‹ De la certitude dans ses rapports avee la science et la foiChapitre 31 sur 32 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

De l'ordre social dans ses rapports avec Tincertitude philosophique proclamée au commencement de cet ouvrage. — Conclusion.

Parti des principes les plus ardus de la métaphysique, en voulant pénétrer dans le secret des rapports fondamentaux de la société, nous n'avons fait que nous replier sur nous-même; la question a pris une autre face , mais elle n'a pas changé de nature : ce qui est mystère pour l'esprit humain ne doit jamais cesser d'être mystère, dans quelque ordre de connaissances que ce soit. Génération de l'être en m, génération des idées, génération des croyances, génération des sociétés , génération de tout, le problème est le même , on n'y peut voir aucune différence : résolu d'un côté, il le serait de l'autre. Mais, nous le répétons, ni la philosophie, ni la science, ni la religion, ne sont là : car le mystère une fois compris, on ne saurait plus se faire aucune idée ni de philosophie , ni de science , ni de religion.

L'objet de cette seconde partie ayant été de faire passer les observations métaphysiques des principes à la réalité, celui de ce dernier chapitre sera d'envisager la synthèse des faits et de nous résumer.

Partout nous avons reconnu le duel et Vunité^ partout un troisième principe, nécessaire, nous est resté

300 secuioiB p.AmTiE.

iaeDOBo, et c'est de soo étemelle ignoranoe qoe nous «TOUS lait iléeoa W d'étemelles eoBtredictioiis. Ce que STOBS Domnié m cootnriété en général, effet et beteors coaunnns, sexes, nous Tavons nommé li esprit et corps, sôence et Cm, religion et philosophie, intelligence et sentiment, art et industrie; plus kÛL, perlieetion et imperieetion » progrès et décadence, et enfin noos STons donné ao principe qui nnit ces contraires le nom d^ime, de raison, d^c^inion, de liherté; pus noos avons ahonti en tout à on certain vague des choses et ao hasard, snr Teustence doqoel repose tonte la morale. Noos allons reprendre selon ces données.

KoQS avons mus dans la précédente énnniénition la distinction des intérèfs matériels et des intérêts moranz ; cette distinction noos est indispensable ici, et noos Tavons d'ailleurs reconnue an deoxième chi^itrede la première partie, pour en fûre usage dans le reste de cet ouvrage.

Dans la société telle qu elle est et telle qu'elle sera toujours constituée, il y a un représentant pour chacun de ces intérêts, un pour les croyances et un pour Findustrie.

Mais les croyances peuvent n'être qu'individuelles ^ on les appelle philosophiques. Leurs représentants sont des sectaires ou des chefs de sectaires; ils deviennent des prêtres s'ils prennent racine dans l'opinion commune et s'ils établissent un culte extérieur, sans lequel il n'y a pas de religion, mais des philosophies, c'est-à-dire des convictions anarchiques. C'est

LES GONSIÊQCENCES. 301

le prétro qui est le suprême représentant des croyances , et les croyances sont la partie concrète de l'opinion dont la science n'est qu'une abstraction. La science modifie les croyances et se perd dans l'abîme de l'infini que les croyances servent à combler. Le faite de la science n'est toujours qu'une croyance, et toute croyance appartient à l'imagination, au sentiment, à une réalité fantastique et en même temps purement sensible.

L'imagination est la faculté syncrétique et conséquemment créatrice par excellence ; c'est elle qui fonde le culte en lui donnant une forme qui parle à tous et frappe la multitude, qui jamais ne se prosternera devant des abstractions, et tel est le rôle que joue l'art, telle est l'importante mission du poète ou de l'artiste en général* Son rôle est donc, par la nature des choses^ subordonné aux croyances et plus proprement à la religion ; car on ne peut parler à l'âme qu'en partageant ou au moins en célébrant les croyances vulgaires, attendu que l'anarcbie des croyances est toujours la ruine de l'art, puisqu'alors son objet est incompris et ne peut toucher la foule, q\ii s'intéresse médiocrement à la correction et à la pureté académiques. C'est quand l'art se réfugie tout entier dans les académies qu'il n'a plus d'empire ailleurs.

