LE CONSENTEMENT UNIVERSEL
comme les précédentes, sont de nature à intéresser le genre humain tout entier, comme l'existence de Dieu, la vie future, la Providence. Ces croyances, en effet, ont leurs principes en nous-mêmes ; ce sont des dérivations d'idées qui ne viennent pas du dehors. A ces croyances qui tiennent au plus profond de notre être viennent aboutir non seulement les démarches savantes de l'esprit philosophique, mais l'effort inconscient de la pensée spontanée, le sourd travail intellectuel de toutes les générations humaines. On doit, avons-nous dit, considéier, non seulement la nature des questions, mais les qualités des témoins. Ici comme ailleurs^ il ne suffit pas de compter les témoignages, il faut les peser. Il faut se demander quels sont, parmi les hommes ou les peuples, ceux qui représentent le mieux les vraies tendances de notre nature. Si l'on en croyait J.-J. Rousseau, les spécimens les plus fidèles de la nature humaine devraient être cherchés parmi les sauvages. Telle n'est pas l'opinion de M. Leplay. Dans ses considérations sur la méthode applicable aux sciences morales, l'honorable écrivain pense que, parmi les peuples, ceux qui ont voix prépondérante dans ce suffrage de l'humanité entière, ce sont les plus avancés en civilisation. Et dans chaque peuple civilisé , quels sont les hommes qu'il faut regarder comme les meilleurs interprètes de la foi et des aspirations du genre humain? Ce ne sont pas les savants. Car ils ont leurs travers d'esprit et leurs systèmes. Ce ne sont pas non plus les ignorants. Car ce serait revenir à cette idée de Rousseau que le progrès et la civilisation sont contraires à la nature. Ce sont plutôt les classes moyennes, surtout les hommes pratiques , les industriels , les commerçants , tous ceux qui sont constamment placés en face des choses de la vie réelle. Ces idées paraissent justes; mais on ne doit rien exclure. Il est bon de voir l'humanité sous tous ses aspects, ne fût-ce que pour ne pas forcer les thèses ou négliger des nuances importantes.
444 DEUXIÈME PARTIE. CHAPITRE V. — § l.
. Le consentement des peuples, lorsqu'il réunit les codditions requises, peut-il être trompeur? Mais toute erreur est accidentelle et locale ; la vérité seule est universel)-. On a pu croire longtemps que le soleil tournait autour ct la terre. Mais une question d'astronomie n'est pas ur^ question de morale, et l'erreur astronomique elle-mên/ a fini par disparaître. La vérité s'impose à tous, par:. qu'elle est objective ; tandis que l'erreur divise les homiri«. la vérité les unit. Les causes de l'erreur sont les intérim. les passions, l'amour-propre et l'ignorance. Or, l'intérèl'l'un n'est pas celui de l'autre; les passions humaines r font la guerre ; l'amour-propre est une source de dvàsv^ entre les hommes. Ces causes d'erreur ne peuvent de: produire une croyance universelle. Il en est de même l'ignorance, dont les ténèbres sont dissipées tôt oui: par la science et la critique. Lorsqu'on sait ce que c'est q. la raison, lorsqu'on se rappelle que c'est la faculté d axiomes, on comprend l'accord de tous les hommes sl ces vérités immuables, évidentes, nécessaires. Mais. v. le même accord s'établisse sur des croyances erroné:^, c'est chose absolument inintelligible. Admettre la pc5j bilité d'une erreur universelle, c'est supposer, dan? î raison humaine, un vice constitutif, une infirmité] serait un caractère de l'espèce. Une thèse pareille t réquivalent du scepticisme.
