CHAPITRE XIII
les possessions coloniales et l'avenir colonisateur des états- Unis d'Amérique.
Situation et force d'expansion des Etats-Unis. — Les premiers établissements coloniaux. — Les îles Hawaï. — Les Samoa. — Explosion d'impérialisme dans les dernières années du xix° siècle. — Le traité de 1S98 avec l'Espagne.
— Annexion de Porto-Rico. — Situation des Etats-Unis vis-à-vis de Cuba. — r Les Etats-Unis aux Philippines. — Autres possessions : Tîle Guam ; l'Alaska.
— Problèmes très délicats que ses entreprises colonisatrices posent au peuple américain.
Il y a trente ou quarante ans, personne n'eût pensé que les Etats-Unis d'Amérique dussent devenir bientôt une puissance coloniale, au sens politique du mot. Certes, les fondateurs dé l'Union ne le prévoyaient pas. Absolument rien, dans la constitution fédérale des Etats-Unis, ne visait un avenir de ce genre ; plusieurs des clauses et l'esprit même de cette constitution y faisaient et y font encore obstacle. Elle manque de plasticité pour l'annexion et l'administration de contrées à population de races non européennes.
Avec les immenses étendues de son territoire continental, qui pourraient nourrir à l'aise, les richesses du sous-sol y aidant, plusieurs centaines de millions d'habitants, au lieu des 77 millions qu'y a constatés le recensement de 1900, l'Union Américaine du Nord n'avait pas à se préoccuper de s'assurer de nouveaux espaces.
Nous avions bien prévu que, un jour, les Américains du Nord, débordant de capitaux et de capacités techniques, chercheraient à les déverser sur les contrées environnantes, notamment sur l'Amérique Centrale et l'Amérique du Sud. Nous avions même, dans les précédentes éditions de cet ouvrage, prévu l'éventualité non seulement de la subalternisation de l'Amérique du Sud en tout ou en partie aux Etats-Unis, mais celle de l'arrivée dans ces contrées de l'Amérique latine d'immigrants nord-américains. Nous nous exprimions ainsi, dans la 2e édition de cet ouvrage parue au commencement de 1882, au sujet du Brésil. « Cette question de l'immigration et du rapide peuplement du Brésil a une énorme importance. Si, en effet, la population ne se développait pas très rapidement dans cette contrée, si, dans un demisiècle, il ne s'y rencontrait pas 30 ou 40 millions d'habitants parlant le portugais, il serait très possible que le Brésil finit par
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être soumis à l'influence anglo-saxonne. Quand les Etats-Unis auront cent millions d'habitants, ce qui arrivera avant trente ans, quand ils en auront 150 ou 200, ce qui se produira dans soixante ou quatre-vingts ans au plus, ils commenceront à leur tour à devenir colonisateurs au loin, à envoyer dans tous les pays de l'Amérique du Sud des émigrants américains du Nord et de nombreux capitaux. Si, durant ce temps, c'est-à-dire avant un demi-siècle, la population du Brésil n'avait pas quadruplé, tout en gardant sa langue et son cachet portugais ou latin, il ne serait pas impossible qu'elle devînt à la longue plus ou moins anglosaxonne, et que l'élément américain du Nord y dominât (1). »
C'était, toutefois, une colonisation sociale et économique, procédant par infiltration graduelle, que nous prévoyions ainsi, en tant que simple éventualité d'ailleurs, et non pas une colonisation politique s'établissant par des événements nets et précis. La possibilité de la première, en ce qui concerne, sinon la totalité, du moins une partie de l'Amérique du Sud et plus encore l'Amérique Centrale, continue d'exister, quoique nous espérions, pour la sauvegarde de l'influence de la race latine dans l'univers et pour l'équilibre même des races, qu'elle pourra être évitée (2). Mais, sans attendre l'effet lointain de cette infiltration incertaine, les Etats-Unis se sont constitué, dans les dernières années du xixe siècle, des colonies politiques. On peut se demander s'ils ont été bien inspirés et si leur constitution propre ainsi que leur gouvernement n'en éprouveront pas des inconvénients graves.
C'est d'abord au loin, dans le Pacifique, qu'ils ont mis la main sur un archipel d'une certaine importance, fort bien placé, à sept ou huit jours de San-Francisco, sur la grande route de
(1) La Colonisation chez les peuples modernes, 2e édition, 1882, p. 60.
(2) Cette mise à l'abri de l'Amérique latine de toute subalternisation à l'élément anglo-saxon est capitale pour l'équilibre de la civilisation dans le monde. Malheureusement, les Républiques de l'Amérique du Sud, par leurs querelles, menacent d'entraver le développement de l'Amérique latine ; le retard de ce développement aurait pour résultat fatal d'assurer leur subordination aux Nord Américains. Lors des menaces de guerre entre le Chili et la République Argentine, nous avons, dans notre journal L'Economiste Français, au début de H) i2, signalé la nécessité de la concorde entre Sud-Américains.
On dous a reproché à ce propos d'user, en parlant des Nord Américains, de l'expression « Anglo-Saxons », qui serait inexacte, dous dit-on, parce que l'Amérique du Nord comprend une plus grande proportion d'éléments divers, irlandais, allemands, canadien français, français môme, Scandinave, italien, que d'élément anglais proprement dit; cela est vrai. Mais il n'en demeure pas moins constant que tous ces éléments disparates, y compris l'indien et le nègre qui s'y joignent, ont reçu une empreinte britannique par la langue, IV lucatinn et la tradition. En tous cas, ce mélange est beaucoup plus éloigné de nous autres Français que le mélange de populations qui constitue l'Amérique 'lite latine. Le sang n'est pas tout ; la langue, l'éducation et la tradition ont une influence considérable, sinon même prédominante.