Ainsi, après le prêtre vient l'artiste; mais en invo-^ quant la tradition, il n'en est pas le représentant; il se confond dans le sacerdoce et s'y efface ; c'est donc le prêtre seul, qui fait partie de cette trinité, que nous devons retrouver dans la société comme partout.Voilà pour les besoins moraux .

30S DBUXitaK PAETIB.

Nous avons opposé dans ce chapitre Tindiiaferie et non la science aux croyances, parce qne tout besoin matériel se satisfait en dernière analyse par l'industrie dont la science n'est qne la théorie («otr le ch. II de la première partie). C'est pourquoi les théoriciens n'ont jamais été et ne peuvent être les premiers dans l'ordre social, puisqu'ils viennent les derniers et qu'ils sont conséquemment impuissants et inutiles pour fonder l'ordre. Leur influence active les relations sociales, mais ne les fonde pas. Aussi la nature de cette action se réduit-elle quoique dans des proportions plus grandes à celle des artisans; le savant et l'ouvrier enfin sont des producteurs et ne donnent aucunement l'idée de Tordre ou d'un rapprochement, d'un rapport quelconque, ils ne donnent que l'idée d'hommes agissant isolément ; il y a dcmc audessus d'eux un agent dont la seule mission est de rassembler les hommes au moyen des besoins matériels, comme le prêtre les rassemble au moyen des besoins moraux, mais qui, à la place de la persuasion, emploie les calculs de la science et les produits de l'industrie : c'est le commerçant. Le commerçant ne produit pasdirectement parce qu'il est Tespritdont la main est le moyen, et ce moyen c'est la science, cette main c'est riudustrie.

Que ces divers personnages, le savant, rindustriel et le commerçant, soient réunis dans un seul et même individ u, ce n'est pas ce qui doit nous occuper; leurs attributions de produire et d'échanger n'en sont pas moins distinctes, et nous dirons même que c'est le commerçant qui possède l'instrument ou le fonds producteur,

LES GONSéQDENCES« 303

parce qu'il ne doit exister que par les échanges, sans rien faire de plus que prêter Tinstrument moyennant rétribution sur l'excédant. Il ne doit vivre que sur /'msure, car il ne prèle ou ne donne que pour avoir davantage. L'usure est Tessence du commerce ; toute espèce de solidarité matérielle et intéressée ne peut exister que par elle; dès que le calcul entre dans les rapports des hommes, il y a usure. Comnie le commerçant est l'usure personnifiée, c'est lui qui est le suprême représentant des besoins physiques et des intérêts matériels. Mais entre ces deux personnages, le prêtre et le marchand, il s'en élève un troisième, c'est le guerrier. En effet, nous avons observé un conflit dans les éléments de toutes choses, une espèce de duel. Nonseulement les croyances sont en guerre entre elles, non-seulement les intérêts matériels occasionnent la rivalité, mais il y a encore guerre entre les intérêts matériels et les intérêts moraux. Si les intérêts moraux dominent, le guerrier est soumis au prêtre, il va conquérir la terre sainte ; si ce sont les intérêts matériels, il est soumis au marchand et va canonner les Chinois. S'il y a dissolution, bouleversement, la conquête ou la servitude en est la conséquence ; César> Cromwell et Napoléon pèsent sur le monde de tout le poids de leur génie et d'une main de fer sauvent la patrie malgré elle. Ainsi on voit le guerrier tantôt surmonter ces deux puissances, tantôt n'être qu'un passif instrument; tantôt établissant le droit, tantôt n'en être pour ainsi dire que l'argument. Entre ces extrémités il y a nécessairement des nuances infinies qu'il est aussi inutile qu'impossible de faire remarquer, il nous

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suffit de dire que le droit de Tépée ne règne qu'aux époques d'indécisions dont la guerre est Texpression naturelle et la conséquence obligée. Hais le vague du droit ne peut pas durer, et lorsque les croyances ne sont pas assez fortes, la hache et Tépée nivellent toutes les prétentions rebelles à leur pouvoir.

