‹ De la certitude et des formes récentes du scepticismeChapitre 6 sur 52 · DBS ETATS LOGIQUES DE L ESPRIT · texte numérisé non relu

DBS ETATS LOGIQUES DE L ESPRIT

Tunivers matériel , à ces doctrines impersonnelles qui se dispersent sur tous les points du monde hellénique succède la connaissance de l'homme intellectuel et moral. Après avoir spéculé sur les principes générateurs des choses, on médite sur l'âme et sur la sainte intelligence. On étudie les caractères de la science, et par là l'eâprit critique se forme et la logique se développe. La morale prend un magnifique essor et produit ces doctrines originales auxquelles les temps modernes n'ont rien à opposer. Ce mouvement a pour théâtre Athènes , la fière république faite, disait Périclès, pour servir de modèle aux autres plutôt que pour les imiter, Athènes, où l'on savait aimer le beau avec simplicité et philosopher sans mollesse : «t^oxâ-

^ou/ov fier' cv^Xfieeç xeet ffCkwwf^M^tr^ Sivtu iiockootiaç (1). Le

promoteur du mouvement est Socrate, en qui semble se réunir tout ce qu'il y a de bon dans le génie athénien : sens pratique , instincts d'artiste , mélange de finesse railleuse et d'enthousiasme. Et quels disciples il laisse après ]ui pour continuer son œuvre ! Platon, le précurseur du Christianisme dans Tantiquité païenne; Aristote, le savant universel, le grand instituteur des peuples ! Deux hommes vraiment merveilleux qui semblent toujours se contredire mutuellement et qui toujours sont l'un et l'autre dans le vrai , qui savent unir l'esprit méthodique de Socrate à la grandeur des anciennes écoles, qui, eux aussi, embrassent dans .leur spéculation l'univers entier, mais en prenant pour point de départ l'étude de nos facultés et la critique de nos moyens de connaître. Voilà un premier exemple de renaissance philosophique, après une décadence momentanée.

En approchant du I«' siècle de l'ère chrétienne, nous voyons la pensée spéculative ralentir son essor. S'i] y a un progrès alors, il consiste non dans la fécondité qui

(1) Thucydide, Éloge funèbre des ioldaU athéniens par Périclès,

iO PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE I.

crée des idées nouvelles, mais dans la curiosité multiple et la sagacité pénétrante qui s'assimile le passé : qualités de second ordre dont Cicéron surtout offre le modèle. Mais de ces retours érudits vers le passé naîtra un des plus beaux systèmes que l'esprit humain ait produits, le néoplatonisme alexandrin, et quand les grandes doctrines de l'antiquité, compromises par leur alliance avec le paganisme, auront dégénéré en un mysticisme de mauvais aloi, elles reprendront une vie nouvelle dans les ouvrages des Pères de l'Église et dans l'enseignement des docteurs chrétiens du moyen âge. Second exemple de rénovation philosophique.

Le grand édifice de la scolastique doit tomber à son tour. Que de mains acharnées à sa ruine! Quel mélange confus de doctrines opposées au commencement des temps modernes et pendant le XVI« siècle I Retour aux systèmes de l'antiquité : empirisme, idéalisme, mysticisme, tout se heurte et se confond dans la science comme dans la société. Alors arrive le railleur Montaigne, qui prend plaisir à nous arracher des poings les chétives armes de la raison. « Fiez-vous à la philosophie, s'écrie-t-il; vantez-vous d'avoir trouvé la febve au gasteau ; à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques ! > Et cependant Montaigne avait tort, et le pauvre enthousiaste Campanella ne se trompait pas lorsqu'il disait en jouant sur son nom : c Je ne suis qu'une petite cloche qui annonce l'aurore d'un beau jour. » Le jour se lève en effet ; il brille déjà sur la France et sur le monde. Car pendant que le moine italien tire l'horoscope du dauphin fils de Louis XIV, Descartes publie son Discours de la méthode. Puis vient l'admirable mouvement cartésien, fécond par lui-même et par les contradictions qu'il suscite, destiné à marquer tout le XVÏÏ« siècle de sa vigoureuse empreinte.

