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CHAPITRE II

Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue du vague de l'entendement.

Partout, depuis le commencement de cet ouvrage, nous avons rencontré la liberté, c'est que la liberté est la fin de l'homme et l'objet de sa volonté dans tous ses modes; c'est qu'elle embrasse toutes les phases de son existence physique et morale, c'est qu'elle embrasse tout ce qui se rattache à cette existence, Dieu, l'univers. Absolument, la liberté est donc une question insoluble, et notre liberté, pour être indéfinie, n'est ni l'infini ni l'infinité; seulement, sa possibilité est infinie. Mais les progrès effectués pourront toujours se compter, les résultats sont à jamais bornés dans leur nombre, quoique illimités en puissance ; car pour nous l'infini devient, mais n'est pas, il n'existe en réalité qu'objectivement; et c'est ce qui fait que 1 homme, être fini, aspire sans cesse vers l'infini. En effet, sa liberté est un moyen terme entre le fini et l'infini, l'homme ne se croit libre, avec raison, qu'autant qu'il n'aperçoit pas de limite distincte à sa pensée, et que celle-ci, non-seulement peut voyager dans le vague, mais qu'elle conserve l'espoir d'entraîner, dans les régions nébuleuses où elle séjourne habituellement, la substance qui la définit, et donne

seule une réalité à ses rêves. Et cette substance c'est le corps ou la matière ; car, de même qu'il faut le concours de deux agents pour qu'on puisse faire intervenir la cause et l'effet, deux conditions sont nécessaires pour faire une réalité. C'est la pensée qui provoque l'action; mais c'est l'action qui modèle la pensée. Tout le monde a la liberté de se faire des chimères, mais là n'est point encore toute la liberté.

Cependant les chimères peuvent n'être pas toujours des chimères; elles peuvent être des possibilités. Voilà ce qui sourit à l'imagination; elle se berce de vains songes qu'elle nourrit et caresse avec une tendresse de mère, et se repaît avec délice des plus douces espérances, se voyant tour à tour immortalisée, bénie, fortunée dans ses enfants ; les lui arracher, c'est lui arracher les entrailles. Tels sont les hommes en général et en particulier : les poètes, les philosophes et tous les faiseurs de systèmes. Aussi la liberté est-elle mère de la philosophie et de la poésie ; e'est elle qui ouvre au penseur ce monde des idées, monde toujours nouveau, vaste récif où chacun veut aller faire naufrage, et sur le compte duquel on débite plus de fables qu'on n'en débitait dans les temps homériques sur les pays hyperboréens, seul champ qui reste ouvert aujourd'hui à l'imagination, et où le poëte puisse encore se trouver à l'aise et se promener dans le vague de sa pensée sans crainte de voir cet autre Olympe livré à la merci des profanes, le détroit de Gadès et les Colonnes d'Hercule devenir la risée des savants. Enfin, c'est un refuge aussi favorable à la paresse de l'esprit qu'à son activité. Que nous resterait-il donc si Dieu

avait soumis ce monde à la rigueur du calcul comme le mouvement des astres? Mais il est au contraire l'abîme où s'engloutissent tous les systèmes, et la vanité de ceux qui les élèvent. Il n'y a que la variété qui plaise à l'homme, et la variété n'est pas dans la pleine connaissance de la vérité. Ce qui fait les délices des astronomes, ce n'est pas d'observer les révolutions des planètes, ni d'en faire le calcul, chose qu'ils savent sur le bout de leurs ongles, maisde découvrir quelque phénomène ou quelque satellite nouveau. Il en est de même des politiques. C'est pourquoi, quand la machine va bien, l'ambition les tyrannise, et ils la font mal aller à plaisir. Il y a seulement cette différence entre eux et les astronomes, que les astronomes ne peuvent rien déranger au système qu'ils étudient. Eh bien ! nous croyons que c'est une aussi grande perfection en politique de pouvoir faire de l'eau trouble, qu'en astronomie de ne le pouvoir pas; car le seul moyen en politique, pour avoir du nouveau, est de changer l'état des choses, de graviter vers l'idéal afin d'atteindre au plus grand bonheur possible, car l'homme cherche toujours le beau dans l'inconnu par la solution de nouveaux problèmes, et par l'aspect de nouveaux tableaux; le beau est dans cet état ce qu'on désire connaître; ce n'est pas l'inconnu, mais c'est lui qui en est le dépositaire, et l'on ne désire tirer quelque chose de ce précieux dépôt que parce qu'on sait qu'il est inépuisable de variété; le beau n'est donc pas telle ou telle forme, mais la variété ; ce n'est donc pas la forme ronde ou oblongue plus que la carrée. S'il n'y avait que des sphères dans la nature, ce serait quelque chose de fort