Le vague des choses est Télément philosophique, et c'est le vague du droit qui cause la guerre. Le guerrier est donc le plus pur représentant de la philosophie et de la raison, car il ne remet l'épée dans le fourreau que quand Tune et l'autre se taisent. En effet, si une croyance domine, la paix est faite, le calme est rétabli ; il n'y a plus à discuter, mais à obéir. Enfin c'est la guerre qui exalte toutes les passions de l'homme, et celui qui en est l'arbitre monte à l'apogée de la gloire, parce qu'il semble avoir quelque chose de cette puissance occulte, à la fois terrible et grande, dont les hommes ne peuvent parvenir à se rendre compte, et que le philosophe cherche vainement à connaître. 11 est ce troisième pouvoir qui résume tout; pouvoir vague et qui par ce vague est le lien incompréhensible des destinées. On exècre le guerrier comme on blasphème le nom de Dieu, mais on s'agenouille devant lui. Dieu a laissé à notre libre arbitre de maudire ses fléaux, permis à nous de nous demander pourquoi il renverse les montagnes et fait surgir des volcans en s'accompagnant du fracas de la foudre et du mugissement effroyable des tempêtes, musique beaucoup moins douce que la nôtre ; mais qu'y gagne notre sagesse? De ridicules déceptions. Les tremblements de terre sont des perturbations

LlBS C0NS1ÎQÛENCBS. 305

physiques , ou du moins dont les effets immédiats sont physiques, abstraction faite des malheurs qui en sont la suite et de la cause inconnue et infinie qui les produit, mais on ne peut nier que ces désordres apparents ne soient de l'ordre au fond. Il en est de même de la guerre et de la concurrence; ce sont elles qui empêchent la superstition et Tégoïsme de régner en maîtres. Aussi est-ce de la guerre que toute noblesse véritable tire son origine, parce que c'est la guerre qui nourrit et engendre les sentiments élevés, et non l'étude des plaisirs.

Quand il y a une commotion quelconque, c'est que des éléments opposés et à peu près égaux se combattent; la cause du trouble n'est que dans l'égalité, car c'est en elle qu'est toute indécision^ toute incertitude, toute philosophie et toute raison.

Mais quand on parle de combat, quel que soit celui qui l'emporte, on présage une victoire. Le règne de la raison prépare celui de la force.

Il est banal de dire que la force ne fait pas le droit, mais qu'est-ce qui fait le droit? c'est l'opinion ; et qu'est-ce qui fait l'opinion? le besoin du moment, la nécessité; mais encore qu'est-ce qui fait la nécessité ? A cette question il n'y a pas de réponse, ou s'il y en a une, elle est insignifiante, car l'opinion change du noir au blanc, et, si elle est blanche aujourd'hui et demain noire, assurément il pourra s'élever des contestations dans l'intervalle d'aujourd'hui à demain, puisque la révolution sera indécise ; alors qui décidera, sinon le plus fort? Et ici il y a trois cas; le plus fort se déclare par le nombre, par l'enthousiasme^

306 DEUXIÈME PAETIB.

OU par la supériorité des lumières, et dans ces troÎ9 cas son triomphe est aussi nécessaire que juste, car rien n*est respectable comme la majorité, comme le courage, ou comme la science. D'ailleurs c'est la nécessité qui fait l'opinion, c'est la nécessité qui fait le droit, et qu'est-ce que la force, sinon une nécesiitéf On voit donc que ces mots : force, droit, opinion, ne signifient qu'une seule et même chose, et que c'est les entendre mesquinement que de les entendre dans un sens distributif. C'est pourtant de cet abus de langage que sont sorties toutes les théories sur le r^me des conventions; mais nous croyons l'ayoir dit, il n^y a pas de droits pour les l&ches, les foibles, ou les anarchistes.