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Californie en Australie et en Nouvelle-Zélande. Les îles Hawaï ou Sandwich, malgré l'excellence de leur situation et bien qu'elles eussent été découvertes par les Espagnols en 1549 et examinées [examined) par le capitaine Gook en 1778, étaient restées un État indépendant, reconnu par l'Angleterre, la France, les Etats-Unis et la plupart des autres gouvernements. Leur étendue est de 6.640 milles carrés ou 17,250 kilomètres carrés environ; leur population ne montait qu'à 90,000 habitants en 1890, alors que, d'après leur superficie et les facultés productives du sol, il semblait qu'elles pussent en entretenir une huit ou dix fois plus considérable. Des aventuriers californiens et quelques capitalistes américains s'y portèrent à partir de la seconde partie du xixe siècle et, au nombre de quelques milliers (3,086 en 1900), ils y formèrent l'élément le plus actif et le plus riche, non pas toutefois le plus nombreux, de la population européenne. Les races les plus diverses étaient, d'ailleurs, accourues dans ces îles situées à l'entrecroisement de plusieurs des grandes routes du Pacifique, et les étrangers de race européenne ou asiatique étaient arrivés à y excéder de beaucoup le nombre des indigènes. Le gouvernement y devint très difficile et très instable; en 1893, la reine régnante, Lilinokalani, fut déposée, un gouvernement provisoire fut établi; puis, en 1894, on y fonda une république parlementaire avec un président et deux Chambres. Ce régime avait peu de chance de durée régulière. En 1898, à la suite des résolutions du Congrès hawaïen, l'archipel fut annexé aux Etats-Unis. En 1900, il fut constitué en territoire; on sait que, aux termes de leur constitution, les Etats-Unis de l'Amérique du Nord comprennent des Etats (States), jouissant de la plénitude des droits politiques et de l'autonomie, et des territoires où le gouverneur est nommé pour quatre ans par le Président des Etats-Unis; les principaux fonctionnaires et magistrats y sont aussi nommés par ce dernier. En général, cette situation de « territoire »ne constitue qu'un stage pour une région encore peu développée et peu habitée des Etats- Unis; les territoires sont graduellement érigés en Etats; mais il est peu probable qu'il en soit ainsi d'Hawaï. Quoi qu'il en soit, les habitants de ces îles sont désormais citoyens des Etats-Unis et ont des droits de vote, à la condition de pouvoir lire ou écrire soit l'anglais, soit le hawaïen.
La population, en 1900, était de 154,001 habitants, en accroissement de 65,000 depuis 1890; l'immigration, en effet, y est très considérable : elle montait à 13,984 individus en 1896, à 11,379 en 1897, à 17,229 en 1898 et enfin à 20,245 en 1899; l'émigration étant de 6 à 7,000 âmes par an, il reste pour les dernières années un excédent annuel d'une dizaine de mille âmes. La plupart de ces immigrants sont des Japonais.Les proportions des deux
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sexes sont très inégales dans la population qui, en 1896, sur 109,020 habitants, comptait 72,517 hommes ou garçons, contre 36,503femmes ou filles. Elle est, en outre, singulièrement bigarrée : 31,019 indigènes seulement à la même date, guère plus du quart du total, 8,485 demi-castes (half-castes), métis sans doute, 24,407 Japonais, 21,616 Chinois, 15,191 Portugais, que l'on s'étonne de trouver si nombreux, 3,086 Américains, 2,250 Anglais, 1,432 Allemands, 378 Norvégiens, 101 Français, 455 Polynésiens et 600 étrangers divers. Peu de contrées offrent une semblable bigarrure de population; l'élément asiatique, on le voit, y a tout à fait la prépondérance numérique.
La production dans ces iles est assez abondante, mais très spécialisée; elle consiste surtout en sucre auquel les Etats-Unis offrent un vaste marché. Le commerce aussi y est très considérable. En 1899, l'exportation propre de l'archipel monta à 22,628,000 dollars ou plus de 115 millions de francs, presque entièrement formée par le sucre qui entrait dans ce>> chiffres pour 21,898,190 dollars ou plus de 111 millions de francs. Quant à l'importation, elle atteignait 19,059,000 dollars en 189^ ou près de 99 millions de francs, assez inférieure à l'exportation-, on importait surtout des tissus, des bois, des machines, des potories, des épices, etc. Quasi toute l'exportation, à savoir 99,5 p. 100 en 1899, va aux Etats-Unis, et le môme pays fournissait, oms la même année, 78,8 p. 100 des importations; la Grande-Bretagne venait ensuite dans celles-ci pour 11,25 p. 100.
La capitale de l'Archipel, Honolulu, qui compte 29,920 habitants et qui ne cesse de grandir, pourra devenir avec le temps un entrepôt. Le mouvement maritime y était, à l'entrée seulement, en 1899, de 656 navires, d'un tonnage de 768,842 tonnes. Les communications rapides par vapeurs avec le Continent américain, l'Australie, la Chine et le Japon, ainsi que les ressources propres du sol, assurent un bel avenir à cet archipel.
L'annexion aux Etats-Unis lui a été très favorable, comme on a pu le voir par les chiffres du commerce. Ses finances aussi s'en ressentent : en 1899 le revenu public montait à 3,345,000 dollars, environ 17 millions de francs, dont plus du tiers, soit 1,295,628 dollars, provenant des douanes; les dépenses ne s'élevaient qu'à 2,553,727 dollars, laissant ainsi un très considérable excédent de recettes.
