CHAPITRE III
Rapports de la certitude avec la liberté, au point de vue méiapliysique.
11 est impossible de penser et d'agir sans but, et ce but doit être notre propre bien, bien ou mal entendu. Or, toute bonne et toute mauvaise action, toute vérité et toute erreur est renfermée d'une manière générale dans la question de liberté, qui implique celle du bien et du mal. Ainsi, ce qui a rapport aux institutions politiques ne peut avoir de solution qu'après la question de liberté, ou ne peut être établi solidement qu'autant que la liberté, c'est-à-dire les droits respectifs de chacun sont plus solidement établis et mieux compris. Hais où est ce point-là?
La liberté veut qu'il y ait toujours des esprits insoumis. Elle est une protestation continuelle j elle est un bien et un mal en même temps, car elle affirme et nie tout à la fois^ elle renferme en elle les deux contradictoires : elle conserve et détruit ; elle est la paix et la guerre. Or, si le principe de la paix et de la guerre est bien et mal en même temps, la paix et la guerre, qui sont la conséquence de ce principe, sont bien et mal en même temps; c'est-à-dire que, si prenant d'une part la paix, de l'autre la guerre, nous les envisageons séparément, nous verrons que la guerre est un
tmm <t iM jhL, «h ^ ik* la j^ùsl ot «bh ■■ ban el es «isal; <t ci aoBi po«iHiCi«s flvm Im aotiv nîsoueflMSt«SMHi pourrxHW dire ^ae la paix peat être an mal €t la gaerre aa biea. et rédfiffXifaeaKat. Saii cqmidaat ecnoMSt décâdefOrTcws é frimi qae la giier:e Cit aa flul et la paix ca bîea, n dies a^oat ce caractère de biea et de anal qae par iear cocxisteiice? car etlea foat liées eascadile par aae telle aflBnité qu'on ne tanrait les cooeeroir Faoe saas Paatre, et que tous devex les imaginer IHuie cC raatre coanne fbmiaot une même substance corporelle dont U toos serait impossible de prendre la moindre paredle sans prendre en même temps la paix et la guerre, la concorde et les dissensions, c'est-à-dire le bien et le mal tant physique que moral ; car Faction délétère des corps les uns sur les autres, dans la nature, n*a pas une autre raison que la nécessité d'un principe générateur et destructeur représenté par la paix et la guerre.
Tout ce qui est contingent doit périr et renaître, avoir un commencement et une fin, et comme il s'ensuit une lutte incessante, les deux principes doivent chercher a s'exclure mutuellement; ils doivent, disons-nous, y employer toutes les ressources dont ils disposent : les minéraux et les végétaux y emploient une force aveugle, les animaux tout l'instinct et toute rintelligence dont ils sont doués, l'homme sa raiiion. Il emploie donc sa raison à détruire et à réparer, et il obéit en cela aux lois de sa nature et de la nature en général, car s'il n'a plus le mal en perspeclixe, — et de tous les maux qu'il peut craindre le plus, ce sont ceux que peuvent lui causer des êtres en
LES CONSÉQUENCES. I6l
tout semblables à lui, — s'il n'a plus le mal physique et moral en perspective, il n*a nul besoin de s'améliorer ni de s'instruire; l'instruction et l'éducation deviennent inutiles. Voudrait-on que le mal physique pût subsister sans le mal moral? Mais cela est absurde, car ils se produisent l'un par l'autre.