Ceci une fois établi , il est facile de montrer que c'est la nécessité seule qui fait l'ordre de mérite, et que la puissance ne peut être attribuée qu'à ceux qui disposent du glaive. Quand tous irez discuter leurs droits aux récompenses, qui mettrez-yous avant eux? Quis eustodiet ipsos custodes? Fut-il jamais d'hommes au-dessus des favoris de la foule ou au-dessus de celui qui est le maître du sort de chacun en particulier, tant par son caractère que par sa fortune? Que d'ailleurs l'État soit tellement réglé que le glaive ne soit qu'un passif instrument, ceci ne diminue en rien la valeur des choses : deux peuples sont en guerre, la perte d'une bataille est la ruine de l'un d'eux ; ceux qui la gagnent sont des sauveurs *, quelle reconnaissance ne doit-on pas leur garder? Hais parmi ceux-ci il en est un seul qui les commande tous, celui sur la tête duquel reposait toute la fortune de l'État. Quelle estime, quel

LBS GONSÉQUENCEi. 307

respect ne doit-il pas inspirer ? Ou ii est habile, ou il ne Test pas ^ s'il est habile, ses succès et ses honneurs sont légitimes; s'il est dépourvu de science, qu'importe? la fortune Ta couronné, et c'est déjà un mérite que d'être favorisé par le sort. Ceux qui sont habiles sont des favoris ^e naissance, voilà toute la différence. Mais être habile et être malheureux dans ses entreprise^ revient au môme que d'être malhabile et heureux.

Toute chose pour être bien récompensée ne doit pas être récompensée en proportion de la difficulté, mais en proportion de l'importance : l'importance, d'ailleurs, rendant les moindres choses difficiles et délicates. Il n'y a de mérite qu'à faire une chose utile. Le présent que fit Alexandre d'un boisseau de millet à un adroit tireur d'arc est une anecdote probable, et peint fidèlement le cas que l'on doit faire d'un talent particulier propre à faire vivre un faiseur de tours de force, mais nullement utile à TÉtat ou à la société. Certes, un grand général pourra gagner bien des ba* tailles, et même un grand peintre pourra faire beau* coup de tableaux, avant que d'arriver 2F ce point d'adresse, peut-il s'ensuivre que la difficulté vaincue soit quelque chose de suffisant pour mériter de grands honneurs?

L'ordre et la raison veulent qu'à la guerre il ïi'y en ait qu'un qui commande. Serait-il le moins capable, cela vaut encore mieux que deux génies qui ne s'entendent pas. De plus, ayant à sa disposition une force considérable, la fidélité à son prince ou à la république est d'un grand poids, et la vertu est, de quelque manière

308 MUXliME l^ARTfE.

qa*on rentende, la première dans Tordre, et veat d'autant plus de récompenses et de distinctions, que celui qui tes mérite est plus éle^é et dispose de plus de choses. La vertu, il est vrai, brille par Tincertitude de la récompense, mais elle n*a pas moins besoin d'être soutenue et encouragée. Si un général se voyait préférer le dernier de ses soldats. Tordre serait renversé, et toute espèce de hiérarchie impossible.

Parlera-t-on de la gloire du pofite? Homère n'eût pu chanter la ruine d'Ilion, ni les courses aventureuses du sage et astucieux Ulysse, sans les ravages de la guerre. Boileau soutenait qu'Homère était audessus d'Alexandre. Le prince de Gonti, qui l'entendait, se mit à appeler un passant et lui demanda s'il savait ce qu'avait été Alexandre : < Un grand capitaine, monseigneur, lui répondit-on. — Et Homère? » il n'obtint pas de réponse, et Boileau en fut pour ses frais. Boileau avait tort assurément, suivant notre opinion, pour deux motifs dont nous avons fait connaître l'un ; quant à l'autre, c'est d'avoir eu la faiblesse vulgaire de mettre sa profession au-dessus de toutes les autres : le ridicule des Yestris est toujours à éviter. II avait tort, car nous supposons qu'un guerrier ne soit qu'un égorgeur comme il le soutenait, pourquoi donc avait -il rehaussé si pompeusement ce passage du Rhin, mince exploit qui, par ses résultats comme par ses effets, mériterait à peine de figurer dans nos annales s'il n'avait eu pour auteur Louis XIY, et Boileau pour chantre ? Cela fait honneur au génie de Boileau sans doute, mais non à son carac-

