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CHAPITRE IX

Bappoiift de k certitude af<ee b liberté, an point de vue des idées de

Nous YoyoBB percer à traTers tous les écrits de notre époque la pensée da progrès eontinu, c'est un effort pour renverser la théorie de Vico, mais cet effort est-il henrenx? Noos croyons ponr notre oompte que le progrès fatalement continu été tonte moralité aux actions ; car si Thomanité progresse nécessairement, les hommes en particulier s'améliorent toujours, ils sont infaillibles. Vico voulait qiie les hommes retombassent en quelque sorte périodiquement dans les mêmes fautes, ce qui est rendre inutile par une raison contraire, le développement des intelligences et la liberté. Or ces deux systèmes, par cela même qu'ils sont contraires, sont faux et dangereux. L'un et Tautre établissent la liberté des penchants par la nécessité, ce qui n'est autre chose que l'anarchie. Condorcet, eu mathématicien, a professé le progrès continu dans toute sa rigueur, et il n'a pas peu contribué à propager cette idée, tant par sa haute auiorité scientifique que par réminence de ses qualités et do ses écrits. Comme cette croyance jure de tout point avec ce qu'on peut appeler les croyances poétiques, nous avons porté toute notre attention sur Touvrage

de madame de Staël, intitulé : De la littérature dan$ $€$ rapports avec les institutions, ouvrage qui a pour base le progrès continu, auquel madame de Staël rattachait ridée d'une science politique, comme il est naturel de le faire dès qu'on s'en tient à la science.

Ainsi, madame de Staël, après avoir adopté le sys* tème (c'est le terme dont elle se sert) de perfectibilité, mis en avant par Condorcet, en copie avec soin les défauts; elle voudrait voir, comme le savant géomètre, tout soumis au calcul. « C'est une «cience , dit-elle, à créer que la politique. L'on n'aperçoit encore que dans un lointain obscur cette combinaison de Veocpérience et des principes qui amènerait des résultats tellement positifs qu'on pourrait parvenir à soumettre tous les problèmes des sciences morales à l'enchaînement, à la conséquence pour ainsi dire mathématique K p Le pour ainsi dire est seulement euphonique ici, il faut mathématique simplement. Tel est le fond de la pensée, et cette pensée résume, comme nous l'avons dit, toute la philosophie plus particulière à la seconde moitié du dernier siècle et au commencement de celuici. Un peu plus loin, madame de Staël ajoute : «La morale doit diriger nos calculs, et nos calculs diriger la politique. » Cette phrase parait belle, elle est au moins ingénieuse, dans tous les cas, elle laisse paraître de nobles sentiments-, mais elle n'est tout cela qu'aux dépens de la logique ; car quelle énormité, après avoir avoué qu'il serait désirable que Ton pût soumettre

(I) De la littérature dans ses rapports ai'ec les insU'iutionsy chapitre de la Philosophie,

n4 DBinUBilB MEIU.

tous les probltoes des scîeoces morales à révidence mathématique !

Eh quoi I vous venei de dire que les mathématiques devaient4$ommaDder à la morale, et maintenant c'est la morale qui doit commander aux mathématiques? Eh quoi ! vous séparez la morale de la politique, mais pourquoi? à quel fin? sons quel prétexte? Mais madame de Staël va se contredire encore, car elle avait déjà avoué que « si les questions politiques pouvaient ja« mais arriver à un degré d'évidence tel, que la grande majorité des hommes y donnât son assentiment comme aux vérités du calcul, le bonheur et le repos du genre humain y gagneraient infiniment.» D*abord ce n'est pas seulement la majorité du genre humain qui donne son assentiment aux vérités du calcul, mais tout le genre humain. Deux et deux font quatre est une vérité re* connue par toute la terre. De sorte que cet assentiment si désiré ne serait autre chose que Tabsence de Topinion, Tinutilité du libre arbitre. Mais d'ailleurs madame de Staël ne veut donc pas que la morale commande ici à la politique, puisqu'elle les confond Tune et l'autre dans le bonheur? Elle reconnaît, en outre, que la morale et la politique sont la même chose, et elle les soumet de nouveau aux mathématiques sans distinguer, cette fois, et sans aucune espèce de réserve; il ne s'agit plus que d'être habile arithméticien pour être moral, il ne s'agit plus, pour faire une bonne action, que de savoir extraire la racine cubique ou la racine carrée. Mais sur quoi madame de Staël se fonde-t-elle pour croire qu'une telle société soit nonseulement possible, mais pour qu'elle puisse progrès-

sert car si tout est soamis à la puissance des nombres, nous ne voyons pas quels progrès il reste à faire autres qu'à trouver des nombres, bien sûr que le reste viendra après, bien plus, nous ne voyons pas comment il resterait encore quelque chose à découvrir ; car une société organisée sur des données mathématiques suppose des rouages fonctionnant dans la perfection, et elle suppose tous les rouages nécessaires; car bien que les mathématiques soient une science progressive, et bien que la démonstration que Ton donne de plusieurs vérités soit susceptible de plus de simplicité, cela ne veut pas dire qu'il en serait de même pour la société; car la société , d'après l'hypothèse , devrait être la iscience toute faite et parfaite, comme est l'univers, le résumé de toutes les connaissances présentes et à venir, comme un seul grain de sable dans ses relations infinies. Ainsi, il n'y a pas de milieu entre la perfection et la perfectibilité, entre le bonheur absolu et le bonheur relatif, entre l'absurde et le réel.

Nous avons dit que ces idées de rectitude mathématique étaient étrangères au génie de madame de Staël, et nous en donnons la preuve dans cette phrase qui respire l'esprit de tous seB ouvrages: «Ou l'esprit, dit*elle, ne serait qu'une inutile faculté, ou les hommes doivent toujours tendre vers de nouveaux progrès qui puissent devancer l'époque dans laquelle ils vivent... L'esprit humain, privé d'avenir, tomberait dans la dégradation la plus misérable ^ » Et encore cette autre : « Nous ne pouvons concevoir la liberté de

(i) Réflexions sur le suicide^ section I.

996 DECllillS PAETU.

rhomme sans la paaibiliti da niai, nous ne pouYons eoncevoir la verta sans la liberté de rhomme, ni la vie éternelle sans la Yerto. > Yoili des pensées dignes de l'autenr de Corinne. Cela remet naturellement en mémoire la fine remarque du caustiqneMontaigne : Que les grands génies se soucient peu de parler des choses par où ils se sont distingués, sûrs qu'on lea appréciera toujours bien en cela : César est bref dans le récit de ses guerres , mais il s*étend ayec complaisance sur tout ce qui touche à la construction de panis et en^fiiif « Avec cette différence, cependant, que ces détails sont bien placés dans les Commentaires, et que loin d'être en contradiction avec les faits et gestes da grand capitaine, ils rehaussent sa gloire; mais Tapplication on peu affectée des mathématiques à la politique dans m ouvrage de la nature de celui auquel nous avons emprunté ces quelques citations, nuit beaucoup au développement des idées, comme nous allons nous en convaincre de reste, car nous n'abandonnons pas encore ce livre qui est comme un miroir des idées de notre époque, et surtout un monument de légèreté pour tout ce qui a rapport à la partie dogmatique. Mous avons choisi ce célèbre auteur de préférence à tout autre : d'abord, à cause de sa célébrité, et puis, ensuite, parce qu'il y a là, en présence, deux principes radicalement contraires qui ne peuvent s'accorder. Bien des philosophes ont eu et ont encore ces idées de précision mathématique dans la politique, et jusque dans les langues, mais aucun, que nous sachions, n'est aussi profondément artiste que la femme supérieure dont nous nous occupons, bien loin de là, que la plupart

n'ont pas même songé h l'art. Mais après tout dans aucun ouvrage, à notre connaissance, les deux principes ne se combattent avec autant d'acharnement, et ne se présentent avec plus de confiance ; et comme l'auteur n'en soupçonne même pas l'exclusion mutuelle» il les prend dans le sens le plus exclusif et se contredit en tout.

Après avoir commencé par la morale et la politique, nous allons examiner la question d'art, non dans le sens que madame de Staèl l'a si bien traité; certes elle est là sur son terrain «t peut s'y étendre à volonté, ce n'est pas nous qui tenterons jamais de l'y restreindre -, mais nous croyons pouvoir dire, sans sortir des limites qui nous conviennent, que l'horizon de son système est borné d'une manière étrange par les idées de son temps. Cela aura son application ailleurs.

II ne faut pas se tromper sur la nature du progrès, au point de s'imaginer qu'il n'y a pas succession d'individualités. C'est comme si l'on disait que l'homme ne meurt pas, parce que l'humanité subsiste toujours; ce qui est bien différent quant au principe. Chaque homme se sentant fort peu vivre dans l'humanité après sa mort, son plus grand soin est de prolonger son existence. On doit l'entendre ainsi des sociétés particulières avec la société en général. Leur plus grand soin à elles aussi, doit être d'épargner aux générations présentes les maux innombrables qu'enfante la dissolution des mœurs ou du lien politique. Tout progrès vers cette dissolution est donc un mal qu'elles doivent éviter avec autant d'ardeur qu'un homme en met à se guérir d'une fistule ou de toute autre maladie qui at-

ns mnnufti» pamto.

taqae sod existence. Voilà seilement comment la mo-» raie peut s'expliquer. Que les hommes se réunissent un jour, cela ne change rien , et nous avons lait voir par notre appréciation philosophique du contrat qu'il existera toujours un germe de division qui fera du mal et du bien comme denx peuples ennemis : le mal n'existAt-il même que virtuellement et non de fiiit

Absolument, si l'on veut, il y a le progrès continu, comme il y a le bien absolu an-dessus de toutes choses; mais comme le bien gâaéral est que toutes choses se renouvellent, qu'elles se conservent et se développait, à cet égard, ce qui est le bien général est le bien de chaque chose en particulier, on ne saurait en douter. Mais comme il est nécessaire que toutes choses se renouvellent, il faut qu'elles naissent et périssent; et mourir n'en est pas moins une privation et on mal. U y a conservation nécessaire, mais il n'est pas moins vrai que le bien absolu ne saurait exister pour l'individu qui dès lors devra faire des efforts pour éviter le mal. Mais madame de Staël, voyant la politique et la morale dans la science exclusivement, voit le progrès continu infini, absolu, sans tenir compte des individualités; elle ne voit qu'une éternelle progression arithmétique , ce qui n'est plus une progression : une ligne sans fin dans l'immensité ne nous donne nullement la direction. En outre, l'absolu ne progresse pas; il n'a pas de continuité. Qu'est-ce donc que la perfectibilité? C'est l'effort incessant de l'îndiviâu pour se rattacher au tout par la pratique du devoir et par le développement de l'intelligence, c'est-à-dire pour concilier le fini avec l'infini ; c'est celui des so-

ciétés pour durer, ce à quoi elles ne peuvent parvenir autrement que par la morale et la science, par les transformations successives de Topinion. Mais la science pure ne connaît pas d'opinion : Deux et deux font quatre n'est pas une opinion, mais une adhésion nécessaire de l'esprit. On voit l'importance de la question et la netteté de notre position. Cette thèse, nous l'avons déjà soutenue ailleurs, et malgré tous nos soins, nous n'avons pu éviter les attaques des partisans exclusifs de la doctrine de Yico , attaques où percent l'ignorance et la mauvaise foi réunies. Hais la suffisance de langage nous en a toujours fort peu imposé» quelque part que nous l'ayons aperçue, quelque nom qu'elle emprunte ou qu'elle mette à son service \ et fort de l'assentiment des hommes sincères , le courage ne nous a jamais failli.