Quelques-unes des objections que l'on oppose à Tautor du consentement universel ont été discutées par i P. Buffier dans sa Doctrine du sens commun (I" part: chap. x). Je ne puis que renvoyer à ce judicieux omTj^ dont je ne citerai que le passage suivant. « C'est lii b' maxime parmi les sages, et comme une première vér'
dans la morale, qu£ la vérité West point pour h h> titude; ainsi il ne paraît pas judicieux d'établir uneiv. de vérité, sur ce qui est jugé vrai par le plus g!jnombre... Lorsqu'il est vrai de dire que la vérité n-
LE CONSENTEMENT UNIYERSEL. 445
point pour la multitude , oîi entend une sorte de vérité , jui, pour être aperçue, suppose une attention, une capacité 3t une expérience particulière : prérogatives qui ne sont pas pour la multitude. Mais c'est de quoi elle n'a pas besoin, pour discerner les premières vérités, qui emportent toujours le plus grand nombre d'esprits quels qu'ils soient, savants ou ignorants; puisque, afin d'en être persuadé, il ne faut que penser, sans qu'il soit besoin d'attention ni d'expériences particulières. "» On peut ajouter, avec Jouffroy, que le genre humain voit la vérité à sa manière, quoique moins distinctement que les philosophes, c Le vrai , le bien , le beau , la nature des choses , tout l'objet de la philosophie, se révèlent continuellement, fidèlement , mais obscurément , à l'humanité ; et de là ces notions vagues , ces croyances confuses , mais profondes , ces sentiments indistincts, mais puissants, sur les matières les plus hautes , qui fermentent sourdement dans toutes les classes de la société et la gouvernent à toutes les époques ; de là, en un mot, le sens commun tout entier (1). >
Mais cet appel au consentement des peuples, ce recours au sens commun n'aura-t-il pas pour effet d'asservir la pensée philosophique? Ne rendra-t-il pas inutiles la démonstration, la critique et l'analyse? — Il est certain qu'entre les mains de certains philosophes, les arguments d'autorité auront cet inconvénient. Mais l'abus ne prouve rien contre l'usage. Nous ne sommes pas réduits à l'alternative de renoncer à la science ou de fermer l'oreille au sens commun, et il y a moyen d'invoquer une autorité quelconque sans méconnaître les droits de la libre recherche. Et puis, l'autorité du genre humain peut rendre de grands services à la philosophie. Elle peut, en protestant contre des résultats erronés, mettre un philosophe sur la trace de quelque méprise inaperçue ou de quelque vice de méthode.
(1) Jouffroy: MéUvngeê philotophiqueê^ p. 117.
Qu'on ne dise pas enfin que l'assentiment du geor" humain n'existe pas, sous prétexte que rhumanité ne: jamais au complet. Je sais bien que l'on ne peut consuit : les générations futures. Mais si l'humanité s'est pronoDce jusqu'à présent dans un sens, on ne peut guère admet': qu'elle doive se prononcer plus tard en un sens oppc"-. surtout si le mouvement des espnts n'indique aucuL. tendance vers ce changement, et si les progrès de . pensée confirment les anciennes croyances au lieu de i^' ébranler.
Aucune objection décisive ne peut donc être faite coIl^ la valeur du consentement universel, considéré com: critérium de certitude, lorsqu'il réunit les conditio requises. On doit donc tenir pour bonne et valable preuve de l'existence de Dieu tirée de la foi du ger. humain. Par suite un nouvel intérêt s'attache àThistc: des religions. Soit que l'on étudie avec Rougeraont I cultes grossiers des peuples primitifs ou sauvages, soit] l'on suive, dans l'ouvrage de Bunsen, le plus beau dé ^ loppement de l'idée religieuse, il y a là un spectacle féo' en enseignements divers, mais dont le philosophe ne o pas méconnaître la signification la plus haute.
§ 2. — Lt iémo^nage.
Ce n'est pas par les détails que cette question intér '' la philosophie. L'art qui permet à l'historien et au :gistrat de rassembler et d'apprécier les témoignage^ tellement variable que l'on ne peut en prévoir toutes applications. D'ailleurs, les règles particulières auxqu: on pourrait le soumettre dépendraient de la critique li ^ rique et du débat judiciaire, plutôt que de la logiqii serait inutile de demander à un logicien à quels signes numismate expert distingue les médailles autlieutir
LE TÉMOIONAOE. 447
des contrefaçons les plus habiles. Mais si les détails nous sont interdits quand il s'agît du témoignage, la question se lie en revanche à d'imporUntes généralités philosophiques. L'existence du témoignage lient à des dispositions morales que la psychologie doit étudier; son autorité dépend des grands principes sur lesquels repose toute certitude ; ses applications embrassent l'ikistoire, les religions positives, etc. Aussi, a-t-il donné lieu à divers systëmps, scepticisme historique, hypothèse des mythes, emploi du calcul. Cet important sujet ne doit donc pas rester en dehors de nos éludes.
