CHAPITRE X
Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue des préjugés.
La tendance qu'ont tous les hommes à s'approprier ce qui leur est de quelque utilité est, sans contredit, ce qui a causé le plus de maux au genre humain. Aussi, ceux qu'on nomme les sages se sont-ils plu, de tout temps, à se créer par des rêveries ingénieuses un monde à part, où tout serait en commun, et où, bien entendu, les heureux habitants de ce séjour de délices rie connaîtraient aucun des préjugés qui, partout ailleurs, divisent les hommes; car, n'ont-ils jamais manqué d'ajouter, tout ce qui tient aux préjugés n'est fait que pour les aveugler sur leur véritable intérêt, qui consiste à être heureux. Or, loin de leur faire trouver le bonheur, n'ont-ils pas allumé partout le flambeau de la discorde? Qui peut, sans frémir, envisager le carnage dont ils ont souillé les lieux les plus fortunés de la terre? De vaines querelles de mots, d'absurdes croyances leur ont dérobé la vérité , et leurs dissensions, loin d'opérer quelque bien, n'ont fait qu'épaissir son voile et ajouter à tant de misères.
Quelle peut être la pensée de ces vains discours? Bannir du cœur de l'homme jusqu'au sentiment de sa liberté, et lui présenter, sous de brillantes apparences,
ce qui ne seïaitque sa dégradation, odieuse et manifeste absurdité. L'absence de l'opinion ne suppose , tout au plus, que des êtres doués d'instinct, parce qu'elle ne suppose qu'une opinion , et qu'une même opinion partagée par tous, sans qu'aucun puisse avoir la pensée de s'en écarter, ne serait plus une opinion, parce que ce ne serait plus un préjugé, ou du moins ne pourrait plus être réputée tel, mais bien une règle de conduite imposée sans qu'aucune pensée de résistance vienne désormais troubler l'économie générale : repos fatal où s'éteindrait jusqu'à la dernière lueur d'intelligence. Qu'un préjugé soit absurde, toujours est-il que pouvoir relever une absurdité est un exercice salutaire pour la pensée, comme s'y soumettre est souvent un effort sublime de la raison. Où ne peut-on, d'ailleurs, trouver des préjugés puisqu'il est certain que tout est contradiction pour la raison?
C'est de celte contradiction que naît l'obligation du devoir, et que s'augmente le bien-être matériel luimême. Car l'obligation du devoir ne découle que de la nécessité du sacrifice , et cette nécessité de cette mystérieuse dualité que nous remarquons dans l'opinion, dualité qui, par la guerre, crée tous les obstacles et devient le germe de l'héroïsme et de tous les sentiments nobles et élevés, et, par la concurrence, enfante le principe de solidarité matérielle ou de rémunération obligée, cet empressement enfin que tous les hommes mettent à pourvoir à leurs besoins respectifs, et à le faire avec plus d'économie et de clairvoyance. Mais la guerre est nécessairement au bout de tout cela. En fait, le principe de solidarité peut la rendre plus rare
à cause de la complication des intérêts, en droit, jamais moins imminente, pourquoi? C'est que la guerre est le principe purificateur de toutes les abominations auxquelles les hommes peuvent se livrer par une science trop approfondie des plaisirs, c'est qu'elle doit toujours être là, menaçante, prête à punir les crimes des hommes, leur vénalité, leurs perfidies, leurs bassesses, leur avilissement , leur décrépitude. Qu'est-ce que la science de jouir, en effet ? C'est ce qu'il y a de plus fangeux au fond du cœur humain , c'est la plus misérable des corruptions. Tel est pourtant l'abus que l'on fait de la science, que l'on n'a pas honte de livrer l'homme à ce bourbier, sous prétexte de le rendre plus heureux. Mais il n'y a rien de généreux dans la science, tout est calcul , et jamais calcul ne donna naissance à de nobles sentiments; l'étude des mathématiques n'ajoute rien au cœur de l'homme. îl y a pour l'homme quelque chose de pire que son ignorance et de mieux que ses lumières : l'instruction est un mauvais présent sans l'éducation, et tous les efforts des hommes bien pensants doivent être dirigés aujourd'hui, sinon à s'opposer à cette fièvre de tout savoir et de tout avoir qui nous dévore, c'est un mal qu'il nous faut souffrir, mais à neutraliser ses ravages en favorisant le mouvement des esprits vers les idées religieuses*, car le vide du cœur, vide qui ne peut être comblé par la recherche du bien-être matériel , est un des plus grands fléaux de notre époque. C'est à lui qu'il faut attribuer cette prépondérance des qualités intellectuelles , qui fait qu'on admire l'habileté aux dépens de la morale, et que, faute d'émotions dont l'homme est aussi avide
que de nourriture, la société se voit inondée de productions littéraires qui ne tendent qu'à faire lever le ferment des mauvaises passions en provoquant l'envie du pauvre contre le riche, et en lui faisant envisager comme des privations tous les plaisirs auxquels il n'est point appelé. Toutes les questions, sous les mots d'émancipation et de réorganisation sociale prennent un caractère aussi alarmant que formidable , et l'abnégation est le point de mire de tous les réformateurs à procédés.
On ne saurait trop répéter que, quelles que soient les conditions d'existence d'une société, le mépris absolu des préjugés, ou du milieu social, entraîne toujours, avec la corruption des mœurs, les plus fatales conséquences. En vain s'efforcerait-on de le déguiser sous des noms spécieux, tels que celui de progrès, on ne ferait que donner un nom différent au vice , mais on n'en aurait pas changé la nature. On répète souvent que le déclin des mœurs annonce une régénération nouvelle. Ainsi considérés, les crimes qui poussent les peuples vers l'abîme devraient être érigés en vertus, et les plus beaux sentiments d'abnégation qui brillent dans l'histoire ne mériter que la haine de la postérité. Pourtant en est-il ainsi? Non, le bon sens des hommes répugne à une pareille interprétation du bien et du mal. Dans tous les siècles, ce qui a donné une haute idée de la volonté sur les penchants a mérité les hommages des hommes, parce que ce qui est lié à quelque idée de force sera toujours honoré par eux comme pouvant leur être utile. Le vice, proprement dit, est la liberté des penchants.
Mais de ceux qui ont tant déclamé contre les maux funestes qu'enfante la diversité des croyances, en est-il beaucoup qui aient réfléchi sur la véritable source du mal? Il est douteux; l'amour des nouveautés, l'esprit d'indépendance même, contre lequel ils s'élèvent à leur insu, ou le spectacle des maux présents, subjugue bien plus les esprits qu'on ne pense, et suffit presque toujours, en leur faisant franchir les bornes du possible, par les porter à étudier autre chose que la réalité. Que l'on parle d'évangile politique pour établir des droits, voilà qui est bien, mais que l'on parle de science, voilà où est l'erreur.
Les préjugés ne divisent les hommes que parce que leurs idées sur la distribution du pouvoir sont différentes, et qu'ils sont sans cesse en contestation sur ce qui en est la base : la propriété. Les opinions se partageant sur les bases de l'ordre social, toute idée fondamentale en politique ne peut être qu'un préjugé. Dans notre dernière révolution , n'a-t-on pas confisqué les biens du clergé et des nobles sous l'empire des nouvelles idées? Cependant ces biens étaient possédés légalement et loyalement, l'opinion seule avait changé et traitait d'usurpation ce qui était le fait de la législation et d'une influence légitime.