1ère, et nous dirons en outre que le grandiose qu'il déploie à cette occasion est emprunté aux traditions de grandeur héroïque, grandeur dont il n'aurait pu empreindre son œuvre si la gloire des armes n'avait été qu'une fumée digne de son mépris; si, au contraire , ce n'avait été dans l'assentiment des peuples qu'il avait puisé ses inspirations \ c'est qu'en vérité le poète ne peut se passer du guerrier; c'est que le guerrier en mille circonstances se dévoue à sa patrie, et que ce dévouement renferme tout; c'est que la poésie ne peut se passer du sublime, et que le sublime est là. Que pouvons-nous ajouter? à qui donnerat on la puissance? Est-ce à celui qui célèbre de grandes actions ou à celui qui a mille moyens d'en produire? Qui dispensera les récompenses? est-ce celui qui est obligé d'en attendre, ou celui à qui tout appartient? Est-ce celui qui obéit ou celui qui commande? Le dévouement est une religion comme l'amour de la gloire et des grandes choses; la religion et la guerre ne forment qu'un seul et même être qui donne naissance à la poésie, laquelle n'est, par conséquent, que leur pupille. Quand l'opinion est faible et éparse, quand il n'y a plus de croyances, plus d'enthousiasme, plus de foi, plus de générosité dans les rapports des hommes, une puissance fatale et aveugle, la guerre, plane au-dessus d'eux, les rassemble et les oblige à la pratique des vertus qu'ils méconnaissent. Mais ceux qui sont assez audacieux pour refréner leurs semblables, ne sont jamais dépourvus de cœur, ce sont ceux qui sont le plus dignes de commander et de ramener l'ordre et la paix.

310 Diuxiim ¥àMm.

Mais la guerre n'est pas seulement le fruit de l'opinion, elle est encore celui des intérêts matériels. On peut donc regarder l'opinion et la richesse, et plus spécialement la religion et le commerce, oomme les deux contraires qui produisent nécessairement la guerre, et qui arment les hommes les uns contre les autres, les deux agents dont le concours et l'utilité engendrent la discorde par la contradiction des intérêts. Ainsi, l'utilité, cause commune de l'opinion et de la production, a pour effet la divergence des intérêts. Ceux qui, par leur courage, déterminent ces intérêts doivent être au-dessus de tout ; aussi est-ce toujours aux mains du guerrier que sont abandonnées, dans les moments de crise, les rênes flottantes de l'État et le sort des peuples. Mais dans les deux cas, qu'il combatte pour ses intérêts moraux ou matériels, les effets sont les mêmes, c'est toujours au cœur et à l'intelligence qu'il doit en appeler, il est toujours l'agent régénérateur par excellence, celui qui est la sauvegarde et en même temps la perte de la liberté, celai qui, dans l'antique Egypte et au moyen-âge, après s'être armé pour la cause du prêtre, a rempli le vide de rindifférence par sonépée, celui qui, après avoir défendu Garthage et Venise, les a fait rentrer dans la poussière pour avoir cru que pour être fort il ne fallait que de l'or, pour être heureux et libre, que des édlGces somptueux et des plaisirs.

