‹ De la certitude dans ses rapports avee la science et la foiChapitre 22 sur 32 · CHAPITRE il · texte numérisé non relu

CHAPITRE il

Rapports de U œrlitude avec la liberté, au poiut de «ue du «agiie de

l'enleudeiuent.

Partout, depais le commencement de cet ouvrage, nous avons rencontré la liberté, c'est que la liberté est la fin de Thomme et Tobjet de sa volonté dans tous ses modes; c'est qu'elle embrasse toutes les phases de son existence physique et morale, c'est qu'elle embrasse tout ce qui se rattache h cette existence. Dieu, Tunivers. Absolument, la liberté est donc une ques* tion insoluble, et notre liberté, pour être indéfinie, n'est ni l'infini ni l'infinité-, seulement, sa possibilité est infinie. Mais les progrès effectués pourront toujours se compter, les résultats sont à jamais bornés dans leur nombre, quoique illimités en puissance \ car pour nous l'infini devient, mais n'est pas, il n'existe en réalité qu'objectivement; et c'est ce qui fait que 1 homme, être fini, aspire sans cesse vers l'infini. En effet, sa liberté est un moyen terme entre le fini et l'infini, l'homme ne se croit libre, avec raison, qu'autant qu'il n'aperçoit pas de limite distincte à sa pensée, et que celle-ci, non-seulement peut voyager dans le vague, mais qu'elle conserve l'espoir d'entrainer, dans les régions nébuleuses où elle séjourne ha* bituellement, la substance qui la définit, et donne

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seule une réalité à ses rêves. Et cette substance c'est le corps ou la matière; car, de même qu'il faut le concours de deux agents pour qu'on puisse faire intervenir la cause et Teffet, deux conditions sont nécessaires pour faire une réalité. C'est la pensée qui provoque l'action ; mais c'est l'action qui modèle la pensée. Tout le monde a la liberté de se faire des chimères, mais là n'est point encore toute la liberté.

Cependant les chimères peuvent n'être pas toujours des chimères ; elles peuvent être des possibilités. Voilà ce qui sourit à l'imagination; elle se berce de vains songes qu'elle nourrit et caresse avec une tendresse de mère, et se repait avec délice des plus douces espérances, se voyant tour à tour immortalisée, bénie, fortunée dans ses enfants ; les lui arracher, c'est lui arracher les entrailles. Tels^ sont les hommes en général et en particulier : les poètes, les philosophes et tous les faiseurs de systèmes. Aussi la liberté est-elle mère de la philosophie et de la poésie -, c'est elle qui ouvre au penseur ce monde des idées, monde toujours nouveau, vaste récif où chacun veut aller faire naufrage, et sur le compte duquel on débite plusde fables qu'on n'en débitait dans les temps homériques sur les* pays hyperboréens, seul champ qui reste ouvert aujourd'hui à l'imagination, et où le poète puisse encore se trouver à l'aise et se promener dans le vague de sa pensée sans crainte de voir cet autre Olympe livré à la merci des profanes, le détroit de Gadès et les Colonnes d Hercule devenir la risée des savants. Enfin, c'est un refuge aussi favorable à la paresse de l'esprit qu'à son activité. Que nous resterait-il donc si Dieu

