‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 2)Chapitre 117 sur 154 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les autres avantages des colonies pour les métropoles.

Le développement des relations commerciales entre la métropole et ses colo« nies est très loin de représenter la totalité des avantages qu'une colonie procure à la métropole. — Rappel des garanties particulières qu'offrent les colonies pour le placement des capitaux de la mère-patrie et pour la réception et l'essor de ses émigrants

Au point de vue commercial, non seulement les commerçants de la métropole participent en général, dans une forte mesure, au commerce extérieur des colonies, mais aussi très fréquemment par leurs succursales, leurs correspondants et toute l'organisation coloniale intérieure, ils ont une part importante, parfois prépondérante, dans la direction, le fonctionnement et les profits du commerce intérieur des colonies. — Exemples de l'Inde, de Java.

Les banques coloniales.

Les avaDtages procurés par les colonies ne sont pas tous d'ordre commercial, soit extérieur, soit intérieur. — Débouchés de toutes sortes qu'offreut les colonies aux classes moyennes et à l'élite de la classe ouvrière de la métropole. — Les fonctionnaires. — Les chefs et employés des grandes entreprises collectives, chemins de fer, etc. — L'emploi aux colonies, surtout aux colonies d'exploitation, des capacités techniques métropolitaines à tous les degrés. — Ce débouché n'est pas toujours de nature temporaire.

On est trop porté, dans le public, à n'estimer la valeur des colonies que d'après l'importance du commerce que la métropole fait avec elles, et notamment d'après les exportations de celle-là pour celles-ci. C'est là un des restes des idées dont s'inspirait le vieux système du pacte colonial, que l'on rétablit en partie, ou bien encore de la doctrine mercantile.

Ce point de vue est singulièrement trop étroit. Sans contester le moins du monde que l'ouverture de nouveaux débouchés aux fabriques ou aux produits de toute sorte de la métropole ne soit un des avantages importants que procure habituellement la colonisation, c'est loin d'être là l'avantage principal.

Rappelons d'abord que la colonie offre à la mère-patrie un champ particulièrement favorable à l'immigration, soit de ses enfants, soit de ses capitaux. Ceux-ci y sont reçus dans des conditions de plus grande loyauté et y trouvent plus de garanties. Tandis que, par exemple, nombre de pays, qui doivent à la France la construction, avec ses capitaux propres, de leurs voies ferrées, n'admettent pas que l'administration de ces voies ferrées établies avec des capitaux français, soit aux mains d'un conseil d'administration composé en totalité ou en majorité de Français, rien n'empêche que dans les colonies françaises le conseil d'administration des entreprises, quelles qu'elles soient, n'ait cette composition. Nous renvoyons sur ce point aux observations que nous avons présentées plus haut à la fin du chapitre II.

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Mais les utilités des colonies pour la métropole sont de la nature la plus diverse. Ainsi, au point de vue commercial, les habitants de la nation colonisatrice, pour peu que celle-ci ait quelque abondance de capitaux et quelque capacité pratique, jouent aussi un grand rôle dans le commerce intérieur de la colonie. On sait que dans toutes les contrées le commerce intérieur l'emporte de beaucoup en importance sur le commerce extérieur. Or, dans une colonie de peuplement pendant la période d'éducation et d'adolescence, dans une colonie d'exploitation pendant presque toute sa durée, une très forte partie du commerce intérieur, le commerce des transports, le commerce de gros et même de demi-gros, est dans les mains des capitalistes ou des commerçants métropolitains.

C'est à eux qu'échoient les bénéfices généralement très considérables de ces genres de commerce si étendus. Les Anglais, par exemple, ne pourvoient pas seulement au commerce d'importation et d'exportation de l'Inde; mais il est incontestable encore qu'un très grand nombre d'Anglais sont intéressés soit par leurs capitaux, soit par leur activité personnelle, dans le commerce intérieur du pays ; et peut-être les bénéfices qu'ils retirent de ce dernier égalent-ils ou dépassent-ils ceux que leur procure le commerce plus retentissant entre la métropole et la colonie. Les grandes maisons anglaises, soit par leurs succursales, soit par leurs correspondants, jouent un grand rôle dans l'organisation du commerce intérieur de l'Hindoustan, et il en est de môme des particuliers anglais isolément. La même observation s'applique aux Hollandais à Java. La plupart des écrivains semblent ignorer cette nature particulière d'avantages qu'offrent les colonies.