Hemarquons bien ici que ni l'opinion, ni les croyances dont s'est si fortement inspirée madame de Staël, ne sont comptées pour quelque chose ; c'est pourquoi elle nie que les arts puissent rétrograder, elle nie que les empires puissent décliner, elle nie les transformations de l'opinion, c'est proclamer l'uniformité de la nature. Hais c'est le philosophe qui vient de parler, voici le poète : « Il arrive quelquefois que les dogme$ mythologiques ajoutent dans les ouvrages des anciens à l'effet des situations touchantes; mais plus souvent la puiisance de ces dogmes dispense du besoin de convaincre, de remonter à la source des émotions de l'âme, et les passions humaines ne sont plus alors ni développées ni approfondies.. .. Il existait un dogme religieux pour décider de chaque sentiment, comme

tdO DBirUÉlIB PABT».

ooe divinité pour peraonnifier chaque arbre, chaque fontaine; on ne pourait rebnor la pitié a qui ae présentait avec une branche cfolifier ornée de bandekttesy ou tenait embrassé l'antel des dieux. » En lisant ce court passage, combienn'est-onpas frappédeacaases de la décadence de l'art! combien Tartiste ne se montre-t-il pas ici supérieur au philosophe à velfôtés scientifiques t comme cela respire un Trai sentiment des besoins de l'art I comme ony pressent bien que rimpuissance de ces dogmes dût être la perte de Tarf antique, et combien enfin n'est-^l pas Iscile de comprendre qu'aTCc l'indifiérence , ce respect pour les autels et ces situations touchantes ne deyenant plus qu'un mensonge poétique, l'art dût perdre tout pon- Yoir sur la multitude ! En effet, pour la captiver, les peintures simples et nid ves ne sufiËsant plus , il &llot recourir à de nouveaux moyens. On crut trouver ces moyens dans la recherche de vains ornements , dans de bizarres inventions , les traditions de simplicité furent délaissées, et le mauvais goût replongea le monde daus la barbarie ] car, pour ce qui est de l'étude des émotions de l'âme, cela est d'une tout autre époque, on ne pouvait alors y songer. Et cependant madame de Staôl soutient que la décadence des empires n'est pas plus dans Tordre naturel que celle des lettres et des lumières; et que si Timprimerie avait existé du temps des Romains, les lumières et l'opinion publique, acquérant chaque jour plus de force, le caractère des Romains se serait conservé, et avec lui la nation et la république. ^ On n'aurait pas vu, dit-elle, disparaître de la terre ce peuple qui aimait la liberté sans insu-

bordination, et la gloire sans jalousie, ce peuple, etc. » Cela prouve assez que madame de Staël entendait par le mot empire, le nom de peuple romain et la conservation de ses conquêtes. C'est déjà une grande question que celle qui consiste à savoir s'il eût été mieux, pour le bien du monde, que le peuple romain continuât d'exister *, mais quand on accorderait que les découvertes modernes eussent suffi pour cela, que serait-il arrivé, sinon que l'époque moderne daterait du temps d'Auguste au lieu de dater de François T'? Mais serait-ce là le peuple romain du temps des Fabius et des Caton? Serait-ce toujours, à partie nom, le peuple qu'elle décrit? Ou ne sefait-ce pas plutôt un peuple vivant sous le régime constitutionnel ? Ce qui est bien différent, qu'importe alors son nom? Les Romains, en moins de quatre siècles, sont devenus un peuple tout différent par les mœurs, est-il probable que l'imprimerie eût pu parvenir à conserver des institutions qui, livrées à elles-mêmes et vivant, pour ainsi dire, dans leur propre atmosphère, se modifièrent néanmoins? Il est tout-à-fait contre l'expérience, d'ailleurs, que rimprimerie joue le rôle de conservatrice des institutions, et, par conséquent, du caractère d'un peuple; mais c'est une supposition un peu gratuite que celle qui consiste à régénérer les Romains avec l'élément purement matériel de la force. Car ou les Romains auraient usé de ces découvertes à leur profit, et tout généreux qu'on les veuille dire » ils auraient encore pesé d'un plus grand poids sur le monde ; ou ils auraient communiqué ces découvertes aux autres peuples qui s'en seraient servi contre eux. Dans le

S39 BBUXlÊm PAETIS.

premier cas , iU se seraient corrompus davantage ; dans le second^ ils eussent été également sobjugués^ear le vice de leur constitntion leur eût donné les mêmei désavantages. An surplus, une république, gouvernée par des journalistes, n'a rien de commun avec la républiqpie qpii choisit des cindnnatus pour dictateurs. La décadence des empires ne signifie autre chose quç celle de ropiniou. La royauté romaine a fait place à Toligarchie romaine, Toligarchie à la démocratie, la démocratie au gouvernement despotique d» empereurs ; et dans la période impériale, on peut distinguer des nuances tout aussi tranchées dans le gouvernement. Tout cela n'était que le résultat de Topinion, tout cela arrive et arrivera toujours. Que ce qu'o^ appelle les lumières ne rétrograde plus, nous voulons bien le croire, mais il existera toujours, dans toute la durée de l'humanité, des époques hors de ligne* qui seront toujours le terme d'un progrès et l'annonce d'un déclin, non dans les science^, cela n'est pas possible, en effet, avec l'imprimerie, car l'on sera toujours à même de savoir ce qui est écrit, mais les sciences seront plus ou moins encouragées par des hommes de génie, les savants seront plus ou moins considérés, ou les arts seront éclipsés par les utilitaires, nouveau genre de barbares inconnu à l'antiquité, et peut-être pire , en ce qu'il couvre d'un vernis philanthropique une grossièreté systématique. L'art conservera, pendant ces époques, une certaine apparence de vie, mais ce sera à condition d'être une industrie; les produits pourront être plus multipliés, les procédés plus commodes, plus perfectionnés, mais tout cela n'annoncera

LES GONSéQUSNGES. 833

toujours qu'une époque de marasme, d'incrédulité et de transition. Car, lorsque la religion n'est plus qu'une règle de proportion , l'art n'est plus qu'un procédé. S'enrichir devient le synonyme d'acquérir de l'honneur et de la gloire. L'un ne pouvant plus aller sans Tautre, les professions libérales tombent dans une décadence nécessaire, ou si elles veulent se maintenir à quelque hauteur, il faut qu'elles sacrifient à l'indus-r trie ^ déjà les hommes les plus graves ne dédaignent aucun moyen de popularité et de profit, et pour se soutenir, de se faire un langage superficiel, de donner à leurs pensées un air intéressant et badin qu'elles ne comportent pas. Ils se garderaient bien de songer à quelque chose de mieux lorsque des bagatelles sont si bien payées. Le feuilleton surtout encadre à mei^eille les scènes les plus triviales et les plus scandaleuses, dans un but moral, comme pour donner plus de piquant et plus d'intérêt à d'ign<>bles détails , et une couronne de philanthrope à l'auteur. Lorsque aucun sentiment élevé ne domine , comment n'irait-on pas ramasser dans la boue les plus hideuses conceptions pour s'en faire une parure, et réveiller le goût blasé et difficile des imaginations oisives, dépravées par cea mauvaises lectures? N'est-ce pas ainsi que des hommes, perdus de plaisirs, finissent par tomber dans les plus «aies orgies? Relever ces orgies pour les jeter à la face de la société, c'est remplir le rôle d'un de Sade, qui, lui aussi 9 n'a écrit que des choses possibles, et s'est recouvert du masque trompeur de la morale.

L'imprimerie industrialise plus qu'elle ne conserve, elle industrialise l'écrivain et ne fait pas d'écrivains.

t34 VKVIMÈME PABTB.

Si les écrivains abondent, il ne font qo'y voir les progrès de rindustrie et non le goût des lettres. En effet, les mille ressources qae la presse périodique lear offre chaque jour, leur permettent de passer leur ▼ie à dire des riens, à attraper de droite et de gauche des termes encore peu connus et retentissants, qu*ib sèment dans leurs productions éphémères, et qui sont d'autant mieux retenus qu'ils sont moins compris; à dire mille facéties mielleuses, reçues par les habitués comme le type suprême du comme il faut, lesquels les débitent et les singent ; enfin, la barbarie bien habillée, cherchant de plus en plus à primer à la faveur de ce yide d'idées, déguisé sous l'apparence superficielle do langage, et souvent sans fard ni déguisement.

Et que Ton ne s'imagine pas que nous voulons dire qu'il faut une nouvelle religion à chaque recrudescence de l'art, à diaque forme sociale ; nous distinguons fort entre religion et croyances ^ les Romains avaient la même religion que les Grecs, mais ils avaient d'autres croyances , et ce sont ces croyances qui marquèrent d'une empreinte si profonde et si différente la forme de leur société, ce sont ces croyances qui donnèrent un caractère particulier à leur littérature et à leurs institutions, et qui firent du siècle d'Auguste un siècle tout autre que celui de Périciès. De même, chez nous, les croyances du siècle de Léon X ne furent pas celles du siècle de Louis XIV, celles du siècle de Louis XIY ne sont pas les mêmes non plus que celles de la république ni celles de la république les mêmes que les nôtres, et la religion n'a pas changé, elle s'est seulement réformée dans ses croyances. Toutes ces réformes de l'opi-

nion,il en est de plus saillantes les unes que les autres, et il en viendra sans doute de telles, qu'imprimant une grande énergie à Tesprit humain, elles lui feront enfanter de nouveau quelque merveille. Hais c'est un événement dont il faudrait désespérer si jamais la politique pouvaittomber dans le domaine des mathématiques, si la seule instruction pouvait suppléer l'éducation.

L'instruction n'est sans doute pas inutile, mais elle ne s'adresse nullement à ce germe de spontanéité qui est en nous et qui fait les grandes âmes ; elle est à peu près nulle pour tout ce qui a quelque rapport avec Tordre, voilà pourquoi les anciens étaient portés à tenir peu de compte de ce qui ne tendait pas à former le caractère, et qu'ils méprisaient souverainement ce qui était d'une application usuelle. C'est qu'ils avaient plus besoin d'hommes courageux et forts que d'érudits; c'était un préjugé nécessaire à leur époque ; mais il ne faudrait pas tomber dans l'excès contraire, car il est certain que beaucoup d'instruction ne garantit pas toujours l'homme de la dégradation, lors^ qu'à cette instruction il unit peu de moralité.

Les sciences, qui n'éclairent que l'esprit, caractérisent seulement cette recherche personnelle et tout égoïste des choses de la vie, que l'on a désignée sous le nom d'intérêt. Elles exercent l'homme habile, elles le portent à se rendre compte de tout, mais ne produisent que l'association raisonnée et intelligente, et tendent uniquement à Témancipation de l'individu, parce qu'elles ont pour principe l'individu. L'instruction toute seule ne peut donc avoir que de désastreuses conséquences, car elle est incapable d'édifier, il y

t36 DEUXUbU PASTIB.

avait une société avant qo^il y eût des humière$, parce qa'il y avait des croyance».

L'iostniction apprend à connaître ce qui est bien , mais rédncation apprend à le pratiquer. Parce qa^im homme connaît tons les avantages des bonnes mceors, et qpi*il s^étend longuement sar leors heureux effets, parce qu*il démêle les circonstances les plus favorables h leur développement^ parce qu'il connaît les fils secrets qui font mouvoir les hommes, cela signifie seulement qu'il est habile et peut faire honneur à sa pénétration d'esprit sans lui mériter le titre d'homme de bien, car les raisons ne sont pas tout, et ne mènent pas plus au bonheur que la science du bien-être par le seul intermédiaire des sens. Raisonner sur la verta est autre chose que d'être vertueux; raisonner sur Tart est autre chose que d'être artiste; raisonner sor la philosophie est autre chose que d'être philosophe; en un mot, on peut raisonner sur toutes ces choses, sans être habile à les pratiquer; mais on peut les pratiquer sans savoir en raisonner.

Et la preuve de cela est, qu'à l'origine des sociétés, où les passions et les besoins des hommes se partageaient, comme elles font encore, toutes leurs actions, il y eut des poètes pour chanter les héros, il y eut de grands orateurs, de profonds politiques et des capitaines renommés ; et, pour ce qui est des besoins les plus ordinaires de la vie, non-seulement on savait y suppléer, mais certaine recherche, soit dans les édifices, soit dans les vêtements, attestait du degré de respect attaché à ceux qui possédaient ces marques extérieures de la puissance \ et cependant, on n'a vai^

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encore composé aucun traité qui apprit par quel chemin on arrivait à ces résultats; personne n'avait encore dit : Ici est le poipt de départ^là est le but; mais on allait suivant l'inspiration du moment, et Ton obéissait à l'empire de la nécessité; et remercions ici la Providence d'avoir su nous inspirer la pratique avant la théorie, car si l'on s'était occupé tout d*abord à raisonner sans s'inquiéter du reste, que serait devenue la société?

Les croyances ne peuvent donc se séparer de la morale, parce qu'elles seules ont pour fin dernière l'intérêt général, principe de toutes les passions généreuses , elles seules agissent en vue de tout, en vue du grand, d'une unité centrale, comme le principe contraire, l'unité de fraction, tend à l'anarchie. Il ne faut que jeter les yeux sur les écrits des réformateurs de toutes les époques pour se convaincre de cette vérité; il ne faut qu'avoir présentes à la mémoire les principales circonstances de l'histoire, pour ne pas douter que la réaction de ces deux principes est continuelle et dans la nature des choses et de l'esprit humain, mais que les grandes époques, les grands siècles sont ceux où ces deux éléments, heureusement balancés, ont opéré avec le plus d'énergie ; et tels sont les siècles de Périclés, d'Auguste, de Léon X et de Louis XIV, oii la forme du pouvoir avait cette unité centrale si nécessaire à l'accomplissement de grands desseins, sans mettre trop d'entravea au développement de l'individu , où les croyances étaient encore assez fortes pour entretenir ce germe de spontanéité, qui est l'âme de Tart, sans dominer les esprits au point de les em-

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pécher de réfléchir -, où la richesse aidait à manifester extérieurement la poésie da passé sans être recherchée exclosivement, et dans la seule vue des plaisirs matériels. La corruption est à fuir, mais la richesse n'est pas à dédaigner lorsqu'on sait en jouir noblement. Car pour élever aux dieux des temples somptueux et les décorer de statues et de tableaux, il faut des richesses \ la richesse n'est pas l'art, mais si le germe de l'art existe, elle, le développe sous mille formes; cette poésie, ces croyances, elle ne peut les créer, si elles n'existent pas, mais elle joue le rôle que joue nécessairement le principe matériel, celui de produire au dehors l'accident, de manifester la loi ou l'essence des choses sous des formes variées et successives, mais la richesse prise en elle-même et pour elle seule, engendre le matérialisme, parce qu'elle ne s'acquiert que par le seul secours de la science et du calcul qui accompagne le désir des jouissances ; la science économique n'est pas et ne sera jamais toute la polilique.

