‹ De la charité légaleChapitre 35 sur 106 · PARTIE IV. —— SECTION II · texte numérisé non relu

PARTIE IV. —— SECTION II

ont fait réellement ; mais histoire de l’établissement prouve qu'ils n’ont pu sortir du cercle restreint de leur première conception, qu’en précipitant la ruine de l’entreprise. Dans les commencemens les ressources dépassaient les besoins. On ne demandait que 84,000 francs par année, et l'on pouvait disposer de 312,000 francs pour trois ans ‘. Les deux premières années n'étaient pas encore écoulées, et l’on se flattait qu'il y aurait une économie de 58,000 fr. Tout annonçait à l'établissement un sort prospère, et le combat était à peine engagé que déjà se faisait entendre le chant du triomphe *. Ce n’était pourtant là qu'un succès trompeur dû à l’effervescence d'un premier. zèle et à l’effroi que dans les commencemens le séjour de la maison inspirait aux indigens ‘. Dans le rapport de mai 1830, on commence à changer de langage.

On exprime la crainte que les ressources ne soient pas suffisantes, que l’on ne soit obligé d'entamer les capitaux, et l’on se propose de faire un nouvel appel à la bienfaisance publique {.

* Rapport du 29 juin 1827, Appendice, p. 9 et suis.

# Rapport de janv. 1829, p. 2 et suiv. — * Idem, p. 8 et 0. # Rapport de mai 1630, p. 11.

Les tristes prévisions de ce dernier rapport ne tardent pas à se réaliser. Le nombre des personnes pour qui la maison de travail et de refuge devait s'ouvrir s’élevant, au commencement de 1831, à 360 ‘ et le 10 avril 1832, à 425 *, le local ne suffisait plus; il fallut se procurer d'autres logemens * et prendre sur les fonds. réservés “. Cela n'empêcha pas que la ville ne se remplit de nouveau de mendians , et que l’établissement ne se trouvât grevé, en 1832, d'un déficit de fr. 36,336 $. Le rapport du 15 mars 1833 semble présager la chute de l'institution. Il porte que le montant des souscriptions est si faible pour cette année, qu'il est inutile d'en parler 7. Celui du 10 avril 1834 répète que les souscriptions ne produisent presque rien *. Il annonce que le fonds de réserve est épuisé *; .que l'on a dû emprunter.fr. 10,000 ‘ ; que le conseil municipal a voté un secoursextraordinaire ",

* Rapport de juillet 1831, p. 2.

* Rapport du 15 mars 1833, p. 5.

EL Rapport de juillet 1831, p. 3. —* Idem, p. 7. —" Idem, P-°

5 Rapport de mars 1855, p. 14. —? Idem, p. 4.

* Rapport d'avril 1834, p. 5. — * Zdem, p. 2.—‘° Idem, p. 9. —'' {dem, p. 4.

PARTIE 1V. —— SECTION II. 265 mais que l'autorité supérieure n'ayant pas approuvé cette délibération, il a dû voter une somme moins forte pour laquelle il espère obteair son assentiment ‘. Enfin si, dansle commencement du rapport de 1835, on dit que la posiüon financière de l'établissement a été plus heureuse en 1834 que pendant les années précédentes , on ajoute immédiatement que ce serait se tromper étrangement que de regarder cette amélioration comme une marque évidente de succès et de durées qu'elle n'est due qu'a l'économie extrême que l'administration a fait présider à toutes ses dépenses, et au peu de variations survenues dans Je prix des subsistances ; que la situation du dépôt pourrait fort bien devenir alarmante st quelque circonstance imprévue obligeait de dépasser les bornes posées aux dépenses rigoureusement calculées d’après son état normal; que, quoique l'on soit rassuré a peu prés sun les besoins présens, on n’en doit pas moins conserver toutes ses craintes pour l'avenir; que cet avenir doit exciter la plus vive sollicitude.*

Mais, dira-t-on, il est des exceptions. Cela est

* Rapport d'avril 1834, p. 5.

* Rapport de mai 1835, p. 2.

vrai; mais ces exceptions ne sont d'aucun poids, ou confirment l'opinion que nous défendons.

