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CHAPITRE L

Des états log^iqnes de Tesprit. — Définition

Nous appelons états logiques les dispositions diverses de l'intelligence, quand elle essaye de se mettre en rapport avec la vérité. Notre esprit, lorsqu'il opère en vue de posséder le vrai, passe ordinairement par les phases suivantes : foi naturelle, erreur, doute, réflexion. Ces quatre états de la pensée se produisent dans l'ordre que nous venons d'indiquer. L'intelligence débute par la foi naturelle; mais son ardeur inexpérimentée l'expose à d'inévitables erreurs ; de là le doute et enfin le retour de l'esprit sur lui-même ou la réflexion. Au début et au terme de cette série se trouve un cinquième état, la certitude, remplacée quelquefois par la conjecture.

Décrivons en quelques mots ces situations diverses de l'intelligence, en consultant l'expérieïfce individuelle et l'histoire.

La connaissance, à ses débuts, a un caractère tout spon> tané. Notre esprit, fait pour la vérité, s'y porte par une sorte d'instinct. L'œil de l'intelligence atteint son objet dès qu'il s'ou\Te à la lumière, et rien ne semble d'abord s'opposer à cet élan naturel de nos facultés. Notions primitives sur les corps, sur l'âme, sur Dieu, sur les rapports de quantité, etc., tout cela nous est fourni par les pre> mières opérations des sens, de la conscience, de la raison, de la mémoire et par une confiance naïve au témoignage d'autrui. On voit, on croit, on sait, le tout sans hésitation et sans difficulté. Voilà le début de l'intelligence.

Et il fallait qu'il en fût ainsi. Notre corps périrait si la connaissance des fonctions vitales était nécessaire à sa conservation. De même, le développement de l'esprit serait impossible, si son exercice était toujours assujetti aux lenteurs de la pensée réfléchie. La Providence a donc bien fait les choses, en plaçant autour de nous toutes les sources de la vie intellectuelle et en nous-mêmes, avec les facultés cognitives, l'instinct qui les porte vers leur objet.

Cette spontanéité de la pensée n'existe pas seulement chez l'enfant ou chez l'homme étranger aux spéculations philosophiques. A cet égard, le logicien le plus intraitable, subit la loi commune. On est philosophe pendant quelques instants, on est homme tout le reste de la vie : c Je mange, disait Hume, je joue au trictrac, je parle avec mes amis, je suis heureux de leur compagnie, et quand, après deux ou trois heures de récréation, je reviens à mes spéculations, elles me paraissent si froides, si en dehors de la nature, si ridicules, que je n'ai pas le courage de continuer. Je me vois absolument et nécessairement forcé de vivre, de parler, de travailler comme les autres hommes dans le train commun de la vie. :» Ceux des philosophes modernes qui ont le plus complètement dépouillé la nature pour mettre la réflexion à la place, ceux qui subordonnaient

DES BTAT8 LOQIQUES DE L ESPRIT.

à leur curiosité passionnée tous les détails de régime, d'habitation, de genre de vie; un Descartes, un Spinoza, pensaient et parlaient comme les autres hommes en dépit de leurs systèmes. On lit dans la vie de Pyrrhon , qu'il ne se détournait ni pour rochers, ni pour précipices, ni pour aucun autre péril, et qu'il se serait plutôt laissé écraser que de se déranger pour éviter la rencontre d'un chariot (1). Je ne puis voir là qu'un acteur qui essaye de soutenir son rôle. Mais il advint qu'un jour, dans un danger pressant, Pyrrhon prit la fuite comme les autres, tout chef d'école qu'il était, et quand on lui en ut un reproche, il répondit, avec beaucoup de bon sens cette fois : c II est difQcile de se dépouiller tout à fait de la nature humaine. »

Tel est l'état de foi naturelle qui caractérise la première éclosion de la pensée et qui étend son empire sur la vie tout entière.

Malheureusement la pensée spontanée a toutes les ardeurs et toute la précipitation de l'ignorance. De là ses erreurs. On l'a vu dans les premiers temps de la philosophie grecque. Saisi, émerveillé par le spectacle qui s'offrait à lui, l'esprit se donna carrière à travers l'universalité des choses. Mais, s'ignorant lui-même, ne connaissant ni les conditions de la recherche scientifique, ni les causes qui pouvaient l'égarer, il enfanta les systèmes les plus contradictoires. Nous n'avons pas besoin, du reste, de recourir à l'histoire de la philosophie pour constater cette loi de notre nature. Les causes d'erreurs et de dissidences agissent antérieurement à toute entreprise philosophique. L'homme s'égare parce qu'il est à la fois imparfait et perfectible. Un être parfait, comme Dieu, ne peut se tromper; un être incapable de progrès, comme

(1) Voir FéneloQ, Vieg des anciens Philoêophes, Le fait a été contesté. C'est nn point dliistoire que nous n'ayoliB pas en le temps d'éclaircir.

ranimai, a l'infa^illibilité de l'instinct. Mais l'homme paye sa gloire par ses erreurs. Vouloir qu'il reste toujours dans les langes de la foi naturelle, c'est le condamner à une éternelle enfance. Il faut que la liberté fasse son œuvre, que l'enfant devienne homme et qu'il dirige par luimême, au risque de s'égarer quelquefois, ce développement intellectuel que la nature a commencé.