Dans les temps oùla conquête était leprincipalmoyen d'acquérir, le droit opposé au droit du plus fort était le droit du premier occupant, ou du plus ancien possesseur. De sorte que ceux qui ne possédaient rien n'avaient aucun droit. Aujourd'hui, c'est une croyance généralement reçue qu'indépendamment du fait l'homme naît avec un cortège de droits. C'est une
croyance, disons-nous, et les croyances ne se discutent pas, elles constituent elles-mêmes un fait moral, et un fait échappe à toute appréciation, il est la règle du juste et de l'injuste ; mais parce qu'il en est la règle, on ne saurait dire s'il est juste ou injuste. Seulement, s'il ne peut être apprécié, il est sujet à interprétation, voilà le seul champ qui soit laissé à la sagesse humaine. C'est un vrai champ de bataille, une arène de disputes éternelles, le théâtre d'un duel interminable. Quoi qu'il en soit , c'est une grosse hérésie de ne pas convenir de nos jours que l'homme est né libre , qu'il a un droit au travail et aux fruits de la terre, aussi bien qu'à l'air et à la lumière du jour. Nous répétons que cette opinion, si contestable qu'elle puisse être, n'en est pas moins l'opinion, et n'en annonce pas moins une grande révolution dans les idées et les mœurs des peuples.
Or, ce principe, le premier de tous les préjugés par son importance, a des conséquences incalculables. En effet, si les hommes sont nés libres, tous les hommes sont égaux en droits, car la liberté renferme tous les droits imaginables. Or, qu'est-ce que la liberté de mourir de faim , s'écrie-t-on avec raison ? N'est pas une véritable dérision? pour que tous les hommes soient libres, il faut qu'ils soient indépendants les uns des autres, il faut qu'ils ne tiennent leur subsistance que d'eux-mêmes, en vertu d'un droit inné et que le temps ne saurait prescrire; car enfin, si l'on refusait à un homme la liberté de respirer, ne serait-ce pas le condamner à la mort? N'est-ce pas la même chose de lui
refuser une part des biens de la terre notre mère commune?
Tout cela est logique dès que les hommes sont nés libres ; en vain répliqueriez-vous que la société ne saurait subsister sans travail, on vous répondra qu'en principe l'homme doit vivre sans rien faire s'il le veut, puisqu'il est libre. Mais les plus raisonnables s'amendront à n'exiger que le droit au travail.
Il y a certainement en tout cela abus de langage, mais le droit du plus ancien possesseur est sujet aux mêmes contestations, et entre deux préjugés, il faut se résoudre à accepter celui qui est favorable au milieu actuel, La société, il est vrai, n'est pas la cause de la naissance de Pierre ou de Paul, et s'il n'y a rien à faire elle n'en peut mais. Les gouvernants, d'un autre côté, ne peuvent réformer à leur gré un état de chose créé par la nécessité; cependant, il est bon qu'ils soient stimulés par une idée de perfection dont la difficulté soit telle à réaliser, qu'elle coïncide avec la disparition du mal sur la terre \ car tant qu'il y aura du mal, lesgouvernés feront toujours bien d'exiger des gouvernants de faire en sorte de les en délivrer, puisque toute idée de bonheur se résume dans un bon gouvernement. Sous ce point de vue, le droit au travail est un utile préjugé, bien qu'il porte avec lui ses inconvénients comme tous les préjugés possibles. Mais est-il aucune espèce de vérité morale qui n'ait les siens, surtout si on la soumet à l'élasticité des termes et des consciences? Et non-seulement ces vérités, qui ne sont que des préjugés, sont sujettes à de grands
inconvénients dans leur application extrême , mais elles en ont d'aussi grands lorsqu'on les repousse complètement. Par exemple, l'épreuve judiciaire par le feu et l'eau, qui nous semble une insulte à la raison, le jugement de Dieu dans les actes de la vie civile, n'est-il pas resté dans nos mœurs publiques? Cette erreur n'a-t-elle pas été celle de tous les peuples de l'univers? Tous n'ont-ils pas invoqué leurs dieux dans l'intérêt de la cause qu'ils défendaient? tous ne leur ont-ils pas fait des sacrifices pour le succès de leurs armes, et n'ont-ils pas mis tout leur espoir dans la justice divine? Mais pourquoi la divinité décideraitelle plutôt entre deux peuples qu'entre deux particuliers? N'êtes-vous pas réduit à dire avec Epicure que les dieux ne se mêlent pas des affaires de ce monde? Mais quelle différence y a-t-il entre une pareille doctrine et l'athéisme? L'erreur de nos pères était dans une certaine exagération du principe contraire, que Dieu mène tout. Le duel est un reste de ces idées. ïl est devenu odieux, mais il fut un temps où il avait son utilité; c'était au temps des braves et des pourfendeurs. Ce temps n'est plus. Mais craignons de trop le mépriser, craignons ce respect fanatique du droit dont savent se couvrir la lâcheté et la calomnie. Rappelons-nous que le monde entier vient d'applaudir au noble courage de ce jeune Américain qui a voulu venger lui-même l'outrage fait à sa sœur. Les tribunaux ne peuvent toujours atteindre l'immoralité sans causer à la liberté individuelle les plus graves préjudices, préjudices devant lesquels reculent toutes les législations, sont-ils donc si dignes d'admiration ces honv
mes qui peuvent endurer les derniers affronts, et les mœurs peuvent-elles beaucoup gagner à une si étrange vertu? Ne pas s'incliner trop bas est quelquefois respecter les lois et la morale. Et peut-être n'est-ce qu'une conséquence malheureuse et outrée d'un bon principe, que cette ardeur nouvelle qui consiste à respecter la lettre du droit, et à tenir peu de compte du caractère personnel, à avilir l'homme sous prétexte de lui conserver la vie.
L'honneur est un préjugé, nous l'accordons, car au fond c'est une absurdité de ne pas laisser à sa sœur la liberté de ses actions, et de se croire infâme, parce qu'elle a rempli le vœu de la nature. 11 en est de même d'un mari à l'égard de sa femme; la nature veut la variété, elle a tout diversifié à cette intention : elle a fait produire aux arbres des fruits plus ou moins savoureux ; elle a donné à certains animaux une chair d'une délicatesse exquise et nuancée, comme elle a fait de celle de quelques autres un aliment plus grossier 5 enfin elle a tellement tout prévu, que les parties d'un même animal ne peuvent se comparer, tant elles diffèrent de goût et de fumet, c'est à coup sûr afin de tenir notre appétit continuellement en éveil. Pourquoi en serait-il autrement pour les sexes? Telle femme est grande ou petite, fluette ou avec un port majestueux, n'est-ce pas afin que l'on puisse voltiger comme le papillon de belle en belle? Quelle vétille de se fâcher parce qu'on a des rivaux? n'est-ce point l'intention de la nature? n'a-t-elle pas créé l'homme pour jouir de ses dons? En effet, à quelle fin l'homme serait-il destiné sinon à contenter toutes les passions que la
nature a mises dans son cœur? Vous êtes né avec le désir de tout posséder, tout doit vous appartenir.