La lutte est aussi favorable à l'homme qu'essentielle, c'est-à-dire que tonte la vérité pour l'homme est la lutte, et non cette vérité relative opposée au mensonge, et qui est toute subjective comme le mensonge. Il faut donc qu'il y ait toujours lutte pour qu'il y ait morale, liberté, égalité, vérité. En d'autres termes, il faut qu'il y ait ignorance, mensonge et douleur, au moins en possibilité ; car qui fait la lutte sinon l'obstacle, et qui fait l'obstacle sinon une certaine privation de ce qui est pour nous la vérité ou la science? Nous disons pour nous, parce que la vérité ne peut être saisie par notre esprit, ou accessible à la raison, qu'en tant qu'elle se distingue de l'erreur, qui n'est qu'un effet de notre ignorance, de notre nature finie. C'est pourquoi nous avons dit aussi une certaine privation, parce que le mot privation a besoin d'être restreint, d'autant plus qu'il est employé ici beaucoup plus pour satisfaire et soulager l'intelligence que commeayant son fondement dans la réalité des choses, ou dans l'universelle nature, qui est vraie, mais d'une vérité qu'on ne peut définir, d'une vérité d'induction comme l'être dont elle émane, duquel on ne prouve l'existence que par l'existence, et qu'il n'est pas, par conséquent, possible de nier, une vérité absolue, un fait inappréciable. Tel est le caractère de la lutte.
162 DEmLliME PAKTIE.
En eflfet, si je désirais une chose qui excitât la con* voitise de mon voisin, et que nous fissions, Tun et Tautre, à peu près les mêmes efforts pour la posséder, nous nous nuirions réciproquement, nous serions un obstacle Tun à Tautre, un mal. En fait, le mal serait donc des deux côtés, ou ne serait nulle part. La vérité et la justice seraient pour et contre en même temps, ce qui veut dire qu'elles seraient dans la lutte ou dans la liberté. Le résultat de la lutte est contraire à la liberté, et à cause de cela la détermine. La chose après avoir été librement débattue est forcément acceptée ; mais rien n*est obligatoire sans avoir été préalablement débattu. D'où il est visible que Tesclavage et la subordination ne procèdent, dans l'espèce humaine, que de la liberté qui ne peut être autre chose que la lutte et la dispute.
Le soleil existe, sa lumière éclaire et sa chaleur viviiie : voilà des faits sur lesquels les hommes ne sont pas maîtres de se former une opinion contraire *, mais dans les opérations purement intellectuelles, bien qu'ils ne soient pareillement maîtres que de se décider dans les limites du vrai, ils ne conçoivent cependant pas la même chose de la même manière. Ils se décident dans les limites du vrai, mais de celui qu'ils conçoivent tel ; et il est bon qu'ils ne le conçoivent pas de la même manière, car si la vérité est une, elle a une infinité de faces différentes, et chacun cherchant à faire prévaloir celle qu'il a en vue, en découvre d'autres dans la dispute. 11 est donc certain, qu'au fond, il n'y a rien de faux , car le mensonge lui-même n'est qu'une suite do la nature de l'homme, c'est une vérité, puisque
rien de ce qui existe ne peut être faux par cela même qu'il existe. Ce ne serait pas le mensonge qui n'existerait pas , mais l'objet du mensonge ; mais l'objet du mensonge a lui-même sa source dans une vérité, car les inventions de l'homme ont une cause qui est vraie par elle-même. Ainsi l'homme , pour être vrai, doit pouvoir mentir. En effet, la liberté et la vérité doivent concorder ensemble. Le faux, c'est le contraire, c'està-dire ce qui ne peut pas être et n'est pas. L'erreur n'est pareillement qu'un effet de notre nature finie, livrée au tâtonnement, c'est l'absence du réel dans le monde extérieur; mais elle implique le possible dans l'esprit qui est le jouet de l'illusion , c'est le rêve des personnes éveillées. Au reste, n'est-il pas de la nature de.l'esprit humain , en général , d'être livré aux conjectures, et ne sonft^ce pas les conjectures qui aident à découvrir la vérité? Il faut donc qu'elles en fassent partie; il faut qu'elles soient, en quelque sorte, les anneaux