CHAPITRE XI
Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue du hasard.
L'homme ne produirait-il que par l'intelligence, et la solution d'un problème de géométrie peut-elle déterminer la conception d'un poème épique?
De toutes les aberrations de l'esprit humain, la plus grande, sans doute , est évidemment celle qui prétend soumettre toutes les relations sociales au calcul.
Mais ces relations étant fondées sur un principe simple comme tout ce qui appartient à la morale, les chiffres n'ont aucune prise sur elles. Il y a dans l'univers quelque chose d'insaisissable, et ce quelque chose se trouve répandu partout, et se mêle avec tout ce qui est susceptible de calcul, assez pour qu'en toute chose la certitude des principes nous échappe.
Nous posons d'abord que toute science qui s'appuie sur des croyances n'est pas une science, et telle est la prétendue science politique. Car, ou les croyances sont utiles, ou elles ne le sont pas. Si elles sont utiles, parce qu'elles sont des croyances elles ne peuvent être soumises à une démonstration rigoureuse, autrement elles ne seraient plus descroyances, elles seraient lacertitude. Mais la certitude absolue positive est un vérita-
ble contre bon sens, car il importe moins, comme nous l'avons vu, de savoir si Dieu existe que de savoir comment il existe. Mais si l'on savait ce comment on saurait tout. Cette toute-science supposerait à la vérité les croyances inutiles -, mais qui se flatte de cette toutescience? c'est aux partisans de lacertitude à répondre.
En admettant que la politique soit une science, les législateurs qui acceptent les croyances ne les acceptent que comme une immense duperie, et alors, à plus forte raison, doivent-elles contrarier leur science, qu'ils donnent comme une chose des plus sérieuses.
Mais en employant le mot science politique, on cherche si peu à se rendre compte de sa valeur, qu'il n'est pas rare de l'entendre confondre dans le discours avec l'art de gouverner les hommes. Entendrait-on parscience la politique spéculative, et par art la pratique des maximes posées pour les entendus? Mais les praticiens se sont toujours fort peu souciés des idéologues, et il faut avouer qu'ils n'ont pas eu tort, car le papier endure tout, comme on dit-, et s'il fallait tenter l'expérience de toutes les belles théories qui s'y trouvent exposées, on aurait fort à faire, et puis on ne contenterait personne : chacun donnant toujours à ses idées la préférence sur celles de son voisin. On est donc fondé à douter, au milieu de tant d'incertitudes, si la politique est véritablement une science, et si plutôt ses lois ne seraient pas la philosophie en pratique, un jene sais quoi, quelque chose comme une âme de la société à laquelle on obéit sans connaître sa nature, et qui est répandu parmi tous les hommes pour leur inspirer le désir de se réunir, et la possibilité de se gouverner.
Car une science doit avoir des données certaines à l'aide desquelles il soit possible, par une suite de déductions rigoureuses ou d'expériences réelles, de former un corps de doctrine. Or, l'usage des livres et des choses ne nous apprend que trop qu'il n'y a rien de solide ni dans la signification dont les adeptes décorent le mot politique, ni dans ce qu'ils nous enseignent, puisque tout est contestable et continuellement contesté et remis, et que les plus grands parleurs paraissent être les plus instruits. Un léger coup d'œil sur la littérature pourrait bien nous en convaincre : romanciers, historiens, philosophes, chacun voit le bien à sa guise, et distille goutte à goutte le venin de ses bonnes idées.
Il est du reste étonnant que les grands politiques n'aient jamais appris leur métier, et qu'ils semblent nés tout exprès pour commander, tandis que la plupart de ceux qui ont été nourris sur les degrés d'un trône ne paraissent pas s'en douter. Il semble que ce soit un métier qu'il faut savoir faire d'instinct, métier difficile pourtant, et dont tout le monde veut se mêler. Ne serait-ce pas parce qu'il laisse beaucoup au hasard, et qu'il en est d'un grand politique comme de ces généraux qui gagnent des batailles, grâce à quelque cause inopinée et imprévue qui vient à point nommé les faire passer d'une défaite honteuse à une victoire signalée? Les uns soutiennent qu'il y a beaucoup de cela, d'autres que la fortune se lasse tôt ou tard, et finit toujours par donner gain de cause au plus habile. Il en peut être ainsi, et tel est à peu près notre sentiment. Mais il n'est pas moins vrai que tels gens incapables ont réussi en des entreprises que de
plus habiles qu'eux avaient inutilement tentées. C'est que, sans aucun doute, l'époque où ils naquirent, et les circonstances où ils se trouvèrent, firent pour eux ce qu'un homme d'esprit ne peut faire avec toute l'habileté du monde lorsque tout est conjuré contre lui.
