‹ De la charité légaleChapitre 86 sur 106 · CE · texte numérisé non relu

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Les partisans de la charité restrictive s'appliquent

à faire ressortir les inconvéniens qu'ont les institutions de bienfaisance, même celles qui ne sont que des entreprises particulières. On ne peut nier qu'il n'y ait un fond de vérité dans ce qu'ils disent à cet égard’, et que la charité privée: ne participe jusqu’à un certain point aux abus inhérens à la charité légale. Maisici, le bien qui résulte de l'usage l'emporte infiniment sur le mal qui peut résulter del'abus; ce mal n’est qu'accidentel, et quoiqu'il soit impossible de le supprimer , on peut travailler avec succès à le diminuer. D'ailleurs, il nous parait que les partisans de la charité restrictive l’exagèrent beaucoup. Ils s'attachent à faire observer que le nombre des ressortissans des établissemens de bienfaisance est supérieur , au bout de quelques années, à ce qu'il était à l'époque de leur fondation; et ils attribuent cette augmentation à un accroissemeht de misère produit par les établissemens eux-mêmes. Mais ce n’en est pas là d’erdinaire la véritable cause. Les. institutions de ce genre sont, dans leur commencement, peu connues des classes inférieures ; ee n’est qu'avec le temps queles personnes pour lesquelles elles sont faites apprennent à profiter des ressources qu’elles peuvent leur offrir ; jusqu'alors elles souffrent, et l’on n'imagine pas combien les malheureux peuvent souffrir sans se plaindre quand ils n’ont à attendre aucun soulagement. Les établis-

semens de charité ne font donc souvent que manifester une misère qui existait antérieurement à leur fondation. Il est vrai que ce n'est pas là une considération qui puisse les justifier aux yeux de beaucoup de gens à qui il importe peu qu'il y ait des personnes qui souffrent, pourvu qu'ils ne soient pas importunés du spectacle ou du réeit de leurs maux, mais nous doutons qu’une conscience délicate s'accommode de cette manière de voir.

Il serait, au reste, très injuste de juger d’après leur doctrine quelques hommes distingués qui soutiennent les principes de là charité restrictive. Îls mettent, par une-honorable ineonsëquence, leur conduite en opposition avec leurs maximes 3 et si, par quelques réflexions générales sur les inconvéniens des aumônes , ils rendent hommage au système, ils rachètent par da libéralité de leurs dons ce que leurs écrits ou leurs discours ont de fâcheux ; mais qu’ils ÿ prennent garde! la même élévation de sentimens ne se rencontre pas dans toutes les personnes qui les lisent où les écoutent ; iln’en est que trop qui se prévalent avec joie d’une‘théorie qui flatte leurs penchans ; pour s’abandonner sans scrupule à un égoisme qu’une secrète hônte avait jusqu'alors contenu dans de cer-

La

taineé bornes.

NOTE XXXI

De divers essais faits dans le but d’dméliorer la

charité privée.

La principale ressouree à laquelle on a recouru pour corriger les abus de la charité individuelle a été la centralisation des secours. Cette centralisation a été entrepriæ par les gouvernemens dans presque tous les pays de l'Europe’, comme .moyen d'éviter les cumuls des aumônes et tous les inconvéniens du défant d'ensemble dans l'exercice de la bienfaisanee. Mais elle n'a jamais pu atteindre que les secours confiés aux administtations publiques, ou si quelquefois on a fait entrer forcément dans sa sphère l'emploi de fonds particuliers, ce n'est que par un abus d’autorité qu'aucune vue d'utilité ne peut excwser. Enfin, tes aumônes individuelles, que l’on a chaque jour de nouvelles oecasions de faire, ha ont toujours échappé. Or , tant qu’elles ne recevront pas une direction qui les mefte, jusqu’à un certain pommt, en harmonie avec les autres mesures de la bienfaisanee:, le but que

‘ En France, Dur, Administration. des secours publics, part. 1", ch.2. — À Rome, Chirografo, etc. — Dans le royaume de Naples, Instrurjoni, etc.—A Bâle, Schw. Gemi. Ges., 1825, s. 106, etc. — Dans les pays'où le régime de fa taxe s’est enraciné, il ne peañt ptas être question de mesure semblable.

la charité doit se proposer ne sera jamais qu'imparfaitement rempli.