Si l'on prend une liste, même abrégée, de la cote du Stock Exchange de Londres, on y trouve plusieurs banques indiennes, la Chartered Bank of India, tAgra Bank, etc. Quoique, dans la population de l'Hindoustan, il y ait des éléments très actifs et très habiles en affaires commerciales, comme les Parsees, on ne risque pas d'exagérer en pensant que la plus grande partie du vaste appareil et outillage de distribution du gros des produits, ainsi que presque toutes les entreprises de transport, sauf les plus rudimentaires.se constituent avec des capitaux britanniques et, en ce qui concerne les principaux cadres de direction etd'exécution* avec des chefs et des employés britanniques. C'est donc là pour les Anglais une source énorme d'occupations et de profits. Comme l'importance du commerce intérieur dépasse, en tout pays, celle du commerce extérieur, cette utilité des colonies n'est certainement pas moindre que celle qui résulte du débouché ouvert aux produits de la métropole.

Même chez un peuple, médiocrement porté à l'expatriation et

aux entreprises commerciales, comme la France, on voit nombre de capitaux ou de nationaux français occupés au commerce intérieur de nos colonies, c'est-à-dire à y recueillir, à y distribuer et à y porter les produits. La banque de l'Indo-Chine, par exemple, a pris, dans ces dernières années, une très grande activité et elle fait au moins autant d'affaires concernant le commerce intérieur du Tonkin, de l'Annam, de la Cochinchine ou du Cambodge, que d'affaires portant sur le commerce extérieur de ces pays, et plus ces contrées se développeront, plus la part des Français dans le commerce de distribution qui s'y fait aura tendance à s'accroître.

De là vient, entre autres causes, que les colonies offrent aux classes moyennes et à la partie supérieure de la classe ouvrière de la métropole un débouché dont l'importance doit être singulièrement prise en considération. Dans un pays de vieille civilisation où l'éducation, les arts techniques, les sciences, sont très répandus, le marché des professions libérales est encombré. Ingénieurs, architectes, médecins, employés de quelque capacité, ne savent trouver un emploi rémunérateur pour leur connaissances et leurs talents. Les cadres, s'élargissant toujours, de la vie coloniale leur offrent des ressources inappréciables. Dans une colonie d'exploitation comme les Indes et comme Java, ils remplissent les fonctions publiques : ils sont juges, administrateurs, légistes, professeurs; ils exercent à divers degrés l'art médical; ils vont s'y établir avec esprit de retour. C'est ainsi que, en dehors du commerce et de l'industrie à proprement parler, des dizaines de mille Anglais font fortune aux Indes ou du moins y gagnent une aisance que la métropole ou que les pays étrangers, avec leurs mœurs différentes et leurs lois souvent partiales, n'eussent pu leur assurer. Dans les colonies de peuplement, parvenues à l'âge adulte, les fonctions publiques doivent nécessairement être réservées aux colons ; mais il y reste encore une foule d'occupations rémunératrices pour les jeunes gens de la métropole; ils peuvent remplir des postes avantageux dans les entreprises privées fondées avec les capitaux de la mère-patrie ; comme ingénieurs, comme architectes, comme professeurs, ils possèdent longtemps, par suite de la supériorité de l'éducation métropolitaine, des avantages sur leurs concurrents coloniaux qui sont d'ailleurs assez rares.

Les ouvriers d'élite qui augmentent chaque jour de nombre dans les vieilles contrées trouvent aussi aux colonies, pendant la longue période de leur adolescence, des emplois qui leur permettent d'amasser pour leurs vieux jours. Ainsi, en dehors des émigrants qui veulent s'expatrier définitivement, il vient aux colonies chaque année une foule d'hommes entreprenants, ayant soit une éducation scientifique, soit une éducation technique, et qui sont décidés à y passer leur jeunesse et une partie de leur âge mûr, pour

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rentrer ensuite, aux abords de la vieillesse, riches du fruit de leur travail, dans la mère-patrie. Une grande partie de ces hommes répugneraient à aller s'établir dans des pays complètement étrangers; ils trouvent dans l'identité de langue, dans la similitude de mœurs et de lois, un attrait qui les entraîne. La classe des professions libérales et la classe des ouvriers techniques retirent donc des colonies une utilité au moins égale à celle dont profite la classe commerciale métropolitaine. L'esprit d'initiative et l'esprit d'aventure sont ainsi entretenus danstoutle corps métropolitain. Evaluer les avantages des colonies uniquement d'après les statistiques du commerce entre elles et la mère-patrie, c'est ne considérer que Tune des parties, non peut-être la plus importante, de relations qui ont tant d'effets variés et heureux.

