‹ De la certitude dans ses rapports avee la science et la foiChapitre 30 sur 32 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

BbI moral du btiard.

Cest à la nécessité qu'il faut demander toutes les données de la morale. Vouloir expliquer la morale arec le seul secours de Tintelligence est la plus grave des erreurs. La morale est nécessaire, non d'une nécessité hypothétique, mais d'une nécessité qui ne dépend pas des hommes. Prétendre remonter au principe est une entreprise aussi vaine que téméraire. Nous avons assez démontré que les hommes raisonnaient d'une manière et se conduisaient d'une autre pour établir ce qui, du reste, va recevoir une nouvelle force. Mais qu'on y songe bien, nos raisons, ici comme partout, ne seront pas que de la pure logique.

Tout n'est pas nécessairement au plus digne ni au plus capable, et de cela on peut donner deux bonnes raisons : 1^ nous sommes tous également sujets aux coups du sort; 2<> l'homme ne vit que d'épreuves. Et si tout était nécessairement au plus digne, il n'y aurait pas un grand mérite à être vertueux , si tout était nécessairement au plus capable, le faible serait nécessai- * rement opprimé, et l'orgueilleuse ivresse du triomphe ne reconnaîtrait aucune supériorité.

Ce n'est guère que dépeuple à peuple, sauf les exceptions du sort et une latitude laissée pour la bonne foi.

LFS CONSÉQUENCES. 293

que tout est au plus digne et au plus fort. Entre les membres d'une même société, c'est la raison inverse: il n'y a plus que le devoir, sauf les exceptions du sort et une latitude laissée pour la capacité ; car autrement la vertu tomberait dans le mépris. C'est sur quoi nous allons nous expliquer de façon à ne laisser aucun doute à cet égard.

Le sort s'étend sur tous les hommes, forts ou faibles, et par les mains de la fortune distribue à l'aveugle ses faveurs; de manière que, ne faisant aucune^ distinction, nul ne peut se plaindre, car nous sommes tous ses sujets à titre égal. Si quelques-uns l'emportent par leur chance, si d'autres sont maltraités, il faut s'en prendre à ce principe d'inégalité qui domine toute la nature, nrais non point à l'injustice ou à la partialité de la fortune ; car elle n'a aucun égard aux avantages présents. Si elle se plaît à combler ses favoris, au moins ne les choisit-elle point. Elle forme, à la vérité, une aristocratie de privilégiés, mais cette aristocratie est une bigarrure d'une extrême mobilité et qui constate l'égalité même qu'elle parait anéantir^ car c'est cette aristocratie qui est la plus forte barrière contre l'inégalité absolue des rangs et l'esprit de caste, puisqu'elle fait naître Thomme d'esprit du pauvre comme 4\x riche, et, sans néanmoins confondre les rangs nécessaires à l'ordre, distribue aveuglément santé, contentement, prospérité; humilie celui-ci, élève celui-là, et devient ainsi le premier germe des révolutions où la volonté des hommes n'entre que d'une façon très secondaire. Cependant, elle ne favorise pas tellement qu'elle fasse mentir le proverbe aide-toi, le ciel t'ai-

994 MOUtalB 9ÊMtm.

é&ra: il y a, iAMÈm M w vevuis de le dim^ tte tode de laissée en pnoportîoii de l'importasee des homiMs et des dioses, et c'est de cette latitude ipi'il faet savoir être en éM de ppoflter ^ saas trop coapter Sttrila fortaoe qoH piMr peu f|ll^(m ratteade, a'^rrire pas. La morale eHe-méiiie est ip(ié|ressép don èe eaa à ce que rhabileté soit récompensée. Il firat laîaser^pelque chose à Témalation des mtelligencea, aan qim la ¥èftii perd ràit de sa considératioii en mwrqoQat le rtle if^ÊffÉÊÊot 4e bien d'en atigmate flétrissaiyt^ ié'iitdii*gence sans la yerto ett»siiflbiate^ oi|a est tra^ laaii biF>ertii sans Thabileié est I elli4nèiièeaipfo^is4ape il peut être en redoutable fléan.

