CHAPITRE PREMIER
Rapports de l'ordre social avec l'entendement humain.
Il y a des nombres dont on ne peut trouver le rapport avec l'unité; on les nomme incommensurables ; il y en a d'autres, au contraire, dont on peut trouver ce rapport 5 on les nomme commensurables : ce sont des nombres finis, les autres contiennent en eux l'infini. Or, nous comparons les nombres finis au gouvernement de l'instinct chez les animaux, et les nombres infinis au gouvernement des hommes, comme impliquant la liberté dont on ne peut trouver le rapport avec la destinée humaine. Ces derniers nombres ont reçu aussi le nom de quantités sourdes, parce que, en effet, lorsqu'on cherche à leur assigner une mesure, ils semblent se perdre dans le lointain comme unbruit vague et comprimé. C'est ce vague que nous avons aperçu dans les facultés de l'entendement pour tout ce qui exprime un moyen terme entre les deux extrêmes de la pensée,
tels sont les mots philosophie, métaphysique, sens commun, etc. Ces mots sont de véritables quantités sourdes, rebelles à tous les efforts de l'analyse, comme l'idée de liberté dont ils n'expriment, chacun, qu'une seule de ses innombrables faces. Par conséquent, l'esprit humain engendre une suite infinie de nuances qu'aucune langue, si riche qu'elle soit, ne pourra jamais rendre ; or, il est incontestable que pour l'homme cette impuissance, loin d'être la négation absolue de ce qu'il ne connaît pas, l'oblige, en piquant sa curiosité, à développer toutes ses facultés pour aller à la recherche de l'inconnu et découvrir de nouvelles nuances.
Ou il effectue cette recherche par la pensée pure ou le développement philosophique des facultés de l'entendement, c'est la liberté métaphysique; ou par la pensée unie à la pratique des choses en ce qui concerne les rapports physiques, c'est l'industrie ou la liberté physique; ou par la pensée unie à ridée d'un effort sur soi-même en ce qui concerne les rapports moraux, c'est l'art ou la liberté morale ; ou par la pensée unie à la pratique des choses dont la métaphysique est la contemplation, c'est-à dire en ce qui concerne les rapports physiques et moraux dans la vie extérieure, c'est la liberté politique.
L'objet commun de ces quatre sortes de libertés, est la science fondée sur l'effort et aboutissant à la foi ou au doute.
La foi que cherche l'homme et le doute qu'il fuit, caractérisent toutes les idées de perfection et d'imperfection.
En effet, le sceptique ne voit partout qu'imperfection , sujet de cloute; si tout lui paraissait bien, il n'aurait aucun motif pour clouter. La foi seule est parfaite, car pour qui croit, tout est bien.
Mais le rapport de la foi au doute est impossible à trouver, car c'est celui du bien au mal, ou la liberté; il y a donc progrès et décadence nécessaire, puisqu'on peut toujours faire mieux ou pire; c'est pourquoi il est impossible d'assigner aucune limite au doute et à la foi. Ni l'un ni l'autre ne peuvent être absolus, car absolument il n'y a ni progrès ni décadence, ni bien, ni mal. L'indifférence des choses n'est que leur identité ; le tout est inappréciable de sa nature.
Toutes ces questions, si étroitement liées avec celles de la certitude, nous les avons envisagées dans cette seconde partie, parce qu'elles sont une conséquence nécessaire des principes de la première. Or, avec l'impossibilité de la science absolue, nous avons dû voir la liberté et la certitude dans les préjugés, base de toute morale, car les préjugés représentent le sacrifice sans lequel il n'y a ni liberté ni morale. Mais audessus du préjugé, il y a encore quelque chose de plus inexplicable, c'est le hasard, ressort caché et mystérieux, qui fait mouvoir toute la machine sociale, dernier complément de la liberté, seule cause du sacrifice, sanctuaire éternel de la religion ; car quelle religion peut exister sans sacrifice? Qu'est-ce qu'un sacrifice qui ne s'appuie pas sur une croyance? Et qu'est-il besoin de croyance si l'on sait tout , si l'on prévoit tout?
Le hasard est l'imprévu ; il est dans le monde la
conséquence de ce vague qui est au fond de l'esprit humain, et qui, né du combat, empêche l'homme de se livrer aux mouvements instinctifs et fatals de la brute. Or ce qui est au dedans de lui se traduit extérieurement : la société ne peut en effet s'édifier que sur la nature de l'entendement humain. Ainsi, à ces deux facultés, l'intelligence et le sentiment, correspondent deux ordres de connaissances : la science et la foi ; deux sortes de besoins : les besoins matériels et moraux ; deux moyens : l'industrie et l'art ; deux institutions: la religion et le commerce; et enfin, trois points qui résument l'effort : la raison, la philosophie et la guerre. La guerre est donc l'attribut de la liberté, la manifestation directe du vague de l'entendement et du hasard des choses; elle est pour la société ce que la dispute est pour la philosophie et la raison, la condition même de leur existence. En principe, on ne saurait la séparer de l'ordre, plus qu'on ne saurait décider que ces ouragans qui bouleversent le sein des mers sont d'inutiles fléaux. Relativement, Tordre est toujours mêlé de désordre, de même que l'unité ne peut se définir et se comprendre que par la pluralité. Absolument, l'ordre est la négation de l'entendement, celle du bien et du mal relatifs, qui seuls sont dans l'entendement. L'idée du désordre absolu n'a pas d'autre conséquence logique; ces conséquences ne sont ni plus mauvaises ni meilleures, et il n'y a aucune raison pour préférer les unes aux autres. Nous en dirons autant pour la certitude et l'incertitude, et nécessairement pour l'ignorance et la connaissance absolues.