de la chaîne qui, partant du penseur, va par maints détours à l'objet cherché. Il faut que les hommes disputent, et qui peut mieux les faire disputer que de fausses conjectures? On ne dispute que sur ce qu'on ne connaît pas, et comme il y aura toujours des choses que les hommes ne connaîtront pas, ils disputeront toujours, car il y aura toujours sur ces choses des opinions différentes , ou du moins une raison de leur existence -, c'est-à-dire que, toute vérité pouvant être contestée dans son principe, l'homme est libre d'adopter l'opinion qui convient le mieux à ses intérêts ou à sa manière de sentir. Ainsi, Thomme ne dispute que parce qu'il est ignorant, et il n'est libre
que parce qu'il dispute : en résumé, la liberté de l'homme consiste à pouvoir faillir, car s'il dispute , il est évident qu'il se trompe, et, suivant lu nature de ses idées ou de ses actions, il tombe dans le faux, l'absurde ou le criminel^ et Terreur et le péché sont un mal : mais la liberté est un bien \ car c'est elle qui fait que rhomme agit avec eonnaissance, autrement il ne serait guidé que par l'instinct comme le reste des animaux. L'homme ne dispute que parce qu'il est raisonnable. De sorte que lu raison lui a été donnée pour l'aider à s'éclairer et lui apprendre à se conduire, mais non pas positivement pour le conduire et l'éclairer. Car il faudrait supposer alors qu'elle ne se trompe jamais, avantage que donne seulement l'instinct dans une mesure restreinte à la destinée de chaque animal. L'homme est, à la vérité, doué d'instinct pour ce qui regarde sa conservation immédiate, mais comme les opérations auxquelles l'appelle son action sur le reste des animaux sont infiniment compliquées, cette faculté n'aurait pu lui suffire. La fuculté de connaître lui a été donnée pour prévoir, mais elle lui a été donnée dans une mesure proportionnée à la nature de son être fini, et entre le fini et l'infini il y a un abîme incommensurable. Or, il est certain que, s'il en était autrement, si, par exemple, il était donné à tous les hommes de penser avec une telle justesse sur les mêmes choses qu'ils fussent tous d'accord, s'ils pouvaient se rendre compte de tout et n'être jamais de sentiments différents, ils auraient découvert la vérité, car un pareil accord ne peut s'expliquer autrement. El cette vérité leur serait imposée par une raison supérieure, ou bien elle serait
adoptée spontanément par tous les hommes. Dans le premier cas, il est évident que la liberté n'existerait pas; dans le second, elle n'existerait pas davantage, car un tel accord ne pourrait être que le résultat de rinstinct, et alors ces deux cas se confondent.
La raison suppose la contradiction. De toute nécessité il y aura toujours coexistence d'opinions et d'éléments contraires , et la diversité des opinions n'est autre chose que la liberté. Car la liberté représentant toutes les opinions doit représenter celles mêmes qui contestent son existence, elle doit s'opposer à ses propres effets.
La question de liberté, pour peu qu'on s'avance dans ce domaine sans fin de l'intelligence, a toujours fait et fera toujours échouer, dès les premiers pas, les penseurs assez téméraires pour n'en tenir nul compte, ou assez hardis pour vouloir pousser leurs investigations jusque dans le sanctuaire où la divinité parait avoir établi sa demeure, et que nul ne peut entreprendre de forcer sans retirer de sa vaine tentative un sentiment plus vif de son insuffisance et de sa faiblesse.
Il y a métaphysiquement trois manières principales d'envisager la liberté : i^ en cherchant à l'atteindre dans ce qui est au-dessus de la raison ; 2^ en cherchant à la rabaisser au-dessous de la raison, c'est-à-dire en la subordonnant à une nécessité aveugle ; 3^ en cherchant à l'expliquer selon la raison, intention plus rare, comme il arrive toujours. Nous allons examiner ces trois moyens de notre point de vue.
D'abord il est facile d'observer que les deux pre-
166 DEUXIEME PARnK.
miers peuvent se réduire à uo seul , car en tout les extrêmes se touchent.