A la centralisation des aumônes se rattachent les réglemens et les conventions qui ont réuni en un seul fonds des bourses qui avaient des destinations diverses. Cette mesure a découragé en plusieurs lieux la charité individuelle, charité qui, selon la diversité des impressions et des caractères, soulage de préférence telle ou telle sorte d’infortune. Il résulte auss de cette communauté de fonds que, lorsqu'un genre de misère sollicite. l'assistance plus impérieusement que les autres, il risque d’absorber la presque totalité des ressources. Ainsi, à Lyon, les besoins de l’établissement des'enfans trouvés ont compromis le sort d’autres institutions de charité.

On peut considérer comme un mode de centralisation La distribution de billets, sur.la présentation desquels le comité de bienfaisance, après avoir pris les renseignemens nécessaires, refuse ou accorde des secours au pauvyre qui en est le porteur, Il parait que la Société de Londres pour la suppression de la mendicité a, la première, mis èn usage ce moyen de corriger les abus de la charité banale. À Paris, le comité de bienfaisance de la Société de la Morale chrétienne avait commencé à imiter cet exemple vers la fin de 1826, et.il se promettait de cette mesure des effets très heureux ; mais déjà, en avril 1828, la

NOTES. 369 foule et l’importunité des solliciteurs , et l'excès des dépenses l'avaient forcé à y renoncer. !

Ces mesures sont donc insuffisantes, et le plus souvent, si elles font échapper à un inconvénient, c'est pour jeter dans un autre. D’autres mesures que nous avons signalées > sont bien plus dangereuses , en ce qu'elles conduisent à la charité légale. Ce que l’on peut dire de plus avantageux des meilleures même qui aient été proposées jusqu'à présent, c’est qu'elles sont bonnes pour un temps et dans de certaines localités; mais il n'en est point qui puisse soutenir la double épreuve de la durée et d’un emploi général.

NOTE XXX1II

Des mesures prises en faveur de personnes que de fächeux antécédens ont flétries dans l'opinion.

J1 y avait à Rome un cloitre où s'étaient retirées un grand nombre de femmes qui, après une vie déréglée, étaient revenues à la vertu. Cette maison dut subir l'arrêt prononcé en 1810 contre tous les couvens de l’État romain. Les infortunées qui y avaient trouvé un abri furent rejetées au milieu du monde,

: Moralé ébrétienne, t. VIII, p. 13; t. IX °p. 5-6. — Idem, Assemblées générales du 26 avril 1827 et du 24 avril 1828. ? Partie VII.

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où elles devaient étre réduites à reprendre le cours de leur vie désordonnée, ou à périr de misère. Ce résultat fut généralement déploré ; les partisans les plus déclarés des mesures acerbes que le Gouvernement français prenait contre les ordres religieux , regrettaient que l’on n’eüût pas fait une exception en faveur de ces malheureuses femmes.

Rien n’est, en effet, plus digne d'exciter les sollicitudes de la charité, que le sort de ces personnes que de fâcheux antécédens font craindre et repousser ; qui voient toutes les carrières fermées pour elles par l’inflexible barrière de l'opinion , et qui se trouvent ains dans la presque impossibilité de gagner honnétement leur vie. L’attention des âmes bienfaisantes s’est dirigée depuis quelques années sur cette classe si digne de compassion. À Londres, à Paris, à Strasbourg, dans le grand-duché de Bade , à Heidelberg , à Genève, à Lausanne, etc. , des sociétés se sont organisées pour le placement et la surveillance des personnes, et par ticulièrement des jeunes hommes sortant de prison. Les rapports auxquels ces divers établissemens ont déjà donné lieu présentent plusieurs faits propres à encourager les entreprises de ce genre. D'ailleurs, lors même qu le succès ne répondrait pas complétement aux espérances que l'on aurait conçues, ne suffirait-il pas que sur un grand nombre d'individus

NOTES. 371 on en sauvät quelques uns, pour avoir à se féliciter d’avoirentrepris unetelle œuvre ? Si, comme ledit l'Écriture, il ya beaucoup de joie au ciel pour une seule âme ramenée dans les voies de la justice, ne doit-ce pas étre aussi là le sujet d’une grande joie sur la terre ?