Nous ne craignons pas de le dire, la guerre a ses calamités; mais de pareilles idées ont les leurs, et elles sont en outre un mauvais moyen d'éviter la guerre. Que signifie donc cette vaine crainte de la mort qui tend à s'emparer de nous? Que signifie cet autre préjugé qui consiste à croire qu'il vaut mieux mourir de la main des médecins, d'un rhume ou d'un catarrhe, ou bien s'éteindre dans l'imbécillité de la vieillesse, que de tomber noblement sur un champ de bataille au milieu de toutes nos espérances? Tout cela n'est que décrépitude, craintes de femmes; aussi n'est-il pas étonnant que plusieurs d'entre elles revendiquent l'égalité politique, et forgent des droits en nous voyant ainsi partager leurs terreurs, et uniquement préoccupés du désir d'avoir les pieds chauds.
Pour notre compte, nous nous associons grandement à tous les vœux d'amélioration, mais nous distinguons fort entre bien-être matériel et matérialisme.
Nous avons parlé tout à l'heure de liberté individuelle et montré que sa garantie la plus solide était dans les préjugés, et par nos principes nous dirons que les préjugés la limitent. Cela ne peut être autrement: il est de la nature du principe même de la liberté de ne pas changer de nature ; car fonder, garantir, limiter la liberté sont des expressions équivalentes, dont la signification ne diffère que dans les nuances; il est incontestable que la liberté absolue de tous serait l'esclavage absolu de tous , et nous venons de voir
à quelles extravagances on se porte sans l'idée d'une limite quelconque.
Il fut un temps où Diogène donnait aux Athéniens, sur la place publique, le plus scandaleux des spectacles. Qui oserait dire aujourd'hui que ce serait attenter à la liberté individuelle que d'empêcher de pareilles infamies? Il est malheureusement des attentats de cette espèce qu'il faut commettre; car, en dépit des esprits transcendants, tout principe poussé trop loin, si vrai qu'il soit, devient faux. L'esprit humain est entre deux écueils : le fait et le droit. Nous n'en prendrons pour exemple que le bon esprit qui règne parmi nous pour l'adoucissement des peines.
Tout en donnant à ces dispositions pleines de générosité le tribut d'éloge qui leur appartient, nous n'en dirons pas moins qu'il vient un moment où les intentions les plus louables trahissent beaucoup d'irréflexion.
On dit que la société abuse de son droit en ôtant la vie à celui qui n'a pas craint de faire périr son semblable. « C'est, assure-t-on, la société qui a le premier tort, et puis, qui lui a donné mission d'exercer un acte de vengeance? Ce droit n'appartient qu'à Dieu, se l'arroger est une véritable usurpation ; c'est même un crime de lèse-humanité, car c'est priver la société d'un membre qui eût pu lui être utile, c'est tuer deux hommes au lieu d'un. » Ces raisonnements n'ont pas même l'avantage de frapper au but. Ils peuvent quelquefois servir à faire parade d'éloquence et fournir matière à de brillantes improvisations; mais, nous le
répétons, ils vont contre l'intention de prévenir le mal, parce qu'avec de pareilles maximes la justice n'est pas possible : l'horreur du sang conduisant à un autre genre d'iniquité pire que le premier. En effet, on a voulu se montrer humain et ne pas attenter à la vie des plus infâmes criminels, et aussitôt les mêmes philanthropes se sont hâtés de faire remarquer l'écueil en disant : Croyez-vous donc avoir plus de droit sur la liberté de votre semblable que sur sa vie, l'une et l'autre ne sont-elles pas des présents de Dieu? Quand vous l'aurez martyrisé pendant un demi-siècle dans un silence et un isolement complets, que vous l'aurez rendu fou ou idiot, en aurez-vous tiré grand profit, et votre conscience sera-t-elle beaucoup plus nette? Ce procédé est-il plus généreux?
Mais ce n'est point par des raisons que s'établissent le droit et la justice, c'est en vertu du fait, qui est l'opinion du plus grand nombre; quand cette opinion se déclare, le droit est établi; mais ce droit est toujours et ne peut être que l'oppression du petit nombre ou des délinquants. En considérant cette oppression comme une injustice, de quelque manière que vous vous y preniez, ce sera toujours une injustice. Il ne faut donc pas dire que la société n'a pas le droit, cela ne signifie absolument rien; mais il faut dire qu'il vaut mieux que les punitions soient douces. Or, nous soutenons dans cette dernière hypothèse, qui est la seule recevable, que l'on abuse beaucoup trop de l'esprit de charité, lorsqu'on prétend, par une espèce d'engouement fort louable, mais peut-être peu éclairé-, que l'objet de la justice est de punir et non de venger.
N'est-ce point parler contre tout sentiment naturel que de prétendre que quiconque a tué un de mes proches, mon père, mon frère, ma femme, mon ami, un de ceux en qui enfin résident toutes mes affections^, n'a pas attiré sur sa tête tous les effets de ma colère? Le désir de la vengeance , que la nature a imprimé dans le cœur de l'homme, est une conséquence de ce sentiment d'équité qui n'abandonne jamais le plus vil scélérat. Toute injure personnelle peut se pardonner, mais voir avec indifférence le meurtre des miens ne serait qu'une preuve de lâcheté et de complicité. 11 y a donc dans la punition d'un crime à satisfaire la vengeance personnelle autant qu'à pourvoir à la sûreté de tous. La loi est un être fictif qui frappe sans passion après s'être emparée du criminel, et en fait un exemple 5 mais en même temps elle apaise la vindicte particulière qui se révolterait si elle ne s'était dépouillée du droit le plus naturel que pour le voir compromis et méprisé par un pouvoir impuissant et méticuleux. 11 n'y a donc pas seulement un exemple dans le coup qui frappe le criminel, il y a une garantie contre l'envahissement de la justice individuelle au sein de la société; car si chacun ne peut se faire justice soi-même, en d'autres termes ne peut se venger, il faut qu'il y ait une vindicte publique, les Corses nous en donnent tous les jours des preuves bien caractérisées. Gela naturellement ne présume rien de la nature de la peine, mais il faut cependant qu'elle ne soit pas trop douce, car alors la loi n'atteindrait pas son but ; il ne faut pas non plus qu'elle soit si cruelle qu'elle puisse satisfaire la vengeance personnelle.
Car nul n'ignore que celle-ci n'a point de bornes et que, dans les plus petites choses, elle dépasse presque toujours l'offense. On voit donc que le problème est difficile à résoudre, et qu'il est mieux en cela de s'en rapporter aux conseils de l'expérience qu'à une puérile dénégation de droit.
Il y a dans l'expérience quelquechose qui ne se raisonne pas et nepeutse raisonner, quelquechosequi tient plus de l'instinct que de la science acquise, et qui ne trompe pas lorsqu'il s'agit de l'humanité tout entière et des véritéspremières et fondamentales. Supposerle contraire, c'est supposer quelque chose d'absurde et d'odieux et de tout-à-fait opposé à la raison qu'on invoque.
