'il n'allégua pas ce motif dans le Décalogue , c'est qu'il évitait avec la plus extrême circonspection de laisser paraître des motifs humains dans ses lois. Il avait observé que là ou le mystérieux et l'impénétrable n'existent pas, la raison, trop tôt satisfaite , est indocile , la foi s'évanouit, l'obéissance se relâche. Moïse ne prescrivit donc rien de particulier pour la solennisation du sabbat quant à l'hygiène , attendant judicieusement de l'effet général de ses institutions et des garanties sans nombre dont il les avait entourées , ce qu'il aurait eu certainement plus de peine à obtenir par un règlement

sur la propreté. S'il ne s'était pas trompé dans ses prévisions, les choses devaient aller d'elles-mêmes; il n'avait que faire de commander ce que produiraient seuls le zèle de la religion et l'émulation des bienséances. Ne voit-on pas tous les jours les efforts les plus louables de l'autorité échouer devant l'insouciance et la paresse des particuliers? Les murs sont couverts d'immenses placards sur la voirie, le curage des égouts, l'enlèvement des immondices, l'échenillage, etc. ; quel effet résulte de toute cette éloquence préfectorale? Le peuple se laisse ronger d'humeurs gangreneuses et infecter de miasmes, plutôt que d'écarter ce qui l'empoisonne. Les insectes le mangent sans qu'il se remue. Mais faites que l'opinion, le point d'honneur ou la passion s'en mêle, et le peuple opérera des miracles: il desséchera les lacs, translatera les montagnes, exterminera des races pullulantes; après quoi, ne pouvant croire aux prodiges que sa force enfante, il en glorifiera les héros et les génies. Cette contradiction de l'esprit humain, qui accuse d'une manière si irréfragable la prépondérance du sentiment sur la raison, et que les faiseurs de théories passionnelles ont si peu expliquée, Moïse en fit le ressort le plus puissant de sa police, et c'est à elle que nous sommes encore redevables des seules habitudes hygiéniques qui triomphent de l'apathie populaire. Je ne m'arrêterai pas davantage sur ce chapitre; car, quand j'épuiserais toutes les réflexions que suggérerait la métamorphose du dimanche matin, quand je retournerais de mille façons cette thèse vulgaire, je ne sortirais pas de la mémo idée, je fatiguerais l'attention sans éclairer l'esprit. Il faut voir la chose de plus haut.

Ecartons d'abord toute discussion oiseuse.

Le repos est nécessaire à la santé; Or, le dimanche commande le repos ; Donc le dimanche est salutaire.

Ainsi raisonnerait un observateur inattentif, concluant

trop vite de la coexistence à la similitude. Ce syllogisme manque de justesse, parce que le repos n'est point lié à la célébration du dimanche de telle sorte que, celui-ci étant supprimé, ou perdît l'autre sans retour. Là où le dimanche n'est plus respecté, il est constant que l'on ne travaille pas davantage, peut-être moins. En second lieu, l'argument tombe à côté delà question; car il ne s'agit point ici du repos en lui-même, chose excellente et qui compte peu de détracteurs. Le repos est père du mouvement, générateur de la force et compagnon du travail. Le repos, pris modérément et à temps utile, soutient le courage, vivifie la pensée, fortifiela volonté, et rend invincible la vertu. Mais tout cola ne fait rien à notre sujet : ce n'est pas comme consécration du repos que le dimanche exerce une influence sur l'hygiène.

Ce qui importe, c'est cette périodicité fixe et régulière, qui coupe, à intervalles égaux , la succession des œuvres et des jours. Pourquoi cette constante symétrie? pourquoi six jours de travail plutôt que cinq ou sept? pourquoi la semaine plutôt que la décade? Quel statisticien a observé le premier qu'en temps ordinaire la période du travail doit être à la période de repos comme 6 est à 1, et d'après quelles lois? que ces deux périodes doivent s'alterner, et pourquoi ?

On n'attend pas, sans doute, que je réponde à ces questions : il y a de quoi désespérer toute la science et l'érudition moderne, et je plaindrais quiconque, abordant la même matière, n'apercevrait pas cet abîme. L'origine de la semaine est inconnue : quant à la loi de proportion entre la durée du travail et celle de relâche, nous n'en soupçonnons seulement pas la raison , et je ne crois pas qu'elle ait excité l'attention des économistes et des physiologues. Notre ignorance est opaque sur toutes ces choses. Que l'on m'excuse donc si, à défaut de documents positifs, je me trouve réduit à donner quelques renseignements sur cette antique philosophie , qui, au temps de Moïse, portait déjà de pareils fruits.