Ainsi à ces questions, Dieu est-il libre dans son action, ou n*est-il que l'aveugle destin? L'homme a-t-il une volonté, ou n'est-il que le jouet et Tinstrument d'une volonté supérieure? On se demande comment il est sur un pareil sujet des convictions scientifiques? car n'est-il pas vrai que si ces questions étaient résolues, et si les résultats des recherches philosophiques possédaient cette évidence et cette simplicité qui est l'essence même de la vérité, il n'y aurait plus de liberté? En effet. Dieu ou la cause première % serait pénétré d'une manière si intime , que le doute sur la nature de son existence ne serait plus permis ; et ici, l'absence du doute serait un critérium propre à résoudre toutes les questions secondaires. Tout rentrerait dans le domaine de la science. La vérité serait dans Tune des contradictoires, ce qui est une contradiction véritable.
Nous ne pensons pas qu'il soit possible de douter de l'existence de Dieu, mais seulement que la manière de concevoir cette existence fait toute la valeur de Topinion ; nous ne pensons pas davantage qu'il soit possible de douter de la liberté, mais que les notions que l'on en a ne sont fondées que sur les données que rintelligence ne peu t décomposer. Voyons quelles sont ces données.
Les mathématiciens ne peuvent rendre raison de la direction, c'est pourquoi ils disent qu'elle est une no-
(l) Toules les l'ois que nous disons cause première, ce n'est que pour Houi conformer au langage usuel.
lion simple dont le' sentiment est en nous^ notion qu'il est aussi inutile qu'impossible de décomposer, cela veut dire, en d'autres termes, que nous la voyons, que nous en parlons, que nous agissons comme si nous la comprenions, et que, par cela même, nous devons la tenir pour évidente.
Or la direction ne peut se définir que par la contradiction, c'est-à-dire à l'aide d'un troisième point dans l'espace, et c'est positivement ce point qui est nécessaire pour définir la liberté ; car il n'est pas vrai qu'on soit libre parce qu'on n'éprouve pas de résistance^ mais on n'est libre» au contraire, que parce qu'on peut en éprouver. Cependant, ce n'est point en cela que peut consister la liberté absolue. Ce n'est pas par la même raison dansl'absence de l'obstacle ; et c'est ce que n'ont pas compris une portion de ceux qui ont agité cette redoutable question, tandis que les autres ne s'en sont pas assez rendu compte. Ceux-ci, par exemple, pour avoir voulu se conformer au principe de contradiction, ont fait choisir la divinité, et pour remédier à recueil d'impuissance ou de mauvais vouloir, ils ont inventé la prescience^ les causes occasionnelles et l'harmonie préétablie ; aussi se sont ils perdus dans les ténèbres. Tandis que pour éviter l'anthropomorphisme, les autres ont fait la cause première impassible et aveugle en niant la contradiction. Voilà où en est, au fond, toute la question, et elle y est depuis le commencement du monde sans avoir fait un pas. Ainsi, pour connaître l'essence de la liberté, il faut attendre que les géomètres nous fassent connaître celle de la direction, et par suite celle du point. MaJs^
IM SniXUMI PAftlIK.
on ne peut définir la direction que par la situation, et c^eat là tomber dans un eercle Tieieux, paisqu'ao fond ces deux notions n'en font qa*one et alunissent nécetsairement dans le triangle, et que le triangle une fois formé, on expliquera bien la situation d*un angle oo d'un point par rapport aux deux autres, et la direction des lignes qni le comprennent par lenr point d'union ; mais pouvant bire de même pour cbacun des angles, en s*expliquant mutuellement, ils n^expliquent rien, car cela veut dire que ces angles font partie d*Qn tout qui aurait lui-même besoin d'un autre tout pour être expliqué. Cest ainsi que la liberté humaine peut être prouvée au moyen de la liberté absolue, mais que, ne trouvant plus de preuve pour celle-ci, on peut en conclure que Fantre n'existe pas, on est éga* lement inqirouvable, car ce qu'on dit du principe il faut le dire des conséquences. Cependant, d'un autre côté, on pent objecter qu'ayant le sentiment de cette dernière, et cette dernière étant la conséquence de la première, la première existe ; et en effet, nous avons le sentiment intime et profond de la liberté divine. Mais par tous les bouts possibles c'est toujours pour rintelligence le mystère de la trinité. Vouloir l'approfondir c'est donc vouloir s'exposer à parler contre le sens commun, et nier les communs fondements de la science et de la foi -, car la science et la foi, pour ne pas s'expliquer mutuellement, se touchent plus qu'on ne pense.
