‹ De la Chondro-péricondrite tuberculeuse du LarynxChapitre 4 sur 31 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Historique.

Les Anciens ne nous ont rien laissé qui puisse être rattaché, avec précision et sûreté, à la question qui nous occupe. En vain chercherions-nous à faire entrer dans le cadre de la phtisie du larynx les observations, les descriptions, plus ou moins vagues et difficiles à interpréter, de certaines affections de cet organe relatées par les médecins grecs ou romains : Hippocrate, Galien, Asclépiade de Bithynie, Arétée de Cappadoce, Cœlus Aurelianus, Antyllus, Alexandre de Tralles, Celse, Paul d'Egine.

Vainement aussi nous adresserions-nous, dans le même but, à la médecine arabe si florissante du IX° au XII° siècle avec les grands noms de Rhazès, Haly-Abbas, Avicenne, Avenzoar, Averrhoès, Albucasis.

Même indigence, au point de vue qui nous intéresse, dans les écrits de l'Ecole de Salerne, fondée au XI° siècle et dont la renommée se soutint durant deux ou trois cents ans.

Au XVI siècle, qui représente la belle époque pour l'anatomie en général et celle du larynx en particulier, tandis que la science s’enrichit des résultats des recherches

de Jacopo Carpi, André Vésale, Gabriel Fallope, Fabricius d’Acquapendente, Gaspard Bauhin, Julius Casserius, etc. la pathologie progresse peu.

Et il nous faut arriver au XVII* siècle pour trouver, dans un ouvrage de Jonstonus publié à Amsterdam chez Ludovic Elzévir, en 1652 (), la mention d’ « ulcères de la « trachée corrodant et réduisant en putrilages les anneaux « cartilagineux. » Encore s’agit-1l bien, dans ce cas, de lésions tuberculeuses ?

Au siècle suivant, Jean Fantoni, professeur d'anatomie à Turin (1675-1758), nous donne quelques descriptions « post-mortem » d’ulcérations du larynx, une entre autres dans laquelle il déclare avoir trouvé « les cartilages « aryténoïdes ulcérés et leur dimension accrue au point « qu'il n'y avait plus dans le larynx qu’un passage très « étroit ©). »

Enfin l’œuvre de Morgagni (1682-1771), qui ouvre l'ère des recherches anatomo-pathologiques, nous apporte des narrations assez détaillées d'ulcérations laryngées imputables à la tuberculose W.

Dès lors, les documents relatifs à la phtisie du larynx se succèdent en abondance dans la littérature médicale.

Cependant que Wrisberg, professeur d'anatomie à Güttingue, poursuit ses recherches sur les cartilages

(1) JONSTONUS. — /dea univers. medic. prat. — Amstelodami apud Lud. Elzévir, 1652.

(2) FANTONI. — Observationes anatomicae, C. 0.

(3) MORCAGNI. — De sedibus et causis morborum per anatomen indigatis. — Venetiis, 1760.

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laryngiens, Joseph Lieutaud, médecin de Louis XIV (1703-1780), rapporte un cas qui appartient essentiellement à notre étude puisque le squelette cartilagineux du larynx y apparaît lésé. Chez un jeune homme mort de consomption, il trouva, en plus des lésions pulmonaires habituelles, « un ulcère très fétide avec carie des cartilages . »

Hunter (1718-1783) publie l’histoire d’ « un individu, « considéré comme phtisique, qui expectora du pus et du « sang pendant plusieurs mois et fut guéri après avoir « craché un corps solide qu’on reconnut pour être la base « du cartilage cricoïde calcifié. »

En 1790, paraît l'ouvrage de Marc-Antoine Petit, de Montpellier, sur la « phtisie laryngée », le mot de phtisie s'appliquant alors à toutes les affections destructives ©.

Avant lui, P.-J. Desault, chirurgien de l’'Hôtel-Dieu, remet en honneur le tubage, qui ne porte pas encore ce nom, pour faciliter la respiration dans le cas de phtisie laryngée accompagnée de dyspnée. C’est aussi Desault qui propose de découvrir la carie des cartilages par l'opération de la laryngotomie avant de traiter la maladie par les cathétérétiques et le fer rouge. Il n’émet cette idée qu'avec réserve et la propose comme ultime ressource en s'appuyant sur le précepte de Celse : « Melius est anceps experiri « remedium quam nullum. »

En 1791, Hoffmann décrit la périchondrite du larynx.