Le témoignage suppose, dans l'être moral, deux dispositions natives, l'instinct de véracité et celui de crédulité. Le premier est la disposition naturelle de l'homme à dire la vérité, lorsqu'il n'est pas poussé au mensonge par l'intérêt ou la passion. « La vérité, dit Thomas Reid, est toujours sur le bord de mes lèvres : elle s'en échappe naturellement si je ne m'y oppose. Pour qu'elle en sorte, il n'est pas besoin que j'aie un but, des intentions bonnes on mauvaises. C'est, au contraire, quand je n'ai aucun but, aucune intention, qu'elle sort le plus inévitablement. > Cette inclination a une puissance et une profondeur que l'on ne remarque pas, parce qu'elle agit sans interruption. On serait même tenté d'en contester l'exislence, en voyant combien certains hommes sont portés à la ruse et au manège. Mais le penchant à dire la vérité se fait sentir même chez les' menteurs, auxquels il arrive plus souvent de dire la vérité que de mentir.
L'instinct devéracilé a pour corrélatif celui de crédulité. De même que nous disons naturellement la vérité, nous croyons aussi naturellement que les autres hommes sont disposés à la dire. Notre premier mouvement n'est pas la défiance à l'égard de la parole d'autrui. On éprouve bien certaines appréhensions naturelles en face de l'inconnu. Mais quand la parole étabht une communication entre les esprits, c'est la disposition confiante qui prédomine.
L'harmonie providentielle qui fait coexister en nous It
instincts de véracité et de crédulité doit nous fraprr
d'autant plus que cette double disposition psychologiq'.
est la condition du progrès de rintelligence. Ce que dc .
apprenons par nous-mêmes est toujours peu de chos^
côté des connaissances que nous devons aux autres hommet
Mais, si le témoignage est nécessaire pour nous instniif:^
il a une grande puissance pour nous abuser. Gommt
expliquer autrement les divergences entre historiens -:
la même époque ou le même ensemble de faits? !
comme ailleurs, l'homme est imparfait et accessible :
passion, à l'intérêt personnel et à l'esprit de parti. T
témoin, par cela seul qu'il est homme, peut être tro::
ou trompeur, il faut donc, pour éviter l'erreur, soum-r
la foi au témoignage à une critique sévère.
On sait que les règles du témoignage concernent, 5 les faits, soit les témoins. H y a une sorte de baian:^ établir entre ces deux éléments d'appréciation. N sommes d'autant plus exigeants sur les faits que témoins nous inspirent moins de conGance, et n sommes d'autant plus difficiles à l'égard des témoins : les faits sont plus extraordinaires.
Les faits doivent être possibles, vraisenablables, x sibles, publics et importants. Nous n'insisterons p3< ' chacune de ces conditions, puisque nou^ n'écrivons ' un traité de la méthode. Mais nous croyons à p: d'emprunter à la Logique de Port-Royal quel ques réflex pleines de sagesse sur la croyance aux miracles. U t 3 personnes, disent Arnauld et Nicole, qui admettent :r tinctement tous les miracles, parce qu'elles craindn d'être obligées de douter de tous, si elles doutaier quelques-uns; d'autres font profession de n'adn aucun miracle, parce qu'on en a souvent raconu. ne se sont pas trouvés véritables. Les uns conrni'^ autres se jettent dans des lieux communs. Les prei:.
