COLONIES DIVERSES DE LA FRANCE : LA GUYANE ; LA DÉPORTATION 1Ô
siècle, elle a des chances de constituer une société européenne sur une terre réputée d'abord inhospitalière. Si quatre à cinq mille coupables chaque année, soit quatre à cinq cent mille en un siècle, étaient régulièrement expédiés à la Guyane, que les frais d'entretien des prisonniers fussent dépensés dans ce pays, au bout de ce siècle, si la déportation availété bien conduite, la Guyane compterait plusieurs centaines de mille habitants, elle serait partout percée de routesjesforêtsauraient été rendues praticables, l'élève du bétail se serait développée etcettecontrée aurait réalisé la parole deMalouet qu'elle « devrait à elle seule nourrir la mère-patrie. » Mais, la déportation n'est pas une expérience de quelques années; elle ne consiste pas dans lesimple transport descondamnés, en les soumettant au régimemétropolitain; elle comporte un emploi méthodique etfructueux de leurs forces. 11 y faut un plan bien conçu, exécuté avec persévérance, malgré les obstacles et les mécomptes initiaux.
On se récrie sur l'insalubrité de la Guyane. Certes, cette terre, dans l'état actuel, est insalubre. Gela ne veut dire ni qu'elle le sera partout, ni qu'elle le sera toujours. Toutes les terres neuves sont nuisibles, si ce n'est mortelles, à l'homme. La fécondité même du sol, la profondeur de l'humus, l'épaisseur des couches végétales en décomposition y rendent le séjour funeste à la santé humaine. Mais bien des terres semblables sont habitées. L'isthme de Panama a une réputation d'insalubrité qui vaut celle de la Guyane; et cependant l'on y perce un canal gigantesque : des légions, si ce n'est de travailleurs manuels, du moins de surveillants, de commis, de contremaîtres, d'ingénieurs européens y vivent, y luttent contre la maladie, y succombent parfois, souvent en triomphent; et l'on y remue des terres en bien plus grande quantité qu'on ne sera jamais obligé de le faire à la Guyane. Dickens, dans un de ses romans, a fait une description navrante de ce sol inoccupé qu'on met en vente sur la limite de la colonisation aux Etats-Unis et des terribles épreuves qui y attendent le naïf colon que de savants prospectus ont séduits. Et cependant, peu à peu, ces terres se peuplent d'Européens ; l'insalubrité fait des victimes nombreuses, puis elle cède elle-même à la longue devant la ténacité de l'homme. Le paludisme n'est qu'un des maux passagers inhérents à la nature brute ; la culture, l'habitation prolongée, la plantation de certaines essences d'arbres parviennent à la vaincre. Considérée aujourd'hui comme un tombeau, la Guyane peut devenir le berceau d'une population florissante. Si l'Européen s'était laissé arrêter en Afrique par les fièvres paludéennes, au Mexique par la fièvre jaune qui ravage les côtes, combien stationnaire serait notre civilisation !
il est en Guyane des lieux qui, actuellement même, sont parfai-
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tement salubres: Cayenne,par exemple. « De 1819. à 1849, dit un
« écrivain spécialiste, M. Dutroulau, parlant de la mortalité, tandis « que la population européenne était concentrée dans la ville même « de Gayenne, on arrive pour ces trente et une années à une moyenne « de 2,72 p. 0/0, c'est-à-dire à peu près au chiffre des points répu- « tés les plus salubres des climats tempérés. De 1850 à 1855 elle « est de 9,80 0/0 en moyenne dans les hôpitaux. Elle s'est élevée à « 12,50 p. 0/0 en 1851 et h 23,74 p. 0/0 en 1855 par l'effet de la fièvre « jaune ( 1). » Ces derniers chiffres s'appliquent, comme bien on pense, aux hôpitaux, non à la population totale. Certes, il ne faut pas oublier que les européens de Gayenne se composent en grande partie de militaires, d'employés, de transportés, dont beaucoup sont jeunes, que les enfants sont en petit nombre et que la mortalité doit en être réduite; mais, d'autre part, ces sujets ne sont pas acclimatés, et une mortalité qui, pour eux, ne dépasserait pas 3 ou 4 p. 0/0 peut être regardée comme très favorable.
Sur les autres points de la Guyane, la mort fait de plus grands ravages : néanmoins sa puissance ne paraît pas tellement irrésistible qu'elle doive faire écarter les projets de déportation. Les statistiques officielles indiquent que de 1852 à 1879 on a envoyé à la Guyane 22,707 transportés, dont 402 femmes seulement ; sur ce nombre, les Français figurent pour 20,021, les Africains, Asiatiques et les natifs des colonies pour 2,686. Dans toute cette période de 27 ans, 11,295 moururent. La mortalité annuelle moyenne de 1871 à 1879 était de 64,4 p. 1,000 par maladies et de 3,40 p. 1.000 par accidents, ce qui représentait 67,84 par 1,000 hommes effectifs. La mortalité maœima fut de 101,2 p. 1,000 en 1876 etlàmînima de 45,3 p. 1,000 en 1872 (2).