(1) LIEUTAUD. — Aistoria anatomico-medica. — Parisis, 1707. (2) PETIT (Marc-Antoine). — Dissertatio de phtisi laryngea. — Montpellii, 1790.

En 1802, Armand Sauvée () écrit, dans sa thèse inaugurale, à propos du traitement chirurgical proposé par Desault dans la carie des cartilages : « Je pense que ce « précepte ne trouve pas ici une juste application. En « effet, si la phtisie du larynx est sans remède, il est inutile « d’en chercher contre la carie de ses cartilages qui n’est « que consécutive à l’affection de la membrane. D'ailleurs, « le médecin est arrêté par l'incertitude où 1l doit être sur « l’état des cartilages que l’on ne reconnaît ordinairement « qu'à l'ouverture du cadavre. »

En 1806, Laignelet ®, dans sa thèse consacrée à des recherches sur la phtisie laryngée, cite une observation de tuberculose cartilagineuse.

Bayle ® décrit, en 1808, dans le « Dictionnaire des « Sciences médicales », l’angine laryngée œdémateuse qu'il attribue à un état spasmodique du poumon. Dans cette affection, on découvre quelquefois, dit-1l, « une altération « plus ou moins étendue, soit sur les cordes vocales, soit « à la base du cartilage cricoide. Chez d’autres sujets, il « y a un abcès dans le larynx ou tout auprès. On a aussi « observé la carie des cartilages de cet organe. »

Signalons, en 1810, l'excellente thèse de Cayol sur la phtisie trachéale W, et, en 1815, celle de Thuillier, continuateur de Bayle, sur l’angine laryngée œdémateuse.

(1) SAUVÉE. — Recherches sur la phtisie laryngée. — Thèse. Paris, 1802.

(2) LAIGNELET. — Même titre. — Thèse. Paris, 1806. (3) BAYLE. — Nouveau journal de médecine. — Tome IV. — Paris,

(4) CAYOL. — Recherches sur la phtisie trachéale. — Paris, 1810.

En 1818, Bouillaud réfute, dans un mémoire, la théorie

de Bayle ®. Il met en évidence la nature inflammatoire de l'œdème de la glotte chez les tuberculeux.

Patissier relate, en 1820, un fait d’angine laryngée œdé-

mateuse avec abcès dans le cricoïde ayant abouti à la mort.

Dans sa thèse, parue en 1821, Papillon ® nous dit que souvent les cartilages du larynx, le cricoide surtout, sont ossifiés, cariés, tuméfiés. Bordeu, continue-t-il, dans ses recherches anatomiques, assure avoir vu ce cartilage rongé et nageant dans le pus. M. le Docteur Hippolyte Cloquet a recueilli un fait intéressant de ce genre, lequel est consigné dans le Bulletin de la Faculté de Médecine pour l’année 1815. Ce médecin a trouvé, chez un sujet mort avec tous les symptômes de la phtisie laryngée et dans l’épaisseur même du cartilage cricoïde, une tumeur dure qui faisait saillie dans l’intérieur du pharynx et dont le centre creux était rempli de pus dans lequel flottaient des fragments d’os qui ne tenaient à aucune partie voisine. Il est probable que, dans ce cas, l’ulcération de la membrane muqueuse avait été consécutive à la maladie du cartilage : le contraire s’observe souvent. Souvent aussi la carie attaque les cartilages aryténoides spécialement à leur base et les détruit même entièrement. Dans ce cas, on observe que le degré de l’aphonie était en rapport direct avec celui de la destruction des cartilages

(1) BOUILLAUD. — Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques.

Article Œdème. — Paris, 1818.

(2) PAPILLON. — Du larynx et de la phtisie laryngée. — Paris, 1821.

«et cela est facile à concevoir, à cause de l'importance des « cartilages dont il s’agit dans la production de la voix. »

En 1824, la thèse de Pravaz éclaire le mécanisme de production des ulcérations laryngiennes par le ramollissement des tubercules dans la muqueuse.