Ces institutions sont donc très dignes d’être soutenues et propagées. Mais il faut observer néanmoins qu'entre les infortunés en faveur desquels on les fonde, il en est qui sont tellement flétris, ou dont la position est si critique et si délicate, que ce serait se flatter vainement que de croire qu'ils pussent jamais occuper convenablement une place dans la société , et y participer sans amertume et sans danger à la liberté commune; c’est ce que l'on a compris en quelques pays. Ainsi, à Paris, la société formée pour Le patronage des jeunes libérés du département de

la Seine, a pour but non seulement de leur faire au-

tant que possible reprendre les habitudes d’une vie honnéte et laborieuse, mais encore de fonder des asiles pour ceux d’entre eux qui, malades ou sans ouvrage , n’auraient pas d'abri protecteur. Dans une partie des Etats-Unis , l'administration de la maison où un jeune homme a été détenu exerce encore à son égard, lorsqu'il en est sorti, une sorte de surveillance, et conserve sur lui une autorité légale. Elle le place en condition ou en apprentissage , et s’il vient à quitter les maîtres auxquels elle le confie , elle peut

le contraindre à revenir dans l'établissement qu'elle dirige, et là lui faire subir une nouvelle épreuve. Ces mesures ont sans doute été provoquées par la conviction que des personnes que l'opinion publique a flétries sont, au milieu du monde, dans une position spéciale qui peut exiger qu’elles en vivent plus ou moins séparées, et qu'elles soient assujetties à une discipline particulière. Or, sous ce rapport, les maisons religieuses offraient des ressources que dans certains ,cas rien ne peut remplacer. M. le ministre Malan avait, à Genève, engagé quelques femmes qui voulaient renoncer à une vie de désordres, à se réunir dans une maison commune pour y vivre dans la retraite en travaillant de leurs mains; cet établissement n’a pu se soutenir. Les hospices de la Magdelaine, établis en Angleterre, en Ecosse et en Irlande, en faveur des filles repenties, n'ont pas, il est vrai, éprouvé le même sort, mais les nombreux mécomptes qui se mélent aux bons résultats qu'ils présentent, montrent combien il serait à désirer que de tels établissemens puisassent, dans le caractère de stabilité que pourraient leur donner des vœux sacrés, une nouvelle garantie de succès. Il y a d’ailleurs une différence essentielle entre la position des coupables que la loi ou la philanthropie prennent sous leur tutelle, et

: Morale chrétienne, t. I], p. 14 à 20.

NOTES. 373 celle des pécheurs que la religion recueille dans ses retraites sacrées. Les premiers sont placés, au milieu de la société, dans un état d’infériorité que les soins mêmes dont ils sont l’objet leur rappellent constamment, ainsi qu'aux personnes au milieu desquelles ils vivent; ils ne parviennent point ainsi à faire disparaitre complétement la marque déshonorante qu'im-

prime sur eux leur conduite passée ; tandis que l’ap-

probre des autres est effacé par les idées de repentir et de sacrifice quis’associent à celle des vœux qu'ils ont formés. Or, il est facile de concevoir que cette dernière position est bien plus propre que la première à développer le sentiment de la vertu, et à inspirer la force de persévérer dans de saintes résolutions. : Outre les maisons religieuses dont les portes s'ouvraient aux personnes flétries et repoussées par le

* Nous avons récemment appris que nous étions prévenu quant au désir que nous avions exprimé de voir de pieux asiles s’ouvrir aux personnes trop flétries par l'opinion pour vivre au milieu du monde. Les religieuses du refuge admettent dans leur congrégation les femmes qui ont vécu dans le désordre et se sont converties. Il existe en France douze maisons de ce genre, outre quelques autres établissemens qui ont le même bnt. Il ne nous reste donc qu’un vœu à former : c’est que de si excellentes institutions se multiplient, qu’elles s'étendent, si le sentiment de l'humanité l'exige, à d’autres catégories d’infortanés, et qu’elles se propagent dans toutes les églises chrétiennes.

monde, on peut regretter celles qui , situées dans des pays montueux et écartés, offraient à des populations misérables et dispersées des facilités pour tirer parti du produit de leur travail, des secours dans leurs maladies, et des moyens d'instruction pour leurs enfans. On a eu beau répéter à ces pauvres gens que c'était pour leur avantage qu'on leur enlevait toutes ces ressources , ils n'en ont pas moins péniblement senti les privations qui en résultaient pour eux. Nous avons pu nous én convaincre par nous-même, car nous avons rencontré en divers lieux de ces bons habitans des montagnes, qui vivent dans le voisinage de quelque monastère maintenant désert et tombant en ruine. En exitendant l'expression simple et touchante de leurs regrets, nous avons plus d'une fois désiré que les raisonneurs, qui parlent ou écrivent pour le bien du peuple, quittassent de temps à autre leur cabinet d'étude et la chaise de poste qui les transporte de capitale en capitale dans les salons des riches ei dans les sociétés des savans, pour aller, dans les campagnes éloignées des villes et des académies, étudier sur les lieux mêmes les besoins de ceux dont ils croient servir les intérêts.

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