L'idée de perfectibilité est donc nécessairement restreinte à celle de progrès relatif, au plus et au moins, au mieux et au pire, au bien et au mal.

Nous voici arrivé au point où il ne faut seulement que souffler sur le paradoxe de madame de Staël pour le dévoiler, il ne s'agit plus pour cela que d'invoquer les faits.

Nous en étions resté au mot empire. Le mot empire peut s'entendre de plusieurs manières. On entend par empire, dans l'acception la plus générale et la plus philosophique du mot, le règne d'une civilisation. On dit fort bien sous l'empire de la civilisation antique,

SOUS Tempire de la civilisation moderne; on entend encore par empire la puissance établie de tel ou tel peuple : Tempire Romain, l'empire des Grecs; ou la constitution intérieure de TÉtat: on dit sous l'empire et sous la république ; ou bien les limites respectives des états : l'empire d'Orient, l'empire d'Occident. On dit aussi sous l'empire de telles ou telles idées, sous l'empire de telle ou telle littérature, sous l'empire de telle ou telle philosophie, ou de telle ou telle opinion. Au fond, c'est dans ce dernier terme que s'engouffrent tous les autres. Or dire que la décadence des empires n'est pas plus dans l'ordre naturel que celle des let* très, c'est évidemment nier les transformations de l'opinion , Tinfluence des^ idées salutaires ou perni* cieuses ; mais c'est de plus donner un vague à sa pensée qui s'accorde peu avec l'exactitude mathématique du progrès absolu. Dans le sens de madame de Staël, ou le mot empire signifiait la puissance établie, et dans ce cas, elle la supposait inattaquable désormais ^ ou il signifiait la constitution intérieure de l'État, et dès lors cette constitution devenait immortelle; ou bien la vérité absolue dans la république des lettres, c'est-à-dire la stagnation de l'opinion, ce qu'elle réprouve, du reste. Il est de toute évidence que l'im* mortalité d'un peuple et de sa constitution l'isolerait du progrès en le rendant, pour ainsi dire, imperméable aux idées étrangères, xnfusxhîe par l'impossibilité de le conquérir, parfait, impeccable dans sa politique, dans sa morale.

Il n'en est pas ainsi, les peuples font des fautes comme les individus, et de grandes fautes ; quoique in-

lent pas moins la peioe et y échappent quelquefois moins que les individus, et cette peine est souvent la peine de mort. Qu'est devenue la Pologne pour n'avoir pas su corriger les vices de sa constitution, pour n'avoir pu mettre un frein à l'égoisme et à la vanité de son insolente noblesse? Que deviendra sous peu la TarqaieT que deviendra la Cëine pour te ftop confier è dle-mdiiie, pour ignorer qde Msleidpt soiit %rrnis où l'bolemeat n'ert plu poariMeT qm dki^iidn péot- Mre bientôt fks^tntqtiiMéiae'âiiliiirfii dette paluiDee, par «n mtrstsïe d^'MgeMé «o'dfe^fortoMi se pMt abtriaMt d^n même ooàp il nwàitrtietùe digarehie et retenir daiu ie/maitii«1*toitipife tfii eomiMTce, empira peut-être mtp<rieDtr'è'éeMI dM Komainit qM ittnt dèveniMt tû rép^^uea -vâiiSenne et batiVe tpi Va^t dertoeieT qdWt'devemi IVjmpire de Gfaàrtet-Qaint et cdoi de-Nap6léiHi7i{néM»Dt devenns la royauté de Louis XIV, la i^ublique et le directoire? Sous le point de vue de l'opinion pure et simple, qu'est devenu l'empire papal? qui sait si cet empire ne renaîtra pas sous une forme différente, mais tout aussi puissant? qui sait si, selon la prophétie de Sainte-Hélène, nous ne serons pas bientôt cosaques? Serait-oe là un progrès? Quand même ce sentfC un progrès, ce qu'en soi-même il est impossible de décider, il n'en reste pas moins que l'abandon qu'un peuple peut faire de sa personnalité ne sera jamais considéré par lui comme un progrès; car alors s'il fallait considérer tout événement comme un progrès, nous retomberions dans le fatalisme hébété des Turcs.

 quoi I^n le courage, si c'est un progrès d'être subjugué par les Russes? S'il n'y a plus de décadence, pourquoi verser son sang pour la cause de la civilisation et des lumières, pour celle même de la liberté? Il y a donc par la force des choses une décadence physique et morale pour les individus, quoique absolument il n'y ait pour l'humanité ni décadence ni progrès, parce que l'humanité est impeccable et qu'elle suit les voies de l'absolu qui échappent à toute appréciation. C'est pourquoi lorsqu'on parle des progrès de l'humanité, ce n'est toujours que dans un sens relatif aux époques, relatif aux idées, relatif aux lieux, parce que les époques, les idées et les lieux sont des termes et peuvent se mesurer, et que ce qui est interminable nous surpasse; et en fin de compte, l'idée du progrès se résume dans la foi, se mesure par la science, et s'effectue par le combat; il y a tout ensemble vérité de sentiment, déduction logique et opposition des faits, c'est-à-dire les trois conditions pour croire, savoir et être libre, ce qui est, pris ensemble, toute la vérité.

Aucune de ces conditions ne peut aller sans l'autre.

Nous avc^s jusqu'à présent assez fait connaître ce que la science avait d'utile et de pernicieux, mais non pas encore ce qu'a ^e vain en soi le mépris absolu des pr^gés qui accompagne les progrès de Ja science-, et peut-être n'est-ce pas une entreprise inatile que celle de jeter un peu de défiance dans l'esprit des philosophes en cherchant à leur prouver que toutes les institutions sociales et politiques ne reposent et ne peuvent que reposer sur des préjugés.

CHAPItttE i:.

Bij^rl* de la certittute **m h liberté, wi poikl ée «ne des ft y U gia .

La teodance qs'oat tons iMbommes k s'approprier ce qui leur «rt de qnelqee utiKté est, sens ooDtredit, ceqaia causé le pins de mam an genre homain. Aussi, ceux qu'on nomme les sages se sont-ils pin, de tout temps, h se créer par des rêveries ingénienses nn monde à part, où tout serait en common, et oà, bien entende, tes heureux habitants de ta aéjonrde déliées ne oonoaHraient aaeun des fréjugé$ qoi, partoot aillent, divisent les hommes ; car, n'oat-ils jamais manqué d'ajouter, tout ce qui tient aux préjugés n'est fait que pour les aveugler sur leur véritable inlérél, qui cOQsiste & être heureux. Or, loin de leur faire trouver le bonheur, n'ont-ils pas allumé partout le flambeau de la discorde? Qui peut, sans frémir, envisager le carnage dont ils ont souillé les lieux les plus forlonés de la terref De vaines querelles de mots , d'absuAJes croyances leur ont dérobé la vérité , et leurs dissensions, loin d'opérer quelque bien, n'ont fait qu'épaissir son voile et ajouter à tant de misères.

Quelle peut être la pensée de ces vains discours? Bannir du cœur de l'homme jusqu'au sentiment de sa liberté,etluipréscnter,sousde brillantes apparences,

ce qui neseraitque sa dégradation, odieuse etmanifeste absurdité. L'absence de l'opinion ne suppose , tout au plus, que des êtres doués d'instinct, parce qu'elle ne suppose qu'une opinion , et qu'une même opinion partagée par tous, sans qu'aucun puisse avoir la pensée de s'en écarter, ne serait plus une opinion, parce que ce ne serait plus un préjugé, ou du moins ne pourrait plus être réputée tel, mais bien une règle de conduite imposée sans qu'aucune pensée de résistance vienne désormais troubler l'économie générale : repos fatal où s'éteindrait jusqu'à la dernière lueur d'intelligence. Qu'un préjugé soit absurde, toujours est-il que pouvoir relever une absurdité est un exercice salutaire pour la pensée, comme s'y soumettre est souvent un effort sublime de la raison. Où ne peut-on, d'ailleurs, trouver des préjugés puisqu'il est certain que tout est contradiction^pour la raison?

C'est de cette contradiction que nait l'obligation du devoir, et que s'augmente le bien-être matériel luimême. Car l'obligation du devoir ne découle que de la nécessité du sacrifice , et cette nécessité de cette mystérieuse dualité que nous remarquons dans l'opinion, dualité qui, par la guerre, crée tous les obstacles et devient le germe de l'héroïsme et de tous les sentiments nobles et élevés, et, par la concurrence, en* faute le principe de solidarité matérielle ou de rémunération obligée^ cet empressement enfin que tous les hommes mettent à pourvoir à leurs besoins respectifs, et à le faire avec plus d'économie et de clairvoyance. Hais la guerre est nécessairement au bout de tout cela. En fait, le principe de solidarité peut larendre plus rare

S4G DEOXIÉIIE PABTlff.

Mais de ceux qui ont tant déclamé contre les mainr funestes qu'enfante la diversité des croyances, en est-il beaucoup qui aient réfléchi sur la véritable source do mal? Il est douteux; Tamour des nouveautés , l'esprit d'indépendance même , contre lequel ils s'élèvent h Jeup^insu» ou le spectacle des maux présents, subjugue bien plus les esprits qu'on ne pense, et suffit presque toujours, en leur faisant franchir les bornes du possible, par les porter à étudier autre chose que la réalité. Que Ton parle d*évangile politique pour établir des droits, voilà qui est bien, mais que l'on parle de science, Yoilà où est l'erreur.

Les préjugés ne divisent les hommes que parce que leurs idées sur la distribution du pouYoir sont diffirentes, et qu'ils sont sans cesse en contestation sur ce qui en est la base : la propriété. Les opinions se partageant sur les bases de l'ordre social, toute idée fondamentale en politique ne peut être qu'un préjugé. Dans notre dernière révolution , n'a-t-on pas confisqué les biens du clergé et des nobles sous Tempire des nouvelles idées? Cependant ces biens étaient possédés légalement et loyalement, Topinion seule avait changé et traitait d'usurpation ce qui était le fait de la légîslatioQ et d'une influence légitime.

Dans les tempsoùlaconquéteétaitleprineipalmoyen d'acquérir, le droit opposé au droit du plus fort était te droit du premier occupant, ou du plus ancien possesseur. De sorte que ceux qui ne possédaient rien n'avaient aucun droit. Aujourd'hui, c'est une croyance généralement reçue qu'indépendamment du fait l'homme nait avec un cortège de droits. C'est une

croyance, disons*nous, et les croyances ne se discutent pas, elles constituent elles-mêmes un fait moral, et on fait échappe à toute appréciation, il est la règle du juste et de l'injuste ; mais parce qu'il en est la règle, on ne saurait dire s'il est juste ou injuste. Seulement, s'il ne peut être apprécié, il est sujet à interprétation, voilà le seul champ qui soit laissé à la sagesse hu^ roaine. C'est un vrai champ de bataille, une arène de disputes éternelles, le théâtre d'un duel interminable. Quoi qu'il en soit , c'est une grosse hérésie de ne pas convenir de nos jours que l'homme est né libre , qu'il a un droit au travail et aux fruits de la terre, aussi bien qu'à l'air et à la lumière du jour. Nous répétons que cette opinion, si contestable qu'elle puisse être, n'en est pas moins l'opinion, et n'en annonce pas moins une grande révolution dans les idées et les mœurs des peuples.

Or, ce principe, le premier de tous les préjugés par son importance, a des conséquences incalculables. En effet, si les hommes sont nés libres, tous les hommes sont égaux en droits, car la liberté renferme tous les droits imaginables. Or, qu'est-ce que la liberté de mourir de faim, s'écrie-t-on avec raison ? N'est pas une véritable dérision? pour que tous les hommes soient libres, il faut qu'ils soient indépendants les uns des autres, il faut qu'ils ne tiennent leur subsistance que d'eux-mêmes, en vertu d'un droit inné et que le temps ne saurait prescrire; car enfin, si l'on refusait à un homme la liberté de respirer, ne serait-ce pas le condamner à la mort? N'est-ce pas la même chose de lui

84d DEUXIEME PAftXIB. .

refuser une part des biens de la terre notre mère "^ commime?