triste; il en est de même d'un seul gouvernement, d'une seule opinion, d'habitudes semblables, d'une concorde universelle et inaltérable, et d'une langue parfaite qui doit être supposée avec tout cela. Car si les hommes peuvent disputer sur les mots, tout est remis en question. Mais alors si tout le monde est également content, les termes plus et moins qui sont le fondement de toute connaissance en mathématiques comme en tout, ces termes, qui entrent dans toutes les phrases de l'algèbre, se détruisent l'un par l'autre ; vous n'êtes pas plus ou moins heureux , vous êtes heureux; vous n'êtes pas plus ou moins fidèle, vous êtes fidèle, ce qui détruit l'usage même de la langue. L'absurde ici se manifeste au-delà de tout ce qu'il semblait possible d'exiger. Ainsi tant s'en faut que la perfection de la science ou des langues, ce qui est la même chose, soit favorable à celle du bonheur et du gouvernement, que nous venons de prouver mathématiquement que ce bonheur et ce gouvernement et cette langue sont absurdes. Nous parlons ici de réfutation mathématique, parce que ce qu'on avance à l'aide des mathématiques peut être réfuté de même. En effet, pour des êtres finis, la perfection infinie peut- elle être autre chose qu'une négation?

La liberté sans empirisme social ou philosophique n'est qu'une chimère. On a cru faire une grande insulte à la philosophie en disant que la vérité serait sa perte, qui en doute? Sans philosophie, il n'y aurait pas d'opinions différentes, et, par conséquent, pas de journaux , pas de controversistes en quelque matière

LES CONSÉQUENCES. l55

que ce fût. Les livres seraient inutiles et la science d'un même coup. Plus de gens qui auraient le plaisir de crier bien haut et de se désoler sur la perversité du siècle ; plus de moralistes surtout, plus d'ergoteurs sur le beau idéal, sur l'essence du beau; plus de critiques, plus de médisants, plus de faiseurs de constitutions, plus de dupes et plus de dupés. Et où mettrezvous la liberté, si vous ne la mettez dans tout cela? Comment parviendrez- vous à compenser lesjouissances des déclamateurs bilieux, des larmoyeurs sentimentals , et celles que les plaisants puisent dans nos éternels ridicules, que deviendra la comédie? ou la tragédie, si vous n'avez plus de situations terribles à nous offrir, si vous ne savez plus nous apitoyer? Que deviendrait l'art en un mot? Lorsqu'on sera parvenu à faire disparaître Heraclite et Démocrite de la scène du monde, nous ne voyons pas trop ce que le monde aurait de récréatif et d'intéressant.

. . . . He1 his fabric of the heav'ns Hath left lo their disputes, peihaps to raove His laughier2. . . .

Les hommes ne sont pas malheureux parce qu'ils se font des chimères qu'ils ne peuvent réaliser; au contraire, ils ne sont malheureux que parce qu'on les détrompe. Leurs illusions font la meilleure partie de leur bonheur, et la plupart aimeraient mieux sacrifier leur vie que leurs espérances. Et, quant à ce qui

(i) Great Architect.

(2) MiLTOtf, Paradùe lost, buok VIII.

est de les empêcher de rêver, il vaudrait mieux empêcher la rivière de couler. Chacun est plus ou moins possédé de la manie des systèmes. Et autant de systèmes autant de vérités. Il n'y a rien là de contradictoire, tant s'en faut, que si la liberté n'était plus à débattre, toutes les questions seraient résolues, alors on ne pourrait plus rien contester, et ce serait la liberté que l'on contredirait dans son principe. Elle n'existerait pas, car pour elle, la contradiction serait qu'on n'en pût trouver dans son existence. De là ces disputes permanentes sur le libre arbitre qui sont la meilleure preuve qu'on puisse donner qu'il n'est point une chimère.

Mais pour ne pas découvrir la vérité, les gens à système n'en rendent pas moins de très grands services, c'est une justice que leur doit notre impartialité. Sans système on n'irait pas avec autant d'ardeur à la poursuite de certaines idées très utiles, car c'est l'esprit de système qui fait naître l'esprit de prosélytisme, et l'enthousiasme nécessaire pour le rendre efficace. Le système ne prend pas, cela est vrai, ou il n'a que son temps; mais il a jeté le meilleur de sa sè\e, et quand on en a obtenu ce qu'on voulait, on l'enterre avec honneur et distinction, selon qu'il le mérite, dans les annales philosophiques : sépulture qui en vaut bien une autre !

On se plaint du nombre immense d'écrits inutiles qu'enfante la philosophie. Ces plaintes nous paraissent peu fondées. Aucun de ces écrits n'a découvert la vérité, est-ce à dire qu'ils ne contiennent rien de vrai? Cela n'est pas. Car il serait difficile d'en trouver un

