PARTIE 1V. — SECTION H
Enfin , l'institution d’une maison de travail et les mesures de police que l’on prend d'ordinaire a cette occasion, engagent à s'éloigner beaucoup de pauvres qui ne sont pas de l'endroit, ou qui espèrent trouver ailleurs une assistance moins chèrement achetée.
Ces diverses raisons expliquent la diminution de dépenses qui est résulté, en plusieurs lieux , pour l'administration des pauvres , de l’établis sement de maisons de travail. Il s’y joint quelquefois des.circonstances particulières à certaines localités. Dans le cantan de Berne, par exemple,
plusieurs communes étaient forcées d'entretenir dans l'étranger un grand nombre de leurs ressortissans. Cette obligation a cessé pour celles qui ont des maisons de travail. Elles déclarent à ceux de leurs bourgeois du dehors qui leur demandent des seçours, que c’est là seulement qu'elles les leur accorderont , et qu'ils peuvent venir les y chercher. Il est rare qu'ils profitent de l'invitation.
Il résulte des considérations que nous venous de présenter, que c’est au moyen du déplacement d’indigens qui transportent leur misère en d’autres. lieux, et par des mesures flé-
25a DE LA CHARITÉ LÉGALE.
trissantes , des rigueurs excessives , que Îles maisons de travail diminuent quelquefois la dépense de l'entretien des pauvres. ‘
Un tel ordre de choses porte en lui-même les principes de sa destruction. Les mêmes mesures qui ont chassé un certain nombre d'indigens en amènent d’autres, quand elles sont prises dans des lieux voisins. Les pauvres s'accoutument à l’idée d'une humiliation qu’ils avaient d’abord redoutée. Les administrateurs ne peuvent persister long-temps dans une conduite qui blesse les sentimens de l’humanité, et si les réglemens ne sont pas abolis, ils sont modifiés dans la pratique. On se voit en particulier forcé de renoncer à l'exécution rigoureuse de celui qui, en prescrivant de n'accorder de secours aux pauvres valides que dans la maison de travail, doune une garantie à l'exécution des autres. En effet, dans quelques cas, cette mesure est onéreuse à l'administration ; dans d’autres , elle est d'une dureté révoltante ; souvent la maisou n'est pas assez vaste pour contenir tous les assistés. Les résolutionsprises à ce sujet, lors de la
* Cuazess, Christian Economy, ch. xiv, etc.
PARTIE IV. — SRCTION HI. 253 formation des établissemens du canton de Zurich, ont dû être bientôt modifiées. En Angleterre, la loi a levé, en 1792, la défense faite aux paroisses qui possédaient une maison de travail d’entretenir ailleurs les indigens de leur ressort *. Aussi le Quarterly Review fait-il observer que ce n'est que dans les commencemens que ces institutions diminuent la dépense de l’entretien des pauvres, et qu'eusuite elles ne font généralement que l'augmenter.
C'est néanmoins sur le renouvellement et l'extension à toute l'Angleterre des rigueurs supprimées en 1702, que plusieurs orateurs du par- Jlemeut fondent la confiance que leur inspire l'acte du 14 août 1834. Ils espèrent que la multiplication des maisons de travail et le pouvoir donrié aux commissaires royaux d'exiger que dans les paroisses ou unions qui en sont pourvues, on n'assiste à domicile aucun indigent valide, allégeront considérablement le fardeau de la charité. légale *. Les faits que nous avons cités semblent prouver qu il y a beaucoup d'illusion dans cette espérance.
* Quart. Rev., jan. 1818, p. 273.
* Chambre des Communes, séances du 17 avril 1834, du 26 mai 1634, etc.
+ Du sort des institutions de travail industriel.
Bientôt elles succombent ou se transforment en établissemens d’une autre espèce, ou dégéuèrent soit en maisons de force, soit en simples hospices ou refuges. — Institutions de Strasbourg, de Bordeaux, de Mannheim. — Moyens employés pour soutenir artificiellement quelques maisons de travail. — 1nstituts de Munich et d'Hambourg.
Des institutions qui tendent, à quelques égards, à augmenter la misère qu'elles étaient destinéés à soulager , dont l’organisation offre des diflicultés presque insurmontables ; qu’il est a peu près impossible de diriger selon les règles de la morale, qui sont ou des: foyers de corruption, ou un théâtre habituel de vexations mtolérables, qui nécessitent des dépenses énormes et toujours croissantes, portent en elles-mêmes des germes nombreux de dépérissement et de mort, et ne doivent pas tarder à dégénérer ou'à succomber. Telles sont les maisons de travail industriel. Quant aux entreprises formées par la charité légale pour donner de l'ouvrage dans
PARTIF IV, — SECTION Il. 295 des ateliers ou à domicile , sans avoir en élles des principes aussi actifs de destruction, elles n'en subissent pas moins finalement le même sort.