Tout cela est logique dès que les hommes sont nés Hbres; en vain n^liqueriez-voasque la société ne saurait subsister sans travail, on yous répondra qu'en principe rbomafis dût mrè sans rien faire s'il le veut^ puisqu'il est libre. Uàk lès pins raisonnables s'amen-^ dront à n'exiger q«e le ir&ii au travail.

U y a certainement en tout cela abus de langage^ mais le droit du plus anâM pessessèor est sujet aax mêmes contestatiens^ et iftntre deux préjugés, il fut se résoudre à accoter celui qui est fiivorable au milieu actuel. La société^ il est vrAi» n'est pas la cause de la naissance de Pierl^ ou de PâuL et s'il n'y a rien à faire elle n'en peut mais. Les gouvernants, d'un autre côté, ne peuvent réformer à leur gré un état de chose créé par la nécessité; cep^dant, il est bon qu'ils soient stimulés par une idée de perfection dont la difficulté soit telle à réaliser, qu'elle coïncide avec la disparition du mal sur la terre; car tant qu'il y auradu mal, lesgouvernés feront toujours bien d'exiger des gouvernants de foire en sorte de les en délivrer, puisque toute idée de bonheur se résume dans un bon gouvernement. Sous ce point de vue, le droit au travail est un utile préjugé , bien qu'il porte avec loi ses inconvénients comme tous les préjugés possibles. Mais est-il aucune espèce de vérité morale qui n'ait les siens, surtout si on la soumet à L'élasticité des termes et des consciences? Et non-seulement ces vérités, qui ne sont que des préjugés, sont sujettes à de grands

inconvénients dans leur application extrême, mais elles en ont d'aussi grands lorsqu'on les repousse complètement. Par exemple, l'épreuve judiciaire par le feu et Teau, qui nous semble une insulte à la raison, le jugement de Dieu dans les actes de la vie civile, n'est-il pas resté dans nos mcDufs publiques? Cette erreur n'a-t-eile pas été celle de tous les peuples de l'univers? Tous n'ont-ils pas invoqué leurs dieux dans l'intérêt de la cause qu'ils défendaient? tous ne leur ont-ils pas fait des sacrifices pour le succès de leurs armes, et n'ont-ils pas mis tout leur espoir dans la justice divine? Mais pourquoi la divinité décideraitelle plutôt entre deux peuples qu'entre deux particuliers? N'êtes- vous pas réduit à dire avec Épicure que les dieux ne se mêlent pas des affaires de ce monde? Mais queliie-différence y a-t*il entre une pareille doctrine et l'athéisme? L'erreur de nos pères était dans une certàîù^ exagération du principe contraire, que Dieu mène tout. Le duel est un reste de ces idées. Il est devenu odieux, mais il fut un temps où il avait son utilité; c'était au temps des braves et des pourfendeurs. Ce temps n'est plus. Mais craignons de trop le mépriser, craignons ce respect fanatique du droit dont savent se couvrir la lâcheté et la calomnie. Rappelons-nous que le monde entier vient d'applaudir au noble courage de ce jeune Américain qui a voulu venger lui-même l'outrage fait à sa soeur. Les tribunaux ne peuvent toujours atteindre l'immoralité sans causer à la liberté individuelle les plus graves préjudices,, préjudices devant lesquels reculent toutes les législations, sont'ils donc si dignes d'admiration ces hom.-

f50 DEUXIÈME PARTIE.

nues qui peuvent endurer les derniers affronts, et les mœurs peuvent-elles beaucoup gagner à une si étrange vertu? Ne pas s'incliner trop bas est quelquefois respecter les lois et la morale. Et peut-être n'est-ce qu'une conséquence malheureuse et outrée d'un bon principe, que cette ardeur nouvelle qui consiste à respecter la lettre du droit, et à tenir peu de compte du caractère personnel, à avilir l'homme sous prétexte de loi conserver la vie.

• L'honneur est un préjugé, nous l'accordons, car au fond c'est une absurdité de ne pas laisser à sa sœur la liberté de ses actions, et de se croire infime, parce qu'elle a rempli le vœu de la nature. 11 en est de m&ne d'un mari à l'égard de sa femme ; la nature veut la variété, elle a tout diversifié à cette intention : elle a fait produire aux arbres des fruits plus ou moins savoureux ; elle a donné à certains animaux une chair d'une délicatesse exquise et nuancée, comme elle a fait de celle de quelques autres un aliment plus grossier ; enfin elle a tellement tout prévu, que les parties d'un même animal ne peuvent se comparer, tant elles diffèrent de goût et de fumet, c'est à coup sûr afin de tenir notre appétit continuellement en éveil. Pourquoi en serait-il autrement pour les sexes? Telle femme est grande ou petite, fluette ou avec un port majestueux , n'est-ce pas afin que l'on puisse voltiger comme le papillon de belle en belle? Quelle vétille de se fâcher parce qu'on a des rivaux? n'est-ce point l'intention de la nature? n'a-t-elle pas créé l'homme pour jouir de ses dons? En effet, à quelle fin l'homme serait-il 4estiné sinon à contenter toutes les passions que la

nature a mises dans son cœur? Vous êtes né avec le désir de tout posséder, tout doit vous appartenir.

Nous ne craignons pas de le dire, la guerre a ses calamités ; mais de pareilles idées ont les leurs, et elles sont en outre un mauvais moyen d'éviter la guerre. Que signifle donc cette vaine crainte de la mort qui tend à s'emparer de nous? Que signifie cet autre préjugé qui consiste à croire qu'il vaut mieux mourir de la main des médecins, d 'un rhume ou d'un catarrhe, ou bien s'éteindre dans l'imbécillité de la vieillesse, que de tomber noblement sur un champ de bataille au milieu de toutes nos espérances? Tout cela n'est que décrépitude, craintes de femmes; aussi n'est-il pas étonnant que plusieurs d'entre elles revendiquent l'égalité politique, et forgent des droits en nous voyant ainsi partager leurs terreurs, et uniquement préoccupés du désir d'avoir les pieds chauds.

Pour notre compte, nous nous associons grandentent à tous les vœux d'amélioration, mais nous distinguons fort entre bien-être matériel et matérialisme.

Nous avons parlé tout à l'heure de liberté individuelle et montré que sa garantie la plus solide était dans les préjugés, et par nos principes nous dirons que les préjugés la limitent. Cela ne peut être autrement^ il est de la nature du principe même de la liberté de ne pas changer de nature ; car fonder, garantir, limiter la liberté sont des expressions équivalentes, dont la signification ne diffère que dans les nuances; il est incontestable que la liberté absolue de tous serait l'esclavage absolu de tous, et nous venons de voir

959 DBinUftiU PAITIB.

à quelles extravagances on se porte sans l'idée d'une limite quelconque.

Il fut un temps où Diogène donnait aux Athéniens, sur la place publique, le plus scandaleux des spectacles. Qui oserait dire aujourd'hui que ce serait at^ tenter à la liberté individuelle que d'empêcher de pareilles in&mies? U est malheureusement des attentats de cette espèce qu'il but commettre; car, en dépit des esprits transcendants, tout principe poussé trop loin, si vrai qu'il soit, devient faux. L'esprit humain est entre deux écueils : le fait et le droit. Noua n'en prendrons pour exemple que le bon esprit qui règne parmi nous pour l'adoucissement des peines.

Tout en donnant à ces dispositions pleines de générosité le tribut d'éloge qui leur appartient, nous n'en dirons pas moins qu'il vient un moment où les inten* lions les plus louables trahissent beaucoup d'irré* flexion.

On dit que la société abuse de son droit en ôtant la vie à celui qui n'a pas craint de faire périr son semblable, t C'est, assure-t-OD, la société qui a le premier tort, et puis, qui lui a donné mission d'exercer un acte de vengeance? Ce droit n'appartient qu'à Dieu, se l'arroger est une véritable usurpation ; c'est même un crime de lèse-humanité, car c'est priver la société d*un membre qui eût pu lui être utile, c'est tuer deux hommes au lieu d'un. » Ces raisonnements n'ont pas même l'avantage de frapper au but. ils peuvent quelquefois servir à faire parade d'éloquence et fournir matière à de brillantes improvisations^ mais, nous le

LES CONSEQUENCiÈÎr SS3

répétons, ils vont contre l'intention de prévenir le mal, parce qu^vec de pareilles maximes la justice n'est pas possible : Thorreur du sang conduisant à un autre genre d'iniquité pire que le premier. En effet, on a voulu se montrer humain et ne pas attenter à la vie des plus infâmes criminels, et aussitôt les nfSmes philanthropes se sont bâtés de faire remarquer l'écueil en disant : Croyez-vous donc avoir plus de droit sur la liberté de votre semblable que sur sa vie, l'une et l'autre ne sont-elles pas des présents de Dieu? Quand vous l'aurez martyrisé pendant un demi-siècle dans un silence et un isolement complets, que vous l'aurez rendu fou ou idiot, en aurez-vous tiré grand profit, et votre conscience sera-t-elle beaucoup plus nette? Ce procédé est-il plus généreux?

Mais ce n'est point par des raisons que s'établissent le droit et la justice; c'est en vertu du fait, qui est l'opinion du plus grand nombre; quand cette opinion se déclare, le droit est établi-, mais ce droit est toujours et ne peut être que l'oppression du petit nombre ou des délinquants. En considérant cette oppression comme une injustice, de quelque manière que vous vous y preniez, ce sera toujours une injustice. Il ne faut donc pas dire que la société n'a pas le droit, cela ne signifie absolument rien-, mais il faut dire qu'il vaut mieux que les punitions soient douces. Or, nous soutenons dans cette dernière hypothèse, qui est la seule recevable, que l'on abuse beaucoup trop de l'esprit de charité, lorsqu'on prétend, par une espèce d'engouement fort louable, mais peut-être peu éclaire, que l'objet de la justice est de punir et non de venger.

f 54 DECXI&ME PAETIB^

N'est-ce point parler contre tout sentiiMnt natofel que de prétendre que quiconque a tué un de mes proches, mon père, mon frère, ma fenune, mon ami, uo de ceux en qui enfin résident toutes mes affections^ n'a pas attiré sur sa tête tous les effets de ma colère? Le désir de la vengeance, que la nature a imprimé dans le cœur de Fbomme, est une conséquence de ce sentiment d'équité qui n'abandonne jamais le plus vil scélérat. Toute injure personnelle peut se pardonner» mab voir avec indifférence le meurtre des miens ne serait qu'une preuve de lâcheté et de complicité. Il y a donc dans la punition d'un crime à satisfaire la vengeance personnelle autant qu'à pourvoir à la sûreté de tous. La loi est un être fictif qui frappe sans passion après s'être emparée du criminel, et en fait ub exemple*, mais en même temps elle apaise la vindicte particulière qui se révolterait si elle ne s'était dépouillée du droit le plus naturel que pour le voir corn* promis et méprisé par un pouvoir impuissant et méticuleux. Il n'y a donc pus seulement un exemple dans le coup qui frappe le criminel, il y a une garantie contre Tenvahissement de la justice individuelle au sein de la société; car si chacun ne peut se faire jus* tice soi-même, en d'autres termes ne peut se venger, il faut qu'il y ait une vindicte publique, les Corses nous en donnent tous les jours des preuves bien caractérisées. Gela naturellement ne présume rien de la nature de la peine, mais il faut cependant qu'elle ne soit pas trop douce, car alors la loi n'atteindrait pas son but ; il ne faut pas non plus qu'elle soit si cruelle qu'elle puisse satisfaire la vengeance personnelle.

LKS CONSÉQUENCES. 255

Car nul n'ignore que celle-ci n'a point de bornes et que, dans les plus petites choses, elle dépasse presque toujours l'offense. On voit donc que le problème est dilflcile à résoudre, et qu'il est mieux en cela de s'en rapporter aux conseils de l'expérience qu'à une puérile dénégation de droit.

Il y a dans l'expérience quelquecbose qui ne se rai^ sonne pas et nepeutseraisonner,quelquecbosequi tient plus de l'instinct que de la science acquise, et qui ne trompe pas lorsqu'il s'agit de l'humanité toutentièreet desvéritéspremièresetfondamentales.Supposerlecon* traire, c'est supposer quelque chose d'absurde et d'odieux et de tout-à-fait opposé à la raison qu'on invoque.