Quelle conséquence peut-on tirer, par exemple, de ce que des maisons qui n’ont qu'un petit nombre d'années d'existence subsistent encore ? Ce n'est pas qu'il faille plus de trois ou quatre ans aux établissemens de ce. genre, s'ils ont quelque importance, pour subir leur destinée fatale , ou pour trahir par des signes manifestes leur dépérissement. Mais s'ils ne doivent servir qu'à des districts d’une petite étendue , et pourvus d’abondantes ressources , il est naturel qu'ils prolongent leur existence -au-delà dn terme aocoutumé. C’est le cas des maisons du canton de Zurich. Elles sont situées dans un pays fertile, elles appartiennent à des communes riches. La plus ancienne date de 1816, et les plus nombreuses n'ont guère au-delà de 60 habitans. Elles manifestent déja, comme nous l'avons vu, l’action des causes qui doivent les détruise, mais elles peuvent subsister long-temps encore, à l’aide des circonstances favorables dans lesquelles elles sont placées.

Il est enfin des établissemens qui, quoique faisant à nos principes une exception apparente,

PARTIE 1V. — SRCTION HN. 267 sont néanmoïns propres à les confirmer : ce sont ceux que l’on soutient , soit par des voies artificielles , par des moyens extrêmes qui doivent imfailliblement s’user à la longue ou manquer dans quelque moment critique, soit par des ressources que la morale condamne, et auxquelles par conséquent on ne doit jamais recourir. Que ‘on prenne au hasard une maison de travail entre celles qui ne sont pas entretenues uniquement par l'autorité publique, et qu'on lise les rapports dont elle est l'objet. Ils sont chaque année pleins de lamentations sur l’état alarmant de l’établissément, d'instmces sous toutes les formes pour réclamer une augmentation de secours , de nouvelles inventions pour augmenter les ressources ou pour diminuer la dépensé. On met en usage, selon la convenance, la dissimulation ou la publicité. IL y a un petit nombre d'années que, pour soutenir 33 ateliers de charité qui existaient encore’ dans les Pays-Bas, on donna beaucoup d'éclat à quelques faibles succès obtenus dans l’un d'eux. En dépit de tant d’eflorts, la plupart des institutions de travail succombent ; mais néanmoins il en est quelques unes dont on parvient ainsi à prolonger quel-

que temps l'existence. Telle est en particulier celle de Mannheim. Elle subsiste depuis 1807. Mais les rapports dont elle a été l’objet attestent que c'est à grande peine, et quil a fallu mettre en jeu, pour la soutenir, tous les ressorts dont on pouvait disposer. La ville ausmente progressivement, sous une forme ou sous une autre, les subsides qu’elle lui accorde. On en appelle à l’honneur , à la conscience des babitans; on cherche à les émouvoir par tous les motifs de crainte et d'espérance que la religion peut fournir ‘; on les presse d'acheter les produits dont l'établissement est encombré, et sous le poids desquels il va succomber *. Pour exciter leur zèle, on a changé dernièrement le personnel de la direction ; on l’a composée presqu’en totalité de membres de la bourgeoisie ?. Non seulement le duc de Bade, mais encore des princes étrangers s'intéressent à l'institution, et lui accordent chaque année de nouveaux dons.

Et néanmoins, malgré tant d'efforts etde secours, elle a peine à suflire à ses dépenses; elle est ré-

: Nachricht, feb. 1818. — Nachritht, feb. 1820.

* Nacbricht, feb. 1821.

3 Rens. ined.

PARTIE IV. — SECTION IH. 269 duite à laisser souflrir des indigens "; elle ne parvient point enfin à détruire la mendicité *. On peut conclure de la que, même en accordant que Finstitution de Mannheim ait jusqu'à un certain point réussi , ce que nous ne prétendons pas nier, ce n’est pas d'un pareil exemple que l'en aurait droit de s’autoriser pour en fonder de semblables. *

Les moyens que nous venons de voir employés à Mannheim sont du moins honorables; mais que dirons-nous de ceux qui ont été mis en usage, pour soutenir les maisons‘de Venise, de Bordeaux, de Trieste, de Florence? À Vepise, on a eu recours, Comme nous l’avons vu, à l'établissement d’un monopole. A Bordeaux, on ne s'est pas fait scrupule d’accepter l'offre d’un marchand, qui s’engageait à donner au dépôt plus du tiers de ses bénéfices 4. A Trieste, l'Institut , effrayé de la progression croissante de ses dépenses, après avoir eu vamement recours à plusieurs moyens de salut, fit, en 1830, de

* Nacbricht, feb. 1815, feb. 1819, feb. 1832.