L'habileté est peu de chose en politique sans la fortune. « 0 fortune! s'écriait Bonaparte touchant au rivage de l'Egypte et croyant apercevoir la flotte anglaise, encore trois jours! »
Il avait une assez bonne dose d'habileté, et il le savait, mais ce qu'il ne savait pas c'est l'époque où il plairait à la fortune de l'abandonner \ c'était elle qu'il devait toujours être porté à invoquer en toute circonstance; car il n'a peut-être manqué à d'innombrables capitaines que la fortune de Napoléon pour l'égaler, tant la fortune met encore plus de distance entre les hommes que le génie lui-même! Que manque-t-il au dernier d'entre eux pour régner sur le premier peuple de l'univers? que lui manque-t-il pour voir tout ce qu'il y a de grand dans les sciences, les arts, les lettres, la magistrature et la guerre s'incliner devant lui, disposer d'innombrables millions, commander les armées, remplir la terre de son nom, être accablé d'honneurs et voir autour de lui ses plus petites actions rehaussées comme quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel? Ce qui lui manque est bien peu de chose en vérité, et bien indépendant de tout mérite personnel, de toute justice distributive; et, néanmoins, ce peu de chose suffit pour le précipiter du faîte des grandeurs, du plus haut point d'estime au dernier degré de misère et d'abjection. Ce
quelque chose est le hasard, qui lui a refusé l'entrée de tel ou tel ventre pour le jeter dans un moule que certes il n'eût pas choisi s'il avait élé consulté.
C'est ce même hasard qui nous fait naître beau ou vilain, mâle ou femelle, sage ou fou ; c'est lui qui nous jette sur ce petit globe au lieu de nous donner des parents dans Saturne ou dans Jupiter ; de sorte qu'en remontant jusqu'au soleil et du soleil à toutes les étoiles, nous aurions fort à faire si nous voulions accuser l'injustice du sort et faire disparaître le hasard de nos destinées.
Ce que nous venons de dire n'est que le seul fait de la naissance, que l'on juge du reste ; car l'infini est dans tout et mène jusque dans les plus infimes détails, ce coin inaperçu de l'univers. C'est le hasard qui nous fait nosamis, nous choisit nos épouses, fixe le lieu de notre résidence ; c'est encore lui qui nous donne nos impressions et fait naître nos idées; c'est à lui que reviennent les trois quarts de nos bonnes comme de nos mauvaises actions ; c'est lui qui nous enrichit ou nous appauvrit; c'est lui qui a découvert à Newton l'attraction universelle ; c'est lui qui a inventé la poudre, la vapeur, la boussole et presque tout, qui a changé par conséquent la face du monde ; c'est lui qui fait tomber dans nos mains les livres pernicieux ou ceux qui contiennent d'utiles enseignements; c'est lui qui fait les grands hommes en les faisant naître à une époque voulue. Qu'eût été Alcibiade sans Socrate? un petit prostitué; qu'eût été Socrate à notre époque? Que serait Louis XIV ou bien Grégoire VII? Il serait curieux de faire renaître ces illustres personnages et de les mettre
en action ; indubitablement ils feraient une assez plate figure. Socrate se verrait conspué par les adeptes d'une science nouvelle comme un radoteur qui pense que la vertu est un exercice violent, au lieu de savoir qu'en pivotai on y arrive à point nommé à l'aide de la papillonne et de la composite , avec autant de certitude que deux et deux font quatre. Louis XIV parlant de gloire saurait qu'il faut s'occuper de gain avant tout, et Grégoire VII n'aurait rien à démêler avec l'économie politique.