On peut se demander si les Etats-Unis n'auraient pu obtenir, avec moins d'inconvénients, des résultats équivalents par une simple tutelle ou protectorat. En tout cas, ce territoire, faisant partie intégrante de la grande Union Nord Américaine, sera de plus en plus principalement peuplé de Chinois et de Japonais, ce qui peut devenir une cause d'embarras divers. Il fut un temps où
les Japonais espéraient pouvoir prendre possession de l'archipel d'Hawaï et le constituer en colonie. Son annexion parles Etats- Unis leur a causé un vif désappointement.
Une autre possession Nord-Américaine encore plus au fond du Pacifique, n'ayant d'ailleurs, d'importance que comme escale, est l'île Tntuila et quelques autres îlots de l'archipel Samoa, qui a été partagé, après une sorte de condominîum, entre les Etats-Unis, l'Allemagne et l'Angleterre en 1899 et 1900; l'étendue de ces îles n'atteint pas à 100 milles (260 kilomètres carrés) et leur population est seulement de 6,000 âmes ; mais elles servent de station de charbon et d'escale.
L'annexion des îles Hawaïfut pour la grande Union Américaine le premier pas dans la voie de la colonisation; un tout petit pas, puisqu'il s'agissait seulement d'une colonie de 17,000 kilomètres carrés et d'une centaine de mille habitants.
Depuis lors, l'impérialisme, c'est-à-dire la doctrine d'accaparement de territoires par la force, ayant fait chez eux des progrès, et les circonstances s'étant montrées tout à coup singulièrement favorables aux envahissements des Etats-Unis dans les mers voisines, ils se sont approprié soit en pleine propriété, soit en se conférant des droits divers de jouissance et de direction, des contrées bien autrement considérables et beaucoup plus développées.
Ils se sont faits les héritiers de la colonisation espagnole; à la suite de l'insurrection de Cuba et de leur triomphante intervention dans les affaires de cette île, ils ont revendiqué, à des degrés divers, tous les superbes restes de l'empire colonial de l'Espagne, Porto-Rico et les Philippines d'une manière complète en tant qu'absolus propriétaires, Cuba, avec plus de formes et plus de manières, en tant que protecteurs ou tout au moins contrôleurs (1).
Le traité signé à Paris, en décembre 3898, entre l'Espagne et les Etats-Unis, laissait à ceux-ci la charge de ces trois contrées. Pour Porto-Rico, cette île modeste de 3,600 milles carrés ou 9,340 kilomètres carrés environ, avec une population très dense, de 953,243 âmes, d'après le recensement fait par les autorités des Etats-Unis en 1899, ils n'hésitèrent pas à l'annexer, quoiqu'ils tardèrent à en recevoir les produits en franchise. Ils y établirent d'abord un gouvernement militaire, mais ils viennent d'y substituer une administration civile, avec une législature pour laquelle l'électorat comporte un cens restreint et un petit examen concernant l'éducation. La population se compose en majeure partie de blancs, 589,426; les hommes de couleur sont au nombre
(1) Sur la situation de Cuba, de Porto-Rico et des Philippines sous le régime espagnol, se reporter au tome Ier de cet ouvrage, pp. 251 à 273.
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de 363,817, dont 304,352 mulâtres et moins de 60,000 nègres (1) ; la proportion des mulâtres à l'ensemble des gens de couleur est six fois plus forte qu'aux Etats-Unis. Il résulte, de la grande prépondérance numérique des blancs, que l'annexion dé cette petite et florissante île à l'Union américaine offrira moins d'inconvénients que celle des autres possessions que l'Union a nouvellement acquises. Après être resté un certain temps un « territoire », il sera bien difficile que Porto-Rico ne soit pas érigé eft Etat; si l'on s'y refusait, ce serait un manifeste déni de justice (2).
Le régime commercial de Porto-Rico, sous le gouvernement américain, a débuté par des incohérences. Le président Mac Kinley, que sa mort tragique a entouré d'une auréole, nullement méritée par sa vie, et qui se montra l'esclave des grands trusU américains, ou syndicats d'accaparement, après avoir déclaré d'abord que c'était le devoir évident, the plain duty, des Etats- Unis d'admettre en franchise les produits de l'île, qui faisait désormais partie intégrante de leur territoire, eut peur de nuire aux intérêts du sugar trust, ou trust sur le sucre, et se prononça pour un tarif assez élevé sur les marchandises porto-ricaines ; puis, voyant le mauvais effet produit par cette concession aux syndicats d'accaparement, il se ravisa de nouveau et se rallia à l'idée de droits temporaires et peu élevés ; mais il fallut, bien aboutir à l'absolue franchise entre les Etats-Unis et leur nouvelle possession.
La principale production est celle du café, dont on récoltait 51,710,000 livres, en 1897, environ 24 millions de kilogrammes ; oti estime la valeur de cette production, dont l'aire peut être étendue, entre 6 et 10 millions de dollars (31 et 52 millions de francs). Vient ensuite le sucre, dont la production est évaluée pour 1899 à i32millions délivres, soitune soixantaine de mille tonnes, et estimée àune vingtaine de millions de francs ; puis le tabac, dont la quari^ tité produite était de 6,255,000 livres, moins de 3 millions de kilo^ grammes en 1897 et d'une valeur de 6 millions de francs environ ; on estime que, avec l'ouverture du marché américain, cette production pourrait être presque quintuplée en quelques années (3).
