De la certitude dans les sciences d'observation [microforme]
Y a-t-il moyen d'arriver à la certitude dans les sciences d'observation ? Quelle espèce de certitude y peut-on avoir ?
Ces questions peuvent paraitre étranges à ceux qui s'occupent avec amour de l'étude des sciences ; elles ont toutefois leur raison d'être et ne sont pas inopportunes,.
I arrive assez souvent, même de nos jours, que des personnes, instruites d'ailleurs, mais ayant plutôt cultivé les études historiques ou philosophiques que les études scientifiques proprement dites, adoptent et défendent avec acharnement certains systèmes anciens ou les idées de certains philosophes de l'antiquité, dont la science moderne prétend avoir démontré la fansseté, Aux affirmations et aux objections de la science moderne on oppose comme fin de non recevoir, soit les contradictions successives de la science, qui renverse aujourd'hui avec autorité les systèmes qu'elle avait affirmés hier avec non moins d'autorité, soit les contradictions simultanées des savants qui, de nos jours comme dans le passé, ne s'accordent pas toujours sur l'explication des mêmes phénomènes.
De là la question qui se pose tout naturellement : y a-t-il réellement moyen d'arriver à la certitude dans les sciences d'observation ? ou bien, sommes-nous condamnés à constamment errer de système en système, sans jamais pouvoir nous arrêter et dire avec quelque certitude : la vérité est là ?
Je laisse de côté les sciences purement psychologiques, qui m'entraineraient trop loin, et je me borne ici aux sciences d'observation dans l'étude du monde physique inorganique et organique en dehors de l’homme,
Commençons d'abord par faire une distinction capitale sans laquelle on est exposé à jouer sur les mots faute de s'entendre,
Les sciences d'observation se composent de deux parties essentiellement distinctes : la constatation des faits, et l'explication de ceux-ci,
Si l'explication des faits est très souvent une simple hypothèse plus ou moins plausible en attendant mieux, il n’en est pas de même de la constatation des faits, qui est susceptible de toute la certitude désirable.
Naturellement, comme il s’agit de faits contingents, au sujet desquels on ne peut conclure que du particulier au général, cette certitude a ses progrès et par conséquent ses degrés. En effet, la constatation, par quelques observateurs en nombre restreint, de certains faits se reproduisant toujours de la même manière, ne crée d’abord qu'une présomption ; puis, par le progrès des observations, on arrive à la probabilité; enfin la diversité des méthodes d'observation, le nombre croissant des observateurs, l'accord unanime de ceux-ci, et le contrôle qu'ils exercent les uns sur les autres, finissent par donner une certitude morale qu'on ne saurait révoquer en doute sans pécher contre la raison.
4 Man TE, HAMEL
Ainsi la pesanteur des corps à la surface de la terre, la gravitation universelle, le fait de la réflexion, de la réfraction simple et double, de l'interférence et de la polarisation de la lumière, les phénomènes magnétiques et électriques, In corrélation des agents physiques, sont devenus d'une évidence telle qu'on ne saurait les nier sans déraisonner,
Ce que je viens de dire de l'observation des faits, je puis le répéter pour la constatation des lois qui régissent les différents phénomènes naturels, Ces lois en eflet ne sont que l'expression d'observations et de mesures multipliées, contrôlées, vérifiées par l'unanimité des observateurs, Ici encore, naturellement, la certitude relativement aux lois des phénomènes a dû passer par toutes les phases de la présomption, de la probabilité plus ou moins vague d'abord, jusqu'à la certitude morale qui commande l'assentiment des intelligences, Cette phase d'enfance et de progrès dans la constatation des lois physiques ne doit pas infirmer la certitude définitive, parce que celle-ci n'est proclamée que lorsque le doute cesse d'être raisonnable. D'ailleurs la plupart de ces lois, susceptibles d'énoncés mathématiques, reçoivent des sciences mathématiques un contrôle des plus précieux, Car le calcul permet d'atteindre des conséquences éloignées et délicates, souvent imprévues, et qui deviennent une vérification presque absolue.
Toutelois ce genre de preuve et de vérification suppose des connaissances spéciales que tout le monde n'a pas. Bien peu de personnes sont en état de vérifier les conséquences mathématiques auxquelles sont arrivés Euler, Newton, Huyghens, Bernouilli, Leibnitz, Laplace, Cauchy, Abel et autres. Est-ce à dire que ceux qui n'ont pas approfondi les sciences du calcul soient en droit de nier l'exactitude des lois pour lesquelles leur défaut de connaissances ne leur permet pas ce mode si sur de vérification ? Non certes, car l'ignorance ne saurait donner le droit de parler; et, si savant que l'on puisse être dans certaines branches des connaissances humaines, le fait d'être incompétent dans une seule, -— si celle-ci est fondamentale et propre à la science qu'il s'agit d'étudier, — suffit pour empécher tout homme, jouissant de sa raison, de se prononcer à l'encontre de ceux qui ont cette compétence,
Dans ce cas, on peut bien n'avoir pas confiance dans les adeptes de la science objet du différend ; on peut même dire que l'on n'est pas convaincu, parce qu'on n’est pas en état de saisir la solution des difficultés qu'on entrevoit ; on sera alors raisonnable ou déraisonnable dans son incrédulité, mais du moins restera-t-on dans les limites des droits de la liberté.
Il en serait autrement si, parce que l'on n'est pas en état de comprendre une démonstration, on allait jusqu’à en nier les conclusions. Je dis plus: l’obstination à vouloir parler à l'encontre de preuves que l'on n'est pas en état de saisir n'est pas seulement un acte déraisonnable, mais elle est de plus l'indice d’un jugement qui n’est pas sain, Qui parle sans savoir fait douter légitimement de son raisonnement dans les choses qu'il sait.
Est-ce à dire que les aflirmations de ce que l’on est convenu d'appeler la science moderne doivent être admises sans réserve ? Certes non, car beaucoup de savants dans les sciences naturelles ne raisonnent pas mieux que certains de leurs contradicteurs dans les sciences philosophiques, et conciuent, eux aussi, au delà ou à côté des prémisses. Neulement je dis qu'il y a un moyen sûr de faire le triage entre ce qui est certain et ce qui n’est qu'hypothétique ou fantaisiste dans ces affirmations.
Quel est done ce moyen ? C'est de constater si les conclusions énoncées sont bien les conséquences légitimes des faits. Evidemment cette constatation ne pourra pas se