seul qui, au pied de la lettre, ne renfermât aucune vérité utile, et même quelques aperçus nouveaux. Ce dont on peut plus légitimement se plaindre, en apparence, c'est que ces écrits soient comme un immense labyrinthe où l'esprit se perd aussi bien que dans le vague du sujet. Mais qu'on jette un coup d'œil sur l'organisation des sciences physiques elles-mêmes, qu'y verra-t-on? Des divisions et des subdivisions dont le nombre effroyable tend chaque jour à les replonger dans le chaos d'où l'on s'est efforcé de les tirer jusqu'à présent; mais ne trouvera-t-on dans la marche des sciences ni faux système ni tâtonnement? S'il en est ainsi pour les sciences secondaires, que ne doit-on pas penser de la politique, de la philosophie ou de la science sociale, comme on s'habitue à l'appeler aujourd'hui, qui embrasse toutes les sciences? C'est naïveté ou démence de s'étonner qu'on ait pu méditer pendant deux ou trois milliers d'années sans posséder le dernier mot des secrets de la Providence. Tous ces efforts de l'esprit humain n'ont pas été tout-à-fait impuissants, car la synthèse, qu'aucun homme n'a pu faire, s'est faite et se fait encore tous les jours toute seule par la communication toujours plus active des idées. Cela compose d'abord, si vous voulez, une espèce de macédoine, mais n'en finit pas moins par se pétrir au contact, et par former un tout homogène qui augmente tous les jours et se pénètre de nouvelles substances; et ces substances, qui accusent des progrès en sens divers, réagissent sur les idées et y adhèrent de nouveau.

Dieu a su arranger les choses de manière que Tordre,

î 58 DEUXIEME PARTIE.

pour exister, pût se passer de notre bonne volonté, du moins de celle de chacun de nous en particulier. Quant à la volonté générale de l'humanité, elle suit les voies de Dieu, et non celles des philosophes qui, au fond, ne sont, comme les poètes, que les interprètes de l'opinion ; la philosophie est essentiellement discrète dans ses résultats, mais que pourrait-elle être de mieux, elle qui ne prétend arriver à la vérité que par le doute? La certitude existe pour celui qui croit à tel ou tel système, mais non pour celui qui n'y croit pas, et la vérité est dans la pensée de l'humanité, et non dans la pensée de tel homme. Que l'on essaie de concevoir la vérité autrement, et la vérité disparaît avec la liberté; la tradition et la révélation, c'est-àdire l'enseignement du passé, l'enseignement divin, sont inutiles, et, avec eux, la raison.

LES CONSEQUENCES. î 61

tout semblables à lui, — s'il n'a plus le mal physique et moral en perspective, il n'a nul besoin de s'améliorer ni de s'instruire \ l'instruction et l'éducation deviennent inutiles. Voudrait-on que le mal physique pût subsister sans le mal moral? Mais cela est absurde, car ils se produisent l'un par l'autre.

La lutte est aussi favorable à l'homme qu'essentielle, c'est-à-dire que toute la vérité pour l'homme est la lutte, et non cette vérité relative opposée au mensonge, et qui est toute subjective comme le mensonge. Il faut donc qu'il y ait toujours lutte pour qu'il y ait morale, liberté, égalité, vérité. En d'autres termes, il faut qu'il y ait ignorance, mensonge et douleur, au moins en possibilité ; car qui fait la lutte sinon l'obstacle, et qui fait l'obstacle sinon une certaine privation de ce qui est pour nous la vérité ou la science? Nous disons pour nous, parce que la vérité ne peut être saisie par notre esprit, ou accessible à la raison, qu'en tant qu'elle se distingue de l'erreur, qui n'est qu'un effet de notre ignorance, de notre nature finie. C'est pourquoi nous avons dit aussi une certaine privation, parce que le mot privation a besoin d'être restreint, d'autant plus qu'il est employé ici beaucoup plus pour satisfaire et soulager l'intelligence que comme ayant son fondement dans la réalité des choses, ou dans l'universelle nature, qui est vraie, mais d'une vérité qu'on ne peut définir, d'une vérité d'induction comme l'être dont elle émane, duquel on ne prouve l'existence que par l'existence, et qu'il n'est pas, par conséquent, possible de nier, une vérité absolue, un fait inappréciable. Tel est le caractère de la lutte.

En effet, si je désirais une chose qui excitât la convoitise de mon voisin, et que nous fissions, l'un et l'autre, à peu près les mêmes efforts pour la posséder, nous nous nuirions réciproquement, nous serions un obstacle l'un à l'autre, un mal. En fait, le mal serait donc des deux côtés, ou ne serait nulle part. La vérité et la justice seraient pour et contre en même temps, ce qui veut dire qu'elles seraient dans la lutte ou dans la liberté. Le résultat de la lutte est contraire à la liberté, et à cause de cela la détermine. La chose après avoir été librement débattue est forcément acceptée ; mais rien n'est obligatoire sans avoir été préalablement débattu. D'où il est visible que l'esclavage et la subordination ne procèdent, dans l'espèce humaine^ que de la liberté qui ne peut être autre chose que la lutte et la dispute.