(1) Report on the Census of Porto-Rico, 1899^ Washington, Government Printing Office, 1900, pages 57 et 58.
(2) Sur 45 Etats de l'Union, en 1901, 18 sont moins peuplés que Porto-Rico; 26 moins que Cuba, aucun ne Test autant que les Philippines ; en ce qui concerne la densité au kilomètre carré, vingt Etats se trouvent au-dessous de Cubà, trente-cinq au moins au-dessous des Philippines, deux seulement dépassent Porto-Rico. Les E/als-Unis, Puissance coloniale, par Pierre Leroy-Beaulieu, Revue des Deux Mondes du lor janvier 1902, page 96.
(3) Report on the Census of Porto Rico, Washington 1900, pp. 128, 141 et 145. On sait que les recensements aux Etats-Unis contiennent des renseignements non seulement sur la population, mais sur la propriété, l'agriculture, lefi industries, Us productions.
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Quant au commerce de l'île, dans la période de dix-sept mois, du 28 juillet 1898 (date de l'occupation parles Etats-Unis) jusqu'au 31 décembre 1899, il s'est élevé à 12,546,000 dollars à l'importation (65 millions de francs environ) et à 11,621,000 dollars, une soixantaine de millions de francs, à l'exportation ; il faudrait réduire ces deux chiffres de 27 à 28 p. 100 pour avoir ceux correspondant à une année; mais il devront énormément et rapidement s'accroître. Dans les importations de la période susdite, les Etats- Unis entraient pour 4,815,000 dollars, l'Espagne pour 2,600,000,1a Grande-Bretagne pour 2,070,000, l'Allemagne pour 1,492,000. D'autre part, le* Etats-Unis prenaient 3,359.000 dollars des exportations, la France 2,856,000, Cuba 1,490,000, l'Espagne 1,353,000 ; il est inévitable que ces proportions se modifient considérablement au grand avantage des Etats-Unis, qui prendront désormais la part du lion.
L'annexion de Porto-Rico h la grande Union Américaine du Nord donnera certainement un immense essor à cette petite île, si bien douée ; les capitaux américains, les capacités techniques américaines, l'activité américaine, transformeront cette contrée.
Cuba est un bien autre morceau que Porto-Rico. Nous avons décrit son ancienne splendeur (voir tome Ier de cet ouvrage, pages 251 et suivantes) ; on peut s'attendre à la voir non seulement revivre, mais s'épanouira un degré qui était inespéré sous le régime espagnol. Les 36,000 milles carrés ou 93,600 kilomètres carrés qu'elle occupe peuvent nourrir bien plus que les 1,572,797 habitants compris dans le recensement fait par les Américains en octobre 1899; le nombre pourrait en être aisément quadruplé ou quintuplé et le niveau de leur vie pourrait beaucoup s'élever.
Il eût fallu à l'Espagne le concours de beaucoup de sagesse propre et de circonstances très heureuses pour soustraire à la convoitise nord-américaine ce joyau des Antilles. Elle s'est montrée, au contraire, comme on l'a vu dans le tome Ier de cet ouvrage, d'une maladresse persistante qui a stupéfait tous ses amis. La malchance, comme il arrive toujours, en pareil cas, s'y est jointe, si tant est qu'on puisse donner le nom de malchance au châtiment nécessaire d'une odieuse et stupide tyrannie. L'Espagne prétendait exploiter Cuba et les Cubains au profit des classes parasites de la métropole, des fonctionnaires et des généraux surabondants et avides, des industriels engourdis et incapables d'affronter la concurrence internationale. Cuba lui a échappé, suivant les prévisions très précises des précédentes éditions de cet ouvrage, et ce n'est que justice (Voir tome Ier, page 268).
L'équité exige, toutefois, de reconnaître que l'Espagne avait eu le mérite, moins aux temps de sa colonisation héroïque qu'au xvme siècle, de poser les bases de la grandeur de Cuba. Elle l'a
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d'abord peuplé en majorité de blancs : sur les 1,572,797 âmes de population recensée par les Américains du Nord en 1899, il s'en trouve 910,299 de blancs nés à Cuba même, c'est-à-dire presque tous de sang espagnol, et les femmes parmi eux sont un peu plus nombreuses que les hommes, à savoir : 462,926 contre 447,373, ce qui prouve que c'est là une population stable ; cet élément des blancs, natifs du pays, représente 57,89 p. 100 de la population totale. Les blancs nés à l'étranger (foreign white), en grande partie de race nord-américaine ou britannique, mais un certain nombre, cependant, espagnols d'origine, sont au nombre de 142,198, dont 115,740 mâles et 26,458 seulement femmes ou filles; le caractère instable de cet élément ressort de l'énorme supériorité du nombre des hommes relativement à celui des femmes. Cet élément des blancs étrangers constitue 9,05 p. 100 de l'ensemble de la population ; si on l'aditionne au précédent, on voit que les blancs forment 66,94 p. 100 du nombre des habitants rie Cuba, soit un peu plus des deux tiers. Les nègres sont au nombre de 234,638 et les mulâtres (mixed) de 270,805, l'un et l'autre avec une prédominance de 10 p. 100 du sexe féminin. Ces deux éléments représentent le premier 14,91 p. 100, le deuxième 17,21, ensemble 32,10 p. 100 de la population totale, c'est-à-dire sensiblement moins du tiers. Il faut ajouter, pour être complet, 14,858 Chinois, comptant seulement parmi eux 163 femmes de leur race et n'atteignant pas tout à fait 1 p. 100 de l'ensemble de la population, exactement 0,94 p. 100 (1).