Par vérités premières et fondamentales, nous n'en* tendons pas ici des principes abstraits, de ces formules banales qu'on trouve dans toutes les bouches, parce qu'elles s'accordent avec l'intérêt du moment, et qu'elles ont servi de levier pour arriver au change-^ ment : les ambitieux et les déclamateurs ne sont que trop portés à en inventer ^ mais nous entendons ce qui, entre deux contradictoires, se trouve convenable dans la pratique, nous entendons ce qui ne pouvant se formuler nettement et en termes précis s'effectue néanmoins. Prenons, par exemple, le mot équité, mot qui est au fond de toutes les controverses politiques ; il n'est personne qui n'ait le sentiment de l'équité, il n'est personne qui ne sache ce qu'il faut faire pour se montrer équitable, mais il n'est personne non plus qui puisse déflnir l'équité d'une manière satisfaisante. En effet, commande-telle de faire le bien dans la plus

958 Dnxiiin paatu.

des récoltes, la situation sera toujours la même, c*està-dire difficile pour les cbsses indigentes^ d'où il faut conclure que les intérêts matériels ne peuvent pas tout à eux seuls, mais qu'ils peuvent beaucoup pour le bien-être de la généralité des bommes, puisqu'ils les invitent en quelque sorte à nattre. En effet, ce qui porte les bommes à engendrer n'est que le sentiment du bien-être, peut-on dire ^ dès qu'ils ne se trouvent pas trop resserrés , ils s'entourent volontiers d'une famille. 11 y a là du vrai, mais il y a aussi quelque chose de spécieux qu'il faut se garder de confondre avec le vrai. L'observation dém^tre sans réplique que les pauvres sont ceux qui ont le plus d'enfiuits, et que le sentiment aristocratique balance singulièrement dans les classes élevées le désir de la reproduction, et nonseulement le sentiment aristocratique, mais le seul amour de la progéniture pour ceux dont la fortune est médiocre. Au contraire, ceux qui n'ont rien à donner à leurs enfants qu'un état, s'inquiètent généralement peu d'un peu plus, ou d'un peu moins de misère. Que la crainte de voir la misère atteindre ses enfants puisse être bannie dans certaines circonstances fort rares, comme aux Etats-Unis, par exemple, c'est ce qu'on ne peut nier ; mais on peut soutenir que dans tout pays anciennement peuplé et là où Ihéritage sera une conséquence nécessaire de la propriété, où la propriété tendra à s'agglomérer, une dépopulation proportionnée s'ensuivra, surtout si le droit d'aînesse est proscrit, selon les idées nouvelles; car alors l'orgueil du sang, le désir de se perpétuer dans sa race, si naturel au cœur humain; celui de transmettre sa

puissance à ses descendants, donne des scrupules 'que la seule humanité ne fait pas toujours naître. En outre, aucune barrière positive ne séparant Taristocratie de la plèbe, ce sentiment s'étendra fort loin, et tel petit bourgeois ne comptera que deux ou trois enfants, tandis qu'un pauvre diable en nourrira dix ou douze.

Mais ce sont de ces derniers dont nous avons seulement à nous occuper, comme étant les plus nombreux, et nous devons reconnaître que pour eux, plus le bienêtre matériel prend d'accroissement, plus leur nombre augmente, plus ils montrent de penchant à se perpétuer par une raison directement contraire à celle de l'aristocratie. Or, le grand art pour satisfaire ce penchant, est que chacun occupe le moins de place possible, qu'il se gène davantage et de plus en plus ; qu'il fasse abnégation de sa liberté extérieure au profit de sa liberté intérieure. De sorte que le principe matériel en* gendre et nécessite son contraire. Ainsi, pour éviter les désordres de la prostitution en tant qu'on l'envisage comme enfantée par la pauvreté^, ou du moins, pour en contrebalancer les effets , il ne reste que la continence, et le mérite de la continence est fondé sur un préjugé. Par conséquent, d'tin côté un vice hideux, révoltant, de l'autre un noble effort sur soi-même.

(l) Nons parlons seulement de la pMivreté \ mais il est évident que la prostitution a sa source véritable dans le luxe ; car la pauvreté n*est, comme la richeêêe^ qu'un terme relatif. La prostitution est de tous les états : c'est ie vice de la débauche en général, ou le désir de se livrer à tous ses penchants. La prostitution est surtout le plaisir considéré comme un moyen, ou bien le plaisir seul indépendamment du devoir.

MO PlUXlàl» FAATn*

Si le goût du bien-être matériel fait on devoir du célibat, la eontinenee, qoci qu'on dise, ne peut jamais cesser d'être une vertu dans tel éM de société que ce soit. Dulleurs,jamais époux ne méprisora la virginité de sa femme; or, quel meilleur moyen d'encourager les jeunes filles à la patience que de la leur fsire envisager comme une chose sainte et reqiectablef etcomme il est impossible qu'une sainte action cesse de l'être, il a bien fallu faire une perfection de la continence. Supposez le contraire un seul instant , et tous seres surpris des mœurs étranges qu'une si nKinstmeuse opinion introduirait parmi la jeunesse et jusque dans les bmilles : les conséquences sont abominablei sous tous les rapports, si abominables que, quand même on trouverait le secret de produire la richesie sans la pauvreté', e'est-à-dire la lumière sans son ombre, on no parviendrait point à amoindrir ce que ces eonséqueaces ont de funeste.

Les honneurs que l'on rend à la virginité n'ont d'autre but que de préveuir ces tristes désordres.

On s'habitue à regarder la continence comme inutile , les vierges comme à charge à la société qu'elles n'augmentent pas tout en consommant les produits du travail; on a fait des livres pour l'éducation des mères de famille, ou l'on s'élève contre le mépris de la chair, contre le célibat des prêtres romains, contre la virginité, comme si tout cela avait plus de rapport avec l'objet de ces sortes d'ouvrages que la doctrine de Descartes et la métaphysique de l'école , car rien de

(i) Il n'«rt pas question ici de U mendicité.

LES CONSÉQUEKCBS. 261

tout cela n'est propre à faire l'éducation des mères de famille , auxquelles il est peu nécessaire y au reste , d'inspirer du mépris et de la haine pour la religioir, quelle que soit cette religion. Mais les mères de famille, celles qui sont dignes de ce nom, ont heureusement plus de sens que ceux qui entreprennent de les réformer ; elles ne dissertent pas sur ces choses-là.

Avant d'attaquer certains préjugés, il faudrait faire comme tous les hommes prudents : tourner sept fois sa langue dans sa bouche. Ce ne serait pas le moyen de faire de gros livres ni d'en faire beaucoup, mais de les faire meilleurs; ce ne serait pas le moyen de faire beaucoup de bruit, mais de dire des choses sensées et intelligibles ^ nous n'aurions pas autant de législateurs, mais les lois y gagneraient; et peut-être serait-il à souhaiter de voir se calmer cette fièvre de réforme et ce déluge de réformateurs, lorsqu'il est évident que ceux qu'on entreprend de réformer valent mieux que les réformateurs eux-mêmes, à en juger, du moins, par les échantillons qu'ils nous donnent tous les jours. Ainsi, les uns, parce qu'ils veulent du mariage, ne veulent pas de la virginité, mais d'autres, plus positifs, sont là qui déclament contre toute espèce de retenue, qui ne veulent de la chasteté d'aucune manière , quelque nom qu'on lui donne, tant il est vrai que l'abandon d'un idéal lâche aussitôt la bride à tous les excès !

Non-seulement il y a, dans toute croisade contre la virginité, ignorance du cœur^bumain , mais une tendance en contradiction avec le but même qu'on se propose \ bien des femmes répugnent au mariage, et nous ne voyons pas pourquoi on forcerait leur ineli^

les sioniiii vjutmLT

natioa lorsqu'on pii^^it Iriie prenére n&e direetion salutaire. U art des préjogii mfKfttiâs il mA, bon qde ftn rMon sa soumette^ ear s'ils ii>of%4%nl^ ils ii^ ^mt qil'un>,lâklieu qa#8i les ooÏÉMnAt^liiV^i^^ aspUqo^; ils en aurcMit autant i^ dé éoniQiaiartntters, I^trc6 fOMphaque siinmentataur% anèatyMéi^if^t dfsibcQUéÉ diffiér^ites. Mm preÉf oe tot^oors llspa- MÎ^tet absurdes , i||aw ^ls> mnt iè fésidtttt de igiri^ue contradiction des penei]iMii|piiba^^i^^ En aacrifiee qok lia «raison' indifidÉilia ii%ntfi po rien^ llne CurtdMeipâa^élerer eoÉtrreii^^^ HisCànt, «ar (m sèrsî^ itusdé à ne troirvir (fWPpféjngéé flfloot. Si FoÉ triSte la virginité de ^|^i%uf§vnoitô voohinà ifrè dam leinan^is s<^ du motflëÎMtî^ ne paraîtra bietftAt plm lilf-nitM lpï't[n^fré)É^ Oa peut foribkn Virrojéii^dR^, atpro«féèr m

aMinqneM44n^pÉidedir«i/^ ^

il lÉiitnn idéal, et la Mrginiié est PMéal dé l« ëbti-^ teté. Dans Tétat même de virginité, il y a encore un idéalj car bien que la virginité existe de fait, il y a toujours des scrupules de eonseienee qiri font que la jeune fille la plus pure doit toujours ne pas se trouver assez pure.Le cri de lanature prépare des remords, et jamais une telle perfection de chasteté, qui ne peut être atteinte dans la solitude, n'a été, en tenant compte des différences d'état, la compagne du mariage.

L'idéal en tout, et ici particulièrement, est la meilleure garantie de liberté et de moralité. Il faut que, jusque dans l'usage du mariage , existe la possibilité delà coulpe, car autrement le mariage qui n'a pas seulement un but sensuel s'avilirait. 11* faut donc pou-

voir, à cet égard, ramener les idées à un type qui justice l'aversion. Mon Dieu! le monde est bien assez peuplé, et il se peuplera bien sans qu'il soit besoin de prendre tant de souei sur le chapitre de la profMigation de l'espèce, outre que c'est une question sur laquelle les philanthropes ne sont pas d'accord, que celle de savoir s'il est bien de nous encaqueter ici-bas comme des harengs.

La virginité est une belle protestation contre Texces contraire, et la rachète sans doute aux yeux de Dieu ; et il est doux d'avoir à reporter ses regards vers un si pieux dévouement; lorsque des légions de prostituées errent par nos villes, voilà un spectacle qui demandait bien que l'on se mît en frais d'éloquence au lieu de s'épuiser à vouloir détruire le dernier prestige de la religion, le plus noble et le plus respectable refuge de la faiblesse. Car laquelle est préférable après tout, dans l'intérêt de la morale, une vierge ou une prostituée? Or, il est évident que la population, devançant presque toujours la production dans les pays peuplés anciennement, il faut ou que de pieux sacrifices balancent les effets du bien-être, ou que le vice dévore les malheureuses qui n'ont de ressources qu'en lui. Le mariage est le milieu de la raison, mais c'est un milieu qu'il n'est pas donné à tous d'occuper. Ainsi de deux choses l'une, ou il faut recommander des vices odieux, ou encourager à la pratique de la vertu et à l'amour de l'idéal. Car les hommes sont ainsi faits, que s'ils ne cherchent pas le bonheur dans les privations, ils progressent en sens contraire, s'ils ne montent pas, ils descendent; et, au lieu de chercher h mieux faire, ils

f64 PEDXlillK PAATIE*

mettent toates letuv joies dans la redierche de ce qui est défendu , c'est-à-dire dans la naoyeauté du mai. Les Ticieoz veulent la même diose qae les honnêtes gens , mais ils prennent des Yoies tout <^posées et bien moins capables de remplir leor bat. Comme eux, ils veulent souvent ce qui semble entraîner le ptos de gènes et d'inconvénients ^ de sorte que le mal ou ee qui en a l'apparence, car il leur faut au moins l'apparence , devient pour eux une source de jouissances d*autant plus vives que le danger est plus grand et plus menaçant } ils ne croient à la félicité que lorsqu'ils craignent la vengeance de la société outragée, ou lorsque, poussés par d'infâmes désirs, il foulent indignement aux pieds toates les lois divines et humaines. Mais, tourmentés du besoin de jouir, leur âme flétrie, incapable d'émotions, ne ressent plus ces palpitations que font naitre des désirs inconnus. . . Arrivés, par une pente rapide, jusqu'au fond du gouffre, la privation de ces plaisirs, qu'ils avaient cru y trouver, est leur premier châtiment ; en vain leurs sens dépravés ea cherchent-ils de nouveaux , leur cœur est desséché et leur esprit s*épuise...

On a voulu rejeter ces espèces d^anomalies sur Im rareté des femmes, c'est une ridicule absurdité, il est reconnu que ceux qui sont le plus livrés à ce vice, ce sont les riches : ceux qui n'ont qu'à en appeler à leur bourse pour être heur eux. yoilk où conduiront toujours les jouissances faciles et la perte du sens moral : la dégradation de l'individu et le mépris des devoirs les plus sacrés. Des excès opposés à ceux-là , offerts en exemple, ne sont pas aussi inutiles qu'on le pense, car

LES CONSÉQUENCBS. 265

combien de cœurs égarés ne peuvent retourner à la vertu qu'en se jetant aussi loin qu'ils ie peuvent de leur première manière de vivre? S'ils louvoyaient, au lieu d'aller vers un pôle opposé, ils succomberaient aussitôt. Il est des hommes qui ont besoin de planer aux nues pour ne pas rouler au fond du précipice.