Mais que de hasards les passions ne font- elles pas entrer dans le monde î car les passions ne calculent pas, c'est l'occasion qui les développe. Une rencontre au bal, un manque d'égards, une inclination déterminent les plus grands événements. On a énuméré dans bien des livres les changements que les femmes ont amenés dans le monde : rien n'est plus vrai, et c'est une chose qui restera vraie jusqu'à la fin du monde. Elles n'ont pas même besoin pour cela de s'occuper de politique; la politique ne leur a jamais convenu; ce n'est que rarement et par des considérations exceptionnelles, qu'elles sont appelées à diriger les affaires publiques , non que la plupart ne soient capables de s'en bien acquitter et qu'elles ne l'aient montré plus d'une fois, mais l'hérédité leur a toujours conquis le pouvoir et préparé la voie; elles l'obtiennent plutôt avec la balance qu'avec l'épée, et comme c'est l'épée qui décide de tout en dernier ressort, elle donne tout à ceux qui la portent. Mais les femmes jouent un bien plus grand rôle dans nos affaires; car au lieu de gouverner tes hommes par la
force, elles les gouvernent par la sympathie et la spontanéité, pouvoir qui vaut mieux que celui de l'épée, en ce qu'avec tous les autres avantages il peut souvent leur mettre l'épée dans les mains en faisant agir ceux qui la tiennent. L'amour fait presque à lui seul toute la politique.
Il est vrai que nous ne voyons plus aujourd'hui de Pompadour faire naître de guerre de Sept-Ans, mais les cordes qu'elle faisait mouvoir existent toujours., bien que des mœurs plus sévères cachent le jeu. Aujourd'hui, comme autrefois, plusd'une beauté ignoréeet besogneuse hier encore, devra au hasard d'une rencontre heureuse d'être environnée demain de toutes les aisances et de tout l'éclat du luxe, de toutes les commodités de la vie et de toutes les jouissances de l'amour-propre . Ainsi, voilà une femme qui n'a pas la passion du travail, mais qui a celle des belles parures et de l'oisiveté, et la nature et la fortune se réunissent pour combler ses vœux. Plus à plaindre peut-être parce qu'elle est plus favorisée, que d'envieuses malgré tout ne fait-elle pas ! Tout paraît appartenir au caprice et à la beauté. Fut-il jamais un savant aussi bien récompensé que madame deFeuchèresou que la belle princesse de Capoue?Les services personnels seront toujours les mieux rétribués, et surtout les services de cette nature.
Mais il n'est besoin d'être roi ou prince pour contenter ses passions et faire de leur objet une idole; aux rois et aux princes succèdent les banquiers plus ricbes qu'eux, ou les industriels millionnaires; il est vrai que ces derniers poussent rarement le favoritisme jusqu'à la mésalliance , ayant encore une bien plus
haute idée d'eux-mêmes \ c'est chez eux comme ailleurs, celui qui a cinq cents francs n'épouse pas qui ne lui en apporte que deux cent cinquante. Quand on est bien bas on veut toujours monter, jamais descendre, et quiconque ne voit la considération que dans l'argent, ne veut que de l'argent, et c'est tout simple. Le régime de l'égalité ne fait qu'avilir l'aristocratie, mais n'en change pas la nature. Le hasard est tout-puissant; mais il a un terme fatal dans d'autres lois qui veulent que l'aristocratie se maintienne. Le cœur humain, d'ordinaire si vaporeux, lui élève ici comme une barrière infranchissable et s'en sépare nettement dans ses grands effets. Que deviendrait l'aristocratie sans cette barrière? que deviendrait la morale avec les emportements fiévreux de l'amour ou la passion sordide du gain? Duper de riches héritières ou déjeunes inconsidérés deviendrait la grande affaire des intrigants de tout état et de tout sexe ; il n'y aurait pas de prétentions que n'encourageassent la paresse et le mensonge; non-seulement la sécurité des familles, mais la famille elle-même, n'existerait pas s'il pouvait s'introduire dans son sein des étrangers qu'elle n'aurait pas acceptés. Quelle grande nécessité ensuite de se créer une industrie et de songer à vivre d'un travail honorable, si de belles manières peuvent tenir lieu de tout mérite, car Dieu sait qui réussit en pareil cas ! Il y a donc ici quelque chose de fatal et de nécessaire sur lequel à son tour le hasard n'a plus de prise, mais où il s'infiltre cependant, et c'est ce mélange qui fonde l'ordre et la liberté.