Par vérités premières et fondamentales, nous n'entendons pas ici des principes abstraits, de ces formules banales qu'on trouve dans toutes les bouches, parce qu'elles s'accordent avec l'intérêt du moment , et qu'elles ont servi de levier pour arriver au changement : les ambitieux et les déclamateurs ne sont que trop portés à en inventer ; mais nous entendons ce qui, entre deux contradictoires, se trouve convenable dans la pratique, nous entendons ce qui ne pouvant se formuler nettement et en termes précis s'effectue néanmoins. Prenons, par exemple, le mot équité, mot qui est au fond de toutes les controverses politiques ; il n'est personne qui n'ait le sentiment de l'équité, il n'est personne qui ne sache ce qu'il faut faire pour se montrer équitable, mais il n'est personne non plus qui puisse définir l'équité d'une manière satisfaisante. En effet, commande-telle de faire le bien dans la plus
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large acception du terme? Non, car elle exclut les êtres inférieurs. Elle ne commande donc que de faire le bien à ses égaux? Pas davantage, car l'égalité n'est pas possible. Ce serait donc à ses semblables? Sans doute, mais l'inégalité étant nécessaire, l'équité ne peut s'entendre de son établissement, mais d'un ordre de choses déjà accepté. Ne faites pas à un autre ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit ne peut s'entendre de deux peuples qui se font la guerre, ni des droits que la guerre concède aux vainqueurs, ni de ceux en général qui, dans ces occasions, s'étendent sur la vie et sur les biens des personnes, et ce droit néanmoins, c'est la justice. Et non-seulement l'équité ne peut s'entendre des plus forts dans l'usage de leur droit, mais elle ne peut s'entendre du plus faible dans la reconnaissance de ce droit ; car pour être fort une fois, on ne l'est pas toujours, ou du moins ne l'est-on qu'à la condition de suivre les mêmes maximes, mais c'est ce qui n'a jamais lieu tant à cause du contact des vainqueurs et des vaincus, que parce que toute société est sujette au changement. Le temps seul consacre ce droit, c'est-à-dire qu'ayant prescrit une volonté antérieure, il déclare la volonté actuelle imprescriptible. Mais y a-t-il quelque chose de plus choquant et cependant de plus vrai et de plus conforme à l'expérience?
En politique et en morale, il est impossible de tout raisonner, parce qu'embrassant le cercle entier des sciences et renfermant en elles la grande inconnue, il est mieux le plus souvent de s'en tenir à l'expérience, et que, d'ail leurs, comme dans tout ce qu'on n'entend pas.
les contradictions étant si multipliées qu'il est mieux d'accepter l'opinion commune tout en la dirigeant.
De tout cela, il résulte un vague pour la pensée qui nous porte à nous humilier devant la raison divine, et en même temps à pénétrer ses motifs; d'un côté, la foi fait accepter l'éternelle énigme du bien et du mal, elle représente la grande inconnue et réunit tout ce qu'elle a d'inexplicable; d'un autre, la science représentée dans toute sa simplicité par les mathématiques, en cherchant à pénétrer ce profond mystère, s'en imbibe tellement, qu'elle finit par en prendre la nature et par s'y perdre. Il vient un point où elle ne fait qu'égarer, et où il faut plutôt juger par le sentiment. Dans la religion toutes les sciences se perdent, et toutes les religions dans la science.
Il y aura toujours , au fond de tout système politique, une issue, un faux fuyant qui le rendront défectueux.
On met tout l'avenir du genre humain dans le perfectionnement des sciences; ceux qui l'ont mis dans celui de l'agriculture ont été très conséquents; car le bon marché et l'abondance des vivres sont la base de tout bien-être ultérieur, bien-être que toutes les sciences dignes de ce nom ne doivent jamais perdre de vue. La question capitale est donc, nous le voulons bien, dans les progrès de l'agriculture, c'est-à-dire dans la possession de procédés qui fassent rendre à la terre moitié, double, et quadruple de ce qu'elle rend maintenant avec les soins les plus constants et les plus éclairés. Mais lorsqu'on sera en possession de ces procédés, la population se mettant de suite au niveau
des récoltes, la situation sera toujours la même, c'està-dire difficile pour les classes indigentes ; d'où il faut conclure que les intérêts matériels ne peuvent pas tout à eux seuls, mais qu'ils peuvent beaucoup pour le bien-être de la généralité des hommes, puisqu'ils les invitent en quelque sorte à naître. En effet, ce qui porte les hommes à engendrer n'est que le sentiment du bien-être, peut-on dire ; dès qu'ils ne se trouvent pas trop resserrés , ils s'entourent volontiers d'une famille. 11 y a là du vrai, mais il y a aussi quelque chose de spécieux qu'il faut se garder de confondre avec le vrai. L'observation démontre sans réplique que les pauvres sont ceux qui ont le plus d'enfants, et que le sentiment aristocratique balance singulièrement dans les classes élevées le désir de la reproduction, et nonseulement le sentiment aristocratique, mais le seul amour de la progéniture pour ceux dont la fortune est médiocre. Au contraire, ceux qui n'ont rien à donner à leurs enfants qu'un état, s'inquiètent généralement peu d'un peu plus, ou d'un peu moins de misère. Que la crainte de voir la misère atteindre ses enfants puisse être bannie dans certaines circonstances fort rares, comme aux Etats-Unis, par exemple, c'est ce qu'on ne peut nier; mais on peut soutenir que dans tout pays anciennement peuplé et là où l'héritage sera une conséquence nécessaire de la propriété, où la propriété tendra à s'agglomérer, une dépopulation proportionnée s'ensuivra, surtout si le droit d'aînesse est proscrit, selon les idées nouvelles; car alors l'orgueil du sang, le désir de se perpétuer dans sa race, si naturel au cœur humain; celui de transmettre sa
puissance à ses descendants, donne des scrupules que la seule humanité ne fait pas toujours naître. En outre, aucune barrière positive ne séparant l'aristocratie de la plèbe, ce sentiment s'étendra fort loin, et tel petit bourgeois ne comptera que deux ou trois enfants, tandis qu'un pauvre diable en nourrira dix ou douze.
Mais ce sont de ces derniers dont nous avons seulement à nous occuper, comme étant les plus nombreux, et nous devons reconnaître que pour eux, plus le bienêtre matériel prend d'accroissement, plus leur nombre augmente, plus ils montrent de penchant à se perpétuer par une raison directement contraire à celle de l'aristocratie. Or, le grand art pour satisfaire ce penchant, est que chacun occupe le moins de place possible, qu'il se gêne davantage et de plus en plus ; qu'il fasse abnégation de sa liberté extérieure au profit de sa liberté intérieure. De sorte que le principe matériel engendre et nécessite son contraire. Ainsi, pour éviter les désordres de la prostitution en tant qu'on l'envisage comme enfantée par la pauvreté1, ou du moins, pour en contrebalancer les effets , il ne reste que la continence, et le mérite de la continence est fondé sur un préjugé. Par conséquent, d'un côté un vice hideux, révoltant, de l'autre un noble effort sur soi-même.
(l) Nous parlons seulement de la pauvreté ; mais il est évident que la prostitution a sa source véritable dans le luxe ; car la pauvreté n'est, comme la richesse, qu'un terme relatif. La prostitution est de tous les états : c'est le vice de la débauche en général, ou le désir de se livrer à tous ses penchants. La prostitution est surtout le plaisir considéré comme un moyen, ou bien le plaisir seul indépendamment du devoir.
Si le goût du bien-être matériel fait un devoir du célibat, la continence, quoi qu'on dise, ne peut jamais cesser d'être une vertu dans tel état de société que ce soit. D'ailleurs, jamais époux ne méprisera la virginité de sa femme; or, quel meilleur moyen d'encourager les jeunes filles à la patience que de la leur faire envisager comme une chose sainte et respectable? etcomme il est impossible qu'une sainte action cesse de l'être, il a bien fallu faire une perfection de la continence. Supposez le contraire un seul instant , et vous serez surpris des mœurs étranges qu'une si monstrueuse opinion introduirait parmi la jeunesse et jusque dans les familles : les conséquences sont abominables sous tous les rapports, si abominables que, quand même on trouverait le secret de produire la richesse sans la pauvreté1, c'est-à-dire la lumière sans son ombre, on ne parviendrait point à amoindrir ce que ces conséquences ont de funeste.