Chez Laënnec (1825), nous trouvons peu de chose sur la phtisie laryngée. Néanmoins, dans sa description des ulcères de la trachée, il nous déclare que « les cerceaux « cartilagineux et l’appareil musculeux et ligamenteux qui « les réunit sont quelquefois rongés en entier. »

Après les travaux de Louis ®, médecin de l'Hôtel-Dieu (1825), sur la pathogénie des ulcérations tuberculeuses du larynx (théorie de l'infection par les crachats) et ceux de Borsieri ® (1826), les mémoires sur la phtisie laryngée se succèdent en si grand nombre, sans arriver à des conclusions précises, que l’Académie de Médecine proposa, en 1836, comme sujet de prix, l’histoire de la phtisie laryngée. Les lauréats, Armand Trousseau et ].-H. Belloc, admirent quatre espèces de phtisie laryngée parmi lesquelles la laryngite tuberculeuse. Ils décrivirent longuement et minutieusement les altérations des cartilages (carie, nécrose) et du périchondre. Nombre d'observations typiques intéressant ces lésions sont jointes à leur étude ().

(1) PRAVAZ. — De la phtisie laryngée, — Paris, 1824.

(2) LOUIS. — Recherches anatomico-pathologiques sur La phtisie. — Paris, 1825.

(3) BORSIERI. — /nstitutiones medicinae practicae. — Berolini, 1826.

(4) TROUSSEAU et BELLOC. — Traité pratique de la phtisie laryngée. — Paris, 1837.

De 1829 à 1841, J.-H. Albers, de Leipzig, étudie les

ulcérations laryngées et les altérations des cartilages dans la tuberculose. Il publie trois travaux importants sur la tuberculose laryngée (.

Joseph Franck, en 1833, donne une histoire assez complète de la phtisie du larynx ©. Il rapporte des observations de laryngite œdémateuse avec altérations des cartilages dont nous ferions aujourd’hui des cas de périchondrite tuberculeuse.

En 1837, Andral, dans sa « Clinique médicale », insiste sur les lésions cartilagineuses, sur l’ossification en particulier, et sur les altérations des articulations. Il cite une observation recueillie à la Charité et publiée dans la thèse d’Auburtin, observation dans laquelle « on trouva complè- « tement détruits les ligaments assez forts qui, dans l’état « normal, maintiennent en contact les cartilages aryténoide « et cricoide. L’articulation crico-aryténoïdienne, vérita- « blement luxée, baignait dans une grande quantité de « liquide purulent. La partie antérieure du cartilage ary- « ténoide du même côté était elle-même corrodée, « rugueuse et en partie ossifiée. Ces altérations coïnci- « daient avec une ulcération considérable de la corde « vocale gauche, laquelle s’étendait jusqu’au cartilage « aryténoide. Chez cet individu, âgé de 48 ans, la voix « n'avait été qu’enrouée, mais non éteinte; la déglutition « et les efforts de toux provoquaient de la douleur vers « la région du larynx. »

(1) ALBERS. — Die pathologie und therapic der kehlkopfkrankheiten. — Leipzig, 1820.

(2) FRANCK. — Praxeos medicae universae proecepta. — Lipsiae, 1833.

En 1838, Blache, dans le « Dictionnaire de Médecine », donne la description de la laryngite sous-muqueuse. Elle est parfois liée, d’après lui, à la phtisie laryngée et, alors, consécutive à la carie des cartilages. Il cite un cas de Cruveilhier « dans lequel la voix et la toux ressemblaient « à celle d’un croup porté au plus haut degré. A lautopsie, « on découvrit la cavité du cartilage cricoïde presque « entièrement remplie par du tissu induré, tout à fait » analogue au tissu des callosités. »

En 1842, Karl Rokitansky, professeur de pathologie à Vienne ), étudie les destructions progressives de ces ulcères qui s'étendent à tout le larynx en produisant des suppurations profondes et la nécrose des cartilages. Il fait remarquer qu'en perforant de dedans en dehors elles peuvent occasionner l’'emphysème sous-cutané.