Nous n'hésitons pas à dire que ces chiffres ne nous paraissent pas effrayants. Quand, dans une population de condamnés transportés, soumis en général à une mauvaise hygiène et adonnés à tous les vices, la mortalité rnaxima ne dépasse pas 100 ou 110 pour 1,000, quand surtout elle descend, dans certaines années, au-dessous de 50 pour 1,000, il n'y a pas lieu de désespérer. Il est vrai que l'on cite certains pénitenciers de la Guyane, tels que ceux des îles du Salut, qui servaient surtout de résidence aux vieillards, aux infirmes, aux cachectiques et où, de 1853 à 1856,1a mortalité a varié de 156 à 350 pour 1.000; mais on a vu plus haut, par l'exemple de Gayenne, que ces années furent affligées d'une épidémie terrible de fièvre jaune. On allègue encore les établissements du Maroni où la mortalité a atteint252 pour 1.000 en 1859,168 en 1861
(1) Dutroulau, Traité des maladies des Europe'ens, page 25, cité par le Dr Gustave Lfigneau dans sa brochure V Emigration de France, page 82.
(2) Voir la brochure citée du Dr Lagneau, pages 83 et 84.
et 116 en 1876.Nous trouvons plutôt cet exemple rassurant; car il
y a une décroissance continue, qui est conforme, d'ailleurs, à ce que l'on remarque un peu partout, à ce qu'on a vu en Algérie, en Cochinchine, comme nous le prouverons plus loin ; ce dernier chiffre de 116 sur 1,000 n'est, d'ailleurs, pas désastreux. Dans les années 1853 à 1856, époque des ravages particulièrement terribles de la fièvre jaune, la mortalité atteignit des chiffres foudroyants dans certains pénitentiers, nouvellement installés pour la plupart, 225 à 254 sur 1,000 à Sainte-Marie, 441 sur 1,000 à Saint-Augustin en 1856, 306 et 216 sur 1,000 à Saint-Georges sur l'Oyapock, 203 à 033 pour 1,000 à la Montagne-d' Argent, à l'embouchure du même fleuve.
Si terribles qu'ils soient, il ne nous paraît pas que ces chiffres condamnent absolument la déportation; ils s'appliquentàdes années d*épidémie, à des pénitentiers sans doute mal placés et en voie d'installation. L'ensemble des chiffres donnés pour la période de 1852 à 1879 et pour l'ensemble des déportés permet d'espérer que la mortalité moyenne, même en y comprenant les chantiers de travaux publics, de routes et de défrichements, pourra être ramenée aux environs de 100 pour 1,000 et ultérieurement de 40 à 50 pour 1,000. Or, si l'on considère que, dans les premières années de notre occupation de la Cochinchine, la mortalité des Européens, presque tous des soldats, s'est élevée (en 1861) à 115,6 pour 1,000, non compris une proportion encore plus considérable de malades rapatriés et que, en 1879, cette mêmemortalité s'est trouvée réduite à 12,2 pour 1,000; que de 1873 à 1880 au Sénégal, l'infanterie de marine aurait perdu en moyenne annuellement 140,6 décédés par 1,000 hommes d'effectif (1), on doit tirer de ces rapprochements deux conclusions : l'une, que la mortalité initiale, si considérable qu'elle soit, peut aller en décroissant; l'autre, qu'il n'y a aucune barbarie à infliger à des condamnés invétérés les risques auxquels on expose d'une manière permanente l'innocente jeunesse qui compose certaines garnisons coloniales (2).
(1) Ces chiffres sont tirés de la brochure sus-mentionnee du Dr Lagneau, p. 80 et 81.
(2) Les renseignements fournis par le document officiel intitulé Notice sur la transportation à la Guyane et à la Nouvelle-Calédonie pour les années 1880 et 1881 (publié en 1884), sont plus favorables. En 1880, sur 3,619 transportés, la mortalité par maladies et accidents s'est élevée à 191, soit 5,29 pour 100 ; en 1881, sur 3,476 transportés la mortalité n'a plus été que de 182, soit 5,10 pour 100. Si l'on laisse de côté les Africains et qu'on ne considère que les transportés et les libérés européens, astreints à la résidence, on voit (page 31 du document) que leur nombre, au 31 décembre 1880, s'élevait à 1,317 individus, dont 82 femmes pour les 1,235 hommes; le nombre des décès par maladie a été de 184, soit 149 sur 1,000 ; mais cette mortalité est plus faible parmi les libérés astreints à la résidence que parmi les forçats; sur 620 Européens libérés, le nombre des morts par maladie s'est élevé à 53, soit environ 85 pour 1,000.