« En remontant au premier temps de l'humanité , nous « voyons les hommes qui cultivaient la sagesse occupés parce ticulièrement de trois objets principaux , directement re- « latifs au perfectionnement des facultés humaines, de la « morale et du bonheur. 1° Ils étudiaient l'homme, sain et « malade, pour connaître les lois qui le régissent, et apte prendre à lui conserver ou à lui rendre la santé. 2° Ils « tâchaient de se tracer des règles pour diriger leur esprit « dans la recherche des vérités utiles , et leurs leçons rouée laient , ou sur les méthodes particulières des arts, ou sur « la philosophie rationnelle, dont les méthodes plus géné- « raies les embrassent tous. 3* Enfin , ils observaient les « rapports mutuels des hommes, mais dans la détermi- « nation desquels ils faisaient entrer comme données néces- «saires, quelques circonstances plus mobiles, telles que ee celles des temps, des lieux, des gouvernements, des reliée gions; et de là naissaient pour eux tous les préceptes de ee conduite et tous les principes de morale. »

Je ferai observer en passant que c'est cette liaison du moral et du physique, dans l'esprit des anciens législateurs, qui a contribué surtout à faire supposer un panthéisme primitif, ou culte de l'âme du monde.

ee Pythagore porta le premier le calcul dans l'étude de ee l'homme. Il voulut soumettre les phénomènes de la vie à ee des formules mécaniques; il aperçut entre les périodes ee des mouvements fébriles, du développement ou de la déee croissance des animaux , et certaines combinaisons ou « retours réguliers des nombres, des rapports que l'expéee rience des siècles paraît avoir confirmés, et dont l'expoee sition systématique constitue ce qu'on appelle la doctrine ee des crises. De cette doctrine découlent non-seulement ee plusieurs indications utiles dans le traitement des malaee dies, mais aussi dos considérations importantes sur l'hyee giène et sur l'éducation physique des enfants. Il ne serait « peut-être pas même impossible d'en tirer encore quelques e< vues sur la manière de régler les travaux de l'esprit, de

« saisir les moments où la disposition des organes lui donne « plus de force et de lucidité, de lui conserver toute sa fraî- « cheur, en ne la fatiguant pas à contre-temps, lorsque l'é- « tat de rémission lui commande le repos. Tout le monde « peut observer en soi-même ces alternatives d'activité et de «gnal ueur dans l'exercice de la pensée : mais ce qu'il y « aurait de véritablement utile serait d'en ramener les pé- « riodes à des lois fixes, prises dans la nature , et d'où l'on « pût tirer des règles de conduite applicables, moyennant «certaines modifications particulières, aux diverses cir- « constances du climat, du tempérament, de jj l'âge, en un « mot, à tous les cas où les hommes peuvent se trouver

« Telles sont les données d'où partirent les différents fonce dateurs d'ordres religieux, qui par des pratiques de ré- « gime plus ou moins heureusement combinées, s'efforcè- « rent d'approprier les esprits et les caractères au genre • « de vie dont ils avaient conçu le plan. » (Cabanis, Rapports du physique et du moral.)

C'est par une erreur de mémoire ou d'attention que Cabanis proclame Pythagore le premier qui porta le calcul dans V étude de Vhomme. Longtemps avant ce philosophe les secrets des nombres étaient connus; ce qu'il en sut lui-même était fort peu de choses et lui venait d'ailleurs ; sa gloire est d'en avoir été l'introducteur et le colporteur dans la Grande-Grèce. Près de mille ans avant Pythagore, Moïse faisait usage, dans sa législation, de toute la science des Égyptiens; et cette science déjà vieille à cette époque, paraît avoir consisté surtout dans une espèce de métaphysique du rhythme et du nombre, dont il est plus facile peut-être de concevoir la raison générale que de retrouver les principes et les données. Les Grecs en retinrent quelque chose , qu'ils exprimaient par le nom de mousiké , et qui comprenait l'esthétique, la morale, la poésie, l'éloquence, la grammaire et ce que nous appelons proprement musique. Mais les rapports du physique et du moral , ceux de la religion et de la politique } cette multitude de relations entre toutes les par-

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