Le soleil existe, sa lumière éclaire et sa chaleur vivifie : voilà des faits sur lesquels les hommes ne sont pas maîtres de se former une opinion contraire ; mais dans les opérations purement intellectuelles, bien qu'ils ne soient pareillement maîtres que de se décider dans les limites du vrai, ils ne conçoivent cependant pas la même chose de la même manière. Ils se décident dans les limites du vrai, mais de celui qu'ils conçoivent tel ; et il est bon qu'ils ne le conçoivent pas de la même manière, car si la vérité est une, elle a une infinité de faces différentes, et chacun cherchant à faire prévaloir celle qu'il a en vue, en découvre d'autres dans la dispute. Il est donc certain, qu'au fond, il n'y a rien de faux, car le mensonge lui-même n'est qu'une suite delà nature de l'homme, c'est une vérité, puisque

rien de ce qui existe ne peut être faux par cela même qu'il existe. Ce ne serait pas le mensonge qui n'existerait pas, mais l'objet du mensonge; mais l'objet du mensonge a lui-même sa source dans une vérité, car les inventions de l'homme ont une cause qui est vraie par elle-même. Ainsi l'homme, pour être vrai, doit pouvoir mentir. En effet, la liberté et la vérité doivent concorder ensemble. Le faux, c'est le contraire, c'està-dire ce qui ne peut pas être et n'est pas. L'erreur n'est pareillement qu'un effet de notre nature finie, livrée au tâtonnement, c'est l'absence du réel dans le monde extérieur; mais elle implique le possible dans l'esprit qui est le jouet de l'illusion , c'est le rêve des personnes éveillées. Au reste, n'est-il pas de la nature de l'esprit humain , en général , d'être livré aux conjectures, et ne sont-ce pas les conjectures qui aident à découvrir la vérité? Il faut donc qu'elles en fassent partie; il faut qu'elles soient, en quelque sorte, les anneaux de la chaîne qui, partant du penseur, va par maints détours à l'objet cherché. Il faut que les hommes disputent, et qui peut mieux les faire disputer que de fausses conjectures? On ne dispute que sur ce qu'on ne connaît pas, et comme il y aura toujours des choses que les hommes ne connaîtront pas, ils disputeront toujours, car il y aura toujours sur ces choses des opinions différentes, ou du moins une raison de leur existence ; c'est-à-dire que, toute vérité pouvant être contestée dans son principe, l'homme est libre d'adopter l'opinion qui convient le mieux à ses intérêts ou à sa manière de sentir. Ainsi, l'homme ne dispute que parce qu'il est ignorant, et il n'est libre

que parce qu'il dispute : en résumé, la liberté de l'homme consiste à pouvoir faillir, car s'il dispute , il est évident qu'il se trompe, et, suivant la nature de ses idées ou de ses actions, il tombe dans le faux, l'absurde ou le criminel-, et l'erreur et le péché sont un mal : mais la liberté est un bien ; car c'est elle qui fait que l'homme agit avec connaissance, autrement il ne serait guidé que par l'instinct comme le reste des animaux. L'homme ne dispute que parce qu'il est raisonnable. De sorte que la raison lui a été donnée pour l'aider à s'éclairer et lui apprendre à se conduire , mais non pas positivement pour le conduire et l'éclairer. Car il faudrait supposer alors qu'elle ne se trompe jamais, avantage que donne seulement l'instinct dans une mesure restreinte à la destinée de chaque animal. L'homme est, à la vérité, doué d'instinct pour ce qui regarde sa conservation immédiate, mais comme les opérations auxquelles l'appelle son action sur le reste des animaux sont infiniment compliquées, cette faculté n'aui ait pu lui suffire. La faculté de connaître lui a été donnée pour prévoir, mais elle lui a été donnée dans une mesure proportionnée à la nature de son être fini, et entre le fini et l'infini il y a un abîme incommensurable. Or, il est certain que, s'il en était autrement, si, par exemple, il était donné à tous les hommes de penser avec une telle justesse sur les mêmes choses qu'ils fussent tous d'accord, s'ils pouvaient se rendre compte de tout et n'être jamais de sentiments différents, ils auraient découvert la vérité, car un pareil accord ne peut s'expliquer autrement. Et cette vérité leur serait imposée par une raison supérieure, ou bien elle serait

adoptée spontanément par tous les hommes. Dans le premier cas, il est évident que la liberté n'existerait pas; dans le second, elle n'existerait pas davantage, car un tel accord ne pourrait être que le résultat de l'instinct, et alors ces deux cas se confondent.

La raison suppose la contradiction. De toute nécessité il y aura toujours coexistence d'opinions et d'éléments contraires , et la diversité des opinions n'est autre chose que la liberté. Car la liberté représentant toutes les opinions doit représenter celles mêmes qui contestent son existence , elle doit s'opposer à ses propres effets.

La question de liberté, pour peu qu'on s'avance dans ce domaine sans fin de l'intelligence, a toujours fait et fera toujours échouer, dès les premiers pas, les penseurs assez téméraires pour n'en tenir nul compte, ou assez hardis pour vouloir pousser leurs investigations jusque dans le sanctuaire où la divinité paraît avoir établi sa demeure, et que nul ne peut entreprendre de forcer sans retirer de sa vaine tentative un sentiment plus vif de son insuffisance et de sa faiblesse.