Le XVIII® siècle, en donnant l'essor à l'esprit critique, semble comprimer pour toujours les grandes audaces de

DES ÉTATS LOGIQUES DE l'eSPRIT. 11

la pensée, et cependant, après Condillac, Hume et Kant, voici venir en Allemagne Fichte, Schelling, Hegel, et en France, Royer-Gollard, Maine de Biran, Cousin.

Signalons encore une de ces recrudescences inévitables de la pensée philosophique. Il y a trente ans, après la révolution de 1848, on se prit d'une singulière défiance à l'égard des idées ; un discrédit profond frappa tout ce qui ressemblait à la philosophie. Mais depuis, qu'est-il arrivé? D'abord, le réveil philosophique est venu du côté où on l'attendait le moins, par les sciences positives. Puis, en face de certaines négations radicales, on a dû convenir qu'il y avait du bon dans des doctrines que l'on avait traitées avec la dernière injustice, et enfin, il s*est fait dans toutes les écoles un mouvement dont il faut parler sans orgueil, puisqu'il dure encore, mais qui ne sera peutêtre pas un des moins remarquables de notre histoire intellectuelle.

Ainsi la philosophie est comme le phénix, elle renaît de ses cendres. Il faut que l'on en prenne son parti. Aujourd'hui plus que jamais elle est incorporée à notre substance, et si c'est un mal, il est sans remède.

Mais est-ce un mal? Quelques-uns le prétendent et voici les craintes qu'ils expriment. Le doute que la philosophie entreprend de guérir n'est-il pas son œuvre à elle-même? £n fouillant jusqu'aux fondements de nos connaissances, les philosophes ne risquent-ils pas de tout ébranler? On cite à ce propos l'exemple de JoufTroy; on rappelle ces pages empreintes d'une sombre poésie où l'illustre écrivain nous raconte ses tourments, ses luttes avec sa propre pensée et l'anéantissement de ses croyances. Mais n'allons pas accuser la philosophie elle-même d'un mal qui peut n'être que l'effet d'un faux système, et dont la première origine est indépendante de toute recherche philosophique. Oublions Jouffroy pour un instant. Croit-on que la chute de nos croyances ait poiu* causes principales

la passion de la métaphysique, Tabus de la logique ou l'analyse à outrance? Franchement non. Ces causes sont d'ordinaire moins nobles. — Mais, dira-t-on, Jouffroy était un philosophe. — Eh bien, qu'on y prenne garde. Il nous donne à entendre lui-même que la philosophie n'a été pour rien dans les soufifrances morales qu'il décrit d'une manière si éloquente. Le doute lui est venu, dit-il, comme la poussière répand/ue et semée dans V atmosphère qu'il respirait. Et qu'est-ce que cette poussière? Est-ce la recherche attentive, consciencieuse, persévérante de la vérité philosophique? Non, certes. Ce sont les phrases vagues, les propos en l'air, les aspirations sans objet et les vaines déclamations. Voilà ce nuage poudreux que le vent du siècle soulève, tourbillon d'infiniment petits que la main ne peut saisir, mais qui aveugle, qui dessèche et suffoque. Ahî gardons- nous bien d'assimiler à ces raccourcis d'atomes la philosophie sérieuse qui apprend à constater le vrai et à s'y tenir, qui donne des appuis à la pensée et en prévient les témérités dangereuses. Telle âme vive et inquiète, comme celle de Jouff^roy, qui a vu sombrer ses croyances les plus chères dans la tourmente des opinions ou des passions, retrouvera par la philosophie ce que la foi instinctive n'a pu lui conserver, et, Dieu aidant, un usage complet de la réflexion et de la méthode la remettra tout à fait dans le chemin de la vérité et dans les conditions de la vie morale.

Ainsi les prétendus dangers de la recherche philosophique ne doivent pas nous empêcher d'ajouter la certitude réfléchie à celle du sens commun. Ce retour de la pensée sur elle-même, cet effort pour écarter le sable mouvant et pénétrer jusqu'au roc ou à l'argile a sa place légitime dans le développement de l'intelligence humaine.

Page 1