^ Tout n'est pas ttécessbirèmait no plaa babilei^iifree ^ nul ne peut éta*e dispensé d^étre Tertaeax^ et ^qm les i^>reQves de a^rt SMt la Téfttable pferre de Moche de la forcé morale, de. même tout n'est pi» nécessairement an fias trertueik ^ pai^ ija'alors te teftta ne serait pas en granà mérité) pokqite la ? ertu est raccomplissement du devoir, et que le devoir est d'autant plus méritoire qaMl est plus pénible et plus obscur. Car est-ce un grand mérite que de monter sur des tréteaux pour accomplir une belle action? Si le devoir est nécessairement récompensé, s'il y a certitude de la récompense, le devoir n'existe plus, ce n'est qn'un vil calcul. Celui qui vend ses services ne peut iaire preuve de dévouement, et le devoir n'est autre chose que le dévouement. Or, c'est ce dévouement qui ftit la force des sociétés. Tout n'est réellement au plus capable et au plus digne, dans toute la plénitude du terme, que de peuple à peuple (encore la foftene y

a-t-elle aussi sa bonne part), c'est-à-dire dans les rapports généraux du genre humain. En descendant dans les rapports intimes, le sort aura pu favoriser l'homme vertueux, mais ce n'est qu'en tant qu'homme et non parce qu'il est vertueux. Tout sera au plus habile , mais suivant la latitude laissée par la loi, suivant qu'on saura profiter du bénéfice qu'elle concède \ ce qui ne peut être réprouvé par la morale qui se vivifie en favorisant le développement de Tintelligence. Cela s'observe surtout lorsque le gain ou la perte d'un procès dépend du choix de l'avocat. Cependant d'après la notion d'équité, rien de plus injuste que le plus habile triomphe, par cela seul qu'il est le plus habile. Mais alors c'est moins l'équité que la force qui prononce, la force qui s'interpose dans l'intérêt de la société pour mettre fin à des querelles interminables. La même raison qui a voulu que le droit fût contesté, veut que le différend se termine. Et c'est une chose digne des méditations les plus profondes qu'une cause unique établisse les principes du devoir sur des bases aussi difierentes. Entre peuples, le droit étant fondé sur la force, tout ce qui tend à produire cette force est selon les règles de la justice, comme tout ce qui tend à l'accroître^ entre particuliers, il y a des règles non-seulement pour acquérir , mais pour user : c'est que , d'un côté, la force tend à l'ordre, et de l'autre à la dissolution de cet ordre. En effet, un peuple devient fort par la vertu de ceux qui le composent, c'est-à-dire par une conduite contraire à celle qu'il tient au dehors, nous voulons dire quant au fait, car pour l'appréciation de ce fait, elle est impossible,

remporte. Si jamais exemple fut donné au monde de cette vérité, c'est lorsque Annibal, au lieu de planter ses enseignes aux portes de Rome, après la bataille de Cannes, alla tranquillement prendre ses quartiers à Gapoue. Qu'est-ce qui sauva les Romains en cette circonstance? Avaient-ils prévu la conduite du général carthaginois? Pouvait-elle se prévoir? Certes Annibal n'agit pas pour cela avec irréflexion, on lui a prêté des motifs, sinon très bons, du moins excusables; mais sa conduite ne pouvait être prévue par les Romains *, elle ne fut le fruit ni de leur habileté ni de leur vertu.

On argumente fort sur ce thème , que les Romains devaient l'emporter en toute rencontre; mais ici quelle supériorité eut Rome sur Carthage, sinon celle de la fortune? Plus tard, les Romains firent bien voir qu'ils ne devaient pas tout à leur vertu : Carthage fut vaincue, mais ce ne fut qu'après des efforts inouïs, et l'on ne put s'empêcher de donner des larmes au sort de cette cité intelligente et laborieuse , ruinée au mépris des traités, sans pitié ni merci, par de barbares vainqueurs qui, pour voiler leur ambition et leur jalousie, prodiguèrent à sa mémoire par la bouche de leurs historiens l'outrage et la calomnie, cette dernière coupe du malheur. Mais si Ânnibal, comme cela lui était facile, eût fait essuyer à Rome le sort que celle-ci fit subir quelques années plus tard à sa patrie, Carthage aurait eu pour admirateurs ceux qui se sont extasiés devant la profonde sagesse de son heureuse rivale, Rome serait oubliée et l'on chercherait aujourd'hui sa place comme on cherche celle de Carthage la grande !...

298 DtmuteB PAETIB.

La vertu est one corde de plus à Tare ; mais elle n*est vertu qu'à cause de l'incertitude des évéDements, incertitude qui l'ennoblit en laissant à Dieu le soin de la récompenser individuellement, et à l'homme l'épreuve du doute.

Reconnaître Tinfluence du hasard dans les destinées de l'homme , est le plus sûr moyen d'échapper au fiitalisme de l'intelligence , ou à la vertu nécessaire : au lieu qu'avec le hasard, tout est incertain dans ces destinées, sans que le libre arbitre perde rien de son empire.

Nous voici donc revenu, par le triangle, au nœud de la question. Mais la question philosophique s'est transformée en question sociale, et tel était le but que nous nous étions proposé.

Maintenant le rapport de la question sociale avec la question philosophique de l'unité doit naturellement fermer le cercle que nous nous sommes tracé.

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