Ainsi, l'Espagne a peuplé Cuba d'environ 1 million d'hommes de race blanche (plus de 1,052,000 avec l'apport étranger) ; elle n'y a implanté que 505,000 hommes de couleur et moins de 15,000 Asiatiques ; il y a donc là une base solide pour la civilisation. On ne trouverait des proportions aussi favorables dans aucune des colonies semblables des autres peuples européens C'est un grand honneur pour l'Espagne que d'avoir enfanté, sous les tropiques et au temps de l'esclavage, une société composée d'aussi bons éléments ; ce sera aussi une précieuse ressource pour la civilisation.
Après l'intervention armée des Etats-Unis dans le conflit entre les Cubains insurgés et la métropole, l'Espagne ne pouvait que sauver l'honneur. Le traité de Paris du 10 décembre 1898 consacra la renonciation de l'Espagne à son ancienne colonie, ce qui virtuellement donna à celle-ci la position d'un Etat Indépendant. Mais ici se confirma la morale de la fable du Cheval qui veut se venger du Cerf. Les Etats-Unis, venus au secours des Cubains, occupaient effectivement les villes importantes de l'île et l'enser-
(1) Voir le document américain intitulé : Report on the Census of Cu 6a, Washington, 1900.
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raient par leurs flottes. Quoique le Congrès nord américain eût affirmé l'indépendance cubaine, un gouverneur général militaire nord-américain demeura investi du gouvernement effectif ; dans chacune des six provinces, d'autres gouverneurs militaires nordaméricains furent installés avec des pouvoirs dépendant du gouverneur général. On établit une Cour suprême de justice. Il devenait évident que les Etats-Unis assumaient la tâche de réorganiser Cuba, suivant un plan à eux, et de contrôler le fonctionnement du nouveau régime. C'était une sorte de protectorat qu'ils préparaient ou du moins une suzeraineté. Le 16 juin 1900, il se fit des élections pour les municipalités, et le 15 septembre de la même année eurent lieu des élections à une convention pour déterminer la future constitution de Cuba. Cette convention se réunit le 5 novembre ; ses délibérations se prolongèrent tout le printemps de 1901.
Les Etats-Unis, de leur côté, veillaient. Au commencement de février 1901, le président Mac Kinley invitait le gouverneur de l'île de Cuba à aviser les membres de la convention cubaine que la Constitution de l'île ne serait pas reconnue par les Etats-Unis* si l'on n'y insérait pas une clause leur réservant le droit d'intervention chaque fois qu'ils le jugeraient nécessaire. Le gouver* nement des Etats-Unis stipulait le droit d'intervenir, notant ment pour maintenir la paix, assurer la stabilité du gouvernement local, prévenir tout conflit avec les puissances étrangères» protéger le crédit de l'île, s'opposer à l'émission d'emprunts inu tiles et défendre les intérêts commerciaux des Etats-Unis contre des tarifs prohibitifs. Il exigeait le maintien de deux dépôts de charbon servant aussi de dépôts pour le matériel naval et de bassins de radoub. Les Etats-Unis ne voulaient pas, disaient-ils, recommencer à Cuba l'expérience faite à Haïti et à Saint- Domingue, où la civilisation a reculé, et où l'extravagance et la tyrannie du gouvernement n'ont fait qu'appauvrir les populations. A la fin du même mois, d'accord avec le président Mac Kinley, la commission sénatoriale des relations avec Cuba examinait et votait un amendement à la loi sur l'armée presori* vant :
1° Que les Etats-Unis auront un contrôle sur les traités de Cuba avec les nations étrangères ;
2° Que Cuba n'aura pas à payer les dettes contractées par l'Espagne pendant la guerre cubaine, antérieurement ou postérieurement à l'intervention des Etats-Unis ;
3° Que Cuba devra céder ou louer à bail telle station de char= bon ou station navale que le président jugera nécessaire pour la protection des intérêts américains ;
4° Que les Etats-Unis auront un contrôle sur les règlements
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sanitaires de Cuba, suffisant pour protéger les Etats-Unis contre les épidémies.
Une autre clause, allant plus loin, conférait aux Etats-Unis un contrôle financier très étroit sur Cuba, à savoir que le gouvernement cubain ne pourrait émettre ou contracter des emprunts dont la charge en intérêts et en amortissement dépasserait les revenus ordinaires de l'île après déduction des dépenses d'administration de celle-ci (1).
D'autre part, la convention constituante cubaine se montrait opposée au contrôle des Etats-Unis sur les traités internationaux de Cuba, ainsi qu'à la cession des stations navales. Elle n'acceptait l'intervention des Etats-Unis que dans les cas où la souveraineté de la république cubaine serait en danger et où son gouvernement serait impuissant à maintenir l'ordre. La Constituante estimait que l'intervention des Etats-Unis dans tout autre cas serait dangereuse pour la souveraineté cubaine.
Assurément,les Cubains avaient raison de défendre la plénitude de leur indépendance pour laquelleils avaient lutté pendant tant d'années. Mais il leur a fallu se plier à ces exigences des Etats- Unis ; que pouvaient-ils, eux qui ne sont qu'un million et demi, contre les 77 millions d'Américains du Nord, âpres et tenaces dans leurs convoitises? Cuba ne sera pas annexé aux Etats-Unis, actuelle ment du moins ; mais, quelles que soient les formules que l'on trouve, ce sera un pays que les Etats-Unis protégeront et contrôleront; l'étendue de ce contrôle sera, sans doute, déterminé par le degré d'aptitude que montreront les Cubains à s'administrer euxmêmes. Us viennent d'élire avec calme un président qui paraît un homme d'ordre et judicieux. Il vont jouir maintenant, sinon de la complète indépendance, du moins d'une large autonomie administrative.