Les honneurs que l'on rend à la virginité n'ont d'autre but que de prévenir ces tristes désordres.
On s'habitue à regarder la continence comme inutile, les vierges comme à charge à la société qu'elles n'augmentent pas tout en consommant les produits du travail; on a fait des livres pour l'éducation des mères de famille, où l'on s'élève contre le mépris de la chair, contre le célibat des prêtres romains, contre la virginité, comme si tout cela avait plus de rapport avec l'objet de ces sortes d'ouvrages que la doctrine de Descartes et la métaphysique de l'école ; car rien de
(1) Il n'est pas question ici de la mendicité.
tout cela n'est propre à faire l'éducation des mères de famille, auxquelles il est peu nécessaire, au reste, d'inspirer du mépris et de la haine pour la religion, quelle que soit cette religion. Mais les mères de famille, celles qui sont dignes de ce nom, ont heureusement plus de sens que ceux qui entreprennent de les réformer ; elles ne dissertent pas sur ces choses-là.
Avant d'attaquer certains préjugés, il faudrait faire comme tous les hommes prudents : tourner sept fois sa langue dans sa bouche. Ce ne serait pas le moyen de faire de gros livres ni d'en faire beaucoup, mais de les faire meilleurs; ce ne serait pas le moyen de faire beaucoup de bruit, mais de dire des choses sensées et intelligibles ; nous n'aurions pas autant de législateurs, mais les lois y gagneraient; et peut-être serait-il à souhaiter de voir se calmer cette fièvre de réforme et ce déluge de réformateurs, lorsqu'il est évident que ceux qu'on entreprend de réformer valent mieux que les réformateurs eux-mêmes, à en juger, du moins, par les échantillons qu'ils nous donnent tous les jours. Ainsi, les uns, parce qu'ils veulent du mariage, ne veulent pas de la virginité, mais d'autres, plus positifs, sont là qui déclament contre toute espèce de retenue, qui ne veulent de la chasteté d'aucune manière , quelque nom qu'on lui donne, tant il est vrai que l'abandon d'un idéal lâche aussitôt la bride à tous les excès !
Non-seulement il y a, dans toute croisade contre la virginité, ignorance du cœur humain, mais une tendance en contradiction avec le but même qu'on se propose; bien des femmes répugnent au mariage, et nous ne voyons pas pourquoi on forcerait leur incli-
nation lorsqu'on peut lui faire prendre une direction salutaire. Il est des préjugés auxquels il est bon que la raison se soumette, car s'ils ont un but, ils n'en ont qu'un , au lieu que si les commentateurs veulent les expliquer, ils en auront autant que de commentateurs, parce que chaque commentateur a un but différent et des facultés différentes. Mais presque toujours ils paraissent absurdes, parce qu'ils sont le résultat de quelque contradiction des penchants, parce qu'ils sont un sacrifice où la raison individuelle n'entre pour rien. Il ne faut donc pas s'élever contre eux à chaque instant, car on serait fondé à ne trouver que préjugés partout. Si l'on traite la virginité de préjugé, nous voulons dire dans le mauvais sens du mot, le mariage ne paraîtra bientôt plus lui-même qu'un préjugé. On peut fort bien vivre, en effet, et procréer sans cela, ne manquera-t-on pas de dire.
Il faut un idéal, et la virginité est l'idéal de la chasteté. Dans l'état même de virginité, il y a encore un idéal; car bien que la virginité existe de fait, il y a toujours des scrupules de conscience qui font que la jeune fille la plus pure doit toujours ne pas se trouver assez pure. Le cri de lanature prépare des remords, et jamais une telle perfection de chasteté, qui ne peut être atteinte dans la solitude, n'a été, en tenant compte des différences d'état, la compagne du mariage.
L'idéal en tout, et ici particulièrement, est la meilleure garantie de liberté et de moralité. Il faut que, jusque dans l'usage du mariage, existe la possibilité delà coulpe, car autrement le mariage qui n'a pas seulement un but sensuel s'avilirait. 11 faut donc pou-
voir, à cet égard, ramener les idées à un type qui justiGe l'aversion. Mon Dieu! le monde est bien assez peuplé, et il se peuplera bien sans qu'il soit besoin de prendre tant de souci sur le chapitre de la propagation de l'espèce, outre que c'est une question sur laquelle les philanthropes ne sont pas d'accord, que celle de savoir s'il est bien de nous encaqueter ici-bas comme des harengs.
La virginité est une belle protestation contre l'excès contraire, et la rachète sans doute aux yeux de Dieu ; et il est doux d'avoir à reporter ses regards vers un si pieux dévouement; lorsque des légions de prostituées errent par nos villes, voilà un spectacle qui demandait bien que l'on se mît en frais d'éloquence au lieu de s'épuiser à vouloir détruire le dernier prestige de la religion, le plus noble et le plus respectable refuge de la faiblesse. Car laquelle est préférable après tout, dans i'intérêt de la morale, une vierge ou une prostituée? Or, il est évident que la population, devançant presque toujours la production dans les pays peuplés anciennement, il faut ou que de pieux sacrifices balancent les effets du bien-être, ou que le vice dévore les malheureuses qui n'ont de ressources qu'en lui. Le mariage est le milieu de la raison, mais c'est un milieu qu'il n'est pas donné à tous d'occuper. Ainsi de deux choses l'une, ou il faut recommander des vices odieux, ou encourager à la pratique de la vertu et à l'amour de l'idéal. Car les hommes sont ainsi faits, que s'ils ne cherchent pas le bonheur dans les privations, ils progressent en sens contraire, s'ils ne montent pas, ils descendent; et, au lieu de chercher à mieux faire, ils
mettent toutes leurs joies dans la recherche de ce qui est défendu, c'est-à-dire dans la nouveauté du mal. Les vicieux veulent la même chose que les honnêtes gens , mais ils prennent des voies tout opposées et bien moins capables de remplir leur but. Comme eux, ils veulent souvent ce qui semble entraîner le plus de gênes et d'inconvénients, de sorte que le mal ou ce qui en a l'apparence, car il leur faut au moins l'apparence , devient pour eux une source de jouissances d'autant plus vives que le danger est plus grand et plus menaçant ; ils ne croient à la félicité que lorsqu'ils craignent la vengeance de la société outragée, ou lorsque, poussés par d'infâmes désirs, il foulent indignement aux pieds toutes les lois divines et humaines. Mais, tourmentés du besoin de jouir, leur âme flétrie, incapable d'émotions, ne ressent plus ces palpitations que font naître des désirs inconnus... Arrivés, par une pente rapide, jusqu'au fond du gouffre, la privation de ces plaisirs, qu'ils avaient cru y trouver, est leur premier châtiment; en vain leurs sens dépravés en cherchent-ils de nouveaux , leur cœur est desséché et leur esprit s'épuise...