LES CONSÉQDLNCES. 153

avait soumis ce inonde à ia rigueur du calcul comme le mouvement des astres? Hais il est au contraire Tabime où s'engloutissent tous les systèmes, et la vanité de ceuK qui les élèvent. Il n'y a que la variété qui plaise à rbomme, et la variété n'est pas dans la pleine connaissance de la vérité. Ce qui fait les délices des astronomes,ce n'est pas d'observer les révolutions des planètes, ni d'en Taire le calcul, chose qu'ils savent sur le bout de leurs ongles, maisde découvrir quelque phénomène ou quelque satellite nouveau. Il en est de même des politiques. C'est pourquoi, quand la machine va bien, l'ambition les tyrannise, et ils la font mal aller à plaisir. Il y a seulement cette différence entre eux et les astronomes, que les astronomes ne peuvent rien déranger au système qu'ils étudient. £b bien! nous croyons que c'est une aussi grande perfection en politique de pouvoir faire de Teau trouble, qu'en astronomie de ne le pouvoir pas; car le seul moyen en politique, pour avoir du nouveau, est de changer l'état des choses, de graviter vers l'idéal afin d'atteindre au plus grand bonheur possible, car l'homme cherche toujours le beau dans l'inconnu par la solution de nouveaux problèmes, et par l'aspectde nouveaux tableaux ; le beau est dans cet état ce qu'on désire connaître; ce n'est pas l'inconnu, mais c'est lui qui en est le dépositaire, et l'on ne désire tirer quelque chose de ce précieux dépôt que parce qu'on sait quil est inépuisable de variété; le beau n'est donc pas telle ou telle forme, mais la variété ; ce n'est donc pas la forme ronde ou oblongue plus que la carrée. S'il n'y avait que de: sphères dans la nature, ce serait quelque chose de for

triste; il en est de même d'un seul gouvernement, d'une seule opinion, d'habitudes semblables, d'une concorde universelle et inaltérable, et d'une langue parfaite qui doit être supposée avec tout cela. Car si les hommes peuvent disputer sur les mots, tout est remis en question. Mais alors si tout le monde est également content, les termes jp/u« et moins qui sont le fondement de toute connaissance en mathématiques comme en tout, ces termes, qui entrent dans toutes les phrases de l'algèbre, se détruisent Tun par Tautre ; vous n'êtes pas plus ou moins heureux , vous êtes heureux; vous n'êtes pas plus ou moins fidèle, vous êtes fidèle, ce qui détruit l'usage même de la langue. L'absurde ici se manifeste au-delà de tout ce qu'il semblait possible d'exiger. Ainsi tant s'en faut que la perfection de la science ou des langues, ce qui est la même chose, soit favorable à celle du bonheur et du gouvernement, que nous venons de prouver mathématiquement que ce bonheur et ce gouvernement et cette langue sont absurdes. Nous parlons ici de réfutation mathématique, parce que ce qu'on avance à l'aide des mathématiques peut être réfuté de même. En eflFet, pour des êtres finis, la perfection infinie peut- elle être autre chose qu'une négation ?

La liberté sans empirisme social ou philosophique n'est qu'une chimère. On a cru faire une grande insulte a la philosophie en disant que la vérité serait sa perte, qui en doute? Sans philosophie, il n'y aurait pas d'opinions différentes, et, par conséquent, pas de journaux , pas de controversistes en quelque matière

que ce fût. Les livres seraient inutiles et la science d'un même coup. Plus de gens qui auraient le plaisir de crier bien haut et de se désoler sur la perversité du siècle ; plus de moralistes surtout, plus d'ergoteurs sur le beau idéal, sur Tessence du beau ; plus de critiques, plus de médisants, plus de faiseurs de constitutions, plus de dupes et plus de dupés. Etoùmettrezvous la liberté, si vous ne la mettez dans tout cela? Comment parviendrez-vous à compenser lesjouissances des déclamateurs bilieux, des larmoyeurs sentimentals , et celles que les plaisants puisent dans nos éternels ridicules, que deviendra la comédie? ou la tragédie, si vous n'avez plus de situations terribles i nous offrir, si vous ne savez plus nous apitoyer ? Que deviendrait Tart en un mot ? Lorsqu'on sera parvenu a faire disparaître Heraclite et Démocrite de la scène du monde, nous ne voyons pas trop ce que le monde aurait de récréatif et d'intéressant.

. . . . He * lus fabric of the heav*ns Hath left lo their disputes, perhapt Xo move Hit laughter*, , . .

Les hommes ne sont pas malheureux parce qu'ils se font des chimères qu'ils ne peuvent réaliser; au contraire , ils ne sont malheureux que parce qu'on les détrompe. Leurs illusions font la meilleure partie de leur bonheur, et la plupart aimeraient mieux sacrifier leur vie que leurs espérances. Et, quant à ce qui

(i) Greal Architect.