L'expérience universelle atteste ce que nous avançons ici. Si l’on recueillait dans les divers ouvrages qui ont paru sur ce sujet les noms de toutes les institutions industrielles de charité qui ont péri, à eux seuls ils formeraient un volume. Bornons-nous à quelques exemples fournis par les écrits les plus récens. Eu Angleterre, les manufactures établies dans les maisons de Rye et d'Easthbourn , comté de Sussex, et de Hinkley, comté de Leicester, ont dernièrement succombé sous le poids de leurs dépenses, et n’ont laissé que des dettes :. Le défaut de disciplime et des actes répétés de dilapidation ont fait cesser les travaux entrepris dans celle de Wisborough Green, comté de Sussex * et dans plusieurs antres *. Dans les Pays-Bas, plusieurs ateliers de charité ont été successivement supprimés $. Quoique dans le Wurtemberg plus de 20,000 enfans retoivent avec succès l'instruction
* His Maj. Comn., 1853; Extr., etc., p. 14, 28, 186. — » Idem, p. 60. — * Idem, p. 243. | * Rapport aux états-généraux, 1822.
industrielle en 400 ou 500 heux diflérens, les institutions que l’on y a fondées pour fourair de l'ouvrage aux personnes plus âgées ont successivement péri. Depuis 1817 surtout, on a fait à cet égard plusieurs tentatives, qui toutes ont échoué. Les maisons de travail libre que l’on a voulu fonder à Berlin, à Pforzheim, dans le grand-duché de Bade, n'ont eu qu’une existence éphémère. Eu Suisse, la maison de travail de Schaffausen, fondée en 1817, n'existait déja plus en 1822 ‘. La maison de Wolphaden, dans le canton d’Appenzell, qui avait commencé en 1808, a cessé en 1819. Dans le même canton, les désordres dont elle était le théâtre ont fait succomber celle d'Urnäsch après une existence de dix années. Eu vain plusieurs. établissemens . de ce genre étaient-ils en Espagne richement dotés par des particuliers qui avaient rapporté d'Amérique des fortunes immenses, ces ressources extraordinaires n’ont pu les sauver. Les maisons de travail que la générosité espagnole avait élevées dans l'Amérique même ont également péri. Les immenses bâtimens qui avaient été consacrés à
: Schw. Gem. Ges., 1818, s. 05. — Idem, 1822, s. 65.
PARTIE IV. — SECTION 11. 257 celle qu'un évêque avait fondée dans la grande ville de Guadalajara ne sont plus que des casernes et de vastes déserts ‘. Les ateliers de charité fondés à Strasbourg en 1801, périrent en 1813, en partie, il est vrai, par l'effet des circonstances politiques : mais en vain les rétablit-on en 1815 ; l'excès des dépenses et la mauvaise volonté des pauvres durent, deux ans après, mettre de nouveau un terme à leur existence *. L'atelier de charité et le dépôt de mendicité que l’on avait successivement organisés à Carcassonne n'ont pas eu un sort plus heureux *. La déplorable issue dla tentative faite à grands frais sous Louis XIV pour occuper les mendians #, v'avait pas empêché Buonaparte d'établir en France des dépôts de mendicité. À la Restauration ils furent supprimés sur les sollicitations des conseils généraux de département, et à la grande satisfaction -des districts qu'ils opprimaient. Dans la joie que le département de l’Ar-
* Lros, Journal, etc., vol. IX, p. 35.
* Précis historique, etc., 1816, p. 2, 3, 24. — Fopéaé, Pau. vreté des nations, p. 396, 398.
* Morale chrét., t. XI, p. 265.
* Duris, Administration des Secours publics, p. 370; 37r, 1. 17
dèche éprouva de pouvoir se délivrer de ce fardeau, il remit gratuitement l'établissement de la Voûte à son ancien propriétaire. Une destinée meilleure semblait réservée à la maison de re— fuge fondée à Paris en 1820, sous les auspices de M. de Belleyme. Le nom du digne magistrat qui provoqua cette entreprise, les noms des personnes honorables qui consentirent à la diriger, la bonne volonté du public qui se manifestait par l'abondance des souscriptions, paraissaient autant de garanties de sa prospérité. Nous ne mettions pas en doute qu'elle ne se soutint avec honneur, lorsque, pour to1ff réponse aux renseignemens que nous avons demandés à cet égard , on nous a æppris qu’elle n'existait plus. On a cherché à prévenir la chute des maisons de travail industriel, en les changeant en établissemens agricoles. Dans les États-Unis on leur substitue graduellement des fermes ". Dans les Pays-Bas, on a transporté une partie de leurs habitans dans les colonies de l'intérieur *. Nous examinerons bientôt ce nouveau système:
Lorsque les maisons de travail ne subissent
* Massachussetts, Report, 1855.—R. in.
