I. Xénophon, Mémorables, I, iv
mais particulièrement important et particulièrement délicat et difficile, quand il s'agit des choses morales. Là comme ailleurs, il y a certitude rationnelle, ou c'en est fait de la certitude, et tout est livré à l'instinct, ou au sentiment; mais la certitude n'est pas seulement rationnelle, elle est morale aussi, et le méconnaître ce serait méconnaître la nature des choses et la nature de l'esprit humain. Il n'y a partout qu'une seule et même raison; entre la connaissance et la croyance, entre la science et la foi, il n'y a ni contradiction ni désaccord ; mais il y a un ordre supérieur de vérités où la croyance s'unit et s'ajoute à la connaissance, où la foi est une des conditions de la certitude. Cet ordre supérieur ne s'élève pas sur les ruines de tout le reste : il domine tout, mais il suppose ce qu'il dépasse; l'homme, pour y arriver, a besoin de toutes les forces unies de son âme, et la raison, pour en juger, a besoin d'une préparation appropriée. Tout cela en prouve l'excellence. Ceux qui ne le connaissent pas, le disent chimérique : mais ils n'ont pas le droit' d'en parler. Les choses morales, les choses divines échappent à qui n'en vit point et n'en veut point vivre. Le mépris ou la négligence rend incompétent. La bonne volonté ne forme pas la créance, mais elle la prépare ; elle ne fait pas naître la lumière, mais elle dispose l'esprit à la voir. On n'arrive pas à croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient : on arrive à voir qu'elles sont en effet, parce qu'on veut, quoi qu'il en puisse coûter, voir, non ce qui plaît, mais ce qui est. Si donc il y a des efforts à faire, on les fait; s'il y a des
414 CHAPITUK Vil.
difficultés à vaincre, on les combat; s'il y a des répugnances à surmonter, venant d'une raison trop faible ou d'une volonté vicieuse, on en triomphe; s'il y a des sacrifices à accomplir pour demeurer fidèle à ce qu'on a (le lumière, on les accepte d'avance, et l'occasion survenant, on les accomplit. La vérité ne s'impose pas à l'esprit avec cette évidence irrésistible, qui dans l'ordre géométrique, par exemple, rend impossible toute objection. Il y a assez de clartés pour que croire soit raisonnable et obligatoire ; mais là mèmeoiiily a connaissance au sens propre du mot, cette connaissance étant indirecte, médiate, et laissant subsister des difficultés et des ombres, il y a dans l'adhésion de l'esprit une part de foi. La certitude est morale, non en ce sens vulgaire oîi ce qui est moralement certain est ce qui est très probable, ou tout au plus ce qui est fondé sur le témoignage des hommes et plus généralement sur ces lois constantes découvertes par l'observation du cœur humain. La certitude morale dont nous parlons est plus et mieux que cela : elle est dite morale parce qu'elle dépend de dispositions proprement morales. Elle est tout ensemble assentiment de la raison et consentement de la volonté; elle est savoir et foi. La foi morale, comme toute foi, a ses obscurités : son objet est si haut, et nous le regardons de si loin ! Ne voyons-nous pas mieux ce qui est plus à notre portée ? et, si nous prenons l'habitude de ne considérer et de n'estimer que cela, ne sommes-nous pas tentés de ne compter que cela comme certain? Les choses d'en haut semblent perdues dans la
nuit, et, comme après tout nous ne -vivons le plus ordinairement que dans la région des sens ou dans la région moyenne de la raison vulgaire, quelque ombre enveloppe toujours pour nous les cimes. Ou plutôt c'est la clarté même des choses communes qui nous dérobe les choses de l'âme, les choses morales, les choses divines: pour les Yoir, il nous faut entrer dans une sorte de nuit. Ainsi la splendeur de notre soleil Yoile à nos yeux infirmes l'éclat de ces milliers de soleils qui sont des étoiles: la lumière du jour nous les cache, la nuit nous les révèle.