{Note de la 3e édition.)
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Une autre objection élevée contre l'emploi à la colonisation, dans les contrées tropicales, de condamnés transportés, c'est l'absence de femmes et la stérilité fréquente des mariages entre européens dans ces régions. On a vu que, sur les 22,708 transportés à la Guyane, de 1852 à 1879, on n'a compté que 402 femmes. Jamais on ne pourra établir l'égalité de nombre entre les transportés des deux sexes, ne serait-ce que pour cette raison qu'il y a beaucoup moins de femmes que d'hommes à commettre des crimes. Néanmoins, cette énorme disproportion pourrait être nolablement atténuée, et pour 10,000 transportés du sexe masculin, on pourrait en avoir 2 ou 3,000 du sexe féminin qui formeraient des unions avec les condamnés les plus recommandables et ayant obtenu après un stage une demi -liberté. On dit, il est vrai, que sur 418 mariages entre Européens à la Guyane, il s'en est rencontré 215 stériles contre 203 féconds. Cette constatation ne nous paraît pas complètement décourageante. On ajoute que les unions entre les Européens et les femmes galibis ou les négresses paraissent offrir aussi une fécondité limitée; mais l'observation s'applique ici à un beaucoup trop petit nombre de cas pour pouvoir être concluante.
Tous les faits que l'on vient de rassembler ne sont pas démonstratifs pour un observateur qui ne se laisse pas égarer par la sensiblerie. Il estacquis que dansbeaucoup de cas, et d'une manière normale, la mortalité même parmi les déportés à la Guyane peut être réduite à 100 pour 1,000, parfois à 40 pour 1,000; que les unions entre Européens sont, pour la moitié, fécondes; qu'un tiers des enfants nés dépassent l'âge de dix ans. Si l'on considère qu'il s'agit des débuts toujours très périlleux d'une colonisation, de la période même de fondation des établissements pénitentiaires, alors que les règles de l'hygiène étaient beaucoup moins connues et appliquées qu'elles ne pourraient l'être aujourd'hui, ces résultats nous paraissent encourageants. La déportation n'a, d'ailleurs, pas pour principal objet, quoique ce soit désirable, de faire souche d'une population descendant des condamnés ; elle a surtout pour avantage d'accomplir dans les colonies tous les travaux préparatoires de routes, de chemins, de défrichements, d'y améliorer les conditions générales, même hygiéniques, de frayer la voie à l'immigration libre, de fournir de la main-d'œuvre et d'attirer les capitaux dans les colonies.
Avec l'extraordinaire inconstance qui nous caractérise, nous avons interrompu, au bout de treize ans ou du moins singulièrement restreint et complètement modifié, la transportation des condamnés à la Guyane, tandis que l'Angleterre, en Australien maintenu ce régime pendant environ trois quarts de siècle, en faisant une expérience autrement étendue et méthodique.
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C'est on l'a vu, une loi du 30 mai 1854, qui institua latransportation dans ce pays des condamnés aux travaux forcés. Or, en 1867, un décret décida que l'on ne transporterait plus àla Guyane que les condamnés noirs ou arabes, parce que leur tempérament s'accommodait mieux au climat, ce qui est, d'ailleurs, contestable pour les Arabes, et que les condamnés blancs seraient dirigés sur la Nouvelle-Calédonie. Rien ne justifiait cette exclusion de la Guyane pour les condamnés blancs. Ce décret resta en vigueur pendant vingt-huit ans et ce n'est que vers 1896 que la transportation des forçats européens dans notre possession continentale sud-américaine reprit; à partir de 1897, la Guyane redevint le seul lieu de transportation des condamnés pour la France, l'envoi de ceux-ci en Nouvelle-Calédonie ayant été depuis lors abandonné. Mais, on voit combien l'expérience de la transportation en Guyane a été courte, les noirs et les Arabes n'offrant aucunement les ressources que l'on pouvait attendre des blancs. Le nombre des « condamnés et rélégués rationnaires » était, en 1900, de 7,090 à la Guyane contre 5,932 à la Nouvelle-Calédonie (1).
Ces chiffres qui ne font ressortir qu'un effectif total de 13,000 transportés ou relégués sont très faibles. Cela vient en partie de ce que la répression en France est très émoussée depuis vingt ans, et aussi de ce que, aux termes de la loi de 1854 en laissant de côté celle de 1885 sur les récidivistes, la transportation ne s'applique qu'aux condamnés aux travaux forcés et noa aux condamnés àla réclusion. Or,les condamnés aux travaux forcés, soit à perpétuité, soit à temps, sont au nombre de 7 à 800 en moyenne chaque année et ceux à la réclusion au nombre de 5 à 600; ces derniers échappent à la transportation ; on devrait les y soumettre. On pourrait aussi offrir cette peine avec une réduction de la durée aux condamnés à plus d'un an d'emprisonnement, lesquels sont au nombre de 4.000 chaque année, et il est possible que 15 ou 20 p. 100 de ceux-ci acceptassent cette commutation. L'effectif des transportés pourrait ainsi être doublé, et avec les libérés qui, par choix ou par obligation, suivant les cas, resteraient dans la colonie, on aurait un effectif total de 50.000 à 60.000 résidents, qui devraient à la transportation leur présence à la Guyane. C'eut été une vive impulsion au développement de la colonie.