2 Idem, feb. 1809, feb. 1820, feb. 1829, feb. 1832. » Poyez le tableau II à la fin du volume.

4 Morale chrétienne, t. XII, p. 184.

fortes instances auprès du gouvernement autrichien, pour que le grand hôpital fût obligé de verser par mois dans sa caisse mille florins (fr. 2,587), auxquels il prétendait avoir droit, d’après la teneur d'anciennes fondations. Le gouvernement lui a accordé sa demande , mais en déclarant qu'il ne décidait rien ‘sur la question du droit. Des personnes un peu sévères pourraient penser que, si le scrupule était légitime , la concession ne l’est guère. A Florence, on applique une partie des indigens à la fabrication de bonnets grecs’ et de tapis. Quelques uns, n'ayant d'autre ressource que cette industrie à laquelle on les a formés, et qui ne s'exerce que dans la maison de travail, se voient réduits à y rester, pour ne pas mourir de faim. Les individus surprisàmendierne peuvent quitter l'établissement qu'en payant une amende de 20 francs pour la première fois, de 40 francs pour la seconde. S’il y a double récidive, ils y sont enfermés pour le reste de leurs jours, à moins qu'ils n'obtiennent du gouvernement l'autorisation spéciale d’en sortir. On est parvenu de la sorte à rendre cette institution moins coûteuse. Mais à quel prix a-ton obtenu un tel succès ? En rétablissant l'escla-

PARTIE IV. — SECTION II. a7t vage! Quelle est donc la fatale nécessité qui s’attache aux maisons de travail , pour qu'au milieu d'un peuple renommé par l’aménité de ses mœurs, s0us un gouvernement doux et paternel, on soit réduit, pour les soutenir , à revenir aux usages des temps de barbarie ?

Ea dépit de tant de preuves, nous ne nons flattons pas encore d’avoir porté dans les esprits une conviction suflisante. Plusieurs lecteurs n’ont cessé d’opposer sans doute à nos raisonnemens les Instituts célèbres et toujours si vantés de Munich et de Hambourg , comme des témoignages du bien que peuvent faire de tels établissemens, lorsqu'ils sont sagement administrés, Voyons donc quelle a été leur marche, ce qu'ils sont devenus, et achevons de dissiper les illusions que l’on se fait à ce sujet.

L'institution de travail établie à Au, faubourg de Marich, commenca le 1° janvier 1790.

Le 6 avril de la même année, on adressa au public les exhortations les plus pressantes, pour l’engager à faire des sacrifices en faveur de l'étabhssement. Peu après on entrava par un rescrit le mariage des pauvres. Le 2 juin 1792, l'État prit à sa charge la solde des officiers de

272 DE LA CHARITÉ LÉGALE. | police et des huit secrétaires attachés à l’établissement. La même année, il dota l’Institut du produit des patentes pour danses et plaisirs, et lui accorda des bénéfices sur les spectacles et les concerts. On plaça dans tous les lieux publics, et l’on fit circuler dans les convois funèbres des boîtes pour recueillir les aumônes. Toutes ces mesures ne purent soutenir les recettes au niveau des dépenses. Le mal continua à s'accroître. Enfin toutes lés ressources de la prudence et de l'activité étant épuisées, on se vit réduit, le 30 septembre 1799, à fermer la maison de travail ; et la direction de l’Institut se déclara dissoute , aprés avoir, dans le cours de son administration de 10 années, dépensé plus de 11,145 florins (fr. 24,016) au-delà de ce qu'elle avait reçu ‘. Une institution: nouvelle a succédé, en 1804, à cet établissement. Elle distribue aussi de l'ouvrage aux pauvres qui en manquent.

Comme elle ne publie aucun compte, nous ne savons rien de précis sur la manière dont elle a cheminé, et sur son état actuel; mais, autant que nous pouvons en juger par ce qu'il nous a

* Armenwesen von München, Abhandlang , etc., Bt r, . 108.