11 faut distinguer dans la signification du mot liberté : le commandement, le choix, et le pouvoir d'agir. Car si personne ne m'ordonne rien, ou ne peut rien
LES CONSÉQUENCBS. IIVO
m'ordonner, j'aurai bien le pouvoir d'agir, mais je n'aurai aucune idée de la liberté, car je n'éprouverai aucune contrariété dans mes volontés. On appelle donc en général liberté, toute manifestation volontaire de la puissance. Pour être libre il faut, avant tout, avoir la puissance de vouloir; pour être puissant, il faut agir, et pour agir il faut être nécessité. En d'autres termes, il faut qu'une raison quelconque vienne motiver l'action, et chez l'homme cette raison consiste dans les besoins d'une nature finie. Tel est l'objet, tels sont les moyens et la fin de sa volonté. Ainsi, pour lui, toute manifestation volontaire annonce une action ordonnée et accomplie, un maitre et un serviteur, et la liberté, par le seul acte de la volonté, produit son contraire. De sorte que Dieu luimême ne pouvant vouloir saos vouloir l'obéissance, veut la sujétion illimitée de ses créatures; car cette liberté qu'il a accordée aux hommes est un effet de sa volonté, et c'est dans ce sens seulement qu'on peut dire qu'il est impossible de lui désobéir sans qu'il l'ait permis. Mais parce qu'il a accordé aux hommes le pouvoir de faillir, cela ne veut pas dire qu'il ait voulu que le péché ou le mal soit sa fin, c'est tout le contraire, comme on le démontrera tout à l'heure.
Il n'y a que Dieu à la volonté duquel on ne puisse donner aucune limite. Dieu peut tout ce qu'il veut, parce qu'il n'y a rien au-dessus de lui ; il est infiniment libre, parce que, naturellement, il n'est compris par rien ^ ; mais cette infinie liberté est pour
(f) Première partie, chap. V.
170 D«nUÈIlB PAftTIB.
nous quelque chose d'incompréhensible comme le néant. En effet, le néant est la privation de la pensée, l'absolu est Tabime de la pensée, ce qui donne au non-étre absolu et k l'être absolu un grand air de cousinage \ car ils sont pour nous l'un et Feutre, le commencement et la fin de la science, oo sa négation. Nous n'arrivons jusqu'à eux qne par indue* Uon , sans les surprendre et les pénétrer ; il faut recourir au mystérieux triangle, et alors imaginer des lois en vertu desquelles Dieu existe, liais n'est-ee pas reculer la difficulté? Toutes les belles choses qn'ôn a dites sur la nécessité et 4a sagesse de ces lois peuvent être vraies, mais tout cela n'est que vapeur.
Dieu ne peut pas ne paa vouloir absolument. Ainsi, Dieu n'a pu vouloir sans vouloir l'exécution absolue de ses volontés ou la sujétion idisolue des êtres, ce qui est le contraire de la liberté. Mais c'est ici justement que la liberté est accessible à notre entendement. En effet, les créatures sont assujetties au temps, au mode, à Tordre, c'est-à-dire qu'elles sont limitées dans la durée de leur existence, dans leur manière d'exister et dans leur lieu; mais cet assujettissement qui, chez les autres animaux ne regarde que Texistence physique, embrasse chez Thomme les résultats de sa haute intelligence, et en lui inspirant de choisir ce que cet assujettissement a de moins dur et de moins immédiat, rend possible sa liberté, jusque-là, cependant, que ses efforts ont été, en général, voulus et prévus par Dieu. Et il ne faut pas perdre de vue que toutes les qualités et attributs des êtres finis, ne pouvant être que finis comme eux, sont toutes conditionnelles et
relatives à des qualités contraires, puisque ces êtres ayant un commencement et une fin, sont nécessairement bornés par des quantités opposées, et qu'ainsi la liberté de Thomme n'existe qu'à la condition de sa servitude, parce que l'homme ne peut vouloir sans être déterminé par un obstacle ; assujetti par ses besoins, sa première pensée a été de se libérer; assujetti par ses semblables, il s'est efforcé de secouer leur joug 'y assujetti par ses passions , il a essayé de les dompter. En un mot, Thomme n'est libre qu'à la condition de résister à une puissance qui sans cesse Topprime en lui-même et autour de lui. En lui-même elle constitue le devoir ou la morale, autour de lui l'industrie ou la science.