Il y a métaphysiquement trois manières principales d'envisager la liberté : 1° en cherchant à l'atteindre dans ce qui est au-dessus de la raison ; 2° en cherchant à la rabaisser au-dessous de la raison, c'est-à-dire en la subordonnant à une nécessité aveugle ; 3° en cherchant à l'expliquer selon la raison, intention plus rare, comme il arrive toujours. Nous allons examiner ces trois moyens de notre point de vue.

D'abord il est facile d'observer que les deuL pre-

miers peuvent se réduire à un seul, car en tout les extrêmes se touchent.

Ainsi à ces questions, Dieu est-il libre dans son action, ou n'est-il que l'aveugle destin? L'homme a-t-il une volonté, ou n'est-il que le jouet et l'instrument d'une volonté supérieure? On se demande comment il estsur un pareil sujet des convictions scientifiques? car n'est-il pas vrai que si ces questions étaient résolues, et si les résultats des recherches philosophiques possédaient cette évidence et cette simplicité qui est l'essence même de la vérité, il n'y aurait plus de liberté? En effet, Dieu ou la cause première1, serait pénétré d'une manière si intime , que le doute sur la nature de son existence ne serait plus permis 5 et ici, l'absence du doute serait un critérium propre à résoudre toutes les questions secondaires. Tout rentrerait dans le domaine de la science. La vérité serait dans l'une des contradictoires, ce qui est une contradiction véritable.

Nous ne pensons pas qu'il soit possible de douter de l'existence de Dieu, mais seulement que la manière de concevoir cette existence fait toute la valeur de l'opinion ; nous ne pensons pas davantage qu'il soit possible de douter de la liberté, mais que les notions que l'on en a ne sont fondées que sur les données que l'intelligence ne peut décomposer. Voyons quelles sont ces données.

Les mathématiciens ne peuvent rendre raison de la direction, c'est pourquoi ils disent qu'elle est une no-

(l) Toutes les fois que nous disons cause première, ce n'esl que pour nous conformer au langage usuel.

lion simple dont le sentiment est en nous, notion qu'il est aussi inutile qu'impossible de décomposer, cela veut dire, en d'autres termes, que nous la voyons, que nous en parlons, que nous agissons comme si nous la comprenions, et que, par cela même, nous devons la tenir pour évidente.

Or la direction ne peut se définir que par la contradiction, c'est-à-dire à l'aide d'un troisième point dans l'espace, et c'est positivement ce point qui est nécessaire pour définir la liberté ; car il n'est pas vrai qu'on soit libre parce qu'on n'éprouve pas de résistance, mais on n'est libre, au contraire, que parce qu'on peut en éprouver. Cependant, ce n'est point en cela que peut consister la liberté absolue. Ce n'est pas par la même raison dans l'absence de l'obstacle ; et c'est ce que n'ont pas compris une portion de ceux qui ont agité cette redoutable question, tandis que les autres ne s'en sont pas assez rendu compte. Ceux-ci, par exemple, pour avoir voulu se conformer au principe de contradiction, ont fait choisir la divinité, et pour remédier à l'écueil d'impuissance ou de mauvais vouloir, ils ont inventé la prescience, les causes occasionnelles et l'harmonie préétablie 5 aussi se sont ils perdus dans les ténèbres. Tandis que pour éviter l'anthropomorphisme, les autres ont fait la cause première impassible et aveugle en niant la contradiction. Voilà où en est, au fond, toute la question, et elle y est depuis le commencement du monde sans avoir fait un pas. Ainsi, pour connaître l'essence de la liberté, il faut attendre que les géomètres nous fassent connaître celle de la direction, et par suite celle du point. Mais

on ne peut définir la direction que par la situation, et c'est là tomber dans un cercle vicieux, puisqu'au fond ces deux notions n'en font qu'une et s'unissent nécessairement dans le triangle, et que le triangle une fois formé, on expliquera bien la situation d'un angle ou d'un point par rapport aux deux autres, et la direction des lignes qui le comprennent par leur point d'union; mais pouvant faire de même pour chacun des angles, en s'expliquant mutuellement, ils n'expliquent rien, car cela veut dire que ces angles font partie d'un tout qui aurait lui-même besoin d'un autre tout pour être expliqué. C'est ainsi que la liberté humaine peut être prouvée au moyen de la liberté absolue, mais que, ne trouvant plus de preuve pour celle-ci, on peut en conclure que l'autre n'existe pas, ou est également improuvable, car ce qu'on dit du principe il faut le dire des conséquences. Cependant, d'un autre côté, on peut objecter qu'ayant le sentiment de cette dernière, et cette dernière étant la conséquence de la première, la première existe ; et en effet, nous avons le sentiment intime et profond de la liberté divine. Mais par tous les bouts possibles c'est toujours pour l'intelligence le mystère de la trinité. Vouloir l'approfondir c'est donc vouloir s'exposer à parler contre le sens commun, et nier les communs fondements de la science et de la foi ; car la science et la foi, pour ne pas s'expliquer mutuellement, se touchent plus qu'on ne pense.