Il n'y a aucun doute que, sous la protection et avec la commandite des Etats-Unis, une ère de grande prospérité matérielle ne s'ouvre pour Cuba. La production du sucre y était tombée de 1,024,264 tonnes en 1894-1895 à 225,000 tonnes en 1895-1896, 214,000 en 1896-1897, 305,000 en 1897-1898, 330,000 en 1898-1899 et 300,000 en 1899-1900. Il y a tout un travail de reconstitution des plantations à entreprendre; mais, dans un délai de trois ou quatre ans, on retrouvera, sans doute, le million de tonnes et peut-être dans une dizaine d'années arrivera-t-on à 2 millions de tonnes, si toutefois il ne se produit pas d'ici là un écrasement des cours du sucre, ce qui ne ferait, d'ailleurs, que ralentir cet essor, la baisse des prix devant, avec le temps, trouver une compensation
<l) Voir le document américain intitulé : Colonial Administration dans là série n° 4, 1901-1902, des Monthly Summary of Commerce and Finance of tlie United States, oclober, 1901, page 1493.
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dans la réduction des frais de production. La récolte du tabac, sans égaler celle du sucre, est, après celle-ci, la plus considérable de l'île. Elle est évaluée en moyenne à 560,000 balles (une balle pèse environ 50 kilogr.) ; sur cette quantité, 338,000 balles étaient exportées et le reste était consommé, pour la presque totalité, par les manufactures de cigares et de cigarettes de la Havane. En 1899, Cuba exportait plus de 215 millions de cigares, ayant une valeur de près de 60 millions de francs. Le tabac en feuilles exporté de l'île dans la même année atteignait le poids de 15,388,806 livres anglaises (la livre anglaise est égale à 453 grammes) et valait près de 45 millions de francs, ce qui portait au-delà de 100 millions de francs l'exportation du tabac sous ses différentes formes en 1899 (1).
Cuba exporte encore de l'acajou et d'autres bois, ainsi que de la cire, des fruits, du miel; mais tout cela est jusqu'ici secondaire; avec plus de chemins de fer et des routes, l'exportation des bois pourra prendre un grand développement. Les mines aussi pourront ajouter un jour, dans des proportions considérables peut-être, à l'exportation : déjà à l'extrémité de l'île, près de Santiago de Cuba, des compagnies américaines envoient chaque mois entre 30,000 et 50,000 tonnes de minerai de fer aux Etats-Unis ; or, on sait que le minerai de fer, facilement utilisable, commence à manquer, dans le nouveau, comme dans le vieux monde. Le cuivre et le manganèse paraissent abondants aussi.
On voit quelle puissance d'exportation, tant agricole, que forestière et minérale, possède cette île fortunée. En 1899, année qui se ressentait encore des ravages et de la suspension des travaux pendant l'insurrection et la guerre, les importations à Cuba montèrent à 13,221,617 livres sterling ou 333 millions de francs en chiffres ronds; l'exportation qui demandait plus de temps pour se rétablir, atteignait seulement 9,016,833 livres sterling, soit 227 millions de francs. Les Etats-Unis prennent à peu près les trois quarts de l'exportation et fournissent 40 p. 100 de l'importation. Il est probable que, avant dix ans, ce dernier chiffre aura tout au moins doublé.
Le développement des cultures vivrières, céréales, bétail, etc., ira sans doute de pair avec celui des denrées d'exportation et produira un grand accroissement du nombre des habitants. Quelles que soient les promesses de prospérité qu'offrent la direction et le contrôle des Etats-Unis, on ne peut que déplorer que cette terre latine risque de perdre son caractère et de se fondre dans cet amalgame que constitue la Grande Union Nord- Américaine. On peut espérer, toutefois, que, comme les Franco- Canadiens, les Espagnols de Cuba conserveront et transmettront
(1) Voir le document américain intitulé : Report on the Census of Cuba, 1900.
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pendant une série de siècles, à leurs descendants leur langue, leur tournure d'esprit, leurs mœurs.
Un point est resté indéterminé, c'est le régime que les Etats- Unis feront aux produits cubains ; s'ils établissaient avec l'île une Union douanière, ils fortifieraient certainement leur action, même politique, sur elle. Jusqu'ici, dominés par les grands trusts, ou syndicats de producteurs, notamment celui du sucre, ils se sont refusés à des abaissements sérieux pour les produits cubains de leur tarif général. A l'heure actuelle (mars 1902) on ne parle que de leur accorder une réduction des droits d'entrée de25à30p. 100; c'est insuffisant. Cet effroi des producteurs américains à l'endroit de la concurrence cubaine sera peut-être la meilleure sauvegarde pour Cuba et contribuera plus que tout autre mesure à la préserver d'une nord-américanisation complète.
L'assujettissement de Cuba à une sorte de protectorat des Etats-Unis constitue un précédent très alarmant pour toutes les Antilles, parmi lesquelles elle trône comme la plus grande, la plus peuplée et la plus riche. Les Etats noirs surtout, avec leur instabilité politique et leur insuffisance de progrès économiques, Haïti et Saint-Domingue, sont menacés par ce terrible voisin ; ils sont, d'ailleurs, pris entre deux dépendances des Etats-Unis, Cuba, qui est sous le contrôle de ceux-ci, et Porto-Rico, qui forme maintenant un territoire nord-américain. Comme Cuba ferme le golfe du Mexique et que les Etats-Unis projettent, en outre, d'occuper, au sud du même golfe, les bords et les issues du futur canal interocéanique, que celui-ci passe par l'isthme de Panama ou par le Nicaragua, c'est encore là une menace de plus à l'égard du Mexique et de l'Amérique Centrale. On doit souhaiter que l'indépendanee de ces Etats soit sauvegardée.
