PARTIE IV. == SECTION II
Du peu de valeur du travail fait par les assistés.
Non seulement les moyens d'occupation manquent souvent , mais l'ouvrage que l’on obtient des indigens est généralement mauvais et en petite quantité. Lorsque nous avons parlé de la concurrence que fait à l’industrie libre la charité légale, ce que nous avons dit ne peut s’appliquer qu'à des établissemens qui sont très considérables, ou dans lesquels on fabrique des objets dont quelque circonstance extraordinaire aupmente le prix; car, malgré tous les avantages de leur position , les institutions de ce genre ne font habituellement aucun tort sensible aux industries particulières, tant est insignifiante la valeur des produits qui s’y confectionnent.
Les travaux divers auxquels on assujettit les assistés en Danemarck, en Bavière, à Fribourg en Brisgau, à Trieste, donnent des produits d'une qualité au-dessous du médiocre, dont on a de la peine à se défaire quoiqu'ils ne soient qu'en petite quantité, et que quelquefois on est réduit à céder à un prix inférieur aux frais de production ; souvent même on n’y considère l’oc-
cupation que l’on donne au pauvre que comme un moyen de le soustraire à l’oisiveté. A l'exception des tapis et des bonnets grecs, tous les ouvrages de la maison de travail de Florence sont de si mauvaise qualité qu'ils né peuvent servir que dans l'établissement. Dans la maison établie a Schaffausen, en 18:17, on n'obtenait que des ouvrages trés mal faits . À Vevay, on ne peut tirer que très peu de parti du travail des fileuses *. À Pavie, à l'exception de quelques tisserands, l'indigent ne gagne pas sa nourriture. Sur 437 individus entretenus dans la maison de Trieste , 84 seulement sont parvenus à se suffire à eux-mêmes. En Angleterre , le travail des pauvres pour les paroisses ne rapporte presque jamais ce qu'il coûte *. Ceux qui sont occupés à réparer les routes gagnent à peine, et quelquefois ne gagnent pas même de quoi entretenir leurs outils ‘. La société formée à Londres pour la suppression de la mendicité, ayant voulu employer ses ressortissans à ce genre de travail , re-
* Vavay, Compte 27° de l’Administ. des secours publics. * His Maj. Comm., 1833; Extr., etc. p. 16, 129. — * Zdem,
p- 2 et 121.
PARTIE IV. = SECTION I]. 223 nonça bientôt à une entreprise qui, en peu de temps, lui avait occasionné un déficit de plus de 205 1. st. (fr. 5,075)’. La matière ouvrée qui sort de la maison de travail de Lambeth, paroisse de Londres, ne vaut pas plus que lorsqu’elle était à l'état brut; et l'apprentissage que font les jeunes gens dans cette maison, est si mauvais, qu ils ne trouvent pas ensuite à se placer au dehors, et qu'ils meurent de misère *. Evfin, les données que nous avons puisées dans divers pays prouvent que les ressortissans même des institutions de travail qui ne soulagent que des pauvres valides et qui les occupent tous effectivement, gagnent à peine la moitié de leur entretien *. Si la manufacture de bonnets grecs et de tapis, dans la maison de Florence, forme une exception à œæs données générales, nous verrons tout ce que les bénéfices qu’elle fait coûtent a la justice et à l'humanité #, et encore est-on forcé de recourir à des ouvriers libres
‘ Londra, Di varie Soc. di benef., P. I, S. 5, (. 3.
* His Maj. Comm, 1855; Extr., etc., p. 516 et 517. * Voyez le tableau I, à a fin du volume.
#P. IV, sect. n, ch. 1, art. 6.
pour les parties les plus délicates de l'ouvrage qui s’y confectionne.
Il n’est pas difficile de rendre raison de ces résultats. Les indigens auxquels on est dans le cas de fournir de l'occupation ont généralement peude capacité, d'activité, d'industrie, puisqu'ils n'ont pu se suflire à eux-mêmes avec leurs propres ressources; leurs dispositions, tant physiques que morales, sont donc un premier ob— stacle à ce que l'on puisse tirer quelque parti de leur travail. Aussi ne cesse-t-on, dans les rapports sur les établissemens industriels de charité, de se plaindre du défaut d'énergie, et de la paresse invincible des pauvres ‘. Le. changement des ouvriers , habituellement plus fréquent que dans les établissemens d'industrie particulière, diminue aussi la valeur du travail en nuisant à la qualité des produits, comme on l'a observé dans les Pays-Bas, en Bavière, à Venise. À l'influence de ces circonstances s'ajoutent les actes
: Hambourg , Rapports de juin 1789, mars 1790, décembre 1791, mai 1795, février 1794, etc. — Mannheim, Nachricht, 13 feb. 1819. — Nachricht, 17 feb. 1825. — Nachricht, 18 feb. 1824 , etc., etc.