Il ne faut pas qu'une colonie soit peuplée de fonctionnaires ou en ait un nombre exubérant. Toutes les colonies françaises en regorgent et pèchent de ce côté. Mais, dans la mesure où elles sont nécessaires, les fondions publiques, aux premiers âges des colonies de peuplement et, d'une façon permanente, quoique pouvant en partie graduellement se restreindre, dans les colonies d'exploitation, sont aux mains des métropolitains: ce sont autant d'occupations décentes et convenablement rémunérées qui leur sont offertes : c'est dune pour les classes moyennes de la métropole un sérieux avantage, sans que ce soit un détriment pour les colonies, si le nombre des postes n'est pas exagéré et si les métropoitains sont plus aptes à les remplir que les colons ou les indigènes.

A la condition donc d'en proportionner strictement le nombre aux besoins et la rémunération aux services rendus, les fonctionnaires métropolitains dans les colonies sont utiles, non seulement aux familles ou aux classes auxquelles ils appartiennent, mais à l'ensemble de la métropole; ils en répandent la langue, les habitudes, les idées; souvent, au moment delà retraite, ils se fixent dans le pays, quand celui-ci est sain et hospitalier, ou y acquièrent des propriétés et des intérêts; parfois aussi, ils font souche de colons. En Tunisie notamment, depuis 1881, on a vu un assez grand nombre de fonctionnaires, de même que d'hommes des professions libérales et aussi d'officiers, acheter des domaines et construire des maisons, etc.

Les fonctionnaires, à la condition de n'être ni exubérants en nombre, ni exubéramment payés, sont donc un iacteur utile de la colonisation. En Tunisie, par exemple, la substitution, pour la collection des impôts, du régime de la régie directe au régime de l'affermage, a remplacé les collecteurs arabes ou juifs indigènes, par des fonctionnaires européens ; outre que, comme procédé technique, la régie, de la part d'une nation administrativement

bien organisée comme la France, est un système préférable à l'affermage, plus efficace et moins dispendieux, on y a gagné d'accroître ainsi dans une certaine mesure l'élément français.

On peut, dans un certain sens, assimiler aux fonctions publiques les emplois des grandes sociétés de chemins de fer, de ports, de tramways, d'éclairage, d'adduction d'eau, etc. Or, toutes celles-ci sont, aux premières heures des sociétés de peuplement et beaucoup plus longtemps, en grande partie toujours, dans les colonies d'exploitation, aux mains de métropolitains.

On voit quelles multiples occasions d'activité, quels cadres nombreux, offrent les colonies à la partie des habitants de la métropole qui est capable et audacieuse. Il ne faudrait pas croire que ce débouché immense et varié soit nécessairement de nature temporaire. Certes quand les colonies de peuplement approchent de l'âge adulte ou qu'elles l'ont atteint, comme l'Australie ou la Nouvelle-Zélande, toutes les fonctions publiques échoient aux colons; il n'en reste qu'un nombre infime aux mains de métropolitains. Il ne saurait en être de même, toutefois, dans les colonies mixtes, comme l'Algérie et la Tunisie, quelque âge qu'elles aient, fussent-elles même vieilles de plusieurs siècles : quand ces colonies mixtes sont adultes, et elles ne doivent être considérées comme telles que quand elles défraient absolument toutes leurs dépenses civiles, garanties d'intérêts aux chemins de fer comprises, et qu'elles contribuent pour la moitié au moins à leurs dépenses militaires, on doit attribuer aux colons et aux indigènes un grand nombre de fonctions; mais l'antagonisme, sinon des intérêts, du moins des préjugés et des idées, entre les colons et les indigènes est trop profond pour qu'on remette,soit aux uns ou aux autres, soit même aux uns et aux autres, toutes les fonctions publiques; sans en être avare, en ce qui concerne les colons et les indigènes, la métropole qui, dans ces colonies mixtes, joue le rôle d'arbitre entre la population indigène et la population de race européenne, doit conserver pour les métropolitains un certain nombre de places, de celles notamment qui ont un caractère nettement politique, magistrature ou haute administration. Les sacrifices qu'à faits la mère patrie pour conduire à l'état adulte une colonie mixte, ce qui est toujours beaucoup plus laborieux qu'une colonie de peuplement, la participation que la métropole est toujours obligée de prendre dans les dépenses de l'armée (voir tomeIer de cet ouvrage, pages 453 et 502) lui donnent encore un droit particulièrement positif à conférer à des métropolitains, plus impartiaux en général que les colons, une partie des fonctions qui concernent la paix sociale et les rapports entre les divers éléments coloniaux. Tout en associant donc assez largement, avec le temps, les colons et les indigènes, dans les colonies mixtes,

à l'administration publique, la mère patrie ne peut leur abandonner, à quelque âge qu'elles soient parvenues, la totalité des fonctions publiques. 11 faudrait, pour qu'elle le fit sans danger, que la fusion se fût tellement effectuée entre les divers éléments de la population de la colonie mixte que la diversité de ces éléments eût en quelque sorte complètement disparu, qu'elle eût fait place à une société tout à fait unifiée où il ne restât plus de traces des différences d'origine. Or, ce ne pourrait être là que l'oeuvre de plusieurs siècles, probablement d'un bon nombre de siècles. On le voit par l'animosité qui subsiste actuellement entre les Tchèques et les Allemands en Bohême, ou bien encore entre les Irlandais et les Anglais.