Le crime a sa volupté comme la vertu, sauf à trouver en lui-même son châtiment, comme l'autre sa récompense ; il a de plus qu'elle la bizarrerie et i'étrangeté des moyens, l'infamie des résultats, et le scandale de la découverte. Une triste expérience n'apprend que trop qu'il est des êtres ainsi faits, que leur unique bonheur est de se rouler dans la fange, et d'en tacher tout ce qui les approche. Ils ne goûteraient aucun plaisir si cette fange ne faisait soulever le cœur des gens de bien. Le déplorable génie de quelques écrivains ne proclame que trop cette vérité, et prouve que Jusque dans les derniers replis des vices les plus hideux , les contrastes existent , et qu'ils sont d'autant plus pro« nonces que le crime est plus abject, ils justifient cette remarque de tous les historiens que la volupté et la cruauté s'allient presque toujours dans les mêmes hommes, et que les plaisirs des tyrans blasés revêtent toujours un caractère profond d'insensibilité et d'atroce égoîsme. Ainsi, ceux qui, à l'exemple de certains romanciers, ne se sont pas décidés à prendre un fond moral pour donner plus de sel au vice comme un relief et une saveur, ont puisé dans leur détestable Imagination les plus singuliers moyens d'opposition et de contrariété. Comme il ne reste plus de cœur à ces malheureux . pour sentir ramour,ilsmettentIeurespntetl6uraorp&

à la tortore, d^aolrts joÛMst eaeore et lav dépniTilion norak, oim eux n*0Bt plu qoe h doaleiir phy- •iqoe pour toote reiiovee, eontraetast dans le mépris qo*iis ont pour eox-mêmes eelui de lliiniiaiiité, ils deriefinent aussi cruels qoeoiéprisables ; seuls avec le sentiment de leur abjasrtan^ la vue des joies innocentes est pour eux un continuel supplice, et ils deviennentaussi lâchesque yilset cruels, ils ne chercheat plus le contact de la vertu que pour la déshonorer et se rire de ses mépris, pour jouir de ses remords et de ses larmes, et Tabandonner à la honte et aa désespoir. Méchants pour n^avoir pu combattre leurs penchants désordonnés, méchants pour leur avoir accordé Tempire, ils deviennent encore plus méchants lorsque, tout entiers à leurs passions » ils sentent la nécessité de les raviver par ces souffrances qu'ils avaient voulu

fuir et lorsqu'ils ont épuisé sur eux-mêmes cette

coupe abominable, lorsqu'il ne leur en reste plus quis la lie, ils la présentent encore à des victimes infortunées pour éprouver au moins une dernière lueur de sensation au spectacle de leur agonie

Ou lu liberté des penchants est la liberté d'en venir là, mais sans se cacher, sans rougir, avec l'idée d'une action toute simple, d'un plaisir savouré à l'aide de recherches permises et savantes; ou il y aura combat obligé, retenue, c'est-à-dire des mœurs et une opinion, ou il y aura impulsion fatale dans la marche du cœur humain. Il n'existe pas d'autre manière de concevoir une société. Mais la première et la troisième supposition sont absurdes.

Ceux donc qui promettent de transformer en par-

fums les immondices de la société, ne font autre chose que de dire que Todeur du jasmin est aussi agréable à celui qui l'aspire habituellement qu'à celui qui ne le fait qu'à de rares intervalles; mais c'est un fait que les parfumeurs ne sentent rien dans leur boutique, il n'y a que ceux qui viennent^y acheter qui soient impressionnés d'une manière agréable. Quant au parfumeur, il ne souhaite que de respirer le grand air. L'air qui nous semble inodore a pour lui un grand attrait. Toute mauvaise ou toute bonne odeur, lorsque l'air n'en est pas vicié, devient insensible à la longue, nos organes s'y habituent, et c'est peut-être parceque l'air est un milieu qui nous environne depuis la naissance jusqu'à la mort qu'il est inodore.

De même, plus on devient riche, plus les plaisirs deviennent faciles et fréquents, c'est-à-dire moins ils sont des plaisirs; plus on est pauvre, plus ils sontrares, mais aussi plus ils sont vifs. Mais l'extrême richesse et l'extrême misère finissent par les rendre impossibles. Tune par la privation, l'autre par la satiété; il n'y a que la médiocrité sans doute qui puisse goûter le bonheur; mais encore pour constituer un milieu, il faut des extrêmes, sans quoi l'on retomberait dans l'égalité d'indifierence; et que l'on note bien que ce n'est point là de la morale faite au prône, mais des observations que tout le monde est à même de faire, et qui empruntent une grande partie de leur vérité à la géométrie pour parler avec tout le monde. La comparaison fait toutes les jouissances physiques^il en est de même des jouissances morales : « Retournez chez vous y disait Jacques l^*" à ses courtisans qui abon-

levant jusqu'à Toccasion de compatir aux souffrances de son semblable; mais nous nous garderons bien encore de nous mettre à Tabri de Pautorité d'une aussi pauvre tête, d'un pareil débitant de sornettes, comme l'appellent quelques-uns^ car on pourrait bien nous répondre ironiquement qu'à ce compte^ plus il y aura de misérables^ plus on aura occasion de faire montre d'une grande générosité. Les raisons sont toujours faciles à trouver quand on en veut trouver. En effet, comment ces sentiments ne seraient-ils pas traités de sornettes par ceux qui font tout consister dans l'intérêt bien entendu, dans la solidarité matérielle de la production, et même des échanges? Celui qui soulage l'infortune ne reçoit rien j Tintelligence n'a rien à faire ici, il n'y a plus de mécanisme.

Pour notre compte^ nous serons plus équitable que les partisans exclusifs du mécanisme, et nous dirons qu'en effet l'expérience prouve de reste que les aumônes distribuées par des mains peu éclairées ne font qu'accroître la misère, et qu'il ne faut pas qu'un bon cœur pour faire le bien^ mais une certaine somme d'intelligence, un certain esprit d'administration^ un calcul quelconque, du procédé enfin, et qu'à cet égard des hommes très habiles, sans inclinations généreuses, avec le seul amour propre de faire triompher leurs idées, peuvent sinon faire m^is produire beaucoup de bien^ nous voulons dire rendre le bien plus productif, et ce sont les administrateurs. Mais nous ajouterons que cela ne suffit pas sans l'esprit de charité qui ne dépend nullement du procédé et qui cependant met tout en mouvement; c'est comme la force qui

anime le monde et fait mouvoir tous les rouages. On voit qoe partout et toujours la morale ne peut être comptée pour un jeu. Nous ne nions pas TefiBcacité des moyens, mais tout ce que nous pouvons faire de mieux en leur faveur, c'est de leur donner une valeur égale à la puissance qui les rend efficaces, mais c'est toujours un des éternels problèmes de la philosophie, Voppoittiim du dynamisme et du méeanùnu. Aucune des deux réalités n'est réelle sans l'autre ; mais c'est sur la première que porte toute la morale et la vie des sociétés, c'est-à-dire les croyances et les préjugés à jamais inséparables.

Nous dirons donc que vouloir éteindre la charité peut être une entreprise très charitable dans son principe, mais que ce serait là le dernier acte de religion et de oharité, si, par impossible, on. pouvait réussir, et que les cœurs larges aujourd'hui se rétrécieraient bientôt ; il y a plus, l'homme n'aurait plas que des sens, il serait dépourvu de cœur, et c'est à quoi ont peu songé les mécaniciens qui proclament la liberté des penchants , conséquence naturelle dès qu'on rejette la charité, car la charité ne vit que d'abnégation.

Nous sommes loin pour cela de dire que les sociétés ne vivent que d'abnégation, le contraire a été dit au commencement de cet ouvrage et dans toute la suite, mais elles ne peuvent s'en passer. Or l'abnégation ne vit que de préjugés, et les préjugés n'ont aucun rapport avec la science; nous croyons ici ne dire aucune banalité, ni laisser échapper une phrase toute faite, et nous croyons aussi ne pas man-

quer au malheur, parce qu'en constatant son existence nous constatons le remède; remède rendu toujours plus efficace par le bon emploi de la charité, mais enfin que le bon emploi lui-même ne peut toujours qu'amoindrir, parce que, comme dans tous les contraires, le point d'union des deux principes de charité et d'administration est à l'infini comme la racine d'un nombre sourd. Nous verrons que cette racine de mal par la loi du hasard atteint les riches comme les pauvres; outre que dans la société telle qu'elle est, les riches ne sont pas toujours riches, ni les pauvres toujours pauvres. D'ailleurs, toutes les théories n'empêcheront jamais qu'une tuile ou une cheminée ne tombe sur la tête d'un grand personnage, et que celui qui est dans une position plus humble ne file cependant sa carrière d'un bout à l'autre. 11 y a, et il y aura toujours, à part l'inégalité de condition, une très grande inégalité de destinée; mais de celle-là on n'en tient pas compte, parce qu'on ne peut en dresser l'inventaire, et c'est une lacune vraiment regrettable.

Ainsi cette idée, que tous les hommes doivent être également heureux, n'est fondée que sur le préjugé de l'égalité absolue ; elle nVi et ne peut avoir d'autre origine. En effet, l'égalité de sens commun, l'égalité morale veut que les hommes aspirent au même bonheur, mais l'égalité absolue veut qu'ils y atteignent; elle veut, par exemple, que si une femme fait de nombreuses passions, elle soit la possession commune; car autrement il n'y aurait qu'aspiration et non satisfaction : les destinées ne correspondraient plus aux dé-

979 UECXliMB paath.

sirs ; elle vent encore qa'ane fanme d'âne grande beaoté récompense Tamour d'un homme difforme et aux dehors repoussants, c'est-à-dire qu'elle vent on sacrifice ; or c'est justement le sacrifice que Ton rejette.

Hais nous imaginons que si Dien avait toqIo faire tons les hommes également heureux, il eût commencé par rendre égaux leurs besoins et leurs facultés, et que s'il leur a donné des fecultés et des besoins inégaux, c'est qu'il a touIu les rendre plus ou moins heureux t et que s'il les a rendus plus ou moins heureux, le mal doit exister comme le froîd existe alors même que le thermomètre monte à 50^ aonlessus de zéro. Il existe au Sénégal comme ici; comme le mal existerait dans une société plus heureuse que la nôtre; et alors on ne sera sensible au bien qu'en pn^rtion du mal, etineevend; comme on est, au Sénégal, sensible au froid en proportion de la chaleur; le froid du Sénégal est justement ce qui tue les Européens, bien que la température des nuits soit infiniment plus basse que la température de nos hivers. Nous sommes assez bien partagés chez nous, mais pour le savoir il faut aller sous la ligne ou sous les pôles.

Il n'est personne qui n'ait fait cette réflexion que Dieu, qui est tout-puissant, aurait bien pu nous faire vivre sans manger, comme il aurait pu faire produire des citrouilles aux chênes ; et cependant il ne Ta pas voulu. Ou bien s'il était absolument nécessaire que notre palais soit affecté par une sensation agréable, il pouvait, comme ceux qui veulent transformer les excréments de la société en parfums , transformer

LES CONSÉQUBlfCBS. S73

ceux da corps humain en aliments parfumés. Qu'on nous pardonne cette comparaison en faveur de nos intentions, car nous avons lu dans tant de livres que si Dieu n'avait pas agi de telle ou telle manière, il eût été injuste, que Tenvie a bien pu nous prendre aussi d^examiner, à notre tour, la sagesse des moyens providentiels. Pourquoi ne serions-nous pas convaincu comme d'autres, que ce moyen ne soit le plus digne de la bonté divine? Y a-t-il une seule raison à nous objecter ?Car enfin que de calamités nous eussent été épargnées, si le strict nécessaire nous avait pu être ainsi assuré à tous? Ce qui fait naître tous les crimes, n'estce pas le désir d'avoir du pain pour ses vieux jours? De cette manière on en aurait pour toute sa vie. Personne n'aurait plus d'inquiétude, tout le monde serait heureux et content. Pas de gendarmes, pas de clôtures; levot serait impossible et les végétaux n'existeraient que pour récréer la vue des heureux mortels qui porteraient avec eux sans la moindre peine ni le plus petit embarras leur sac à provision. La vie ne serait plus qu'un long festin, et au lieu de toutes les malédictions et de tous les blasphèmes qui frappent la voûte céleste, on n'entendrait pas d'hymnes en l'honneur du Très-Haut dont on n'aurait plus besoin, on n'entendrait rien du tout, ce qui dans certain cas peut paraître préférable.