LB TÉMOIOHâOB. 449
en font sur la puissance de Dieu, sur l'aveui^letnent des incrédules et sur la faiblesse de la raison. Les autres en font avec Montaigne sur la difficulté de discerner le vrai du faux en pareille matière, sur la puissance de l'imagination et )a contagion de l'erreur. « Il n'y a rien de moins raisonnable que de se conduire par des lieux communs en ces rencontres, soit pour embrasser tous les miracles, soit pour les rejeter tous. Mais il faut les examiner par leurs circonstances particulières et par la Mélilé et la lumière des témoins qui les rapportent (1). >
Ces remarques sont très judicieuses et la critique de nos jours pourrait quelquefois en faire son profit. Sur quoi s'appuie-t-OQ pour nier le miracle? Sur sa prétendue impossibilité. Et cette impossibilité d'où vient-elle? De ce que la nature est identique à Dieu. On dit que tout fait surnaturel est impossible, parce que surnaturel est synonyme de surdivin; ce qui revient k dire que naturel est synonyme de divin. Gela est clair ; ai la nature est tout , s'il n'existe pas un ordre supérieur à l'enchaînement des phénomènes naturels, tout doit s'expliquer par les lois physiques et psychologiques, et les faits qui exigeraient l'intervention d'un pouvoir supérieur n'existent pas. Voilà ce que l'on admet anlérieureinent à tout examen des faits en euxmêmes. Est-ce-lft de la vraie critique historique? La hase ficienti&que de l'histoire est la constatation des faits, et rien n'est plus arbitraire que d'y substituer tout d'abord un système de métaphysique. Or, on ne fait pas autre chose quand on déclare d'avance que le surnaturel est impossible, qu'il n'y a pas à discuter avec ceux qm l'admettent, qu'il faut les abandonner à leurs illusions, etc. Eh quoi I voilà une tradition qui se présente à la critique avec ses titres; et, au lieu d'examiner les titres en eux-mêmes, au lieu de faire œuvre d'historien, on oppose à toute une catégorie de
(1) £«yi;<(« ^a Pcrf-Aoyol, IV* partie, ch&p. XIV.
^^M«^^«^krfN^krfM^Mi^^ka ^
témoignages un des lieux communs du panthéisme ?C est le contre- pied de la vraie méthode, qui suhordonne ]e systèmes aux faits et non les faits aux systèmes.
Le mot de miracle a la propriété d'appeler le sourire s^r nos lèvres. C'est qu'il faut, pour le comprendre, une certaine élévation de pensée, et que nous sommes de pauvre esprits vaniteux et terre à terre. Mais écoutons un lil: penseur qui a su être à la hauteur de son sujet en pariii' du Christ, l'allemand Ewald : (H Dans tous ces faits guérison, il opérait par son esprit ; tout était pénétré de •.' suhlime esprit qui le conduisait en toute chose, '{^ jaillissait de lui comme une eau vive, par tous ses aclr. toutes ses démarches, toutes ses paroles, tous ses em.gnements. L'esprit du Christ alors entrait en acte to entier; puis, de toute sa puissance, il agissait sur Te^pr des hommes qui venaient pour être guéris. Lui-mèc. toujours pleinement conscient de sa force vivificatrice , et même temps rempli de la foi la plus pure et la plus ainriL pour le suprême et céleste Père de tout salut , lui-mé& avant chaque œuvre, levait au ciel son lumineux regard [« y puiser la force... Son action était créatrice, radiul prodigieuse d'efficacité, comme sa vie de chaque joi vie qu'avant lui aucun homme n'avait jamais su vivre
Voilà le ton qu'il faut prendre quand on rappelle circonstances mémorables où s'est manifesté d'une mani sensible le rapport permanent de Dieu et du monde, i^' a-t-il de choquant dans la doctrine des miracles quan! admet la Création? Le miracle est un effet de la puiss-:^ créatrice comme la matière, l'organisme, l'âme et lara"- Du reste, ces considérations ne sont que des tenta' pour expliquer des faits antérieurement constatés. : bonne méthode, la preuve historique précède toutes vues spéculatives.