Il nous faut maintenant franchir l'isthme entre les deux Amériques et nous transporter jusqu'au fond du Pacifique ou plutôt dans les mers de la Chine pour rencontrer la nouvelle et splendide acquisition nord américaine où l'autorité des Américains est encore très contestée, l'archipel des Philippines. C'est là aussi une dépouille de l'Espagne; c'est également un territoire acquis, sous le voile d'une alliance avec une population indigène insurgée que, après l'avoir débarrasée de son ancien maître, on transforme malgré elle en sujet d'un maître nouveau. De tous ces événements se dégage cette maxime : ne jamais demander le secours de plus puissant que soi.
A la différence de Cuba que l'Espagne, par le traité de Paris, en décembre 1898, abandonnait, sans la céder à personne, les îles Philippines furent, comme Porto-Rico, cédées directement par ce même traité aux Etats-Unis, moyennaut un prix payé par eux de 20 millions de dollars (103 1/2 millions de francs). Une commis-
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sion fut nommée par ceux-ci pour faire un rapport sur l'administration civile à donner à ces îles ; cette commission, enjanvier 1900, recommanda de confier l'administration générale à un gouverneur américain qui aurait sous ses ordres des gouverneurs provinciaux. Le gouverneur serait assisté par un conseil composé d'indigènes et d'Américains. 11 est question aussi d'établir une assemblée législative, partie élue et partie nommée par le gouvernement, et dont les actes seraient soumis au veto du gouvernement des Etats-Unis. Les indigènes aussi bien que les Américains pourraient occuper les positions administratives. Tous ces projets sont, d'ailleurs, informes. Malgré que le chef de l'insurrection contre les Espagnols, qui continuait aussi la lutte contre les Américains, Aguinaldo, ait été fait prisonnier par une sorte de trahison, les îles sont loin d'être pacifiées. On a vu plus haut (Tome 1er, page 272) qu'une grande partie de l'archipel n'était, d'ailleurs, que nominalement soumise à l'Espagne.Les Américains auront beaucoup de travail pour prendre d'abord possession effective de ces 2.000 îles, qui comptent 8 millions d'habitants (dont 25,000 Européens et 100,000 Chinois) et pourraient en nourrir trois ou quatre fois plus. Il est probable que la langue espagnole, avec le culte catholique, persisteront dans cette population. Le sentiment national malais, qui a toujours été très vif dans cet archipel et s'est trouvé surexcité par l'insurrection contre l'Espagne, ne s'éteindra peut-être pas non plus. Les difficultés seront nombreuses pour le gouvernement américain. Le moyen pour lui de les réduire serait, sans doute, de suivre une méthode de gouvernement et d'administration analogue à ce que nous appelons le protectorat, qui respecte, de parti pris, les coutumes et les mœurs indigènes et fait aux natifs une large part dans la gestion des affaires du pays.
Il est peu probable que les Etats-Unis fournissent jamais une nombreuse émigration agricole, la seule qui puisse constituer un élément considérable de population. Les Américains ne représenteront, sans doute, aux Philippines qu'une couche assez mince superposée au gros des habitants et le dirigeant, non sans quelques mauvais vouloir de ceux-ci. C'est une colonie d'exploitation qu'ils auront là avec de magnifiques « possibilités » de développement matériel.
L'ensemble des importations de l'archipel en 1900 s'est élevé à 55,544,000 piastres mexicaines [mexican dollars), représentant environ 122 millions de francs, en tenant compte de la dépréciation de la piastre, et les exportations totales à 53.465,000 piastres mexicaines, soit environ 118 millions de francs ; les droits à l'importation étaient de 14,605,000 piastres mexicaines, ou 31 à 32 millions de francs. Quant au commerce spécial entre ces îles et
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les Etats-Unis, il s'élevait à 4,014,000 dollars nord-américains (20 1/2 millions de francs) à l'importation aux Philippines et à 4,420,000 dollars (21 1/2 millions de francs) à l'exportation de ces îles pour les Etats-Unis (1).
Au grand archipel des Philippines.il faut joindre, comme autres eolonies Nord-Américaines, l'île Guam, la plus grande des Mariannes ou Ladrones, cédée aussi par l'Espagne en 1898, ayant 200 milles carrés de superficie (575 kilomètres carrés environ) et une population de 9,000 âmes seulement ; c'est une bonne position navale.
Une possession Nord-Américaine, bien autrement vaste, mais jusqu'ici fort ingrate, beaucoup plus ancienne aussi, c'est l'Alaska, qui, à l'extrémité nord-ouest de l'Amérique boréale, s'étend sur 599.000 milles carrés ou 1.560.000 kilomètres carrés environ, soit près de trois fois la superficie de la France. Cette immensité, incultivable, ne compte que 63.000 habitants; mais elle peut recéler des richesses minérales comme le Klondyke. Cette contrée a été achetée à la Russie en 1867, pour 7.200 000 dollars (37 millions de francs en chiffres ronds).
Il est remarquable que la plupart des colonies des Etats-Unis sont dans leur voisinage immédiat ; c'est surtout le cas pour Cuba et Porto-Rico. Ace point de vue, îa colonisation des Etats-Unis, s'écarte de celle de la plupart des autres nations, pour se rapprocher de la colonisation russe ou de la colonisation de la France dans le nord de l'Afrique : c'est une colonisation à proximité, sinon avec continuité du territoire.
