CHAPITRE IV
Happorto de la certitude avec la liberté , au point de vue physique.
Hobbes, dans un sens général, yeut définir ainsi la liberté : Une chose, dit-il, est censée libre quand la puissance qu'elle a n'est point empêchée par une chose externe. Ainsi feau qui est retenue par une digue a la puissance de se répandre, mais elle n'en a pas la liberté; au lieu qu'elle n^a pas la puissance de s^élever au-dessus de la digue quoique rien ne l'empêcherait alors de se répandre. En général , pour Hobbes, la liberté est l'absence de tout obstacle ; définition qui la conduit tout droit au despotisme absolu.
Hais, s'il est un fait clair, c'est que la liberté ne peut jamais s'entendre absolument sans la puissance; on bien elle peut s'entendre de toutes les positions possibles. €omme nous l'avons vu, un homme enchaîné est libre comme celui qui a toute la terre pour prison, logiquement on ne peut faire aucune différence. Un paralytique est libre aussi, quoiqu'il soit retenu au lit et perclus de ses membres, mais il n'est libre qu'en raison de sa puissance ; métaphysiquement cet homme est aussi libre que ceux qui jouissent d'une bonne santé; cependant il n'appellera jamais cela liberté. Ainsi Tjeau qui est retenue par une digue n'a pas
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la puissance de se répandre, plus qu'un paralytique n a la puissance de marcher. La puissance qu'elle a c'est de chercher son niveau, et elle le cherche toujours en dépit de toutes les digues du monde, et elle le trouve nécessairement; il est impossible de lui retirer cette puissance, il est impossible même de la limiter. Mais on peut la contenir, et en cela elle ne sera pas libre de se répandre là où elle se serait répandue sans la digue, parce quelle n'en aura pas la puissance. II est évident que si elle avait cette puissance, elle se répandrait-, car pour ce qui tient aux qualités essentielles des êtres, nul n'en saurait arrêter les effets. L'homme se sert de ces qualités et c'est tout ce qu'il peut faire. Hais il n'en est pas moins vrai que l'air pressé dans un ballon n'est pas libre, et qu'il n'en sort pas parce qu'il n'a pas la puissance d'en sortir; pressez l'air davantage, le ballon éclatera, parce que l'air aura acquis une puissance suffisante pour reprendre son état normal. De même l'homme n'est bien libre, physiquement, qu'en raison de sa puissance, sans que sa qualité essentielle d'être moral puisse êtreopprimée; par exemple, si vous emprisonnez un homme à cause de son opinion, vous lui ravissez sa liberté physique, mais non sa liberté morale; cela est aussi impossible que de ravir la liberté aux éléments; mais il ne sera pas libre^ dans tous les cas, de proclamer son opinion, parce qu'il n'en aura pas la puissance. Mais que la majorité se rallie à lui, et il vous mettra en prison à son tour. Pour que la liberté reste dans toute son intégrité, il faut absolument qu'elle ne soit opprimée en aucune sorte, car la puissance est une, elle ne se
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partage pas dans raction ; il faut donc que les causes puissent se livrer indéGniment à leurs penchants, il faut qu'elles produisent leurs effets. Or, le penchant de Teau c'est de chercher son niveau et de renverser tous les obstacles qui s'y opposent, mais ce sont les obstacles eux-mêmes qui lui font trouver ce niveau. D'où il est certain que l'eau ne peut se livrer a son penchant que par les obstacles; d'où il e«t Certain encore que la liberté et la puissance n'apparaissent que par la contrariété, disons plus, par la contradiction. Car que Teau soit maîtrisée parles obstacles, et qu'elle ne soit libre que par les obstacles, n'est-ce pas là une contradiction ? Nous ferons voir cette vérité dans la liberté morale comme dans la liberté politique, de même que nous l'avons fait voir dans le chapitre précédent. Nier cette contradiction, c'est nier Tordre éternel des choses sans avoir la puissance de le changer , c'est tomber aussi dans la contradiction; c'est bien prouver la liberté, mais comme cette contradiction vient de l'ignorance des choses, elle est une erreur. Or l'erreur est dans l'exclusion des principes, quoique absolument elle fasse partie de la vérité ; le développement illimité de la puissance de l'homme le prouve de reste.