Nous venons de parler des règles applicables aux i • Il en est qui concernent aussi les témoins. Qarté, aco
LE TEUOiaKAQB. 451
compétence, sincérité, pluralité : telles sont les conditions requises. Sur tous ces points les principes d'une saine critique se trouvent dans Pascal, Euler, l'abbé de Frades, Frayssinous. Mais peut-on admettre avec un auteur contemporain qu'il soit permis de tromper les hommes parce que les hommes veulent être trompés ? c L'histoire est impossible, dit-on, si l'on n'admet pas hautement qu'il y a pour la sincérité plusieurs mesures... Il nous est facile à nous autres, impuissants que nous sommes, d'appeler cela mensoni^e, et tiers de notre timide humilité, de traiter avec dédain les héros qui onl accepté dans d'autres conditions la lutte de la vie. Quand nous aurons fait avec nos scrupules ce qu'ils ont fait avec leurs mensonges, nous aurons le droit d'être pour eus sévères... Le seul coupable, en pareil cas, c'est l'humanité qui veut être trompée. > (Renan, Vie de Jésus, p. ^253). 11 nous semble difficile de comprendre que l'on puisse altérer la vérité sans être un impos.teur ou un incapable. — Mais, dit-on, en trompant les hommes, on fait de grandes choses? — C'est déplacer la question pour introduire dans la critique historique un système sur la morale et sur l'humanité. Sans doute, certains faits semblent donner raison à la théorie ; mais ces faits ne sont pas l'histoire tout enlière. Le mensonge a pu réussir i mais la critique a précisément pour but d'empêcher qu'on ne le prenne pour la vérité , et si la morale doit se mêler à la critique, ce n'est pas pour absoudre l'imposture et accuser l'honnêteté d'impuissance. Nous n'avons parlé des r^les du témoignage que pour en venir à la question de la certitude. Car c'est seulement lorsqu'il réunit les qualités requises qu'il prouve la réalité du fait attesté. Mais une fois cette condition remplie, te témoignage est un critérium aussi incontestable que les autres. En effet, un témoignage que nous supposons sincère, intelligent, uniforme malgré la pluralité des témoins, ne pourrait s'expliquer, si les faits attestés
n'étaient pas vrais ; ce serait une sorte d'effet sans caus.'. une anomalie incompréhensible. Ici on voit intervenir k grand principe qui fésume tous les autres, celui de l'intelligibilité universelle ou de la raison suffisante. Si, ene£fei le témoignage produit la certitude, c'est qu'il ne |:>^:t avoir son explication, sa raison suffisante que dans L vérité du fait sur lequel il porte.
Quelquefois on donne le nom de certitude morale à c^Lt que produit le témoignage. Gela ne veut pas dire qua soit moins absolue que toute autre, mais qu'elle rep^r sur certaines lois de notre nature morale, c Le rnonC: moral ne marche pas plus au hasard que le monde pb; sique; il est des règles fixes, universelles, pour les espr comme pour les corps; il est des lois qui régissent Tesp'^ humain, qui se manifestent comme celles de la nature^ des phénomènes constants, et dont on peut prévoir annoncer d'avance les résultats. Ainsi, nous sommes f? de manière qu'un certain nombre d'hommes inconnus uns aux autres, placés dans des situations diverses, opp-^' d'âge, de caractère, d'intérêts, de passions, de préjik' et qu'on ne peut soupçonner d'une fraude concertée, tt rencontreront point par hasard à se donner pour tèitv oculaires des mêmes faits; qu'ils ne seront pas mécn et fourbes sans motif; qu'ils ne sacrifieront pas . conscience, l'amour naturel de la vérité, leurs int' présents et à venir, leurs passions les plus chèr^ plaisir d'affirmer un mensonge. Plus on me fera obse" que les hommes sont bizarres, capricieux, intére>' passionnés, plus on me convaincra que leur accord for sur le même fait devient impossible (1). » Remarqi: en effet, que ce qui fait la certitude du témoignage, l'accord des témoins, accord aussi difficile à concevoir cas d'imposture ou d'erreur, que le concours des aï sans l'action d'une cause ordonnatrice.
(1) FrayssinonB, Défense du ohristianUme, t^ I, p. 349.
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S 3. — JLfl révélation.
Lieu, source de toute vérité, a-t-il parié aux hommes? Pour approfondir la question et l'envisager sous toutes ses faœs, il faudrait être un savant théologien. Pour se la résoudre à soi-même, il suffit d'avoir un esprit juste et un cœur droit.