Les richesses n'ont jamais eu le don d'exciter le dévouement lorsque leur emploi est dépourvu de sentiments généreux, mais, par le rôle qu'elles jouent dans la civilisation du monde, elles font naître l'émU'

latioo par ud principe de baioe et de rivalité; les entreprises hardies que la passion du gain suggère ats commerçant développent Tintelligence, et, par les prodiges de l'industrie, remplissent l'homme d'une noble conGance. Le commerce, comme représentant des besoins physiques, est un des agents nécessaires de la société, c'est le corps social dans lequel circule la richesse comme le sang dans les artères du corps humain; lorsqu'il souffre, lorsqu'il sent un malaise, il y a perturbation générale , non-seulement dans l'économie animale, mais jusque dans les facultés intellectuelles qui, souvent, se trouvent régénérées après quelque grande crise. N'est-ce pas un besoin tout matériel , un impôt sur le thé qui provoqua la fameuse déclaration d'indépendance aux Etats-Unis, et renouvela la face du monde?

Il faut voir autre chose dans les commerçants que de vils spéculateurs, des trompeurs qui abusent de la foi publique, des hommes dénués de sentiments généreux , qui ne connaissent que l'argent et leur ventre, dont tout le mérite est de rançonner l'artisan pour jouir d'un gain illicite, et dont toute la vie n'est qu'un vol légal , ou il faudra dire que la vie du soldat n'est qu'une suite de meurtres légitimes , un pur brigandage. En effet, ses actions, vues de sang-froid, ne sontelles pas atroces? Le prêtre, dans les fausses religions, qui, en principe, ont leur utilité, trompe continuellement. Cependant, la société a longtemps reposé et reposera toujours sur cette base. On peut encore éloigner de pareilles allégations en disant qu'à la naissance des sociétés i^odernes, ce sont les familles

LES CONFLUENCES. 313

pacifier le inonde extérieur en portant le calme dans les consciences.

Le commerce a une destinée semblable, car en faisant respecter les droits acquis, respect sans lequel il ne peut exister, il contribue à faire aimer la paix et l'ordre.

La religion part d'un principe moral pour aboutir à un résultat physique; le commerce, au contraire , part d'un principe physique pour aboutir à un résultat moral , en sorte que ces deux institutions se complètent mutuellement. On les accuse de ne pas prévenir tous les maux auxquels elles remédient, n'est-ce pas nier l'efficacité des remèdes , parce qu'ils ne préviennent pas toutes les maladies? C'est dire que la nature , au lieu de nous accorder des remèdes , eût mieux fait de ne pas nous assujettir à être malades ; c'est ne rien dire du tout , car c'est nier le principe d'activité et d'antagonisme.

Le commerce et la religion sont mêlés à tous les désordres, précisément parce qu'il est de leur nature de diriger les mouvements désordonnés du cœur. Le commerce et l'industrie étaient inconnus y ou à peu près nuls , chez les plus anciens peuples, que la cupidité avait déjà inondé la terre de sang. Avant qu'on connût le moyen pacifique des échanges, on faisait la chasse aux^ommes pour les asservir et les sacrifier à d'égoïstes jouissances; si l'accroissement du commerce, favorisé par le développement du goût du bien-être matériel a engendré des maux inconnus , c'est moins dans ce qui le constitue que dans l'essence même îles passions, ou d'une situation nouvelle, née

314 DKUXIÊIIB FAKTIR.

de toutes les situations qui l'ont préeédée, et, eonséquemment, sujette à des inconvénients comme toutes celles qui la suivront. On peut en dire autant de la religion, car le commerce et la religion sont enfants de la liberté, et, à ce titre, ne peuvent étouffer leur mère commune. La religion, le commerce, la liberté ou la guerre forment donc comme une trinité indivisible de toute idée de progrès et d'amélioration so* ciale, loin de s'exclure.

