‹ De la certitude:Chapitre 3 sur 20 · II INTRODUCTION · texte numérisé non relu

II INTRODUCTION

histoire. Cet ordre de recherches s'accordait parfaitement avec la position où elle se trouvait. Deux partis extrêmes, et qui sembleraient ne devoir jamais se rencontrer, lui faisaient en même temps la guerre : ceux qui, sous un nom ou sous un autre, dans l'ordre de la pensée ou dans celui de l'action, dans l'école ou dans le monde , ne reconnaissent que l'autorité des sens et Tempire de la matière; et ceux qui , par une exagération opposée , évidemment provoquée par la première , rapportent tout à une tradition divine , font descendre toutes nos connaissances du ciel par une intervention miraculeuse. Les premiers, dans une science qui a pour objet Dieu , l'âme , la loi souveraine de nos actions , et pour instruments la raison et la conscience, ne voient pas autre chose qu'une distraction frivole, qu'un sujet de stériles disputes ob les vrais intérêts de l'homme n'ont rien à voir; des autres la poursuivent de leur haine comme un «danger public, comme la source de tout désordre et de toute erreur, comme une maltresse d'impiété •et de révolte , comme un effort coupable pour se dérober à l'autorité de Dieu même. Quelle meilleure défense la philosophie pouvait-elle opposer à de pareils adversaires que de montrer ce qu'elle • a fait, les monuments qu'elle a produits , la part

iNTftODUGFION. JII

-qui lui est due dans- toutes les conquêtes de la

science , de lia liberté, jde la justice, et de.prouTer

que depuis trois mille ans le genre humain n'a pas

pu'se passer d'elle, que son existence seule , sans

•parler de ses effets, est un besoin irrésistible de

notre natore qui se fait jour à tmyers tous les

-obstacles , qui se développe sous toutes les formes

de ciyilisation et s'accroît avec les siècles dans une

mesure indéterminable? C'était aussi le seul moyen

pour elle de se relever de l'abaissement où l'avait

-réduite la domination prolongée d'un système sans

^noblesse et sans profondeur.

'Mais cette œuvre de critique et d'érudition, si utile, si indispensable qu'elle soitÀ la philosophie, et à quelque degré qu'elle en suppose l'esprit et la méthode, ne peut cependant. pas se confondre avec elle ni se substituer à sa place. Il faudrait pour odaquelcTÔle de la philosophie fût accompli, au moins dans ce sens que , n'ayant plus aucun accroissement à espérer , aucune idée . nouvelle à ^produire^iu i jour,. il ne lui restât qu'à s'organiser ^tè(»'6a tendre iav€C eUcr^ême; il faudrait que la mérité philosofihique fût tout entière dans l'histoire *,iet ciest ee /qu'il n'est pas passible dladmettre. ^PerscFiine assurément n'oserait fixer la limite où -devront s'arrêter les progrès ^des sciences .physi-

nr ivnoMcrHis.

ques et mathématiques. La philosophie mie carrière moins waste et moins difficile à parcourir? L'objet de ses méditations est-il borné à ce point que Ton puisse dès aujourd'hui le regarder conune épuisé? L'objet de la philosophie c'est nousmêmes considérés comme êtres pensants, c'est-adire l'esprit humain , et par l'esprit humain la raison dernière, le principe absolu des choses. Car, la yérité ne s'adressant qu'à la pensée, une fois que Ton connaît les conditions et les principes de la pensée, on connaît par cela même les conditions et les principes de tout ce qui est. La philosophie, pour avoir établi son point d'appui dans la conscience et fait de la psychologie la base de ses recherches, n'est donc pas descendue du rang qu'elle occupait autrefois; elle est et demeurera toujours, selon la définition des anciens, la science des causes et des principes, ou pour l'appeler de son yrai nom , ia science de l'infini. Cette définition , si peu mesurée qu'elle semble à notre faiblesse, n'est cependant que l'expression fidèle d'une loi irrésistible et d'une impérissable espérance de la raison. Nous ne pouvons rien savoir ni rien affirmer qui ne suppose l'infini et qui ne se rapporte à lui, qui n'ait vue sur lui d'une manière ou d'une autre. Par conséquent la science de l'infini peut être consi-