La même année, Jansen, d'Utrecht, consacrait un article à la périchondrite du larynx.

De 1843 à 1855, les professeurs Dittrich et Willigk poursuivent leurs recherches sur les périchondrites à l’Université de Prague et publient des statistiques instructives relatives à ces affections. De la même époque datent les travaux de Pitha, de Prague, sur les mêmes questions.

Le « Traité de l’angine laryngée œdémateuse » de Sestier parut en 1852. C'était une réédification de la théorie de Bayle, si justement combattue et démolie par Bouillaud.

C’est en 1854 que Manuel Garcia, professeur de chant

(1) ROKITANSKY. — Lehrbuch der Pathologie anat., III. — Vienne, 1861.

à Londres, découvrit le laryngoscope, et, en 1858, que Czermak, de Prague, démontra la laryngoscopie dans les principales villes de l'Europe.

Le premier, en 1861, Ruhle donne une bonne description de la périchondrite tuberculeuse (1),

En 1867, Colberg ® explique la fréquence des pertes de substance de la région aryténoidienne : les glandes y étant profondes, les ulcérations qui en résultent atteignent vite le cartilage.

Dans une lettre adressée, le 9 octobre 1868, à Peter et Krishaber, Wirchow écrit : « Le tubercule prend, dans « ses périodes avancées, un caractère, pour ainsi dire, « compliqué; dès que les ulcérations atteignent une cer- « taine profondeur, il s’y ajoute la périchondrite suppura- « tive simple : c’est elle qui produit les ulcérations pro- « fondes à la suite desquelles les cartilages sont détruits. »

Ce n’est guère que vers 1870 que l'étude des affections périchondritiques du larynx a été suivie avec une attention toute particulière. Parmi les nombreux auteurs qui s’occupèrent de la question citons Poignon, Retslag, Schech, Morell-Mackenzie, Schroetter, et surtout Ziemmssen dont la magistrale étude fait autorité.

Les lésions articulaires ont été assez délaissées. L’arthrite tuberculeuse crico-aryténoidienne, à peine citée par Turck, Ziemmssen, Mackenzie, Mandl, Schrœætter, ne figure point dans les traités de Voltolini, Tobold, Gibb,

(1) RUHLE. — Die kehlkopfs krankheiten. — Berlin, 1861. (2) COLBERG. — Peiträge zur normalen und patholog. anatomie der Lungen. — Arch. für Klin-Med. — Leipzig, 1867.

Fauvel, Gerhardt, ete. Morell-Mackenzie signale sa rareté relative, étant donnée la situation superficielle de l’articulation, et la considère comme ordinairement consécutive à la chondrite ou à la périchondrite des cartilages aryténoïdes ou cricoïdes. Cette opinion est partagée par Ziemmssen.

Après les travaux de Semon, parus en 1880, et de Heinze (1881), Gougenheim, dans un mémoire lu au Congrès de Nancy et dans un article publié en octobre 1886, dans les « Annales des Maladies de l'oreille et du larynx », attirait l'attention sur « un certain nombre de cas où il lui avait « été donné, à l’autopsie, de constater des lésions articu- « laires marchant, du reste, de pair avec l’altération des « cartilages chez des sujets porteurs de lésions tubercu- « leuses avancées du larynx. »

Ces travaux furent suivis de l'apparition, en 1889, du « Traité de la phtisie laryngée » de MM. Gougenheim et Tissier, monographie complète de la tuberculose du larynx, dans lequel les lésions qui nous intéressent spécialement sont décrites avec le soin le plus minutieux et suivant les données les plus modernes de la science laryngologique.

Nous devons beaucoup à ce précieux ouvrage. En éclairant et facilitant nos recherches, il nous a servi de guide dans l'édification de notre travail et nous n'avons pas hésité à lui faire de fréquents emprunts.

Citons enfin, parmi les auteurs qui se sont plus récemment occupés de la question, Arias, Bosworth, Cartaz, Castex, Durante, Garel, Lennox-Browne, Lubet-Barbon, Luc, Mayr, Moure, Norris-Wolfenden, Onodi, Ruault, etc.

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