Dieu ne tient que de lui seul sa puissance, l'homme ne tient la sienne que de Dieu. Roi sur la terre, il n'est en même temps qu'une espèce de proconsul qui ne peut agir que dans la sphère de ses attributions, car il n'est que l'exécuteur d'une volonté suprême. Toutpuissant par cette volonté, il ne peut rien sans elle. Son intérêt est donc d'étudier l'étendue du pouvoir qui lui est délégué, d'en ménager les ressources et de faire une application intelligente de son droit. La connaissance des lois dont il se compose est son premier besoin et sa première tâche, sûr qu'il est, s'il les enfreint, de recevoir le prix de sa rébellion.
Ces lois sont écrites dans toute la nature et dans son propre cœur. Plus il les sent, mieux il sait les interpréter, plus il en profite. Souvent même elles rayonnent dans sa propre personne, et alors ses semblables lui défèrent une portion de leur propre pou-
17S DBUUÈME PAATIB.
voir pour assurer Tautre, car rhomine ne règne pas seulement sur les animaux par FinteUigence et par la force, mais sur lui-même et sur ses semblables, c Tous ne peuvent pas avoir en eux les moyens de connaître les dispositions existantes de leur propre nature et ceux dé lui donner leur complet développement. I) ea est qui. possédant une grande perspicacité, une intelligence pénétrante, une connaissance intuitive^ une sagesse profonde, peuvent développer toutes les facul* tés de leur nature, et ils se distinguent au milieu de la foule qui les environne^ alors le ciel leur a certainement donné le mandat d*ètre les chefs et les instituteurs des générations infinies ^ » Et ces hommes sont d'autant plus libres qu*ils disposent de plus de moyens ; car, élevés du milieu de la foule, ils commandent et n'obéissent qu'aux lois de la sagesse et non au caprice de leurs semblables, et de même que ceux*ci ont établi leur empire sur tout ce qui respire dans Tuoivers, de même ceux-là ont établi le leur sur tout ce qui est doué de raison. L'ambition et l'amour du pouvoir ne sont, au fond, qu'un grand amour de liberté, le désir d'un plus grand choix dans les moyens de développement ; et lorsque cet amour est favorisé par des qualités acquises ou facultatives qui emportent notre estime, elle nous groupent, pour ainsi dire, autour de ceux qui les possèdent, par la sympathie et Futilité, et leur forme un empire dont ils abusent tôt ou tard.
(t) Commeniaù^ sur le Ta^ffio (de Gonfucius), par le doetciir Tchou-Hi, traduction de G. Panihier.
L'homme ne peut raisonnablement concevoir de liberté que dans celle du choix. Ce n'est que lorsqu'il peut indéfiniment choisir qu'il se croit libre, de quelque manière d'ailleurs qu'il envisage sa liberté; mais pour cela, il faut absolument que l'idée de liberté soit accompagnée de celle d'un obstacle quelconque, soit intérieur, soit extérieur, et, par conséquent, de l'idée d'une force égale pour surmonter Tobstacle. Par exemple, on me commande de trois choses l'une, ou de m'envoler au-dessus des nuages, ou de plonger dans le fond de la mer, ou de rester où je suis, sur la terre ferme ; ou on me commande ces trois choses, mais on remet l'exécution à ma volonté, soit pour le temps, soit pour le lieu, soit pour la manière. J'ai donc à mon choix d'aller partout où il y a de l'air, de Teau et de la terre ferme; c'est-à-dire partout le globe, et de parcourir l'un de ces trois éléments selon que mon caprice m'y porte ; je suis donc libre de faire tout cela. Ainsi, bien que ma volonté soit nécessitée par un commandement, j'use de mon libre arbitre en choisissant, si Ton veut, un voyage aérien.. Mais avant l'invention des aérostats, je n'aurais pu effectuer mon projet, et, malgré ma bonne volonté, je n'aurais pas été libre de satisfaire à la loi faute de pouvoir; je n'aurais pu pareillement plonger au fond de la mer faute d'appareil convenable ; j'aurais été réduit à rester sur la terre ferme, quoique ayant la liberté d*aller en l'air ou sous les eaux. Mais depuis je l'ai pu. J'ai donc pu suivre ma fantaisie , tout en accomplissant de véritables ordres. C'est ainsi qu'on peut être libre