umoDccnoir. ▼

^érée à la fois comme la condition et le but de toutes les autres sciences. Cela est si yrai qu'elles sont toutes sorties de son sein, qu'elle est née la première et a existé pendant longtemps absolument seule. Mais pour ne parler que de l'esprit humain, dont l'étude nous reste dans tous les cas, qu'est-ce qui nous assure que les éléments et les lois nous en sont connus si exactement, qu'il n'y a plus rien à j ajouter ni rien à en retrancher , et que tous nos efforts doivent se borner désormais à les réum> dans un certain ordre? Pourquoi cette connaissance, qui n'a pas pu s'acquérir en moins de plusieurs siècles et sans le concours de tant de génies différents, de tant de circonstances extraordinaires, passerait-elle pour complète aujourd'hui, quand elle ne l'était pas hier ou il y a quelques années? Quel évrâement décisif s'est donc accompli dans ce laps de temps si borné ? Les phénomènes de l'esprit ne nous offrent pas le même spectacle que les phâiomènes de la nature ; ils ne tournent pas dans im cercle ; ils ne se répètent pas d'une manière identique ; ils forment, au contraire , sans préjudice pour la liberté et l'existence de l'indiridu, conune une chaîne indéBnie, comme une vie cominime qui se développe par degrés à travers les g^rations humaines, et dont nul ne prévoit le

Yi iNivomiGnoir;

terme. Sans doute^ la philosophie doit reposer siurr des principes immuafates ; elle a aussi oomine le&s autres sciences ses résultats définttife> auxquelstle^ temps ire peut apporterni préjudîoe ni avantage; mais pourquoi de ces princif^s ou de ces résultatsne pourrait-il pas sortir des combinaisons ou des* conséciuences nouvelles? Pourquoi ne seraient-il& pas- susceptibles d'applications plus étendues eèi plus fécondes? Les mathématiques n'ont: qu'un^^ petit nombre d'axiomes; ce quelles ont une fois» démontré ne peut plus être remis en question;* voyez cependant quelle carrière immense est toujours ouverte devant elles.

D'ailleurs les recherches historiques ne peuvent pas durer toujours. L'histoire de la philosophie, . qui, sous le double rapport de l'espace et du^ temps, tient une place limitée dans l'histoire universelle, doit finir nécessairement par s'épuiser si» elle n'est pas continuée et vivifiée en quelque sorte: par des œuvres originales. Je ne veux pas dire que* cet état de choses soit déjà arrivé. Il nous reste encore à connaître l'Oriient et lenmyen-âge, ces deux enfances de l'esprit humain; l'une abandonnée à ell^-même; à sa' liberté et à ses écarts naturels ; laulre contenue par là » sévère^ tulèle d'Arisloteet dû christianisme.^ Mais ce n'est pas^ là, malgré rin^-

iinrmoDUcn<»r. ni

iérét qai. s'attdehB à ces sarantes étoiles, que la philosophie pourra ttDtrrar avjourd^hui un aliment proportionné à ses besoins et'i ses fbrces. Qu'on «^outli'à oela lepetit nombre de ceux que ne décourageront pas là sécheresse et les formes Barbares de la philosophie scolastique , ou qui auront la patience et la fhcullé d'apprendre les langues de rOrient.

Cette nécessité de revenir à la philosophie proprement dite a été sentie par' TAcadémie' des sciences morales et politiques lorsque, après avoir' consacré tous ses soins et toute son influence à l'étude de l'histoire ; après avoir remis en honneur, par Tautorité de ses conseils et dfe son exemple, tousles- anciens monuments de la science, elle a institué, il y a trois ans, lé concours qui fait Tobjet de ce rapport. Il ne s'agit pas seulement ici d'une question de pure théorie, mais de celte partie de la théorie qui précède nécessairement les autres, sans laquelle ni la philosophie ni aucune autre science ne se trouve définitivement, c'est-à-dire logiquement constituée. Les nombreux et solides ouvrages qui ont répondu à Vappel de l'Académie nous montrent les esprits très-bien préparés à entrer dans oettevoie. Cependant il nous sera imposBÎble de la suivre d'une manière utile ou de

▼m DnrmoDTCTiov.

nous j engager areeuiie entî^ confiance , si nous ikëfODS pas un but parlaitmenl arrêté, si nous ne distinguons pas ce qui a déjà été fait de ce qui reste encore à faire, ou si la tâche que la f^losophie doit entre|M^idre en ce moment n a été d*abord biai nettement définie dans notre esprit. Cette question doit donc passer encore avant celle de la calitude, et ne peut guère en être séparée dans les circonstances où nous sommes. Voilà pourquoi je me fais un de?oir ici, non pas de la traiter complètement, mais d'exposer quelques yues qui, peut-être, en prépareront la solution.