On ne comprendrait pas, par exemple, que, dans notre Algérie, non seulement à l'heure présente, mais certainement encore dans cinquante ans et probablement dans cent et plus, alors que les Arabes et les Européens, les Français d'origine, les Israélites indigènes naturalisés et les naturalisés étrangers, forment des éléments si profondément différents et en définitive si hostiles les uns aux autres,la métropole allât se dessaisir de toutes les fonctions publiques, pour les conférer à l'un de ces groupes ou à tous soit simultanément soit à tour de rôle; ce serait une sorte d'anarchie.

La métropole ne doit jamais, dans ces colonies mixtes, abandonner son rôle essentiel et bienfaisant d'arbitre entre les divers éléments d'une population nécessairement hétérogène ; il faut qu'elle conserve les moyens nécessaires pour que cet arbitrage soit efficace et que, par conséquent, elle garde certaines fonctions de justice, de police et de haute administration dont une partie, sinon toujours la totalité, restera conférée à des métropolitains.

A plus forte raison en sera-t-il ainsi dans les colonies d'exploitation proprement dites,telles que les Indes anglaises ou néerlandaises, notre Indo-Chine et Madagascar et plus encore dans ces contrées de l'Afrique du centre et de l'ouest où la race noire, tout en étant susceptible d'une certaine ascension, ne paraît pas devoir atteindre le niveau intellectuel et l'équilibre mental des Européens, où, en outre, l'oppression du climat ne permet guère à l'habitant permanent ou natif, quelle que soit son origine, de conserveries fortes qualités de l'esprit et de la volonté. On peut dire que, au Congo et au Soudan, non seulement la domination et l'administration des blancs, mais des blancs incessamment renouvelés, venant d'Europe et ne faisant qu'un séjour de deux ou trois dizaines d'années dans le pays, encore non continues, seront à perpétuité les conditions nécessaires du maintien de la civilisation dans ces contrées. Nous développons plus loin cette idée dans un chapitre spécial intitulé : Philosophie de la colonisation.

Ainsi, tout au moins dans les dernières colonies que nous venons

de citer, ce n'est pas seulement d'une façon transitoire et pendant une période plus ou moins longue d'éducation et d'initiation qu'une partie des fonctions publiques et des emplois directeurs et moyens des grandes entreprises privées, ainsi que de nombreux postes de chefs ou surveillants de culture, chefs d'atelier, chefs d'équipe, ouvriers techniques, etc., devraient être aux mains de métropolitains, c'est quasi à perpétuité, dans une certaine mesure du moins. On verra, en effet, dans le chapitre où nous nous occuperons de la sociologie coloniale, que, en y mettant le temps et en prenant les bonnes méthodes, il est certain que les populations indigènes, même celles du centre de l'Afrique, pourront s'élever en civilisation et probablement s'assimiler à un certain degré nos arts techniques et nos procédés de travail; mais, outre que cette tâche d'initiation et d'éducation des races inférieures ou arriérées, à laquelle le peuple colonisateur a le devoir de se livrer sans relâche, est une œuvre naturellement très laborieuse et à résultats lents, il reste douteux que toutes les races puissent absolument atteindre au niveau européen ; et, en tout cas, dussent-elles y atteindre qu'elles n'y arriveraient, sans doute, qu'avec une lenteur, un défaut de spontanéité, qui feraient que, à chaque instant du développement économique et technique, elles se trouveraient à une certaine distance des Européens ; ceux-ci les précéderaient toujours ; quoiqu'elles les suivissent, elles ne les rattraperaient jamais, et cela suffirait pour que, dans ces milieux, un grand nombre de fonctions publiques, d'emplois privés, de professions ou de postes, dussent rester aux mains des blancs natifs d'Europe ou d'Amérique.

On le voit, ce débouché si ample que, en dehors du commerce extérieur à proprement parler, les colonies offrent à différentes catégories actives et énergiques d'habitants de la métropole, n'apparaît nullement comme de nature transitoire ; on peut dire que, même dans les colonies de peuplement adultes, il en subsiste quelque chose; mais l'étendue, la durée et l'ampleur de ce débouché sont plus assurées dans les colonies mixtes et les colonies d'exploitation.

C'est donc un point de vue beaucoup trop étroit que de juger de l'importance d'une colonie d'après le montant de son commerce extérieur avec la métropole.

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