PARTIE 1V. — SECTION IL. 273 été possible d’en apprendre , elle ne se soutient qu'avec peine. *

Quelque grande que soit la célébrité de l’imstitut de Munich, peut-être est-elle surpassée par celle de l'institut de Hambourg. Et certes, il faut en convenir, il est impossible de se figurer un établissement dirigé par une administration plus humaine, plus vigilante, plus sage, plus dévouée. Voyons néanmoins quelles ont été ses destinées. L'institution commença en octobre 1788. En 1791, la dépense totale des trois premières années l'emportant sur la recette de 39,828 marcs (fr. 74,876) *, on supprima les distinctions établies en faveur des pauvres honteux. En 1702, comme les indigens n'avaient fait pendant le cours de 1791 que la moitié de leur travail ordinaire , et que leur dépense avait augmenté , sans que leur nombre se füt accru, on rendit les réglemens plus sévères, et l’on fit des changemens à l'administration. On prit aussi des mesures pour stimuler la bienfaisance qui languissait. En 1795 , quoique l’on eût obtenu quelques économies, on témoigna des in-

‘ Foyes la note VII à la fin du volume.

* Hambourg, Historische Darstellung, s. 36.

quiétudes sur les dépenses futures de l’établissement, et l’on annonça les nouveaux moyens par lesquels on voulait obvier aux mauvaises dispositions des pauvres. On reconnut la nécessité de joindre à l'institut une maison de correction et ou .la fonda ‘', Des lors l'administration, sans pesse eu lutte avec les souscripteurs, pour obtenir d'eux qu'ils continuassent, ou qu'ils angmeritassent leurs contributions; avec les pauvrés, pour se précautionner contre leur mauvaise foi, et les forcer au travail ; avec le public, pour détruire les obstacles par lesquels il entravait les succès de l’établissement , chemina péniblement jusqu’en 1809. À cette époque, il fallut, pour prolonger son existence, recourir à des impôts, qui, par la seule force des choses , devaient ame. ner inévitablement sa ruine. Mais les Français, eu réunissant la ville à leur empire, en 1810, et . en se chargeant de cette dgstruction, éparguèrent aux Hambourgeois le chagrin d’être forcés de convenir qu'une institution qui leur await fait tant d'honneur renfermait en elle-même des germes de dépérissement et de mort. Gette der-

: Voyez sur cette série de faits les rapports et comptes rendus d’avril 1789 à juin 17y5, Etabl. d’hum.

PARTIE 1V. — SECTION 1. 275 niëre circonstance peut , il est vrai, favoriser d'honorables illusions. Agé de 85 ans, et encore absorbé par les nobles travaux auxquels il a consacré sa vie, le fondateur de cet institut célbre , le baron de Voght, porte une pensée mélancolique sur les temps glorieux de la prospérité d’une entreprise à laquelle il s'était dévoué avec tant de zèle, et sur laquelle reposaient de si généreuses espérances. Que, préoccupé des souvenirs du bien matériel et du bien moral qn'elle a produits pendant quelques années, il s’abuse sur l'influence des causes qui devaient en amener la destruction; qu'il attribue cette destrucuon uniquement aux circonstances politiques, il n’y a rien là qui doive étonner. Mais, si l’institut répondait réellement aux vues dans lesquelles on l'avait formé; si l'expérience avait prouvé que , dans des temps tranquilles, il aurait eu en sa faveur les chances d’un succès durable, comment, en 1814, à l'époque de leur prospérité renaissante, les Hambourgeois ne se seraient-ils pas empressés de le rétablir, sous les inspirations et.sous la direction de son illustre fondateur! Néanmoins ils se sont bornés à lui substituer un établissement qui ne donne aucun

ouvrage aux pauvres valides. Et, lorsque le baron de Voght lui-même dissuade le gouvernement d’un grand empire d'essayer de former des institutions du même genre, lorsqu'il le presse de borner au moins cette épreuve à une petite ville, u’est-il pas permis de croire qu’au fond de sa pensée, et peut-être sans qu'il s’en rende compte, il existe une secrète conviction des imperfections inhérentes à ce mode de charité? : Dans les deux esquisses historiques que nous venons de présenter, nous n'avons rien dit de toutes les mesures qui furent prises et vainement répétées contre la mendicité, et des vexations qu’elles entrainèrent. Ces détails trouveront bientôt leur place. Néanmoins cette circonstance est de nature à fortifier encore notre argumentation, puisqu'elle prouve qu'’avec:tant de peine on ne parvint pas même à remplir passagèrement le but que l'on se proposait, et que l'on fut obligé de recourir fréquemment, dans l’emploi des moyens qui pouvaient y conduire, à des mesures qui froissaient le sentiment de l’hu-

manité.

: Voyez la note VIII à la fin du volume.

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