A quel représentant de ces institutions donnera-t-on le privilège du mérite , ou à ,quel autre de ces trois hommes pourrait-on le donner s'ils sont les trois seuls capables de maintenir la puissance, car la puissance ne consiste que dans un moyen d'influence immédiat et efficace? Or, s'emparer des consciences ou les corrompre en achetant les suffrages , effrayer les timides par la crainte de la mort, sont indubitablement les voies les plus courtes pour se rendre important. Ceux qui sont incapables de les suivre, sont naturellement exclus du pouvoir. D ailleurs, si la paix et le bonheur des nations dépendent du respect dû aux croyances et de la prospérité des relations commerciales, ceux qui s'occupent à faire respecter ces croyances et à entretenir ces relations ne peuvent qu'être des personnages considérables , appelés à gouverner tôt ou tard, selon lèvent qui domine; car, n'est-ce pas, d'ailleurs, la richesse qui fait tout prospérer, comme la religion donne à tout l'essor et la stabilité? N'est-ce pas sous Périclès, alors que le commerce des Grecs était le plus florissant, que naquirent les génies qui portèrent la gloire de ce peuple è son comble? N'est-ce p«s sous

Auguste et sous les Médicis que nous voyons tout briller d'un nouvel éclat? Qui peut ignorer que le siècle de Louis XIV nous a légué, sur la prospérité maritime et commerciale de la France, des souvenirs que nous regrettons encore? Nous ne sachions pas qu'à toutes ces époques les savants aient joué un rôle qui ait quelque peu influé sur la marche des gouvernements. Avouons donc que dans Tordre d'importance, sinon dans l'économie sociale, du moins dans la hiérarchie politique , les savants et les artistes n'occupent qu'un rang secondaire.

Ce n'est pourtant pas, qu'individuellement, un riche bonnetier soit plus estimable qu'un homme du mérite le plus distingué dans les sciences ou dans les arts; mais c'est qu'il tient son caractère d'un principe politique dont il n'est pas le maître. Ce n'est pas le mérite de l'homme qu'il faut voir, mais la destinée de la chose ; car, que d'hommes pourvus de tous les genres de mérite ne sont pas doués de celui d'amasser de l'argent! que d'idiots s'engraissent! Néanmoins, on a vu de simples marchands avec du génie, comme les Médicis à Florence, parvenir au pouvoir, et jamais on n'y verra que par exception ceux qui, comme les chimistes, sont obligés de surveiller leurs fourneaux, ou, comme les astronomes, d'observer les étoiles. Etre savant et être administrateur, sont deux expressions toutes différentes , tandis qu'être négociateur, administrateur ou marchand, c'est tout un.

Les artisans de toute espèce ne peuvent être considérés que comme manœuvres, et d'ailleurs leurs occupations basses, la plupart, les éloignant de tout moyen*

que cette ressource pour subsister eux et leur famille. Otez cette nécessité , et vous leur enlevez en même temps Tunique satisfaction qu'ils pouvaient trouver dans l'exercice de leur profession. Le maçon qui pose pierre sur pierre, quand vous lui donneriez une truelle d'or, le journalier employé à remuer le pavé sur les grandes routes, en peuvent-ils avoir d'autre que celle d'amener par leur travail quelque abondance dans leur famille? Ils voient le bonheur dans l'accomplissement de la tâche bien plus que dans la tftche ellemême, et ce n'est pas la moins douce des récompenses; car qui de nous n'a éprouvé qu'il n'est de véritable joie que dans le devoir, si pénible qu'il soit? Les travaux d'esprit ne procurent que des jouissances presque toujours empoisonnées par un sentiment de rivalité et de jalousie ; mais l'envie ne peut jamais enlever à l'homme vertueux le contentement intérieur qu'il retire d'une bonne action. Sous ce rapport, on peut connaître le bonheur dans tous les états sans y connaître l'opulence ; l'opulence ne sera jamais , quoi qu'on puisse faire, la récompense de services purement manuels: l'intelligence, le courage et le hasard, doivent tout dominer. Mais tous ces avantages ne donnent pas le bonheur par cela seul qu'ils donnent la richesse ; en rétribuant par conséquent un terrassier plus qu'un ingénieur, on ne ferait encore qu'extravaguer, car si cet ingénieur est médiocre , qui en décidera? Reconnaît-on jamais des juges pour son propre mérite ?