Voilà notre utopie et nous l'émettons sans suffisance comme sans présomption, sans employer ce ton provocateur avec lequel quelques théoriciens ont habitude de s'adresser h ceux qui ne pensent pas comme eux et

qui, parce qu'ils caressent an faible du cœur humain,

is

sMmaginent avoir découvert la vérité, sans s'embarrasser si chacun 9 de son côté, ne croit pas la même chose.

Partout les intentions sont bonnes, les moyens seuls diffèrent.

Nous pensons donc que si le roi Midas a manqué de présence d'esprit, c'est de n'avoir pas obtenu d'Apollon cette faculté qui, à coup sûr, valait mieux que celle de faire de l'or que souhaitaient si vivement aussi messieurs les alchimistes du moyen-âge. Cela eût été infiniment plus utile pour vivre avec économie et sans peine. Leur pierre philosophale n'ejlt servi qu'à abaisser la valeur de l'or au-dessous de celle du plomb et môme des pierres, et n'eût enrichi personne, au lieu que cette découverte, en rendant toutes les autres à peu près inutiles, enrichirait tout le monde.

Que les hommes à préjugés se révoltent de ce conseil , nous concevons cela , mais nous ne pourrions concevoir que ce soit ceux qui passent leur temps à dire que le monde est imbu de préjugés; car, au fond, le dégoût pour ce qui est naturel est un préjugé absurde. Voyez les médecins, ils n'en témoignent pas davantage sur cela qu'à regarder la langue de leur malade, et c'est pour eux une des plus belles parties de la création. Si donc Tétre souverainement bon et puissant n'a pas choisi ce moyen, c'est qu'il ne l'a pas cru Je meilleur, mais ce n'est certainement pas par des raisons de convenance et de bonne société, puisqu'il a voulu que nous naissions près de cette impure substance, comme le remarque Voltaire avec un accent de profond désespoir fort comique et une bien plus grande propriété d'expression. C'est sans doute ce qui

rend ce philosophe si cher à ceux qui pensent que les choses ne sont pas disposées à leur goût^ car il semble que s'il ne tenait qu'à eux, ils nous feraient naître sur des roses, comme on fait accroire que cela est en effet aux petits enfants curieux. Ce que, par parenthèse, Jean Jacques trouve fort mal, il voudrait qu'une mère répondît toujours ce qu'une femme d'esprit, -^ car il n'y a que les femmes d'esprit à imagination vive capables de pareilles excentricités, — répondit à son fils, très jeune garçon d'une intelligence précoce, qui s'avisa de lui demander comment se faisaient les enfants. A son avis cette dame fit merveille en lui donnant, comme maître Pangloss à son disciple, une leçon sur la cause et l'effet. Belle imagination ! réponse vraiment admirable ! Et si le petit garçon eût voulu remonter de cause en cause, comme il arrit e presque toujours, il eût sans doute fallu ou que la mère le fit taire enfin, ou le rendît encore plus savant, et tout cela sous prétexte de ne pas éveiller sa <^urioslté ! Mais, en vérité, n'est-ce pas vouloir trouver, à toute force, que l'on élève mal la jeunesse, et se moquer des contes de nourrices et de gouvernantes vulgaires? Et ne reconnaît-on pas le sophiste qui a la faiblesse de vouloir toujours penser autrement que tout le monde, et qui, à chaque inconvénient, voit un précipice? Le bel élève qu'un enfant de sept ans qui saurait l'alpha et l'oméga des secrets de l'amour ! Gouvernantes imbéciles qui répugnez à dire la vérité, allez demander conseil à celles qui la montrent, elles vous diront sans doute, — car on a toujours des raisons, — elles vous diront qu'il vaut encore mieux satisfaire la curiosité que l'é-

97e BwiliMB t4irrii4

stfJtardiive dèftgMB^piAilÉI cte^deliif Ibtfi 11 fHpii, il^ y alfeew 4m oto6d6«eteitieM éôÉiàné émmimrm jmu^

U son itdtf n il Wùà <]lf«v iMi^ àm^ quÉëûhmf ie» tê^ pkhMi'progràiy l^imtimf d4«§lbppMlMt iièM^i- éâ pe»t obt^## mua ; tHaMéii^fV^ît^Éh^

le nÉH^ U>v«iÉte fttrri ifii^iistrilt MSii Jb^ra ^tf idMint ^apèsétt bén ih^am mm fjùémfàmt^àkêi^ mw Uèw ébmkm fiHe% #i(|iifail milîmdéÉ fl«k>i0*t 4ÊmwW

P^Éis'jkiie f>l^ltipaédeiAiira>ir6iiiii M oiii^M;)-^ r # liéfeviMaAéuri^téMiilMxrtotaté fefiv^ i#HlNir«lk veat aiMi, mais telles- vous au? vos gardes^^ car voila de tristes exemples, et il ne serait pas difficile d'en accroître la liste ni d'aller bierï loin pour cela.

Il n'est pas une des opinions que nous venons de passer en revue qui n'ait été émise pour guérir le monde de ses préjugés; d'où Ton doit tirer cette conclusi<m fort logique que la raison n'est nulle part ou qu'elle est partout , dernière contradiction qui vaut à elle seule toutes les autres, mais qui, dans l'un et l'autre cas, a néces^é et nécessitera toUjotirs des lots auxquelles ne peuveïit adliérer toutes les opinic^ns, lois qui ne sauraient étre^ par conséquent, rarsônnées dans leur principe.

LB8 CONSÉQUENCES. t77

C'est la différence des opinions qui a nécessité les lois 9 parce que c'est cette différence qui a cauaé ta guerre et les dissensions. Ainsi donc les lois sont nécessaires, de quelque manière qu'on veuille entendre ce mot nécessaire, et leur existence prouve le pouvoir qu'a l'homme de les transgresser.

Un peuple sans lois serait un peuple sans mœurs ; car ou les mœurs doivent tenir lieu de lois, ce qui vaut toujours mieux, ou les lois doivent remplacer les mœurs, ce qui eat toujours le pire, mais «nfln ce qui est encore meilleur que rien. En dehors des lois qui doivent ôtre ta ^fidèle ^transcription des mœurs, il n'epiiste aucune règle, aocune coodition d'ordre dans les relations des hommes; car ces relations sont fondées sur un grand principe, la propriété, et ce principe suit, dans ses modes, les oscillations de l'opinion. Ce n'est pas à dire que les hommes n'aient toujours le sentiment de leur personnalité, mais pas au même degré ; ils veulent toujours acquérir et jouir, mais, dans des conditions différentes, leur intérêt n'est plus le même. Faites que les hommes puissent jamais manger à la même écuelle sans disputer, et que les sexes se mêlent indistinctement sans que de jalouses préférences n'amènent la discorde, et vous pourrez abattre murs, haies et fossés, vous pourrez abattre toutes les barrières physiques et morales; mais tant que l'amour sera l'amour, tant que l'homme ne pourra voir sans courroux un rival audacieux aspirer à troubler son bonheur, tan t que la femme frémira d'être la proie du plus fort, ou le jouet de quelques odieux tyrans, croyez à la sainte loi du mariage,

2H0 DEDXIÊIIB PAftTIB.

ble contre bon sens, car il importe moins, comme noos t'avons Tn, de savoir si Diea existe que de savoir ccmmail il existe. Mais si i'09 savait ce comment on saa^ rait tout. Cette toate4Mience supposerait à la vérité les croyances inutiles; mais<fi se flatte de cette toutescience? c'est aux partisans de Incertitude à répondre.

En admettant que la pi^tique soit une science, les législateurs^ acoeptent les croyances ne les acceptent que comme une immense duperie, et alors, à plua forte raison, dmvent-elles contrarier leor aeîffife, qu'ils donnent comme une chose des pl«s sârîfNpBS.

Mais en employant le mot science politiq^oe, on^liercbe si peu à se rendre compte de sa valear, fa'il n^frt pas rare de l'entendre confondre dans le discours m^o l'art de gouverner les hommea. Entendrait^on pysr science la politique spéculative, et par art la pratique^ des maximes posées pour les entendus? Mais les pniti* ciens se sont toujours fort peu souciés desîdécdcgaeh et il faut avouer qu'ils n'ont pas eu tort, car le papier endure tout, comme on dit; et s'il &U,ait tenter l'expé-. rience de toutes les belles théories qui s'y trouvent exposées, on aurait fort à faire, et puis on ne contenterait personne : chacun donnant toujours à s%s idées la préférence sur cellesdeson voisin. On est donc fondé à douter, au milieu de tant d'incertitudes, si la politique est véritablement une science, et si plutôt seslois ne seraient pas la philosophie en pratique, xmjetM sais quoi, quelque chose comme une âme de la société à laquelle on obéit sans connaître sa nature, et qui est répandu parmi tous les hommes pour leur inspirer le désir de se réunir, et U possibilité de se gouverner.

LES CONSÉQDRNCES, 9 8 1

Car uDe science doit avoir des données certaines à Taide desquelles il soit possible, par une suite de déductions rigoureuses ou d'expériences Réelles, de for-^ mer un corps de doctriae. Or, l'usage des livres et des choses ne nous apprend que trop qu'il n'y a rien de solide ni dans la signification dont les adaptes décorent le mot poli tique^, ni dans ce qu'ils nous enseignent, puisque tout est contestable et ccmtinueUenieBt contesté et remis, et que les plus grands parleurs paraissent être les plus instruits. Un léger coup d'œit sur la littérature pourrait bien nous en convaincre : romanciers, historiens, philosophes, chacun voit le bien à sa guise, et distille goutte h goutte te venin de ses ho^aes idées.

U est du reste étonnant que les grands politiques n'aient jamais appris leur métier, et qu'ils semblent nés tout exprès pour conmiander, tandis que la plu-p part de ceux qui ont été nourris sur les degrés d'un trône ne paraissent pas s'en douter. Il somUe que ce soit un métier qu'il faut savoir faire d'instinct, métier difficile pourtant, et dont tout le monde veu^t.^e mêler. Ne serait-ce pas parce qu'il laisse beaucoup au hasard,, çt qu'il en est d'^n grand politique conme de ces généraux q^i gc^nent des batailles, grâce à quelque cauae inopinée et impr^ji^ue qui vient à point nonoimé les faire passer d'iune défaite boiteuse à une yicn toire signalée? L^es uns soutiennient qu'il y a bea^u-. coup de ee)a , d'^ntr^es que la fortune .se lasse tôt ou tard, et &)it toi^Qurs par donner gain de cause au plus habileî. U en peut être ainsi^ et tel est à peu près notre sentiment. Mais il n'est pas moins vrai que tels gens incapables ont réussi en des ^entrepriaes q^ue de

ton- ^■9 m Mviil fm^ÊAtifmfm oà U phiriit thfiiif i éeTAêmàmm^%éêlÊméaBVL'Û étmit tflijwiélfë portée iifofnr M IMte^ii^ eoMittee; cv il a'ft fCHA'étM nttifié# M» iifitMafi tii te fortosêée WifiilCw yiiériMg»kr, iMt k fin JMi iMi «aMraf Iw 4eiAliMUl0»<Éti« tei bonMsqi» te géite luMBêalif Ohé iiiMq[(ie*lHil M dimter dPratra in pMr f^égiiriiir te pMÊÊt peuple de roniTers? que loi manqoe-t-il poor voir tout ce qu'il y a de grand dans les sciences, les arts, les lettres, la magistrature et la guerre s'incliner devant lui, disposer d'innombrables millions, commander les armées, remplir la terre de son nom, être accablé d'honneurs et voir autour de lui ses pluff^etites actions rehaussées comme quelque chose d'extraordinaire et de surnaturel? Ce qui lui manque est bien ped de chose en vérité, et bien ind^fîtedant de tout mérite personnel, de toute justice distributive ; et, néanmoins, ce peu de chose sufiBt pour le précipiter du faite des grandeurs, du plus haut point d'estime au dernier degré de misère et d'abjection. Ce

quelque chose est le hasard, qui lui a refusé rentrée de tel ou tel ventre pour le jeter dans un moule que certes il n'eût pas choisi s'il avait été consulté.

C'est ce même hasard qui nous fait naître beau ou vilain, mâle ou femelle, sage ou fou ; c'est lui qui nous jette sur ce petit globe au lieu de nous donner des parents dans Saturne ou dans Jupiter*, de sorte qu'en remontant jusqu'au soleil et du soleil à toutes les étoiles, nous aurions fort à faire si nous voulions accuser l'injustice du sort et faire disparaître le hasard de nos destinées.