La philosophie, comme la plupart des autres sciences, mais dans un sens bien plus élevé et plus rigoureux, a un côté spéculatif et un côté pratique. Par le premier elle s'adresse à un petit nombre d'intelligences que l'amour seul de la vérité captive et qui cherchent à la saisir, sous sa forme la plus parfaite et la plus pure, dans l'essence même des choses, dans la cause infinie de tous les êtres. Par le second elle intéresse également tous les hommes et exerce sur eux , d'une manière plus ou moins directe, une action infaillible : car elle leur ensei* gne le prix de la vie et Tart de s'en servir ; elle leur apprend quelles sont les conditions de la liberté, du bonheur, d*une existence conforme à leur des-

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tination et à leur nature, et par quels moyens ils réussiront à les remplir. Le plus haut degré de la spéculation, c*est la métaphysique ; et les conditions, les devoirs , les règles de la vie , soit qu'on les applique à Tindividu, au gouvernement de l'Etat ou à l'humanité, constituent , dans la plus large acception du mot, le domaine de la morale. La métaphysique et la morale sont, en effet, la philosophie tout entière ; le reste, sans rien perdre pour cela de son intérêt ni de son importance, n'en est que le préambule. Si, en effet, l'étude de l'esprit hiuiain ne devait jamais nous apporter, ni dans un temps ni dans un autre, une connaissance plus approfondie de ce qui est, et une idée plus certaine de ce qui doit être, de ce qui doit se faire par nous-mêmes, Pascal aurait dit vrai , elle ne vaudrait pas une heure de peine. On aperçoit du premier coup d'œil le lien qui unit entre elles ces deux parties essentielles de la science. La morale, si elle ne repose sur des principes immuables, que la métaphysique seule peut fournir, parce qu'ils découlent de l'essence des choses, n*a que des r^les arbitraires et des conseils sans autorité que nos passions sont maîtresses de suivre ou de rejeter, et qui changent nécessairement avec elles. Si je ne sais pas ce que je suis dans le fond de mon

XII iirritoBUCTioif.

ment attachées Tune à Vautre dans le fonds invariable de la pensée, se touchent-elles d'aussi près dans la réalité ou dans l'histoire? Ont-elles pris, dès l'origine , le même essor, et sont-elles parvenues au même terme de leurs carrières respectives? Enfin, a-t-on mis à leur service une égale patience, un égal génie, un égal enthousiasme? Il est impossible de le penser, si Ton sait se rendre compte du but, du caractère et de Télendue véritable de la morale ; ou si Von fait une distinction entre les convictions raisonnées de la science et les efi*ets spontanés du sentiment, ou même de la nécessité. Que le spectacle des douleurs et de la faiblesse de l'humanité fasse naître, dans une âme assez grande pour les comprendre , un sentiment d'immense pitié , où tous se trouvent confondus, le petit et le grand, le puissant et le faible, le bourreau et la victime ; et que ce sentiment, se communiquant de proche en proche, établisse entre les hommes des relations plus douces : ou bien que des opprimés, ne pouvant porter plus longtemps le joug qui les écrase, redressent enfin la tête et réclament au nom du droit contre la force ; ce sera certainement un progrès dans la condition morale et dans la conscience du genre humain, mais non dans la science, je veux dire dans la philosophie.

IHTlOBUCTIOir. XIII

quoiqu'elle puisse indirectement en subir Finfluence. Ce qui a prévalu jusqu'à présent en philosophie, c'est la métaphysique et, en général» la spéculation; le côté pratique, ou, si Ton peut parler ainsi, le côté humain est resté dans l'ombre. Les philosophes les plus illustres chez les anciens comme chez les modernes, Platon, Àristole, Plotin, Descartes, Leibnilz, Malebranche, Spinoza, sont avant tout des métaphysiciens, quoique la morale ait aussi une place dans leurs œuvres. Celui-là même qui passe pour le père de la morale, et pour avoir, comme on dit, fait descendre la philosophie du ciel sur la terre, Socrate fut le vrai fondateur de la métaphysique. Pendant un instant les idées prirent un autre cours et, à la &veur d'une révolution, pénétrèrent comme par une brèche ouverte dans les institutions et les lois; mais l'esprit spéculatif reprit bientôt le dessus , et c'est sans contredit de ce côté que penche la philosophie contemporaine quand elle ne se renferme pas exclusivement dans les recherches historiques. Quelquefois, comme nous en trouverons des exemples, surtout en Allemagne, c'est^rhistuire ellemême qu'elle transforme en un vaste système de métaphysique où tout a sa place marquée d'avance, oii tout rentre dans l'existence, dans les

ZYI mBOMTcnov.