On a voulu rejeter ces espèces d'anomalies sur la rareté des femmes, c'est une ridicule absurdité. 11 est reconnu que ceux qui sont le plus livrés à ce vice, ce sont les riches : ceux qui n'ont qu'à en appeler à leur bourse pour être heureux . Voilà où conduiront toujours les jouissances faciles et la perte du sens moral : la dégradation de l'individu et le mépris des devoirs les plus sacrés. Des excès opposés à ceux-là, offerts en exemple, ne sont pas aussi inutiles qu'on le pense, car
combien de cœurs égarés ne peuvent retourner à la vertu qu'en se jetant aussi loin qu'ils le peuvent de leur première manière de vivre? S'ils louvoyaient, au lieu d'aller vers un pôle opposé, ils succomberaient aussitôt. Il est des hommes qui ont besoin de planer aux nues pour ne pas rouler au fond du précipice.
Le crime a sa volupté comme la vertu, sauf à trouver en lui-même son châtiment, comme l'autre sa récompense ; il a de plus qu'elle la bizarrerie et l'étrangeté des moyens, l'infamie des résultats, et le scandale de la découverte. Une triste expérience n'apprend que trop qu'il est des êtres ainsi faits, que leur unique bonheur est de se rouler dans la fange, et d'entacher tout ce qui les approche. Ils ne goûteraient aucun plaisir si cette fange ne faisait soulever le cœur des gens de bien. Le déplorable génie de quelques écrivains ne proclame que trop cette vérité, et prouve que, jusque dans les derniers replis des vices les plus hideux , les contrastes existent, et qu'ils sont d'autant plus prononcés que le crime est plus abject. Ils justifient cette remarque de tous les historiens que la volupté et la cruauté s'allient presque toujours dans les mêmes hommes, et que les plaisirs des tyrans blasés revêtent toujours un caractère profond d'insensibilité et d'atroce égoïsme. Ainsi, ceux qui, à l'exemple de certains romanciers, ne se sont pas décidés à prendre un fond moral pour donner plus de sel au vice comme un relief et une saveur, ont puisé dans leur détestable imagination les plus singuliers moyens d'opposition et de contrariété. Comme il ne reste plus de cœur à ces malheureux pour sentir l'amou r, ils mettent leur esprit et leur corps
à la torture, cTautresjouissent encore de leur dépravation morale, mais eux n'ont plus que la douleur physique pour toute ressource, contractant dans le mé pris qu'ils ont pour eux-mêmes celui de l'humanité, ils deviennent aussi cruels que méprisables ; seuls a vec le sentiment de leur abjection, la vue des joies innocentes est pour eux un continuel supplice, et ils deviennent aussi lâches que vils et cruels, ils ne cherchent plus le contact de la vertu que pour la deshonorer et se rire de ses mépris, pour jouir de ses remords et de ses larmes, et l'abandonner à la honte et au désespoir. Méchants pour n'avoir pu combattre leurs penchants désordonnés, méchants pour leur avoir accordé l'empire, ils deviennent encore plus méchants lorsque, tout entiers à leurs passions, ils sentent la nécessité de les raviver par ces souffrances qu'ils avaient voulu
fuir et lorsqu'ils ont épuisé sur eux-mêmes cette
coupe abominable, lorsqu'il ne leur en reste plus que la lie, ils la présentent encore à des victimes infortunées pour éprouver au moins une dernière lueur de sensation au spectacle de leur agonie
Ou la liberté des penchants est la liberté d'en venir là, mais sans se cacher, sans rougir, avec l'idée d'une action toute simple, d'un plaisir savouré à l'aide de recherches permises et savantes; ou il y aura combat obligé, retenue, c'est-à-dire des mœurs et une opinion, ou il y aura impulsion fatale dans la marche du cœur humain. Il n'existe pas d'autre manière de concevoir une société. Mais la première et la troisième supposition sont absurdes.
Ceux donc qui promettent de transformer en par-
fums les immondices de la société, ne font autre chose que de dire que l'odeur du jasmin est aussi agréable à celui qui l'aspire habituellement qu'à celui qui ne le fait qu'à de rares intervalles; mais c'est un fait que les parfumeurs ne sentent rien dans leur boutique, il n'y a que ceux qui viennent y acheter qui soient impressionnés d'une manière agréable. Quant au parfumeur, il ne souhaite que de respirer le grand air. L'air qui nous semble inodore a pour lui un grand attrait. Toute mauvaise ou toute bonne odeur, lorsque l'air n'en est pas vicié, devient insensible à la longue , nos organes s'y habituent, et c'est peut-être parce que l'air est un milieu qui nous environne depuis la naissance jusqu'à la mort qu'il est inodore.
De même, plus on devient riche, plus les plaisirs deviennent faciles et fréquents, c'est-à-dire moins ils sont des plaisirs; plus on est pauvre, plus ils sontrares, mais aussi plus ils sont vifs. Mais l'extrême richesse et l'extrême misère finissent par les rendre impossibles, l'une par la privation, l'autre par la satiété; il n'y a que la médiocrité sans doute qui puisse goûter le bonheur; mais encore pour constituer un milieu, il faut des extrêmes, sans quoi l'on retomberait dans l'égalité d'indifférence; et que l'on note bien que ce n'est point là de la morale faite au prône, mais des observations que tout le monde est à même de faire, et qui empruntent une grande partie de leur vérité à la géométrie pour parler avec tout le monde. La comparaison fait toutes les jouissances physiques, il en est de même des jouissances morales : « Retournez chez vous , disait Jacques 1er à ses courtisans qui abon-
daient à sa cour plus qu'il ne l'eût voulu, à cause de sa pauvreté et de la dureté du parlement, ici, vous n'êtes que de frêles exquifs, et chez vous, vous paraissez des vaisseaux de ligne. » Il ne voulait pas les mécontenter, et pour les faire partir il les prenait par leur faible. N'est-ce pas également la comparaison qui fait le bonheur des femmes, en faisant triompher leur beauté, leur toilette et leurs diamants? Vont-elles à un bai où elles sont éclipsées, elles s'en retournent au logis honteuses et confuses.
Mais ces observations, justifiées par la science et par les faits, nous ne commettrons pas l'imprudence de les abandonner à leur propre évidence, nous savons trop qu'il est des hommes toujours prêts à crier au sacrilège lorsqu'ils voient leurs adversaires obligés de franchir ce dangereux passage, dangereux sans doute tant qu'on en fait un piège pour faire retentir les mots de cœurs étroits et de petites intelligences. Mais nous diminuerons beaucoup le danger si nous mettons tout amour-propre de côté pour ce qui a rapport à la dernière accusation ; quant à l'autre, nous n'essaierons de la faire retomber sur qui que ce soit. C'est une question à vider entre le mécanisme et la charité, et qui ne nous appartient nullement. Elle a été agitée, il y a plus de deux mille ans déjà, entre les deux plus illustres représentants de la philosophie : Platon, qui prétendait tout faire reposer sur les nombres, et Aristote, qui le lui reprochait, alléguant qu'un gouvernement parfait, exempt de maux, détruirait dans l'homme les sentiments les plus généreux et les plus nobles instincts, ou du moins, les rendrait inutiles en lui en-
levant jusqu'à l'occasion de compatir aux souffrances de son semblable; mais nous nous garderons bien encore de nous mettre à l'abri de l'autorité d'une aussi pauvre tête, d'un pareil débitant de sornettes, comme l'appellent quelques-uns, car on pourrait bien nous répondre ironiquement qu'à ce compte, plus il y aura de misérables, plus on aura occasion de faire montre d'une grande générosité. Les raisons sont toujours faciles à trouver quand on en veut trouver. En effet, comment ces sentiments ne seraient-ils pas traités de sornettes par ceux qui font tout consister dans l'intérêt bien entendu, dans la solidarité matérielle de la production, et même des échanges? Celui qui soulage l'infortune ne reçoit rien , l'intelligence n'a rien à faire ici, il n'y a plus de mécanisme.