Des hommes se présentent, qui m'enseignent certains dogmes et me prescrivent certaines règles de conduite. Quelque sincères, éclairés et honnêtes qu'ils soient, ils peuvent se tromper, puisqu'ils sont hommes. Mais ce ne sont pas leurs idées ou leurs découvertes qu'ils me proposent. Ils parlent au nom d'un maître qui n'a pu se tromper, parce qu'il était plus qu'un homme. Qui me le prouve? Il a fait des choses que les hommes ne font pas. — Ici l'exégèse et l'érudition se donnent carrière. La philosophie de l'histoire s'en mêle. On discute des textes et Ton fait des systèmes. A-t-K)n simplement en vue d'éclaircir autant que possible toutes les difûcultés et de donner satisfaction à l'esprit scientifique? Rien de mieux. Mais veut-on, les yeux fixés sur tel point obscur, s'inscrire en faux contre une tradition qui, dans son ensemble, est claire comme le jour? C'est prendre plaisir à s'abuser soimême.
Mais comment peut-on être Dieu et homme tout ensemble? Je l'ignore. Mais ce que je sais bien, c'est que rien ne pouvait être mieux en rapport avec les besoins de l'humanité. Le Dieu du déisme est trop relégué sur le trône désert d'une éternité sUendetise et vide; celui du panthéisme est identique au monde, ce qui est absurde. Celui du christianisme, sans contracter aucune de nos souillures, sans rien perdre de sa perfection, a voulu être l'un de nous, xavailler et souffrir avec nous. Il nous montre le but, il lous trace le chemin, il nous soutient dans le voyage.
L'union de l'homme avec Dieu peut-elle être marquée ave plus de force et de vérité? Peut-on concevoir une pli: complète réalisation de l'idéal religieux? Les doctrirr:: purement philosophiques sur la divinité se heurtent à dei: écueils, l'anthropomorphisme et la sécheresse. Veut-ci pour donner satisfaction à un besoin de coeur, dimlnurla distance qui sépare Dieu de Thomme? On attribue 1 l'être suprême les passions, les pensées, le mode d'act.' des natures contingentes et bornées ; on se fait un lit à son image. Veut-on se tenir en garde contre les an':nomies et ne pas se créer d'affaires avec la critique? Me. tout ce que l'on peut dire se réduit à peu de chose. M/ pour la religion positive, aucun de ces dangers nest craindre. Elle implique un anthropomorphisme sur km la critique n'a aucune* prise, parce que ce n'est pas u œuvre dialectique, mais un dogme traditionnel. C'est tradition qui règle tout, ne laissant place ni aux témén. de la spéculation ni aux fantaisies du mysticisme. Si 1 me dit qu'il n'y a pas là, comme dans les sciences humaiL une marche progressive et un développement contou, le veux bien, sauf quelques réserves. Mais il y a ce <,est la condition de tout progrès, un élément de la vie. ù la vie est là; j'entends la vie de l'âme, c'est-à-dirt? certitude, l'amour et Faction. Ces choses invisibles i^ rebutent les uns et désespèrent les autres, on y croit et les aime. Les problèmes de métaphysique ne sont plus u: menace de mort pour l'intelligence, quand l'invisible j ^ à nos sens, quand le cœur fixe les incertitudes de la peuet que la méditation devient une prière.