fiillu da temps pour que l'esprit remportant sur les sens et se détachant par degrés du magnifique spectacle des objets extérieurs, eût la force de se replier sur lui-même et de chercher, dans les lois constitutives de la pensée, les conditions absolues de l'existence et les attributs invariables du principe des choses. Il a fallu du temps pour que la pensée se d^ageàt de la sensibilité et de l'imagination, pour que la raison s'apparût k elle-même dans toute l'étendue de son autorité, pour que les divers éléments ou les croyances fondamentales dont elle se compose fussent parfaitement démêlées les unes des autres. Mais il n'y a pas lieu de se méprendre ici. Les idées fondamentales de la raison sont comptées ; la réflexion et le temps nen peuvent augmenter ni retendue ni le nombre; et leur nature est telle, malgré les objections du scepticisme, qu'elles nous révèlent immédiatement, sous autant de points de vue déterminés ou dattributs nécessaires, l'Être immuable et infini. Comment, en effet, la connaissance de l'infini, autant qu'elle est possible en nous, serait-elle le résultat dune longue suite de raisonnements ? Il n'y a point de prémisses capables de suffire à une pareille conclusion; il n'y a pas de principes qui ne fussent dominés -et écrasés par une telle conséquence. Si

INTKODCCnOlC. XVII

les idées de la raison ne portent pas en ellesmiêmes leur démonstration ou le signe de leur valeur absolue ; si elles ne se rapportent pas d'ellesmêmes à l'essence absolue des choses, il n'y a rien qui puisse suppléer à leur insuffisance ; car c'est à elles que le raisonnement doit sa légitimité et sa force. Indépendamment des idées déterminées que la raison nous donne de linfini , elle renferme aussi la croyance qu'aucune de ces idées ne peut le contenir tout entier, qu'aucune connaissance proportionnée à lui ne peut exister dans une intelligence finie ; que par conséquent il y a nécessairement dans notre esprit une place pour Imcompréhensible et l'inconnu, ou, ce qui revient au même, une place pour la foi. Olez cette croyance ou contestez-en la légitimité , l'existence de F infini ne sera plus qu'une chimère et pourra se conrondre, comme plusieurs philosophes l'ont pensé, avec celle de la raison elle-même, telle qu'elle se manifeste et se développe en nous.

La carrière de la métaphysique proprement dite doit donc nécessairement se restreindre avec le temps. Il est impossible que dans une science dont les prindpes et les limites sont aussi absolus, on ne finisse pas par arriver au but. H y a plus :

ce but serait facile à atteindre aujourd'hui même ;

XVHI lllTAOMHITIOir.

car ce n'est pas ici, dans le sens propre du mot, le champ des découvertes. H n'est pas en notre pou- Yoir de rien ajouter, soît pour le nombre, soit pour la portée et la valeur, aux éléments nécessaires de la raison ; il s agit seulement de n'en ri^i. supprimer^ c'est-à-dire de les embrasser tous et tout entiers dans une doctrine oh la conscience • où la raison du genre humain puisse réellement se reconnaître. Or, ces élémens ne sont pas seulement aperçus direciement par la faculté qu'a tet pensée de se connaître elle-même; ils ont aussi « si l'on peut s'exprimer de la sorte, fait leurs preuves dans l'histoire : depuis le temps que nous les voyons pesés , discutés , développés dans tous Les sens, nous sommes certainement en état d'ea filtre un légitime usage, nous sommes parfaitement instruits des résultats qu'on obtient, selon la mesure dans laquelle on les applique ou on les abandonne. Qui croira, en effet, que sur la nature divine, sur les attributs de Dieu, sur la divine Providence, sur la génération des êtres, sur l'essence de l'âme, et toutes les questions du même genre , il nous reste encore, à nous ou à nos descendants, des découvertes à faire, et que nous en saurons beaucoup plus que Platon, saint Anselme de Cantorbéry, saint Thomas d'Aquin, Descartes, Leifo-

IHTlOmiCTlOV. XIK

màtx et Mtli^irandhe? La science, comme je 1 ai déjà remarqué , n'est pa» pour cela restée immobile, nos i4ées ont pris rme expression plus franche et plus wffUe , nous comiaissons mieux aussi les sources :d'oti elles dém<ent ; mais le fond n'en a pas changé, t5ar <;'est le même que celui de notre mtelligence,

H a existé et il existera peut 'éfre toujours deux espèces de métaphysique, l'une entièrement perso»ndle , oh l'on ne cherche qu'à donner des preuves ^ son génie, oh tout est sacrifié à la nouveauté, à la hsffdiesse, à la chimérique ambition de ne faîsser aucune pJace à l'ignorance ni au doute , de ne laisser aucun problème sans solution, et d'étendre le domaine de la science aussi loin que celui de la vérité ; l'autre est l'expression plus ou moins nette , plus ou moins vive , plus ou moins «mante, mais l'expression à peu près complète de k raison humaine ; et comme la raison se trouve Miroitement unie au sentiment, elle répond ajossi (et c'est là un de ses caractères distinttife) aux plus AoUes besoins du oœur; elle offire à l'adoration et à l'amour du igenre humain un Être réel, oà i'inft- BÎtude se tiaduîit en force, en vie, en intelligence , en «gesse, et ipii, selon les paroles du plus grand philosophe de l'antiquité (1), a produit le monde.

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