(«) MiLTOfi, Paradise lost, book YUI.

est de les empêcher de rêver, il vaudrait mieux empêcher la rivière découler. Chacun est plus ou moins possédé dé la manie des systèmes. Et autant de systèmes autant de vérités. Il n'y a rien là de contradictoire, tant s'en faut, que si la liberté n'était plus à débattre, toutes les questions seraient résolues, alors on ne pourrait plus rien contester, et ce serait la liberté que l'on contredirait dans son principe. Elle n'existerait pas, car pour elle, la contradiction serait qu'on n'en pût trouver dans son existence. De là ces disputes permanentes sur le libre arbitre qui sont la meilleure preuve qu'on puisse donner qu'il n'est poiot une chimère.

Mais pour ne pas découvrir la vérité, les gens à système n'en rendent pas moins de très grands services^ c'est une justice que leur doit notre impartialité. Sans système on n'irait pas avec autant d'ardeur à la poursuite de certaines idées très utiles, car c'est l'esprit de système qui fait naître Tesprit de prosélytisme, et Tenthousiasme nécessaire pour le rendre efBcace. Le système ne prend pas, cela est vrai, ou il n'a que son temps; mais il a jeté le meilleur de sa sève, et quand on en a obtenu ce qu'on voulait, on Tenterre avec honneur et distinction, selon qu'il le mérite, dans les annales philosophiques: sépulture qui en vaut bien une autre !

On se plaint du nombre immense d'écrits inutiles qu'enfante la philosophie. Ces plaintes nous paraissent peu fondées. Aucun de ces écrits n'a découvert la vérité, est-ce à dire qu'ils ne contiennent rien de vrai? Cela n'est pas. Car il serait difficile d'en trouver ui

seul qui, au pied de la lettre, ne renfermât aucune vérité utile, et même quelques aperçus nouveaux. Ce dont on peut plus légitimement se plaindre, en apparence, c'est que ces écrits soient comme un immense labyrinthe où l'esprit se perd aussi bien que dans le vague du sujet. Mais qu'on jette un coup d'œil sur l'organisation des sciences physiques elles-mêmes, qu'y verra-t-on? Des divisions et des subdivisions dont le nombre effroyable tend chaque jour à les replonger dans le chaos d'où Ton s'est efforcé de les tirer jusqu'à présent ; mais ne trouvera-t-on dans la marche des sciences ni faux système ni tâtonnement? S'il en est ainsi pour les sciences secondaires, que ne doit-on pas penser de la politique, de la philosophie ou de la science sociale, comme on s'habitue à l'appeler aujourd'hui, qui embrasse toutes les sciences? C'est naïveté ou démence de s'étonner qu'on ait pu méditer pendant deux ou trois milliers d'années sans posséder le dernier mot des secrets de la Providence. Tous ces efforts de l'esprit humain n'ont pas été tout-à-fait impuissants , car la synthèse , qu'aucun homme n'a pu faire, s'est faite et se fait encore tous les jours toute seule par la communication toujours plus active des idées. Cela compose d'abord, si vous voulez, une espèce de macédoine, mais n'en finit pas moins par se pétrir au contact, et par former un tout homogène qui augmente tous les jours et se pénètre de nouvelles substances; et ces substances, qui accusent des progrès en sens divers, réagissent sur les idées et y adhèrent de nouveau.

Dieu a su arranger les choses de manière que Tordre,

pour exister, pût se passer de notre bonne volonté, du moins de celle de chacun de nous en particulier. Quant à la volonté générale de Thumanité, elle suit les voies de Dieu, et non celles des philosophes qui, au fond, ne sont, comme les poètes, que les interprètes de Topinion ; la philosophie est essentiellement discrète dans ses résultats, mais que pourrait-elle être de mieux, elle qui ne prétend arriver à la vérité que par le doute? La certitude existe pour celui qui croit à tel ou tel système, mais non pour celui qui n'y croit pas, et la vérité est dans la pensée de l'humanité, et non dans la pensée de tel homme. Que Ton essaie de concevoir la vérité autrement, et la vérité disparait avec la liberté; la tradition et la révélation, c'est-àdire renseignement du passé, l'enseignement divin, sont inutiles, et, avec eux, la raison.

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