174 DBUXliUlB PAETB.
dans toutes les situations de la vie, si restreinte ou si illimitée que soit d'ailleurs la permission do supérieur. Un homme en prison est libre d'en parcourir rétroite enceinte, un homme enchaîné de remuer ses chaînes; ils ne sont pas considérés comme libres néanmoins, parce qu'ils ne sont pas maîtres de disposer d'eux-mêmes. Or, que leur manqoe*t-il pour être libres , sinon le pouvoir de rompre leurs fers? Mais, en supposant qu'ils les rompent , ils n'en seront pas moins retenus sur ce petit globe. Or, si l'on découvrait des moyens pour aller dans la lune, ceux qui ne pourraient pas faire ce voyage ne seraient pas libres; ils seraient retenus ici-bas comme dans une terre d*exil, en supposant que la lune soit un séjour de délices et de merveilles ; ils ne seraient pas libres, parce qu ils ne pourraient pas choisir d'habiter sur la terre ou dans la lune* On voit qu'il ne faut pas dire que la liberté consiste dans le développement des facultés, car on peut développer ses facultés dans dix hectares de terrain, et néanmoins celui qui les aurait pour prison ne serait pas libre ; pourquoi le serait-il dans toute l'étendue de la terre? La liberté consiste dans le développement indéfini des facultés, c'est-àdire dans un choix qui n'a d'autres limites qu'un pouvoir indéfini, une possibilité sans bornes, un idéal. La volonté de l'homme ne souffre aucune limite. Le choix des moyens n'en peut pas souffrir davantage, mais une latitude indéfinie dans le choix suppose un pouvoir plus ou moins grand , et le plus ou le moins n'exprime aucune valeur absolue. La définition de la liberté nouséchappe ici, parce que la liberté est comme la raison, un pur
idéal dont le milieu est variable h Tinfini, et qu'elle n'a son siège que dans la conscience^ principe et unité des contraires.
Mais supposons que le voyage au-dessus des nuages représente Tascension de Thomme vers la vertu, ou vers le ciel, que la promenade souskmarine ne soit autre chose que l'image du vice se plongeant dans Tabime du mal, et que l'habitation de Thomme sur la terre ferme représente la médiocrité inoffensive, laquelle est, fort heureusement, du goût et au pouvoir du plus grand nombre. Je dirai que Dieu a voulu sans doute que l'homme lui obéit en rendant possible pour lui ces trois manières d'être, mais qu'il ne l'a pas obligé à l'une plutôt qu'à l'autre; seulement il lui a laissé le choix afin que sa curiosité, aiguisée de la sorte, il ne croupit pas dans l'oisiveté et dans une indifférence qui n'eût pas fait de l'homme ce qu'il devait être, un être intelligent; car l'intelligence est encore pour nous et pour tout être fini comme la liberté, il lui faut un obstacle à surmonter; sans obstacle il n'y a pas de victoire, il n'y a pas d'intelligence à développer.