PARTIE IV. — SECTION M. 225 d'infidélité auxquels l’indigence des assistés peut les porter ; ils y sont entraînés d'autant plus facilement , que les administrateurs dont ils dépendent n’exercent pas à leur égard une surveillance bien assidue et bien sévère, vu qu’ils n’ont pas un intérêt personnel à faire prospérer l'entreprise dont ils sont chargés. Le gaspillage semble devoir être surtout à craindre dans les institutions de travail à domicile. Aussi les administrateurs de l'institut de Hambourg étaient-ils constamment obligés de recourir à des précautions nouvelles , pour se soustraire à tous les piéges qu’on leur tendait , à toutes les chances de perte qui étaient l'effet de la négligence.et de la mauvaise foi des pauvres auxquels on donnait de l'ouvrage. On a observé de même, à Augsbourg, que le travail à domicile est une occasion continuelle de tromperie et de perte; c'est vraisemblablement la même raison qui, en Danemarck , a fait échouer les essais de ce genre, et renoncer à cette manière d'occuper les indigens. Néanmoins il ne faut pas croire que les maisons de travail échappent à ce péril *. L'avantage d'une inspection plus sévère
* Bibl. brit., janv. 1802, p. 50. — Mazraus, de la Popula-
ton, Hv. Il, ch. vi. — Quart. Rev., jan. 1818, p. 267. 1. 15
y est, jusqu'à un certain point, balanoé par un enseignement mutuel de mensonge et de ruse, et par l’aide que les ouvriers peuvent se donner réciproquement, pour tromper leurs supérieurs. Mais il est une cause qui, à elle seule, eontribue plus que toutes celles que nous venons d’indiquer, à réduire beaucoup la valeur des produits que la charité légale fait confectionner ; c'est que les seuls moÿens qu’elle puisse mettre en usage sont peu susceptibles d'être organisés de manière à inspirer à lindigent le désir.et l’amour du travail. Pense-t-on, en effet, que l’on puisse développer l’activité et la vertu, en donnant à un homme de l'ouvrage que souvent il n’a pas même la peine de demander, et pour lequel il faut bien le rétribuer , quelle que soit la manière dont il l’exécute ? Ge sont les sollicitudes du besoin, c’est la nécessité de penser, de se subvenir à soi-même, d'économiser , qui excitént l'industrie et soutiennent le courage; mais on n’arrivera jamais à aucun bon résultat, en déchargeant l’homme du soin de sa personne , en le réduisant à l’état de minorité, en en faisant une machine ; aussi a-t-on observé que les pauvres qui viennent habiter les maisons de travail
PARTIE IV. — SECTION äl. 227 achèvent d'y perdre le peu ds courage et d'énergi qu'ils possédaient avant d'y entrer '. Jamais peut-être aucun indigent n’y a acquis le ressort qui pouvait lui manquer , pour se suflire à Juimême ; en Belgique, on voit les mêmes individus rentrer dans les dépôts de mendicité six, sept et jusqu’à dix fois. * |
On a cherché à cerriger, à cet égard, les vices ishérens aux institutions de ce genre, en stimulant l'activité par la perspective de quelque récompense. À Munich, les pauvres qui se disinguaient par leur application, et faisaient le plus d'ouvrage, portaient un vêtement particulier , occupaient des places d'honneur, et receraient, outre leur salaire, une prime d'encouragement ‘. À Hambourg, le travail se payait 30 pour 100 au-dessus du prix courant ‘. Dans les maisons où l’on entretient complétement les indigens, et Où par conséquent, c'est pour le compte de l'établissement qu'ils travaillent, on
‘ Babl. brit.,t. XIII, n° 4, an 8, p. 449.
* Ducériaux, des Moyens de soulager l’indigence, etc., p. 45.
* Bibl. brit., juin 1796, p. 164 et 196. — ‘ dem, fév. 1797, P. 197.
leur abandonne comme encouragement une partie de la valeur de leur ouvrage. Cette mesure se prend en Suisse, en France, en Italie *. Il est aussi en Angleterre des maisons de travail où elle s’observe. *
Quelle est exactement l'influence de ces encouragemens? c'est peut-être ce qu'il est impossible de déterminer; mais:les résultats prouvent assez qu'ils sont insuffisans pour obvier au rhal. L’appât qu'ils offrent est trop faible pour balancer l'impression produite par toutes les circonstançes qui, dans les institutions de ce genre, favorisent la paresse et paralysent l’industrie. Aussi , en dépit de tant de précautions ,. ces institutions sont-elles toujours très coûteuses, comme l'établissent les faits que nous allons exposer. Jusqu'ici nos remarques s’appliquaient également, à quelques nuances près, au travail qui est donné à domicile ou dans des salles, et à celui auquel on occupe , dans des établissemens spéciaux, des indigens que l’on y entretient. C'est plus particulièrement ce dernier que nous aurons désormais en vue.
: Voyez la note IV à la fin du volume.
* Londra, di varie Società di beneficenza , part. II, S. 5, (. 1.