L'erreur une fois reconnue, qu'en résulte-t-il? La défiance à l'égard de nos moyens de connaître, la tendance à révoquer en doute nos opinions antérieures. Nous disions tout à l'heure que les premières notions sur Dieu, sur l'âme, etc., avaient pour cause suffisante l'action spontanée de nos facultés individuelles et la croyance naïve à la parole d'autrui. Nous décrivions la confiance tranquille qui accompagne ce premier état de Tintelligence, et c'était un spectacle non dépourvu de charme que cette aurore de la science qu'on appelle la foi naturelle. Mais comme tout change quand l'esprit approche de l'âge viril ! Souvent les croyances les plus saintes font place au doute ou à l'incrédulité. On nie Dieu; on nie l'âme; on se demande si l'homme diffère de l'animal; on se demande si, en mathématiques, les rapports de quantité sont des vérités nécessaires. L'existence même de la matière devient un problème, et le plus difficile des problèmes. Nous voilà bien loin de la foi spontanée et de la sécurité qui l'accompagne.

Quand la crédulité instinctive a suscité l'erreur et que celle-ci a provoqué le doute, qu'arrive- t-il? Impatient d'un état contre nature et ne pouvant renoncer à cette foi au vrai qui est sa vie même, l'esprit éprouve le besoin de revenir sur ses démarches antérieures ; il se replie, comme on dit en langage militaire. Or, le retour de la pensée sur elle-même, c'est la réflexion.

La réflexion est bien différente de la foi naturelle. Autant celle-ci était prompte, riche, facile, autant celle-là est

DBS ÉTATS LOGIQUES DE l'eSPRTT.

lente, difficile et pauvre. Une incalculable diversité de faits et d'idées se grave continuellement dans la mémoire d'un enfant de médiocre intelligence, et l'homme qui réfléchit, fût-il Socrate, commence par dire : Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien. Descartes, luttant contre Montaigne et ses successeurs, arrive à découvrir... quoi d'abord? Qu'il doute, qu'il pense, qu'il existe. Et pourtant, aussi bien que la foi spontanée, la réflexion a sa place dans la vie de l'humanité. Le doute une fois né, il faut vaincre ou mourir. Il faut retrouver la vie avec la foi ou choisir entre deux genres de mort, le désespoir et l'indifférence. U est incontestable que les divers états de croyance primitive, d'erreur, de doute et de réflexion se succèdent comme nous l'avons dit, et cela naturellement par une évolution nécessaire pour parler le langage d'aujourd'hui. Dès lors il y a liaison, connexion inévitable entre l'investigation philosophique et la foi du genre humain. De là cette conséquence importante que les problèmes qui nous occupent ne sont pas de simples questions d'école ou le luxe intellectuel de quelques hommes d'élite, mais qu'ils touchent aux plus grands intérêts de l'humanité et représentent une phase nécessaire de son développement. C'est un point sur lequel nous aurons à revenir, après avoir parlé de deux autres états logiques, la certitude et la conjecture.

La certitude est le jugement vrai en lui-même et accompagné d'une sécurité complète. Ce qui frappe d'abord dans la certitude, c'est l'état de tranquillité absolue, d'entière adhésion à ce que nos facultés nous révèlent. Puis, en se demandant quel est l'acte précis qui constitue la certitude, on voit que c'est le jugement. Pour qu'il y ait certitude, il faut qu'il y ait affirmation ou négation. Une conception pure et simple ne saurait être marquée de ce caractère. Il faut, en outre, que le jugement soit vrai; il faut que l'affirmation ou la négation soit légitime et que l'intelli-

gence ait atteint son objet. On n'est pas certain lorsqu'on affirme ce qui n'est pas ou que Ton nie ce qui est. Il ne suffit pas d'adhérer avec force, il faut en avoir le droit. L'erreur ne saurait être accompagnée de certitude.

Ici une remarque est nécessaire. Puisque la certitude est la possession du vrai et que ce livre a en partie pour but de montrer qu'elle existe, il est clair que la description qui précède est purement hypothétique. Arrivonsnous réellement à la certitude? Avons-nous ce qu'il faut pour cela? Question qui sera résolue plus tard. Pour le moment, il s'agit surtout de déterminer le sens du mot, ou, si l'on aime mieux, de tracer un idéal préconçu (1).