Mais,peut^on nous opposer, il résulte de tout cela que la^liberté pour l'homme consiste dans son insuffisance, et il est étrange que la liberté soit chez l'homme le fruit de son insuffisance, tandisqu'enDieuelleest au contraire l'attribut de sa toute-puissance? Mais c'est que Dieu est l'être par excellence, l'être infini, et que l'homme, être fini, tombe dans l'infinité. Or la liberté considérée dans l'infinité revêt sans doute une infinité de formes, mais en tant que ces formes sont finies, elle
176 DECXIRIIB PAITIB.
ne saurait être que finie aussi. Cest pourquoi, toutes les créatures ne sont que d'uae liberté en rapport avec leur importance ou leur conformation relative. Mais si rhomme n*est pas infiniment libre, on peut dire qu il est indéfiniment libre.
Mais revenons à notre comparaison : Dieu m*a conimandé de choisir, je ne puis pas ne pas choisir, c'està-dire que je ne puis pas ne pas être libre; je ne suis libre que par la volonté de Dieu, et suivant son intention, mais non suivant mon choix, c'est-à-dire que mon choix est prescrit d*avance sans être pour cela déterminé. Dieu sait que je choisirai entre trois choses, mais il peut bien ignorer laquelle de ces trois choses je choisirai, et prévoir en même temps tous les possibles. Car sachant tous les choix qui sont à ma disposition et que je puis avoir Tidée de faire, et en même temps toutes les conséquences d'un quelconque de ces choix* il peut savoir ce qui m*arivera quelque choix que je fasse, sans que l'un des trois objets de mon choix soit arrêté dans sa pensée; mais Dieu n'a pas seulement voulu permettre ces trois choix, il en a voulu permettre une infinité *, ce qui lui était aussi facile. L'homme peut donc éternellement choisir ^ il a donc la liberté de choisir entre une infinité de choses ; mais qu'est-ce que cette liberté encore? Choisir
(I) Car, que Tun dise avec Aristotp, et c'est notre opinion, cpi'il y a deux libertés: la liberté spontanée et la liberté réfléchie f cela ne détruit |ias le cboix; bien loin de là, c^est ce qui le constitue, car il y a lutte des deux li!>priés. On a déjà di) le comprendre par tout ce que nous avons dit jusqu'ici, et quand nous traiterons de la liberté au point de vue moral, on en restera convaincu.
LES CONSÉQCENCBS. 177
c'est balancer entre deux objets au moins de ses désirs, mais balancer dans son choix c'est être borné danSgSa science comme dans son essence. Dieu peut tout, parce qu'il sait tout, c'est pourquoi il ne choisit pas, ni ne désire rien. Voilà la dernière équation du problème, celle qui fait voir clairement qu'absolument il est insoluble.
Insoluble, en tant qu'il se rapporte à la cause première, le problème de la liberté implique donc des problèmes également insolubles. Or il est le premier des problèmes. Ceux qui ont prétendu résoudre la question du bien et du mai avant celle de la liberté ont donc pris la chose à contre-sens ; et ceux qui ont tenté de prouver la liberté par des arguments en forme, n'ont rien prouvé du tout. Car ils ont toujours confondu la part de liberté qui revenait à Thomme avec la liberté absolue; ils ont feit comme un géomètre qui, prenant l'angle droit à 90*", mesure avec son aide tous les cercles et tous les angles. Cette méthode de raisonner est commode, mais malheureusement elle n'appartient qu'au géomètre qui ne peut avec Taide de sa méthode, si rigoureuse cependant, atteindre au-delà de la surface des choses.
• Comme tous les êtres ont une liberté proportionnée à leur importance^ l'être le plus important de l'univers jouit d'une liberté aussi incompréhensible que son essence. De sorte que nous nous sentons libres sans pouvoir dire comment*, et nous ne voyons le pourquoi que dans la nécessité de répondre de nos actes. Mais Dieu, qui n'a pas à répondre des siens, doit être libre autrement que nous, de même qu'il existe au-
treroent que nous : la liberté n'est qu'un sentiment. Mais il nous reste à prouver que ce sentiment est une réalité par cela même qu'il est indéfinissable, et c'est ce que nous allons faire en prenant la règle et le compas au cbapitre suivant.