Si l'oû demeure d'accord que tous ne peuvent remplir à la même place les mêmes fonctions, il faut conve-

térét commun ^ qu'ils ont des magistrats poar faire exécuter ces lois , des chefs pour les conduire à la guerre, une religion pour pénétrer dans les consciences et des prêtres pour la desservir; c'est pour cela qu'ils sont prudents, circonspects, rusés, entreprenants. Otez la nécessité qui les oblige à se revêtir de ces différents caractères, ils se dissipent et il n'y a plus parmi eux ni art ni industrie, ni surtout île ces grandes idées si utiles pour exciter les peuples à l'amour des grandes choses, et l'homme est impuissant pour le bien comme pour le mal; il est inutile sur la terre, il s'abîme dans l'ennui d'un repos plus cruel que tous les maux réunis.

On déclame continuellement contre la guerre, contre ce dernier reste de la barbarie de nos pères, et sous prétexte d'appeler les hommes à la concorde et à la paix, on voudrait arracher de leur cœur jusqu'au dernier vestige de tout sentiment généreux; sous prétexte de voir fleurir les arts de la paix d'un éternel printemps, on consent à leur porter les coups les plus mortels. Les hommes ignorent les voies mystérieuses qu'emploie la Providence pour faire battre leur propre cœur, et ils veulent, avant de se connaître euxmêmes, connaître le principe encore plus caché qui les unit. Qui oserait nier, s'écrient-ils, que le plaisir est préférable à la douleur, la paix à la guerre, l'ordre à l'anarchie? Puériles questions qui, de la philosophie transcendante, sont venues revêtir une enveloppe trompeuse pour mieux prouver leur inanité I Sont-elles différentes, en effet, de celles que la philosophie de tous les temps a toujours agitées : le mou-

LES GONSÉQUENGBS. 321

une, c'est l'épée, et nous le disons, fort de nos intentions et de la morale que nous invoquons. Nous ne croyons pas à cette fraternité qui n'est que dans vos livres, et nous n'y croyons pas, parce que nous croyons au spectacle que vous nous donnez, parce que nous croyons qu'il n'est accordé aux hommes de vivre en paix qu'au prix de lu modération que vous ne connaissez pas, au prix des plus pénibles sacrifices, vérité que vous vous appliquez à faire envisager comme une duperie ; aussi bien y parait-il par la violence de vos discours. Nous croyons, au contraire, que les plus terribles châtiments attendent les peuples corrompus et disserteurs, et que l'épée d'un conquérant sera toujours levée sur eux, ou que, tombés sous le joug d'un tyran, ils seront sacrifiés par milliers à ses desseins. Nous croyons que leur régénération étant au prix de leur sang, c'est à eux de veiller à ce que la morale soit respectée; nous croyons aux empires, et nous croyons que là oii l'opinion est détrônée, il n'y a plus ni empire ni morale, mais guerre civile ou conquête. C'est pourquoi nous croyons à la guerre, principe de toute poésie, principe purificateur de toutes les abominations ; nous croyons à ces commotions oii les masses, mues par le nerf sympathique d'une grande idée, se lèvent avec ensemble, et, armées d'une force terrible, viennent de loin en loin régénérer le monde par un baptême de sang, d*une force qui porte le fer dans ses flancs et qu'enfante l'invincible union, qui engloutit tout sur son passage, empires et peuples, mais qui porte avec elle une vie nouvelle, semblable à ces sombres orages où brillent mille foudres, qui plongent

OBOXIEMR PABTIE.

daoH la stupeur toute créature animée, qui ravageai les campagnes el paraissent bouleverser loule la création ; mais viennent â percer quelques rayons de ce soleil d'espérance qui ramène avec lui le bonheur, on voit la nature encore plus belle et mieux parée : Ces torrents d'eau se sont changés en perles qui brillent sur les fleurs, ces terribles aquilons ne sont plus que des zéphirs doux et suaves, et un riant horizon que touche le soleil sur son déclin semble prophétiser un beau jour.

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