Ce que nous venons de dire n'est que le seul fait de la naissance, que l'on juge du reste ; car l'infini est dans tout et mène jusque dans les plus infimes détails, ce coin inaperçu de l'univers. C'est le hasard qui nous fait nos amis, nous choisit nos épouses, fixe le lieu de notre résidence \ c'est encore lui qui nous donne nos impressions et fait naître nos idées; c'est à lui que reviennent les trois quarts de nos bonnes comme de nos mauvaises actions ; c'est lui qui nous enrichit ou nous appauvrit; c'est lui qui a découvert à Newton l'attraction universelle ; c'est lui qui a inventé la poudre , la vapeur, la boussole et presque tout, qui a changé par conséquent la face du monde ; c'est lui qui fait tomber dans nos mains les livres pernicieux ou ceux qui contiennent d'utiles enseignements ; c'est lui qui fait les grands hommes en les faisant naître à une époque voulue. Qu'eût été Alcibiade sans Socrate? un petit prostitué; qu'eût été Socrate à isotre époque? Que serait Louis XIY ou bien Grégoire Vil? Il serait curieux de faire renaître ces illustres personnages et de les mettre

984 DEUXlim PARTIS.

en action ^ indubitablement îWferalent une assez plate %ure. Socrate se verrait conspué par les' adeptes d'une science nonvelle comme nn radoteur qui pense qm la vertu est un exercice violent, au lieu de savoir qu'en pivotai on y arrive k point nommé à t'aide de la pupillonm et de la eompoiiie , avec autant de certitude que deux et deux font fuaire. Liouia 'XIV parlant de -gloire saurait qu'il faut s'occuper de gain avant tout, et Gr^oire VII n'aurait rien à démêler avec Té* conomie politique.

Mais que de hasards les passions né font-elles pas entrer dans le monde ! car les passions ne calculent pas , c'est l'occasion qui les dévelqfipe. Une rencontre au bal, un manque d'égards, «ne inclination déterminent les plus grands événements. On a énuméré dans bien des-livré» les changraients que les femmes ont amenés dans ilé monde : .rien n'est plus vrai, et c'est .une chose -qui restera»vraie jiisqn'ià lafia du monde. Elles n'ont pas môme besoin pour cela de s'occuper de politique; la «politique ne leur a jamais convenu ; ce n'est que rarement et par des considérations exceptionnelles, qu'elles sont appelées à diriger les affaires publiques , non que la plupart ^ne soient capables de s'en bien acquitter et qu'elles ne l'aient niontré plus d'une fois, mais l'hérédité leur a toujours conquis le pouvoir et préparé la voie ; elles l'obtiennent plutôt avec la balance qu'avec l'épée, et comme c'est l'épée qui décide de tout eh dennier ressort, elle donne tout à ceux qui la portent. Mais les femmes jouent un bien plus grand rôle dans nos affaires; car au lieu de gouverner les hommes par la

LBS CONSÉQUENCES. 98&

force, elles les gouvernent par la sympathie et laspon-^ tanéité, pouvoir qui vaut mieux que celui de Tépée^ en ce qu'avec tous les autres avantages il peut souvent leur mettre Tépée dans les mains en faisant agir ceux qui la tiennent. L'amour fait presque à lui seul toute la politique.

Il est vrai que nous ne voyons plus aujourd'hui de Pompadour faire naitre de guerre de Sept-Ans^maisles cordes qu'elle faisait mouvoir existent toujours, bien que des moMirs plus sévères cachent le jeu. Aujourd'hui, comme autrefois, plusd'une beauté ignoréeetbe* sogneuse hier encore, devra an hasard d'une rencontre heureuse d'être environnée demain de toutes lesaisan^ ces et de fout l'éclat du luxe, de toutes les commodités de la vie et de toutes les jouissances de Tamour-propre . Ainsi, voilà une femme qui n'a pas la passion du travail, mais qui a celle des belles parures et de l'oisiveté, et la nature et la fortune se réunissent pour combler ses VŒUX. Plus à plaindre peut-*étre parce qu'elle est plus favorisée, que d'envieuses malgré tout ne fait-elle pas ! Tout parait appartenir au caprice et à la beauté. Fot-il jamais un savant aussi biea récompensé que madame deFeuehères ou que la belle princesse de G^K>ue? Les services personnels seront toujours les mieux rétri* bues, et surtout les services de cette nature.

Biais il n'est besoia d'être roi ou prince pcmr cono tenter ses passions et faire de leur objet une idole; aux rois et aux princes succèdent les banquiers plus riches qu'eux, ou les industriels millionnaires; il est vrai que ces derniers poussent rarement le fay oriiîsme jusqu'à la mésalliance, ayant encore une bien plus

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•t^ewqM ae^oUk Mniîdtômtiaii.qiie«4M^ Vmgrat» ne veot que de Targent, et c'est toot^rà^ide. lie. wifptm de TégiiUté iiefeU q«'anlirrju^a|oiM^ti%iiiik n'ea^MiQgejpes te iurtiifei|Ii6^^1^^ êmÊk^im^: auit;maisil m«ft ttiiMifiAid detoidlMl^^ Tentent qne rarirtoeiratie ae.]kuuntien|^e. ke coonr bunMdn, d'offdinaffeaiTiqpôreQlLi Itttièfe ieInMynudinM Imrriire û^randiiaMèle et . a*«n s^f^rer^iiMteaMpt dans ses grands effets. Que dai»idi»it>tMbtMiatie sans cette barrière? que devîeadnât lamcwidfeivee les emportefl^dts fiévraos tdei'ani<«r;^a .fai phw^ i^r* dide du gdmf Dt^peiMlerif hés hcpritiwreiettde^iiaiM in^ Considérés d^aldrait la grande afiGpâte des inti^gants de tcot ^at et de tont «bkc ; il n Y »uift |ias de fieétentions qoe n'encourageassent la paresëe ^ te.mensonge; non-seulement la sécurité des familles, mais la famille elle-même, n'existerait pas s'il pouvait s'introduire dans son sein des étrangers qu'elle n'aurait pas acceptés. Quelle grande nécessité ensuite de se créer une industrie et de songer à vivre d'un travail honorable, si de belles manières peuvent tenir lieu de tout mérite, car Dieu sait qui réussit en pareil cas ! Il y a donc ici quelque chose de fatal et de nécessaire sur lequel à son tour le hasard n'a plus de prise, mais où il s'infiltre cependant» et c'est ce mélange qui fonde l'ordre et la liberté.

La prudence consiste à prévoir ce qu'il y. a de néces-

saire dans les choses, et la sagesse à ne pas voir que cette nécessité. Napoléon disait, au rapport de son neveu, Louis Bonaparte, lequel n'a pas profité de cet avis, «qu'il fallait toujours donner les deux tiers à la prudence et le troisième au hasard. » Ainsi, reconnaissons que si celui qui se fie trop au hasard peut éprouver de cruels revers, celui à son tour, qui compte trop sur sa prudence peut faire preuve d'une incapacité presque égale. 11 faut donc qu'un homme d'état réunisse deux garanties de succès, la prudence et la fortune; et si la politique est une science, il n'est pas trop facile de voir à quoi pourrait servir la prudence, puisque la prudence n'est d'usage que pour éviter de donner trop au hasard. Lorsque je veux prouver que le diamètre ne peut mesurer la circonférence, j^y arrive par une suite de démonstrations oii le hasard n'entre pour rien. Le hasard n'est donc pas ce qui fait la science ; elle profite beaucoup du hasard, souvent, il est vrai , mais ce hasard est tout-à-fait indépendant de la science , c'est un heureux accident qui enrichit la science, et c'est tout. En politique, au contraire, ce hasard est la grande panacée qui remédie à l'éternel défaut de la règle. Ce n'est pas que nous voulions en rien diminuer le mérite de ceux qui se mêlent de gouverner : il est grand, au contraire, car il est singulier en son genre ; mais nous tenons à définir la politique et à nous en faire, s'il se peut, quant au point qui nous occupe, une idée véritable, ce qui sera, nous le croyons, assez difficile.

Il y a des gens qui, pour dire la science politique, se prévalent de ce que la cinquième classe de l'Institut

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Le Mfféb eèl iàdispielisabhff p^ cela tombe sous le sens , eemme il est indispensable pour être ministre on pour commander une armée. Hais pour s'acquitter de tout cela, il ne &iit pas n'être qu'un savant. Avoirnme bonne tête, bien organisée, est la condition principale pour battre l'ennemi. Le grand Gondé n'a«t-il pas feit un coup de maître le premier jour de son apprentissage? Vendôme ne gagnait-il pas des victoires à moitié endormi? Et les généraux de l'empire, enfants de la fortune, n'ont-ils

(i) C'est pourquoi nous voyons avec peine que rAradémie semble vouloir I énoncer à celle sage dénomination el lenter d*escalader la science Âtmét d*une ihéorie de la certitude.

LES CONSéQUBNCBS. ^89

pas effacé ces grands seigneurs un peu trop vantés? Connaître le temps et les hommes, avoir la parole à sa disposition, répondre à tout, se multiplier de mille manière^sont les qualités nécessaires d'un ministre De même, pour être historien, il faut être, avant tout, artiste et philosophe , ou se résigner à n'être qu'un vulgaire chroniqueur. Et remarquons-le bien, ces considérations sont graves , car, par leur moyen , nous arrivons à nous convaincre de plus en plus que tout ce qui touche, en quoi que ce soit, à la politique, à la morale ou au gouvernement , devient quelque chose d'inqualifiable, quelque chose qui emprunte plus du génie que de la science acquise.

La politique n'est pas une science , et elle n'est pas non plus un art. Il est vrai que, comme dans tout ce qui est art, nous ne pourrons jamais avoir, en politique, que des notions d'expérience ; mais la politique ne peut être, à proprement parler, un art, parce que le hasard a nécessairement une part trop grande dans la pratique des affaires. Un artiste peut devoir quelquefois ses inspirations au hasard , mais il a le génie qui les fait éclote et les manifeste , et cela n'est point du domaine du hasard. On n'a jamais vu de poète tout-à-fait médiocre imposer ses œuvres au public *, tandis que cela se voit très fréquemment en politique, à cause du rôle que fait jouer le hasard à ceux qui tiennent le gouvernail . La majorité ne s'inquiète jamais et n'a nul besoin de s'inquiéter des moyens. Ce qu'il lui faut, ce sont de bons résultats. Le plus grand génie du monde, avec une malheureuse étoile, ne lui fera jamais reconnaître son mérite. Pour elle, opus artificem pro-

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bat^ et c'est là le grand bénéfice des heureuses médiocrités : les suffrages de la foule et son admiration leur arrivent quelquefois comme les places dans Thistoire^ lorsqu'elles y songent le moins.

A ce propos un des plus grands écrivains de notre époque a fait très fréquemment cette remarque que la postérité n'était pas toujours aussi équitable qu'on le dit communément) qu'il se mêlait souvent à ses jugements une foule de préventions dues au hasard; et il proclame avec raison» en maintes circonstances , le néant des causes qui ont déterminé les plus grancjp événements. On ne lit donc pas sans étonnement, dans les mémoires relatifs au congrès de Vérone, où ces réflexions sont particulièrement consignées^ que leur illustre auteur serait allé se jeter dans la Seine si les Français avaient eu le malheur d'échouer devant le Trocadéro, mais à cause de leur réussite, s'avouer qu'en politique il ne valait pas moins qu'en littérature. Nous croyons, quant à nous, que la gloire du grand écrivain serait peu digne d'envie si elle tenait à si peu de chose. Non que la prise du Trocadéro ne soit une action d'éclat, mais elle ne dépendait nullement de l'habileté politique du ministre des affaires étrangères, qui aurait eu grand tort assurément de se noyer au cas où la victoire se fût déclarée pour les Gortès. Il est des choses qu'un homme d'esprit ne peut faire avec toute l'habileté du monde, et s'il était habile d'engager la France dans ta guerre d'Espagne, cela suffisait, et doit toujours suffire à un homme d'état. En se tuant, on ne peut ressembler qu'à un banquier ruiné à la hausse ou à la baisse.

La politique n'est pas du domaine de Tart plus qu'elle n'est du domaine de la science. Mais elle tient à Tune et à l'autre par les liens les plus mystérieux. L'espace insaisissable qui les sépare est, en quelque sorte , le milieu ambiant du hasard. La politique est avec cela, si l'on veut, la science des besoins matériels

et moraux, et Vart de les satisfaire; or en cherchant à resserrer les limites du hasard ou de l'infini pour mieux parvenir à la connaissance de cette science et de cet art, cette connaissance se complique de la théorie de l'univers, et de celle de l'origine des choses* C'est dans cette connaissance seule , pleine et entière , que la science et la foi , l'intelligence et le sentiment, les préjugés et la raison se confondraient dans une source commune dont nous ne pouvons nous faire aucune idée.

Mais nous avons vu que l'homme , n'ayant pas le premier mot de la science, n'en aura jamais le dernier. La science n'est d'ailleurs que le produit d'une seule faculté de connaître; or la politique, dans toutes ses phases , suit le progrès de l'opinion , et l'opinion est le produit des deux facultés de connaître. La science et l'art se tranformeront , par conséquent, jusqu'à la fin du monde, dernière époque qui sera la synthèse du commencement.

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