La prudence consiste à prévoir ce qu'il y a de néces-
saire dans les choses, et la sagesse à ne pas voir que cette nécessité. Napoléon disait , au rapport de son neveu, Louis Bonaparte, lequel n'a pas proBté de cet avis, «qu'il fallait toujours donner les deux tiers à la prudence et le troisième au hasard. » Ainsi, reconnaissons que si celui qui se fie trop au hasard peut éprouver de cruels revers, celui à son tour, qui compte trop sur sa prudence peut faire preuve d'une incapacité presque égale. ïl faut donc qu'un homme d'état réunisse deux garanties de succès, la prudence et la fortune; et si la politique est une science, il n'est pas trop facile de voir à quoi pourrait servir la prudence, puisque la prudence n'est d'usage que pour éviter de donner trop au hasard. Lorsque je veux prouver que le diamètre ne peut mesurer la circonférence, j'y arrive par une suite de démonstrations où le hasard n'entre pour rien. Le hasard n'est donc pas ce qui fait la science ; elle profite beaucoup du hasard, souvent, il est vrai ; mais ce hasard est tout-à-fait indépendant de la science , c'est un heureux accident qui enrichit la science, et c'est tout. En politique, au contraire, ce hasard est la grande panacée qui remédie à l'éternel défaut de la règle. Ce n'est pas que nous voulions en rien diminuer le mérite de ceux qui se mêlent de gouverner : il est grand, au contraire, car il est singulier en son genre; mais nous tenons à définir la politique et à nous en faire, s'il se peut, quant au point qui nous occupe, une idée véritable, ce qui sera, nous le croyons, assez difficile.
Il y a des gens qui, pour dire la science politique, se prévalent de ce que la cinquième classe de l'Institut
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a inscrit sur la salle de ses séances : Académie des sciences morales et politiques. Mais cela ne veut rien dire , si ce n'est que l'Académie des sciences morales et politiques n'est pas l'Académie de la science morale et politique. Il y a des sciences politiques plus ou moins certaines, plus ou moins vagues, on ne peut en disconvenir, mais il n'y a pas plus de science politique que de science morale ou sociale, il y a des sciences qui se rapportent à la politique et à la morale, voilà tout ' . Ainsi, l'historien n'étant pas seulement un savant, il n'y a pas de science historique pure. Tout érudit, qui ne sera ni philosophe ni artiste, sera toujours un historien détestable. Voyez-vous dans l'histoire une grande sévérité dans l'investigation des faits? Mais la manière de procéder pour cela ne compose pas un corps de science, et, en serait-il ainsi, que cette seule condition ne suffirait pas pour faire une bonne histoire ni un bon historien.
Le savoir est indispensable pour écrire l'histoire , cela tombe sous le sens , comme il est indispensable pour être ministre ou pour commander une armée. Mais pour s'acquitter de tout ceia, il ne faut pas n'être qu'un savant. Avoir une bonne tête, bien organisée, est la condition principale pour battre l'ennemi. Le grand Condé n'a-t-il pas fait un coup de maître le premier jour de son apprentissage? Vendôme ne gagnait-il pas des victoires à moitié endormi? Et les généraux de l'empire, enfants de la fortune, n'ont-ils
(l) C'est pourquoi nous voyons avec peine que l'Académie semble vouloir renoncer à celte sage dénomination et lenfer d'escalader la scier/ce armée d'une théorie de la certitude.
pas effacé ces grands seigneurs un peu trop vantés? Connaître le temps et les hommes, avoir la parole à sa disposition, répondre à tout, se multiplier de mille manières sont les qualités nécessaires d'un ministre De même, pour être historien, il faut être, avant tout, artiste et philosophe, ou se résigner à n'être qu'un vulgaire chroniqueur. Et remarquons-le bien, ces considérations sont graves , car, par leur moyen , nous arrivons à nous convaincre de plus en plus que tout ce qui touche, en quoi que ce soit, à la politique, à la morale ou au gouvernement, devient quelque chose d'inqualifiable, quelque chose qui emprunte plus du génie que de la science acquise.