En pénétrant plus avant dans l'idée de la certitude, il y aurait lieu de se demander quelle en est la cause efficiente, en d'autres termes, quelle est la faculté qui la produit. Est-ce l'intelligence? Est-ce le sentiment? Est-ce la volonté? Question délicate qui ne paraît pas comporter une solution exclusive. Nous pensons qu'à titre de jugement la certitude relève de l'intelligence, car le jugement est, à coup sûr, un acte intellectuel, que la •volonté y soit ou non pour quelque chose (2). Mais la certitude ne se borne pas au simple jugement. Elle implique, en outre, une adhésion vive et profonde, dans laquelle on ne peut s'empêcher de voir un état moral, c'est-à-dire l'intervention de la volonté et du sentiment lui-môme. Que l'on comprenne bien la force du mot adhérer, et l'on verra que l'âme tout entière prend part à l'acte que ce mot exprime. Quand on adhère à la vérité, on s'y attache, on l'aime. Adhérer, c'est décider une question, c'est clore le débat et déclarer que la cause est entendue. Impossible de méconnaître ici le rôle du caractère, c'est-à-dire du

(1) Cf. : Javary, de la Certitude^ p. 26.

(2) Voir plus loin, chap. ii.

DES ÉTATS LOGIQUES DE I^'eSPRIT.

cœur et de la volonté (1). Dira-t-on que la vérité est supérieure à la personne humaine et qu'elle s'impose à nous par la seule force qui est en elle? Je réponds que si Thomme ne peut s'empêcher de voir quand il regarde, il est lihre de ne pas regarder, et cela suffit. Nous reviendrons plus loin sur la certitude considérée comme état moral (2). Mais nous pouvons conclure dès à présent que, si elle dépend avant tout de l'intelligence, le sentiment et la volonté n'y sont pas étrangers.

A défaut de la certitude, Tesprit s'arrête à l'opinion probable. Il importe de distinguer ces deux faits qu'une école de l'antiquité a confondus et dont aujourd'hui encore on ne saisit pas toujours les différences. La probabilité a des degrés; la certitude n'en a pas. Le jugement certain est une affirmation absolue, ûxe, uniforme; l'opinion probable est une affirmation mêlée de négation, ou plutôt ce n'est pas une affirmation.

Après cette description des divers états logiques de l'esprit, revenons sur certains points qui peuvent donner lieu à des observations importantes.

Nous avons dit, en commençant, que la certitude se trouvait au début et au terme du développement intellectuel, c'est-à-dire dans la foi naturelle et dans l'état de réflexion. Nous ne pensons pas, en effet, qu'il faille, à l'exemple de quelques auteurs, opposer la certitude à la foi naturelle, pour l'attribuer exclusivement à la pensée réfléchie. Il serait plus exact de dire qu'à la spontanéité et à la réflexion correspondent deux époques ou deux modes de la certitude. La foi naturelle est accompagnée d'une certitude qui, sans doute, n'a pas la claire conscience d'elle-même, qui n'est pas démêlée, mais où se trouve

(1) Voir, à ce propos, deux remarquables articles de M. de Cob- Boles, dans le Correspondant du 10 octobre et du 25 décembre 1874.

(2) Voir le chap. v.

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déjà l'essentiel. C'est la certitude du sens commun. GeUe qui résulte de la réflexion est propre à la philosophie.

Mais, avons-nous ajouté, l'une est prompte, riche et facile, l'autre est lente, difficile et pauvre. La certitude philosophique est, pour les uns, une chimère, pour d'autres, une espérance; pour les plus heureux, c'est la conquête lahorieuse d'un pays qui n'égalera jamais en étendue l'empire de la foi naturelle ou du sens commun. Dès lors on voit d'ici l'objection : < Qu'ai-je à faire de votre certitude réfléchie? Que m'importent vos questions d'école? Quel sera le fruit de ces vaines disputes? Ai-je donc besoin d'autorisation pour vivre et penser? » Cette difficulté ne saurait arrêter ceux qui ont compris ce qui précède. La certitude philosophique, aussi bien que la certitude spontanée, fait partie de la vie du genre humain. La réflexion est amenée par le progrès naturel de la pensée ; c'est un travail nécessaire de l'esprit sur les données de la foi naturelle. Si ce travail est couronné de succès, la foi retrouvée ou affermie a pleinement conscience d'elle-même et peut défier les attaques du scepticisme.

Ce qui montre clairement que la réflexion, le retour aux principes est une nécessité de notre nature, c'est l'histoire des restaurations philosophiques. Il y a là une loi qui s'impose aux peuples civilisés comme aux hommes adultes, et c'est un spectacle trop instructif pour qu'on ne s'y arrête pas quelques instants.

La philosophie des premiers sages , si curieuse , si ardente, finit, suivant une comparaison ingénieuse (1) , par ressembler tout entière à Empédocle, qui se jeta dans l'Etna, parce qu'il ne pouvait comprendre la cause de ses éruptions. La lutte des systèmes engendra le scepticisme.

Mais attendons un peu; de cette décadence momentanée sortira la révolution la plus féconde. Aux systèmes sur

(1) Voir Nourriaflon, TahUau du progrès de la pensée humaine.

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