Pour notre compte, nous serons plus équitable que les partisans exclusifs du mécanisme, et nous dirons qu'en effet l'expérience prouve de reste que les aumônes distribuées par des mains peu éclairées ne font qu'accroître la misère, et qu'il ne faut pas qu'un bon cœur pour faire le bien, mais une certaine somme d'intelligence, un certain esprit d'administration, un calcul quelconque, du procédé enfin, et qu'à cet égard des hommes très habiles, sans inclinations généreuses, avec le seul amour propre de faire triompher leurs idées, peuvent sinon faire mais produire beaucoup de bien, nous voulons dire rendre le bien plus productif, et ce sont les administrateurs. Mais nous ajouterons que cela ne suffit pas sans l'esprit de charité qui ne dépend nullement du procédé et qui cependant met tout en mouvement; c'est comme la force qui
anime le monde et fait mouvoir tous les rouages. On voit que partout et toujours la morale ne peut être comptée pour un jeu. Nous ne nions pas l'efficacité des moyens, mais tout ce que nous pouvons faire de mieux en leur faveur, c'est de leur donner une valeur égale à la puissance qui les rend efficaces, mais c'est toujours un des éternels problèmes de la philosophie, 1' 'opposition du dynamisme et du mécanisme. Aucune des deux réalités n'est réelle sans l'autre ; mais c'est sur la première que porte toute la morale et la vie des sociétés, c'est-à-dire les croyances et les préjugés à jamais inséparables.
Nous dirons donc que vouloir éteindre la charité peut être une entreprise très charitable dans son principe, mais que ce serait là le dernier acte de religion et de charité, si, par impossible, on pouvait réussir, et que les cœurs larges aujourd'hui se rétrécieraient bientôt ; il y a plus, l'homme n'aurait plus que des sens, il serait dépourvu de cœur, et c'est à quoi ont peu songé les mécaniciens qui proclament la liberté des penchants , conséquence naturelle dès qu'on rejette la charité, car la charité ne vit que d'abnégation.
Nous sommes loin pour cela de dire que les sociétés ne vivent que d'abnégation, le contraire a été dit au commencement de cet ouvrage et dans toute la suite, mais elles ne peuvent s'en passer. Or l'abnégation ne vit que de préjugés, et les préjugés n'ont aucun rapport avec la science ; nous croyons ici ne dire aucune banalité , ni laisser échapper une phrase toute faite, et nous croyons aussi ne pas man-
quer au malheur, parce qu'en constatant son existence nous constatons le remède; remède rendu toujours plus efficace par le bon emploi de la charité, mais enfin que le bon emploi lui-même ne peut toujours qu'amoindrir, parce que, comme dans tous les contraires, le point d'union des deux principes de charité et d'administration est à l'infini comme la racine d'un nombre sourd. Nous verrons que cette racine de mal par la loi du hasard atteint les riches comme les pauvres ; outre que dans la société telle qu'elle est, les riches ne sont pas toujours riches, ni les pauvres toujours pauvres. D'ailleurs, toutes les théories n'empêcheront jamais qu'une tuile ou une cheminée ne tombe sur la tête d'un grand personnage, et que celui qui est dans une position plus humble ne file cependant sa carrière d'un bout à l'autre. 11 y a, et il y aura toujours, à part l'inégalité de condition, une très grande inégalité de destinée; mais de celle-là on n'en tient pas compte, parce qu'on ne peut en dresser l'inventaire, et c'est une lacune vraiment regrettable.
Ainsi cette idée, que tous les hommes doivent être également heureux, n'est fondée que sur le préjugé de l'égalité absolue; elle n'a et ne peut avoir d'autre origine. En effet, l'égalité de sens commun, l'égalité morale veut que les hommes aspirent au même bonheur, mais l'égalité absolue veut qu'ils y atteignent; elle veut, par exemple, que si une femme fait de nombreuses passions, elle soit la possession commune; car autrement il n'y aurait qu'aspiration et non satisfaction : les destinées ne correspondraient plus aux dé-
sirs; elle veut encore qu'une femme d'une grande beauté récompense l'amour d'un homme difforme et aux dehors repoussants, c'est-à-dire qu'elle veut un sacrifice; or c'est justement le sacrifice que l'on rejette.
Mais nous imaginons que si Dieu avait voulu faire tous les hommes également heureux, il eût commencé par rendre égaux leurs besoins et leurs facultés, et que s'il leur a donné des facultés et des besoins inégaux, c'est qu'il a voulu les rendre plus ou moins heureux, et que s'il lésa rendus plus ou moins heureux, le mal doit exister comme le froid existe alors même que le thermomètre monte à 50° au-dessus de zéro. Il existe au Sénégal comme ici; comme le mal existerait dans une société plus heureuse que la nôtre; et alors on ne sera sensible au bien qu'en proportion du mal, etviceversâ; comme on est, au Sénégal, sensible au froid en proportion de la chaleur; le froid du Sénégal est justement ce qui tue les Européens, bien que la température des nuits soit infiniment plus basse que la température de nos hivers. Nous sommes assez bien partagés chez nous, mais pour le savoir il faut aller sous la ligne ou sous les pôles.
Il n'est personne qui n'ait fait cette réflexion que Dieu, qui est tout-puissant, aurait bien pu nous faire vivre sans manger, comme il aurait pu faire produire des citrouilles aux chênes ; et cependant il ne l'a pas voulu. Ou bien s'il était absolument nécessaire que notre palais soit affecté par une sensation agréable, il pouvait, comme ceux qui veulent transformer les excréments de la société en parfums , transformer
ceux du corps humain eu aliments parfumés. Qu'on nous pardonne cette comparaison en faveur de nos intentions, car nous avons lu dans tant de livres que si Dieu n'avait pas agi de telle ou telle manière, il eût été injuste, que l'envie a bien pu nous prendre aussi d'examiner, à notre tour, la sagesse des moyens providentiels. Pourquoi ne serions-nous pas convaincu comme d'autres, que ce moyen ne soit le plus digne de la bonté divine? Y a-t-il une seule raison à nous objecter ?Car enfin que de calamités nous eussent été épargnées, si le strict nécessaire nous avait pu être ainsi assuré à tous? Ce qui fait naître tous les crimes, n'estce pas le désir d'avoir du pain pour ses vieux jours? De cette manière on en aurait pour toute sa vie. Personne n'aurait plus d'inquiétude, tout le monde serait heureux et content. Pas de gendarmes, pas de clôtures; le vol serait impossible et les végétaux n'existeraient que pour récréer la vue des heureux mortels qui porteraient avec eux sans la moindre peine ni le plus petit embarras leur sac à provision. La vie ne serait plus qu'un long festin, et au lieu de toutes les malédictions et de tous les blasphèmes qui frappent la voûte céleste, on n'entendrait pas d'hymnes en l'honneur du Très-Haut dont on n'aurait plus besoin, on n'entendrait rien du tout, ce qui dans certain cas peut paraître préférable.
Voilà notre utopie et nous l'émettons sans suffisance comme sans présomption, sans employer ce ton provocateur avec lequel quelques théoriciens ont habitude de s'adresser à ceux qui ne pensent pas comme eux et qui, parce qu'ils caressent un faible du cœur humain,
s'imaginent avoir découvert la vérité, sans s'embarrasser si chacun, de son côté, ne croit pas la même chose.