L'essor subit, imprévu de l'action colonisatrice des Etats-Unis, eausée par un même événement, l'insurrection de Cuba et des Philippines, pose au gouvernement américain des problèmes très délicats et très ardus. Cette fédération d'Etats va avoir des sujets ; ce peuple, où la liberté, l'égalité sont considérées comme les assises traditionnelles de la société, va se trouver en face, aux Philippines du moins, de races primitives, suffisamment denses et vigoureuses, pour qu'il ne puisse les éliminer ou les absorber, comme il a fait des Indiens ; quel régime va-t-il offrir à ces races, quelle adhésion obtiendra-t-il d'elles?
Le développement des Etats-Unis, qui apparaissait, il y a un quart de siècle, comme une marche continue dans une voie simple, très bien tracée, dépourvue d'obstacles, s'offre maintenant, avec ces œuvres diverses d'expansion, comme compliqué de problèmes de toutes sortes, d'une solution malaisée et obscure.
On comprend que la Cour suprême des Etats-Unis, saisie de la question de colonisation par la fédération, ait hésite àse prononcer,
(1) Montkbj Summary of Commerce and Finance, n° 4, séries 1901-1902, october 1901, Washington, page 1492.
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qu'elle n'ait trouvé qu'une solution bâtarde (1). La doctrine de prépotence et d'accaparement par la force, qui a pris le nom d'impérialisme, est encore plus dangereuse pour un état fédéral que pour un vieil état unifié. De deux choses l'une, ou la Fédération Nord-Américaine tiendra dans une sujétion permanente, perpétuelle, les colonies, et alors elle mentira aux principes de liberté et d'égalité sur lesquels elle repose et affaiblira dans son propre sein la force même de ces principes ; ou elle sera amenée par la force des choses à transformer en États, égaux aux anciens, quelques-unes de ces colonies ; et alors elle risque de devenir une colluvies gentium, un ramassis, plutôt même qu'un amalgame, de nations; elle déplacerait le centre de gravité de la Fédération ; elle enlèverait la direction aux vieux Etats où domine l'ancien élément anglo-saxon et qui sont le plus imbus des saines et fécondes traditions des fondateurs des Etats-Unis (2).
Si ce n'est pas une aventure, c'est tout au moins une expérience hasardée, que tentent les Etats-Unis, en voulant faire ainsi de la colonisation politique, à l'image des nations du vieux monde. Il eût été plus sage, plus prévoyant, plus pratique aussi, de leur part, semble-t-il, de se contenter de faire de la colonisation économique, d'exercer de haut, sur les contrées instables qui les entourent, une direction bienveillante, qui leur permît d'y faire fructifier leurs capitaux ainsi que leurs capacités techniques, et, si le besoin s'en manifestait un jour, d'y déverser par infiltration une partie du superflu de leur population qui, avec le temps, y eût conquis une influence salutaire, sinon l'absolue prépotence.
Cette conquête industrielle, économique et morale, quoique d'un effet plus lent et peut-être même pour cette raison, eût mieux valu, pour les Etats-Unis, que la conquête politique (3).
(1) La Cour suprême a admis en 1900, à la majorité de 5 membres contre 4, que seuls les territoires annexés en vertu d'un acte du Congrès sont soumis à la Constitution des Etats-Unis, qui ne régit pas, au contraire, les territoires acquis par traité. Ainsi la Constitution des Etats-Unis s'applique aux îles Hawaï qui sont dans le premier cas, non à Porto-Rico ou aux Philippines qui sont dans le second; ces dernières possessions seraient, par conséquent, sans aucun statut, livrés à l'arbitraire du président et du Congrès.
(2) On peut consulter sur les problèmes de la colonisation américaine, l'article de mon fils Pierre Leroy-Beaulieu : Les Etats-Unis, puissance colo?iiale,dans la Revue des Deux-Mondes du 1er janvier 1902.
Les Américains font de très louables efforts pour se mettre au courant de toutes les questions de colonisation; c'est ainsi qu'un document officiel de plus de 400 pages grand in-quarto, très nourri d'informations comparatives, a paru en 1901, sous le nom de Colonial Administration, dans le Monthly Summary of Commerce and Finances, Washington, october 1901.
(3, Un journal anglais, à vues parfois originales, mêlées de paradoxes, le Statist, a imaginé que les Etats-Unis, manquant bientôt de terres, viendraient prochainement en conflit avec la Russie, en Asie. Il est possible, sans doute, qu'un jour la politique russe, si elle se montrait trop accapareuse aux dépens de
LES ÉTATS-UNIS , PUISSANCE COLONIALE
Les nations du Vieux Monde devraient s'entendre pour établir relativement aux Etats Unis une sorte de doctrine Monroë, qui ne permît à cette nation aucun établissement sur le vieux continent, c'est-à-dire soit en Europe ou dans les îles proches d'Europe, comme les Canaries, soit dans l'Asie occidentale, soit dans toute l'étendue de l'Afrique. Une garantie réciproque des territoires dans ces régions serait de la part des populations européennes d'une bonne politique.
la Chine et qu'elle con'inuât à appliquer sur se* territoires un régime d'exclusivisme, finisse par provoquer l'oppositiou des Américains, ceux-ci tenant avant tout, et avec raison, à ce que le* portes de la Chine restent ouvertes. Mais il est très peu vraisemblable que les Américains entrent eu conflit avec les Russes pour se procurer des terres à cultiver.