11 faut distinguer dans la signification du mot liberté : le commandement, le choix, et le pouvoir d'agir. Car si personne ne m'ordonne rien, ou ne peut rien

m'ordonner, j'aurai bien le pouvoir d'agir, mais je n'aurai aucune idée de la liberté, car je n'éprouverai aucune contrariété dans mes volontés. On appelle donc en général liberté, toute manifestation volontaire de la puissance. Pour être libre il faut, avant tout, avoir la puissance de vouloir; pour être puissant, il faut agir, et pour agir il faut être nécessité. En d'autres termes, il faut qu'une raison quelconque vienne motiver l'action, et chez l'homme cette raison consiste dans les besoins d'une nature finie. Tel est l'objet, tels sont les moyens et la fin de sa volonté. Ainsi, pour lui, toute manifestation volontaire annonce une action ordonnée et accomplie, un maître et un serviteur, et la liberté, par le seul acte de la volonté, produit son contraire. De sorte que Dieu luimême ne pouvant vouloir sans vouloir l'obéissance, veut la sujétion illimitée de ses créatures; car cette liberté qu'il a accordée aux hommes est un effet de sa volonté, et c'est dans ce sens seulement qu'on peut dire qu'il est impossible de lui désobéir sans qu'il Tait permis. Mais parce qu'il a accordé aux hommes le pouvoir de faillir, cela ne veut pas dire qu'il ait voulu que le péché ou le mal soit sa fin, c'est tout le contraire, comme on le démontrera tout à l'heure.

Jl n'y a que Dieu à la volonté duquel on ne puisse donner aucune limite. Dieu peut tout ce qu'il veut, parce qu'il n'y a rien au-dessus de lui ; il est infiniment libre, parce que, naturellement, il n'est compris par rien1; mais cette infinie liberté est pour

(i) Première partie, chap. V.

nous quelque chose d'incompréhensible comme le néant. En effet, le néant est la privation de la pensée, l'absolu est l'abîme de la pensée, ce qui donne au non-être absolu et à l'être absolu un grand air de cousinage; car ils sont pour nous l'un et l'autre, le commencement et la fin de la science, ou sa négation. Nous n'arrivons jusqu'à eux que par induction, sans les surprendre et les pénétrer; il faut recourir au mystérieux triangle, et alors imaginer des lois en vertu desquelles Dieu existe. Mais n'est-ce pas reculer la difficulté? Toutes les belles choses qu'on a dites sur la nécessité et la sagesse de ces lois peuvent être vraies, mais tout cela n'est que vapeur.

Dieu ne peut pas ne pas vouloir absolument. Ainsi, Dieu n'a pu vouloir sans vouloir l'exécution absolue de ses volontés ou la sujétion absolue des êtres, ce qui est le contraire de la liberté. Mais c'est ici justement que la liberté est accessible à notre entendement. En effet, les créatures sont assujetties au temps, au mode, à l'ordre, c'est-à-dire qu'elles sont limitées dans la durée de leur existence, dans leur manière d'exister et dans leur lieu; mais cet assujettissement qui, chez les autres animaux ne regarde que l'existence physique, embrasse chez l'homme les résultats de sa haute intelligence, et en lui inspirant de choisir ce que cet assujettissement a de moins dur et de moins immédiat, rend possible sa liberté, jusque-là, cependant, que ses efforts ont été, en général, voulus et prévus par Dieu. Et il ne faut pas perdre de vue que toutes les qualités et attributs des êtres finis, ne pouvant être que finis comme eux, sont toutes conditionnelles et

relatives à des qualités contraires, puisque ces êtres ayant un commencement et une Gn, sont nécessairement bornés par des quantités opposées, et qu'ainsi la liberté de l'homme n'existe qu'à la condition de sa servitude, parce que l'homme ne peut vouloir sans être déterminé par un obstacle ; assujetti par ses besoins, sa première pensée a été de se libérer; assujetti par ses semblables, il s'est efforcé de secouer leur joug; assujetti par ses passions, il a essayé de les dompter. En un mot, l'homme n'est libre qu'à la condition de résister à une puissance qui sans cesse l'opprime en lui-même et autour de lui. En lui-même elle constitue le devoir ou la morale, autour de lui l'industrie ou la science.

Dieu ne tient que de lui seul sa puissance, l'homme ne tient la sienne que de Dieu. Roi sur la terre, il n'est en même temps qu'une espèce de proconsul qui ne peut agir que dans la sphère de ses attributions, car il n'est que l'exécuteur d'une volonté suprême. Toutpuissant par cette volonté, il ne peut rien sans elle. Son intérêt est donc d'étudier l'étendue du pouvoir qui lui est délégué, d'en ménager les ressources et de faire une application intelligente de son droit. La connaissance des lois dont il se compose est son premier besoin et sa première tâche, sûr qu'il est, s'il les enfreint, de recevoir le prix de sa rébellion.