La politique n'est pas une science , et elle n'est pas non plus un art. Il est vrai que, comme dans tout ce qui est art, nous ne pourrons jamais avoir, en politique, que des notions d'expérience; mais la politique ne peut être, à proprement parler, un art, parce que le hasard a nécessairement une part trop grande dans la pratique des affaires. Un artiste peut devoir quelquefois ses inspirations au hasard , mais il a le génie qui les fait éclore et les manifeste , et cela n'est point du domaine du hasard. On n'a jamais vu de poëte tout-à-fait médiocre imposer ses œuvres au public ; tandis que cela se voit très fréquemment en politique, à cause du rôle que fait jouer le hasard à ceux qui tiennent le gouvernail. La majorité ne s'inquiète jamais et n'a nul besoin de s'inquiéter des moyens. Ce qu'il lui faut, ce sont de bons résultais. Le plus grand génie du monde, avec une malheureuse étoile, ne lui fera jamais reconnaître son mérite. Pour elle, opus artificem pro-
bat, et c'est là le grand bénéfice des heureuses médiocrités : les suffrages de la foule et son admiration leur arrivent quelquefois comme les places dans l'histoire, lorsqu'elles y songent le moins.
A ce propos un des plus grands écrivains de notre époque a fait très fréquemment cette remarque que la postérité n'était pas toujours aussi équitable qu'on le dit communément, qu'il se mêlait souvent à ses jugements une foule de préventions dues au hasard; et il proclame avec raison, en maintes circonstances , le néant des causes qui ont déterminé les plus grands événements. On ne lit donc pas sans étonnement, dans les mémoires relatifs au congrès de Vérone, où ces réflexions sont particulièrement consignées, que leur illustre auteur serait allé se jeter dans la Seine si les Français avaient eu le malheur d'échouer devant le Trocadéro, mais à cause de leur réussite, s'avouer qu'en politique il ne valait pas moins qu'en littérature. Nous croyons, quant à nous, que la gloire du grand écrivain serait peu digne d'envie si elle tenait à si peu de chose. Non que la prise du Trocadéro ne soit une action d'éclat, mais elle ne dépendait nullement de l'habileté politique du ministre des affaires étrangères, qui aurait eu grand tort assurément de se noyer au cas où la victoire se fût déclarée pour les Cortès. Il est des choses qu'un homme d'esprit ne peut faire avec toute l'habileté du monde, et s'il était habile d'engager la France dans la guerre d'Espagne, cela suffisait, et doit toujours suffire à un homme d'état. En se tuant, on ne peut ressembler qu'à un banquier ruiné à la hausse ou à la baisse.
La politique n'est pas du domaine de l'art plus qu'elle n'est du domaine de la science. Mais elle tient à l'une et à l'autre par les liens les plus mystérieux. L'espace insaisissable qui les sépare est, en quelque sorte , le milieu ambiant du hasard. La politique est avec cela, si l'on veut, la science des besoins matériels et moraux, et l'art de les satisfaire; or en cherchant à resserrer les limites du hasard ou de l'infini pour mieux parvenir à la connaissance de cette science et de cet art, cette connaissance se complique de la théorie de l'univers , et de celle de l'origine des choses. C'est dans cette connaissance seule, pleine et entière , que la science et la foi , l'intelligence et le sentiment, les préjugés et la raison se confondraient dans une source commune dont nous ne pouvons nous faire aucune idée.
Mais nous avons vu que l'homme , n'ayant pas le premier mot de la science, n'en aura jamais le dernier. La science n'est d'ailleurs que le produit d'une seule faculté de connaître ; or la politique , dans toutes ses phases , suit le progrès de l'opinion , et l'opinion est le produit des deux facultés de connaître. La science et l'art se tranformeront , par conséquent, jusqu'à la fin du monde, dernière époque qui sera la synthèse du commencement.