* Rapport de 1825 aux états-généraux. |
PARTIE IV. — SECTION II. 259 ui une destruction ni une métamorphose com plète , elles se changent insensiblement en maisons de force ou en simples hospices de charité; quelquefois elles remplissent l’un et l’autre but. Plus des neuf dixièmes rentrent dans l’une de ces catégories ‘. D'autres établissemens qu'il serait peut-être trop sévère d'y placer ne peuvent pourtant pas être considérés comme ayant réussi, vu qu’ils ne remplissent pas leur but, ou qu'ils ne le remplissent que très imparfaitement. Tels sont ceux que nous avons déjà signalés comme étant dans l'impossibilité de fournir de l’ouvrage a tous leurs ressortissans. T'els sont encore ceux qui, comme nous le verrons, ne peuvent mettre un freim suflisant à la mendicité. Entre ces derniers, il en est qui, tout en publiant leurs prétentions à cet égard, font en même temps l’aveu naïf de l'insuffisance de leurs moyens pour les justifier. Annoncer en effet d'intention de donner de l'ouvrage à tous lés indigens valides qui en manquent, et déclarer en même temps que l’on n’a pour atteindre ce but que des ressources déterminées, c'est faire pressentir que, dès que les circonstances deviendront assez cri-
* Voyez la note V, à la fin da volume.
tiques pour élever les besoins au-dessus de ces ressources, c’est-à-dire au moment même où la mendicité sera au plus haut point importune et menaçante, l'institution trahira son impuissance, et ne sera plus d’aucun secours. Autant vaudrait essayer de contenir un torrent dans les bornes du lit étroit où il coule aux jours de la canicule, que de vouloir subvenir par de semblables moyens à une misère dont on ne peut mesurer l'accroissement, ni connaître les phases et le terme. C’est pourtant sur une telle base que quelques établissemens industriels de charité font reposer leurs espérances et leurs promesses. On s'était flatté de mettre un terme à la mendicité par l'établissement d’une maison de travail à Salamanque, maïs elle ne pouvait eontenir que 450 personnes, vu que son revenu annuel n’était que de 38,000 fr. : aussi les rues de cette ville fourmillaient-elles de mendians lorsque Townsend la visita". La-maison de tra vail de Pavie ne recevant annuellement de la municipalité que 1,500 fr., est incapable de subvenir, comme on l'avait espéré, aux be-
: Towxsenn, Voyage en Espagne, t. II, p. 30.
PARTIE IV. —— SECTION ll. 26r soins de l’indigence, et les mendians abondent dans la ville. Les fondateurs de la maison de Strasbourg , tout en proclamant que cette maison est un établissement public organisé afin d'obvier à la mendicité dans la ville, annoncent qu'elle ne recevra des Strasbourgeois indigens que jusqu'a concurrence de ses ressources ‘. Aussi qu'est-il arrivé ? Cette institution n'avait pas encore atteint le terme de la seconde année de son existence, et déja elle avait été réduite, faute de place, à repousser 30 individus de la ville, recommandés par la poliee *;
déja on élevait contre elle des plaintes très vives parcæ que l’on était de nouveau en proie au fléau de la mendicité *; déja elle demandait au gouvernement de venir à son secours , d’enrégimenter les pauvres, et de fonder des colonies agricoles ‘. Mais quoi! des circonstances malheureuses étaient peut-être la cause de cette détresse ! Non ; des récoltes abondantes et des travaux extraordinaires entrepris par l'autorité
* Statuts de l’Association pour l’extinction de la mendicité, ut. 2, 6. 21.
> Rapport du comité central du 10 mars 1833, p. 5. — ? Idem, p. 6. —‘ Idem, p. 7.
offraient alors aux pauvres des moyens faciles de subsister ". Et c’est dans des temps si favorables, et si près de l’époque de son origine, que l'institution de Strasbourg se trouve réduite à de telles extrémités! Que l’on juge .par là de ses ressources pour subvenir à la misère dans les temps malheureux, où le nombre dès famikes qui réclament des secours s’élevant au double de ce qu'il est communément , forme les deux cinqüuièmes du nombre total des familles dela ville. * La maison de travail et de refuge de Bordeaux avait été établie dans le principe pour 300 individus *, nombre qui surpassait de 34 celui des indigens que l'on fut dans le cas d’y placer au premier abord. Mais les fondateurs de cette matson comprirent bientôt que, pour donner quelque garantie qu'ils atteindraient le but, ils ne devaient pas ainsi se limiter quant à l'emploi des moyens. Ils reconnurent qu'ils pourraient être dans le cas d’assister plus.de 300 pauvres 4. Ils
* Rapport du comité central du ro mars 1833, p. 5.
* Rapport du 10 mars 1835, p. 22. — Voyez la note VI à la fin du volume.
3 Bordeaux , Rapport du 29 juin 1827, p. 6. —- ‘ Fdem, Appendice, p. 28.