Ces lois sont écrites dans toute la nature et dans son propre cœur. Plus il les sent, mieux il sait les interpréter, plus il en profite. Souvent même elles rayonnent dans sa propre personne, et alors ses semblables lui défèrent une portion de leur propre pou-

voir pour assurer l'autre, car l'homme ne règne pas seulement sur les animaux par l'intelligence et par la force, mais sur lui-même et sur ses semblables. « Tous ne peuvent pas avoir en eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur propre nature et ceux de lui donner leur complet développement. Il en est qui, possédant une grande perspicacité, une intelligence pénétrante, une connaissance intuitive, une sagesse profonde, peuvent développer toutes les facultés de leur nature, et ils se distinguent au milieu de la foule qui les environne; alors le ciel leur a certainement donné le mandat d'être les chefs et les instituteurs des générations infinies1.» Et ces hommes sont d'autant plus libres qu'ils disposent de plus de moyens; car, élevés du milieu de la foule, ils commandent et n'obéissent qu'aux lois de la sagesse et non au caprice de leurs semblables, et de même que ceux-ci ont établi leur empire sur tout ce qui respire dans l'univers, de même ceux-là ont établi le leur sur tout ce qui est doué de raison. L'ambition et l'amour du pouvoir ne sont, au fond, qu'un grand amour de liberté, le désir d'un plus grand choix dans les moyens de développement; et lorsque cet amour est favorisé par des qualités acquises ou facultatives qui emportent notre estime, elle nous groupent, pour ainsi dire, autour de ceux qui les possèdent, par la sympathie et l'utilité, et leur forme un empire dont ils abusent tôt ou tard.

(t) Commentaire sur le Ta-Hio (de Confucius ) , par le docteur Tchou-Hi, traduction de G. Panihier.

L'homme ne peut raisonnablement concevoir de liberté que dans celle du choix. Ce n'est que lorsqu'il peut indéfiniment choisir qu'il se croit libre, de quelque manière d'ailleurs qu'il envisage sa liberté; mais pour cela, il faut absolument que l'idée de liberté soit accompagnée de celle d'un obstacle quelconque, soit intérieur, soit extérieur, et, par conséquent, de l'idée d'une force égale pour surmonter l'obstacle. Par exemple, on me commande de trois choses l'une, ou de m'envoler au-dessus des nuages, ou de plonger dans le fond de la mer, ou de rester où je suis, sur la terre ferme ; ou on me commande ces trois choses, mais on remet l'exécution à ma volonté, soit pour le temps, soit pour le lieu, soit pour la manière. J'ai donc à mon choix d'aller partout où il y a de l'air, de l'eau et de la terre ferme; c'est-à-dire partout le globe, et de parcourir l'un de ces trois éléments selon que mon caprice m'y porte; je suis donc libre de faire tout cela. Ainsi, bien que ma volonté soit nécessitée par un commandement, j'use de mon libre arbitre en choisissant, si l'on veut, un voyage aérien. Mais avant l'invention des aérostats, je n'aurais pu effectuer mon projet, et, malgré ma bonne volonté, je n'aurais pas été libre de satisfaire à la loi faute de pouvoir; je n'aurais pu pareillement plonger au fond de la mer faute d'appareil convenable ; j'aurais été réduit à rester sur la terre ferme, quoique ayant la liberté d'aller en l'air ou sous les eaux. Mais depuis je l'ai pu. J'ai donc pu suivre ma fantaisie , tout en accomplissant de véritables ordres. C'est ainsi qu'on peut être libre

dans toutes les situations de la vie, si restreinte ou si illimitée que soit d'ailleurs la permission du supérieur. Un homme en prison est libre d'en parcourir l'étroite enceinte, un homme enchaîné de remuer ses chaînes; ils ne sont pas considérés comme libres néanmoins, parce qu'ils ne sont pas maîtres de disposer d'eux-mêmes. Or, que leur manque-t-il pour être libres, sinon le pouvoir de rompre leurs fers? Mais, en supposant qu'ils les rompent , ils n'en seront pas moins retenus sur ce petit globe. Or, si l'on découvrait des moyens pour aller dans la lune, ceux qui ne pourraient pas faire ce voyage ne seraient pas libres; ils seraient retenus ici-bas comme dans une terre d'exil, en supposant que la lune soit un séjour de délices et de merveilles ; ils ne seraient pas libres, , parce qu'ils ne pourraient pas choisir d'habiter sur la terre ou dans la lune. On voit qu'il ne faut pas dire que la liberté consiste dans le développement des facultés, car on peut développer ses facultés dans dix hectares de terrain, et néanmoins celui qui les aurait pour prison ne serait pas libre; pourquoi le serait-il dans toute l'étendue delà terre? La liberté consiste dans le développement indéfini des facultés, c'est-àdire dans un choix qui n'a d'autres limites qu'un pouvoir indéfini, une possibilité sans bornes, un idéal. La volonté de l'homme ne souffre aucune limite. Le choix des moyens n'en peut pas souffrir davantage, mais une latitude indéfinie dans le choix suppose un pouvoir plus oumoinsgrand, etleplusoulemoinsn'exprime aucune valeur absolue. La définition de la liberté nouséchappe ici, parce que la liberté est comme la raison, un pur

idéal dont le milieu est variable à l'infini, et qu'elle n'a son siège que dans la conscience, principe et unité des contraires.