Car il est constant que l'homme jeté sur cette terre (où l'état actuel de la science et la plus petite réflexion ne permettent pas de douter qu'il ne soit venu le dernier) dût être dans une extrême sujétion de tous les éléments. A moins de supposer un miracle, il fut, pendant longtemps, comme une victime et une proie offerte à toutes les bêtes malfaisantes. Nu, sans armea^
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exposé à rintempérie des saisoDs, pressé par ses besoins, menacé de toutes parts, sa première pensée dot être de se défendre et de chercher à dompter ses ennemis. Après s'être abrité longtemps dans quelque excayation, La nécessité de s'établir partout où il pouvait trouver sa nourriture, lui fit imaginer un genre d'habitation plus convenable. D'ailleurs, des dangers incessants lui faisaient désirer l'aide de ses semblables, et il arrivait à s'assurer leur secours par la &eilité de construire avec eux, et dans un même lieu, un nombre de cabanes suffisant. Ce contact obligé et la sécurité qu'il en retirait développa bientôt ses idées , et eu étendit le cerde de phis en plus. Désormais , moins en butte aux attaques de ses ennemis, il put vaquer à ses besoins avec plus de liberti; il se vêtit» perfectionna l'art de construire et en étudia les premiers principes. Car bientôt motfu dépendant^ même de ses besoins, par b grande facilité d^y pourvoir, il put se livrer à des recherches d'une utilité moins pressante. La nécessité de se diriger la nuit dans de vastes solitudes , lui fit étudier le cours des astres, et lorsque la surabondance de population eut attiré son attention vers la terre^ et que la propriété foncière eut pris naissance, le progrès des arts ayant fait rechercher ceux qui y excellaient, les occupations se partagèrent naturellement. Les uns firent des découvertes pour le perfectionnement des arts et de l'agriculture , d'autres les mirent en pratique, et alors l'homme put s'élever au plus haut point de Uberté dans ses rapports avec les êtres environnants. Non content de s'être rendu le maître de tout ce qui est vivant sur la terre, il envia encore
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a chacun des animaux les dons que la nature lui avait départis. Non-seulement il se les assujettit ou les tua pour en faire sa nourriture, non-seulement il sut les atteindre soit dans le fond des eaux, soit dans les plus hautes régions de l'air; mais convoitant les moyens que h nature leur avait donnés pour se mouvoir, chacun dans son élément, il a tenté, et il n'est pas encore d'efforts qu'il ne fasse pour parvenir a ce but. De bonne heure il a traversé les mers et défié les efforts de la tempête, l'obscurité profonde des nuits. Qui peut douter qu'un jour, imitant la structure des poissons, il ne s'enferme dans ses abîmes pour explorer ce monde encore inconnu? Qui doute qu'un jour, prenant son essor, il ne défie le vol rapide de Toiseau? Déjà n'a-t-il pas, en s'aidant du feu et de l'eau réunis, surpassé tout ce qu'il y a quelques années seulement, son imagination n'eût pas osé concevoir? Pourquoi donc un jour, laissant dédaigneusement ce petit globe sur lequel il est emprisonné, n'irait-il pas admirer les œuvres du Tout-Puissant, et visiter d'autres merveilles?
Nous exagérons à dessein la possibilité des progrès de cette nature, mais cette exagération, si c'en est une, est propre à faire sentir jusqu'à quel point l'homme peut s'affranchir du joug que dut originellement lui imposer la nature , ou plutôt qne ce point n'existe pas ou existe à l'infini; car, où ne peuvent le mener les puissants moyens que ses recherches ou le hasard ont mis entre ses mains, où ne peuvent le mener ceux qu'il ne peut manquer de découvrir encore? Est-il quelqu'un si savant qu'il puisse répondre à cette question? Dieu seul le sait et le peut savoir^ lui qui voit
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d'un seul regard les intelligences qu'il a créées dans rinflni de l-espace et du temps, lui qui connaît cette multitude infinie d'inventions auxquelles se livrent , sur des planètes qui précèdent de quelques milliers d'années l'existence de la nôtre, des génies dont il y a sans doote d'infiniment supérieurs a nous, car il faut supposer que ce que Dieu a pu faire de beau et de grand, il l'a fait, attendu qu'il serait bien singulier que notre faible imagination pût aller au-delà de sa toute-puissance.
Or, n'est-il pas dair, ici, qne Tobstacte qui asservit rbomme lui fait perdre en même temps l'idée de sa liberté, et qa'il n'est libre qu'autant qu'il a des obstacles à vaincre, et qu'il faut que les obstacles soient infinis pour que t'bomme soit physiquement libre? Nous allons essayer de montrer comment ce phénomène se reproduit exactement dans la liberté morale.