Partout les intentions sont bonnes, les moyens seuls diffèrent.
Nous pensons donc que si le roi Midas a manqué de présence d'esprit, c'est de n'avoir pas obtenu d'Apollon cette faculté qui, à coup sûr, valait mieux que celle de faire de l'or que souhaitaient si vivement aussi messieurs les alchimistes du moyen-âge. Cela eût été infiniment plus utile pour vivre avec économie et sans peine. Leur pierre philosophale n'eût servi qu'à abaisser la valeur de l'or au-dessous de celle du plomb et même des pierres, et n'eût enrichi personne, au lieu que cette découverte, en rendant toutes les autres à peu près inutiles, enrichirait tout le monde.
Que les hommes à préjugés se révoltent de ce conseil , nous concevons cela , mais nous ne pourrions concevoir que ce soit ceux qui passent leur temps à dire que le monde est imbu de préjugés; car, au fond, le dégoût pour ce qui est naturel est un préjugé absurde. Voyez les médecins, ils n'en témoignent pas davantage sur cela qu'à regarder la langue de leur malade, et c'est pour eux une des plus belles parties de la création. Si donc l'être souverainement bon et puissant n'a pas choisi ce moyen, c'est qu'il ne l'a pas cru le meilleur, mais ce n'est certainement pas par des raisons de convenance et de bonne société, puisqu'il a voulu que nous naissions près de cette impure substance, comme le remarque Voltaire avec un accent de profond désespoir fort comique et une bien plus grande propriété d'expression. C'est sans doute ce qui
rend ce philosophe si cher à ceux qui pensent que les choses ne sont pas disposées à leur goût ; car il semble que s'il ne tenait qu'à eux, ils nous feraient naître sur des roses, comme on fait accroire que cela est en effet aux petits enfants curieux. Ce que, par parenthèse, Jean-Jacques trouve fort mal, il voudrait qu'une mère répondît toujours ce qu'une femme d'esprit, — car il n'y a que les femmes d'esprit à imagination vive capables de pareilles excentricités, — répondit à son fils, très jeune garçon d'une intelligence précoce, qui s'avisa de lui demander comment se faisaient les enfants. A son avis cette dame fît merveille en lui donnant, comme maître Pangioss à son disciple, une leçon sur la cause et l'effet. Belle imagination ! réponse vraiment admirable ! Et si le petit garçon eût voulu remonter de cause en cause, comme il arrive presque toujours, il eût sans doute fallu ou que la mère le fît taire enfin, ou le rendît encore plus savant, et tout cela sous prétexte de ne pas éveiller sa curiosité ! Mais, en vérité, n'est-ce pas vouloir trouver, à toute force, que l'on élève mal la jeunesse, et se moquer des contes de nourrices et de gouvernantes vulgaires? Et ne reconnaît-on pas le sophiste qui a la faiblesse de vouloir toujours penser autrement que tout le monde, et qui, à chaque inconvénient, voit un précipice? Le bel élève qu'un enfant de sept ans qui saurait l'alpha et l'oméga des secrets de l'amour ! Gouvernantes imbéciles qui répugnez à dire la vérité, allez demander conseil à celles qui la montrent, elles vous diront sans doute, — car on a toujours des raisons, — elles vous diront qu'il vaut encore mieux satisfaire la curiosité que Té-
veiller sur ce chapitre. Et cette raison vaut bien celle du philosophe de Genève. Vous doutez cependant qu'il se trouve des gens capables de cela? Mais il y a pis, il y a ceux qui ont doctement conseillé d'utiliser ce puissant moyen d'éducation. Après Jean-Jacques, qui ne veut que l'image, il y a Helvétius qui veut la réalité; à son tour il vous dira, entre deux quolibets, les rapides progrès, l'immense développement moral qu'on peut obtenir ainsi ; il vous dira, cet homme honorable qui offre ce contraste bizarre, et heureusement assez fréquent, de tout une vie passée à faire le bien et à dire le mal, il vous dira qu'il serait aussi beau qu'édifiant qu'après un bon thème un gouverneur nienât son élève chez les filles, et qu'au milieu des plus doux ébats il lui rappelât que c'était sa bonne conduite qui lui avait valu cette digne récompense ! Nous ne nous souvenons plus s'il ne parle pas de faire venir la musique.
Réformateurs, continuez votre œuvre, la liberté le veut ainsi, mais tenez- vous sur vos gardes, car voilà de tristes exemples, et il ne serait pas difficile d'en accroître la liste ni d'aller bien loin pour cela.
Il n'est pas une des opinions que nous venons de passer en revue qui n'ait été émise pour guérir le monde de ses préjugés; d'où l'on doit tirer cette conclusion fort logique que la raison n'est nulle part ou qu'elle est partout , dernière contradiction qui vaut à elle seule toutes les autres, mais qui, dans l'un et l'autre cas, a nécessité et nécessitera toujours des lois auxquelles ne peuvent adhérer toutes les opinions, lois qui ne sauraient être, par conséquent, raisonnées dans leur principe.
C'est la différence des opinions qui a nécessité les lois, parce que c'est cette différence qui a causé la guerre et les dissensions. Ainsi donc les lois sont nécessaires, de quelque manière qu'on veuille entendre ce mot nécessaire, et leur existence prouve le pouvoir qu'a l'homme de les transgresser.
Un peuple sans lois serait un peuple sans mœurs-, car ou les mœurs doivent tenir lieu de lois, ce qui vaut toujours mieux, ou les lois doivent remplacer les mœurs, ce qui est toujours le pire, mais enfin ce qui est encore meilleur que rien. En dehors des lois qui doivent être la fidèle transcription des mœurs, il n'existe aucune règle, aucune condition d'ordre dans les relations des hommes 5 car ces relations sont fondées sur un grand principe, la propriété, et ce principe suit, dans ses modes, les oscillations de l'opinion. Ce n'est pas à dire que les hommes n'aient toujours le sentiment de leur personnalité, mais pas au même degré ; ils veulent toujours acquérir et jouir, mais, dans des conditions différentes, leur intérêt n'est plus le même. Faites que les hommes puissent jamais manger à la même écuelle sans disputer, et que les sexes se mêlent indistinctement sans que de jalouses préférences n'amènent la discorde , et vous pourrez abattre murs, haies et fossés, vous pourrez abattre toutes les barrières physiques et morales -, mais tant que l'amour sera l'amour, tant que l'homme ne pourra voir sans courroux un rival audacieux aspirer à troubler son bonheur, tant que la femme frémira d'être la proie du plus fort, ou le jouet de quelques odieux tyrans, croyez à la sainte loi du mariage,
croyez aux mœurs et au glaive tutélaire. Tant que la propriété sera envisagée comme la clef des jouissances, comme le signe de la liberté, comme la satisfaction de l'orgueil, croyez à l'amour du luxe et à la corruption, croyez à l'épée de Thémis.
Pour compléter le cadre de cet ouvrage, il nous reste à reconnaître, comme dernier élément de liberté, la valeur morale du rôle que joue le hasard dans nos destinées; et comment, en échappant à toute idée d'équité, il est un des principaux piliers de la morale ; c'est à cette intention que nous avons insisté dans la première partie * sur son existence.
(I) Chap. rv„