LA COLONISATION PAR LES PEUPLES ASIATIQUES
un crève-cœur que de se voir enlever cet archipel par les Etats- Unis; ceux-ci se sont emparés aussi des Philippines qui eussent bien fait l'affaire du Japon. L'Empire du Soleil Levant a adopté trop tard la ^civilisation européenne, les arts et surtout les armes de l'Europe : rien ne reste plus vacant dans le monde. S'il eût opéré un demi siècle ou trois quarts de siècle plus tôt cette merveilleuse conversion, il est probable qu'il eût mis la main, sinon sur quelque vaste terre, du moins sur quelques archipels notables dans le Pacifique. Il a eu le même sort que l'Allemagne.
Un moment ses ambitions les plus vastes ont paru sur le point de recevoir une ample satisfaction ; il s'est trouvé à la veille de se constituer une colonie,vingt fois plus vaste et sept ou huit fois plus peuplée que le Japon lui-môme; cette colonie, dont il s'est cru un moment Je maître, ce n'était rien moins que la Chine, après sa guerre victorieuse en 1894. Mais trois puissances occidentales sont intervenues, la Russie, la France et l'Allemagne; elles ont arrêté le Japon dans sa marche victorieuse et dans les conditions qu'il allait dicter au colosse informe et vaincu. Le traité de Shimonoseki (mai 1895) a été pour le Japon ce que fut pour la Russie, dans des circonstances analogues, celui de Berlin, une complète et amère déception. La prise de possession de Formose et des îles Pescadores,ia renonciation de la Chine à la Corée où le Japon exerce une sorte de direction, précaire, toutefois, et contestée par la Russie, ne sont que des compensations insuffisantes pour les immenses efforts qu'il a faits. Cantonné dans ses îles par l'apparition des nations européennes, on peut dire qu'il ronge son frein.
11 n'est pas prouvé qu'il se résigne toujours à cette situation secondaire. En attendant, les Japonais, peuple prolifique, ingénieux, laborieux, frugal et entreprenant, qui ne cultivent, il est vrai, malgré leurs 45 millions d'habitants, qu'un espace très restreint de leurs îles, se répandent dans le voisinage, en Sibérie par exemple, notamment à Vladivostok où ils forment une partie importante de la population.
Le Japon, sans Formose et les Pescadores, a une étendue de 147,655 milles carrés, soit 384,000 kilomètres carrés en chiffres ronds, ou les trois quarts de la France. Dans cette surface, l'île septentrionale, Yézo ou Hokkaïdo, compte pour près du tiers, soit 36,299 milles carrés ou plus de 96,000 kilomètres carrés, avec seulement 610,155 habitants, guère plus de 6 habitants au kilomètre carré ; cette grande île septentrionale et hyperboréale, qui n'est guère susceptible de culture dans sa plus grande partie du moins, mais qui peut contenir des richesses minérales, doit être regardée comme une sorte de colonie japonaise.
Quant à l'île de Formose, habitée en grande partie par des naturels incultes, depuis 1895 qu'elle appartient au Japon, l'ingé-
DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE.
niosité et la persévérance japonaise y ont déjà obtenu des résultats assez notables. Formose a 13,458 milles carrés ou 35,000 kilomètres carrés ; la population s'y élève à 2,745,000 âmes. Un chemin de fer y a été établi et le commerce s'y est beaucoup développé, s'élevant, en 1808, à l'importation, à 16,879,000 yens (42 millions defr.) etàl2,S27,000 yens(32 millions de fr.) à l'exportation.
Formose, cependant, avec son étroit territoire, et les îlots des Pescadores (85 milles carrés ou 221 kilomètres carrés et 52,000habitants), sont un champ colonial bien réduit pour une population aussi prolifique, aussi entreprenante et aussi ambitieuse que la nation japonaise.
Le Japon convoite toujours la Chine. En 1902 il a signé un traite d'alliance avec l'Angleterre pour la garantie du statu quo en Chine et en Corée : mais il aspire à mieux pour lui que le statu quo.
Les peuples du Sud de l'Asie aussi ont été ou sont ou veulent être ou seront, dans une certaine mesure, colonisateurs,les Arabe?, les Indous et les Malais, que l'on peut assimiler à des Asiatiques.
Ce n'est pas seulement par la formidable poussée qui, après la fondation de l'Islam, les porta et les établit tout le long de la Méditerranée du Sud et les fit avancer en pleine France jusqu'à Poitiers, c'est aussi à cause de leur action, au dernier siècle, sur une grande partie de l'Afrique que les Arabes peuvent être considérer comme des colonisateurs. Tous ces marchands guerriers, qui ont fondé des établissements sur toute la côte orientale de l'Afrique jusqu'au Mozambique, qui ont eu des stations sur les grands lacs et dans une vaste partie de la région du Congo, ainsi que dans tout le Soudan, méritaient, presque au même titre que les aventuriers européens du xvie siècle, ce titre de fondateurs de colonies. Si leurs stations étaient, en général, des centres esclavagistes,c'étaient aussi des écoles de cultures et d'arts et métiers. Bien des plantes et des procédés industriels ont été introduits dans les régions centre-africaines par les Arabes trafiquants et guerriers.
Plus pacifique, plus limitée jusqu'ici, mais plus durable et probablement réservée à plus d'expansion future, a été dans cette même Afrique l'action des Hindous. Ceux-ci appartiennent à deux classes : ou bien de simples travailleurs manuels, des coolies, venus par engagement pour les cultures tropicales, ou bien des Hindous d'une catégorie plus élevée, commerçants et prêteurs d'argent, usuriers,banquiers, entrepreneurs. La mousson, ou vents réguliers, porte naturellement de l'Inde en Afrique. Tous les vastes rivages orientaux de cette partie du monde, depuis la côte des Somalis jusqu'à Natal, sont parsemés d'Hindous; ils exercent, dans plusieurs des régions de cette zone, une influence prédominante ; c'est en roupies, on l'a vu (page 361), que sont établis les tableaux du com-