Mais le surnaturel n'existe pas ; la révélation est im: sible, elle n'est pas nécessaire. Ainsi parle un ratio: lisme exclusif. — Il n'y a rien de surnaturel assiirérnrî s'il n'y a pas de Dieu, ou si Dieu est identique à la natt: Mais l'athéisme et le panthéisme sont des systèmes, nous l'avons déjà dit, un système n'a pas le droit de su -
primer des faits qui se réclament de la tradition et de la critique historique. Quand Tathéisme et le panthéisme seraient les seules hypothèses métaphysiques sur la nature divine, ils devraient encore céder la place aux faits à titre d'hypothèses métaphysiques. Mais nul n'ignore que la doctrine commune est le spiritualisme qui attribue les lois de la nature à une cause intelligente et libre. Ce qui prouve Ja contingence des lois de la nature, c'est qu'elles n'ont nullement le caractère des vérités absolues et qu'elles sont connues non a priori comme les choses nécessaires, mais au moyen de l'expérience et de l'induction. Parmi ces lois, celles qui paraissent les plus empreintes du caractère de nécessité, ce sont les lois du mouvement. Et cependant, comme l'a enseigné Leibnitz et son école, ces lois ne sont pas nécessaires. Prenons pour exemple la première des grandes lois mécaniques, la loi d'inertie : Tout corps abandonné à lui-même persiste dans l'état de repos ou de mouvement où il se trouve déjà. Cette loi est si peu une b^érité nécessaire qu'elle a été méconnue par les épicuriens, yar Platon et Aristote (1). Les épicuriens assignant une lirection déterminée aux atomes, puis modifiant cette lirection primitive sans cause physique externe, contrediraient deux fois la loi d'inertie. Platon et Aristote mériaient le même reproche lorsqu'ils disaient qu'un corps ivait besoin (pour persister dans son mouvement) d'une nnpulsion sans cesse renouvelée. Cette première loi du nouvement est donc contingente. On trouverait le même aractère dans les autres : La vitesse est proportionnelle ; la force employée à la produire; la force nécessaire our produire une même vitesse dans des masses difféentes est proportionnelle à la masse à mouvoir. Auessus du mécan^me, il y a, suivant Leibnitz, quelque
(1) Cf. : llartdn, Philotophie spvritualûte de la nature^ t II,
chose qui en est la raison et qui n'est pas mécanique. Le principe du mécanisme lui-même, est tout métaphysique; il n*a pas le caractère de nécessité rigide que l'on rencontre dans Tenchaînement inférieur des phénomènes. C'est un principe d'ordre, d'harmonie, de convenance. A. plus forte raison trouverions-nous le même caractère de contingence dans les lois zoolo^ques ; là, tout est flexible et harmonieux, et partout la rigidité mécanique s'efface devant les raisons d'ordre et de convenance.
Que faut-il donc penser de ce raisonnement du docteur L. Buchner : Les lois de la nature sont immuables, éternelles, nécessaires ; donc le miracle est impossible ? Ce raisonnement pèche par la base, puisque les lois de la nature dépendent, comme tout le reste, de la volonté qui a tout créé. Du reste, comment faut-il entendre ce rapport de dépendance de la Création par rapport au Créateur? Comment faut-il concevoir en particulier l'action miraculeuse ? En quoi consiste l'ordre surnaturel qui se superpose à l'ordre physique? Ces questions sont assiirément pleines de mystères. Mais ces difficultés ne doivent pas nous faire méconnaître le souverain domaine de Dieu sur l'univers entier, et par suite, la possibilité du surnaturel.
On demande encore comment la révélation est possible, comment Dieu peut manifester quelque chose à l'homme. Écoutons la réponse de Balmès : < Si l'homme a le moyen de communiquer à Thomme ses pensées et ses affectioDs, l'être infiniment sage et puissant n'a-t-il pas le pouvoir de communiquer avec sa créature et de lui transmettre sa volonté ? Il a fait les intelligences, et il ne pourrait les éclairer I > On peut dire en toute rigueur que les âmes sont pénétrables les unes aux autres. Dès lors, la personne divine peut communiquer de la manière la plus intime avec la personne humaine ; par conséquent , l'inspiration est possible. L'esprit de Dieu peut venir jusqu'à nous, el quand nous lui demandons de nous animer et de nous
éclairer, notre prière n*a rien d'absurde. — Mais le fait de l'inspiration n'est-il pas contraire aux lois psychologiques?— Ces lois sont de plus en plus pénétrées de liberté à mesure que l'on s'élève dans l'échelle des fonctions de la vie morale. Au sommet, la loi suprême de l'être spirituel n'est autre que son rapport avec la source de toute force et de toute lumière. C'est de là que part l'impulsion primitive qui met en mouvement tous les rouages secondaires de l'activité psychologique. — Mais enfin cette intervention de la cause suprême à rencontre des lois qu'elle a établies, ne doit-elle pas être regardée comme un désordre? — Oui si Ton ne prenait garde qu'à l'ordre naturel ; mais il y a deux mondes, ne l'oublions pas. Il y a un cosmos divin que nous pouvons à peine entrevoir, et ce qui semblait désordre à une vue partielle des choses, fait partie d'un ordre plus général quand on considère l'ensemble.