Mais supposons que le voyage au-dessus des nuages représente l'ascension de l'homme vers la verlu, ou vers le ciel , que la promenade sous-marine ne soit autre chose que l'image du vice se plongeant dans l'abîme du mal, et que l'habitation de l'homme sur la terre ferme représente la médiocrité inoffensive, laquelle est, fort heureusement, du goût et au pouvoir du plus grand nombre. Je dirai que Dieu a voulu sans doute que l'homme lui obéît en rendant possible pour lui ces trois manières d'être, mais qu'il ne l'a pas obligé à l'une plutôt qu'à l'autre; seulement il lui a laissé le choix afin que sa curiosité, aiguisée de la sorte, il ne croupît pas dans l'oisiveté et dans une indifférence qui n'eût pas fait de l'homme ce qu'il devait être, un être intelligent; car l'intelligence est encore pour nous et pour tout être fini comme la liberté, il lui faut un obstacle à surmonter; sans obstacle il n'y a pas de victoire, il n'y a pas d'intelligence à développer.

Mais, peut-on nous opposer, il résulte de tout cela que la liberté pour l'homme consiste dans son insuffisance, et il est étrange que la liberté soit chez l'homme le fruit de son insuffisance, tandisqu'enDieuelleest au contraire l'attribut de sa toute-puissance? Mais c'est que Dieu est l'être par excellence, l'être infini, et que l'homme, être fini, tombe dans l'infinité. Or la liberté considérée dans l'infinité revêt sans doute une infinité de formes, mais en tant que ces formes sont finies, elle

ne saurait être que finie aussi. C'est pourquoi, toutes les créatures ne sont que d'une liberté en rapport avec leur importance ou leur conformation relative. Mais si l'homme n'est pas infiniment libre, on peut dire qu'il est indéfiniment libre.

Mais revenons à notre comparaison : Dieu m'a commandé de choisir, je ne puis pas ne pas choisir, c'està-dire que je ne puis pas ne pas être libre; je ne suis libre que par la volonté de Dieu, et suivant son intention, mais non suivant mon choix, c'est-à-dire que mon choix est prescrit d'avance sans être pour cela déterminé. Dieu sait que je choisirai entre trois choses, mais il peut bien ignorer laquelle de ces trois choses je choisirai, et prévoir en même temps tous les possibles. Car sachant tous les choix qui sont à ma disposition et que je puis avoir l'idée de faire, et en même temps toutes les conséquences d'un quelconque de ces choix, il peut savoir ce qui m'arivera quelque choix que je fasse, sans que l'un des trois objets de mon choix soit arrêté dans sa pensée; mais Dieu n'a pas seulement voulu permettre ces trois choix, il en a voulu permettre une infinité-, ce qui lui était aussi facile. L'homme peut donc éternellement choisir *, il a donc la liberté de choisir entre une infinité de choses ; mais qu'est-ce que cette liberté encore? Choisir

(«) Car, que Ton dise avec Aristote, et c'est noire opinion, qu'il y a deux libertés : la liberté spontanée et la liberté réfléchie ; cela ne détruit pas le choix; bien loin dp là, c'est ce qui le constitue, car il y a lutte des deux libertés. On a déjà dû le comprendre par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, et quand nous traiterons de la liberté au point de vue moral, on en restera convaincu.

c'est balancer entre deux objets au moins de ses désirs, mais balancer dans son choix c'est être borné dans, sa science comme dans son essence. Dieu peut tout, parce qu'il sait tout, c'est pourquoi il ne choisit pas, ni ne désire rien. Voilà la dernière équation du problème, celle qui fait voir clairement qu'absolument il est insoluble.

Insoluble, en tant qu'il se rapporte à la cause première, le problème de la liberté implique donc des problèmes également insolubles. Or il est le premier des problèmes. Ceux qui ont prétendu résoudre la question du bien et du mal avant celle de la liberté ont donc pris la chose à contre-sens -, et ceux qui ont tenté de prouver la liberté par des arguments en forme, n'ont rien prouvé du tout. Car ils ont toujours confondu la part de liberté qui revenait à Thomme avec la liberté absolue ; ils ont fait comme un géomètre qui, prenant l'angle droit à 90°, mesure avec son aide tous les cercles et tous les angles. Cette méthode de raisonner est commode, mais malheureusement elle n'appartient qu'au géomètre qui ne peut avec l'aide de sa méthode, si rigoureuse cependant, atteindre au-delà de la surface des choses.

Comme tous les êtres ont une liberté proportionnée à leur importance, l'être le plus important de l'univers jouit d'une liberté aussi incompréhensible que son essence. De sorte que nous nous sentons libres sans pouvoir dire comment; et nous ne voyons le pourquoi que dans la nécessité de répondre de nos actes. Mais Dieu, qui n'a pas à répondre des siens, doit être libre autrement que nous, de même qu'il existe au-

trement que nous : la liberté n'est qu'un sentiment» Mais il nous reste à prouver que ce sentiment est une réalité par cela même qu'il est indéfinissable, et c'est ce que nous allons faire en prenant la règle et le compas au chapitre suivant.

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