Après avoir nié la possibilité de la révélation, on en conteste la nécessité, sous prétexte que la raison nous suffit. Certes, on ne nous accusera pas de méconnaître la valeur et la puissance de nos facultés naturelles. Nous reconnaissons hautement que ces facultés ont un vaste et beau domaine, soit dans certaines questions qui leur appartiennent spécialement, soit dans celles qui leur sont communes avec la théologie, mais qu'elles envisagent à leur point de vue et abordent avec la méthode qui leur est propre. Mais quelle que soit notre confiance dans les forces de la raison, quel que soit notre amour pour la philosophie, si nous nous interrogeons nous-mêmes comme hommes, nous trouvons au plus profond de notre nature des besoins que la raison et la philosophie ne pourraient satisfaire. Et c'est pour cela qu'aux époques les plus éclairées, comme dans les temps d'ignorance, les hommes n'ont pu se passer de croyances surnaturelles.
Ce besoin s'explique et se justifie pleinement par la réflexion. L'homme, en effet, aspire à l'infini par toutes
les puissances de son être. Mais Tinfîni est pour lui plein de mystères, sur ce point donc sa raison est au-dessous de ses aspirations. Dira-t-on que la raison suffit pour découvrir les principales vérités de la religion naturelle A cet égard d'éminents théologiens ont fait les plus \^p concessions à la raison et à la philosophie. € Avec 1seules lumières de la raison, sans citer un seultexteô: rÉcriture, une seule décision de l'Église, on peut faire im exposé complet de la morale et démontrer rexistfinceet les attributs de Dieu. > Par ces paroles, l'illustre archvêque de Paris, Mgr Afîre, préludait en 1844 aux dédsior^ du concile d'Amiens et aux décrets des congrégalioi^ romaines contre le traditionalisme (1). Mais toutceh: prouve pas que la raison nous suffise. La religion nature!! sorte de croyance philosophique , très précieuse et tio importante dans sa sphère, n'a pas ce qu'il faut pour pan au cœur de l'homme. Elle n'a ni temple, ni tradition, culte, ni signes sensibles. Remarquons, en outre, que ^ dans l'état actuel de la science philosophique, on [" sans s'appuyer formellement sur l'autorité du chrisl^* nisme, trouver et formuler de hautes vérités religieu^^ on n'en subit pas moins l'influence des idées chrétienne^ Pour savoir ce que peut l'esprit humain livré à lui-nid. il faut considérer les doctrines philosophiques antérieu: * au christianisme. Mais là que d'erreurs et d'incerlitudi côté d'importantes vérités 1
Enfin le monde ne se compose pas seulement penseurs et de philosophes. Les hommes opt chacun ■■ bas leur rôle et leur fonction. Tous cependant sont ii^ et responsables ; tous ont une destinée en rapport '^^ leur nature ; tous éprouvent, malgré les différences c . et de conditions, les mêmes besoins moraux, les nièi ' inclinations fondamentales. Il leur faudra donc un eû>^
(1) Voir ci-après, III* partie.
LA RÉVÉLATION. »r»0
{rnement sûr et facile, revêtu d'une autorité capable de commander leur assentiment et de justifier leur adhésion. Cette autorité ne sera pas celle de la philosophie. Application énei^ique des facultés individuelles, recherche libre et aventureuse, la philosophie exerce sans doute do proche en proche sa bienfaisante influence ; mais elle répond à d'autres besoins. Cette autorité sera donc celle de la religion révélée.
Il faut donc repousser de toutes nos forces les thèses du rationalisme exclusif. C'est un des grands malheurs dos nations modernes que la scission, la rupture d'harmonie entre la raison et la foi. Quoi de plus funeste , en efiet , que de voir un don de Dieu mis en opposition avec un autre? Si les progrès de la science, devenus des aliments de l'orgueil, se tournent contre le sentiment religieux ; si d^autre part, la piété la plus vive se change en indiiîérence ou en hostilité contre le progrès intellectuel, où cela peutil nous conduire ? Et comment n'irions-nous pas à notre perte, en prenant à contresens ces deux grandes choses, la science et la religion? Pour nous, fidèle à la résolution que nous avons prise au début de ce travail, nous combattons, ici comme ailleurs , les doctrines exclusives qui ippauvrissent Tesprit humain et détruisent l'une ou l'aulre le nos forces morales.
JV