On verra plus loin que les Anglais, en Australie, surtout pendant les cinquante premières années, ont appliqué la transportation à des caiégories beaucoup plus nombreuses de délinquants qu'on ne le fait chez nous.
Le plus grand vice de notre système de transportation, c'est
(1) Rapport de M. Le Myre de Vilers, député, sur le Budget général de l'exercice 1901 {Ministère des Colonies), page 211.
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l'inutilisation des transportés à des travaux productifs pour la colonie. La loi du 30 mai 1854, copiée à peu près sur le régime anglais, était, en principe, assez judicieuse ; en voici les clauses les plus importantes : « Article 1er : La peine des travaux forcés (il eût fallu y joindre celle de la réclusion) sera subie à l'avenir dans des établissements créés par décrets sur le territoire d'une ou plusieurs possessions françaises autres que l'Algérie. — Article 2 : Les condamnés seront employés aux travaux les plus pénibles de la colonisation, et à tous autres travaux d'utilité publique. — Article G : Tout individu condamné à moins de huit années de travaux forcés sera tenu, à l'expiration de sa peine, de résider dans la colonie, pendant un temps égal à la durée de sa condamnation. Si la peine est de huit années, il sera tenu d'y résider pendant toute sa vie. — Article 11 : Les condamnés des deux sexes qui se seront rendus dignes d'indulgence par leur bonne conduite. .. pourront obtenir: 1° l'autorisation de travailler aux conditions déterminées par l'administration, soit pour les habitants de la colonie, soit pour les administrations locales ; 2° une concession de terrains, et la faculté de la cultiver pour leur compte. »
Malheureusement, l'administration a appliqué avec une rare incohérence ces excellentes prescriptions. Elle a d'abord parqué les forçats dans les îlots du Salut, où ils croupissaient dans l'inaction. Puis, quand elle s'est décidée à les installer sur la terre ferme, elle ne leur donna pas l'emploi que prévoyait Tar ticle 2, ci-dessus mentionné, de la loi de 1854. Un professeur de droit à l'Université de Paris, qui fut membre du Parlement, M. Léveillé, a visité la Guyane, vers 1890, pour y étudier notre système de transportation ; il a constaté que le véritable centre pénitentiaire de la Guyane, Saint -Laurent, au Maroni, est une sorte de cité ouvrière où le condamné apprend soit un métier, s'il en a le goût, soit l'agriculture coloniale, s'il le préfère, mais que, dans l'un et l'autre cas, il ne fournit qu'un travail insuffisant, et il en donne cette raison entre autres : « l'adoucissement général et systématique de la peine au profit de tous les condamnés. La peine de la transportation a été vis-àvis de tous les condamnés bons ou mauvais amollie jusqu a l'excès. Elle constitue une véritable retraite aux travailleurs privilégiés du crime. Ils ont l'habillement, le logement, la nourriture; et cette existence étroite peut-être, mais paisible, ne leur impose qu'une fatigue légère (1). » M. Léveillé en donne de saisissants exemples, et, avec grand'raison, il voudrait qu'on ne leur assurât que le pain et que s'ils veulent du vin, de la viande, des
(1) Précis ae Législation et d'Economie coloniale, par Paul Rougïer, 1S95,
page 231.
légumes, ils achètent ces suppléments avec le produit d'un travail effectif.
La direction du travail des forçats s'est montrée, d'autre part, très malhabile et très incohérente. On a d'abord trop changé les emplacements où on les installait ; quelques tâtonnements étaient naturels, mais non pas à ce point. Après les Iles du Salut et l'Ilet la xMère, plus rapproché de Cayenne, on a tour à tour fondé les établissements suivants : la Montagne d'Argent, puis Saint- Georges sur l'Oyapock, ultérieurement Sainte-Marie et Saint - Augustin sur les bords de la Comté, ensuite Montjoly dans l'île de Cayenne ; puis, sur une plus grande échelle, le Kourou et le Maroni; en 1875 on abandonna le premier pour porter tout l'effort sur le second ; quelques années plus tard, en 1884, on releva l'établissement du Kourou et en 1890 celui de la Montagne d'Argent (l).On maintenait en même temps les « pontons » et « pénilentiers à terre de Cayenne ». L'instabilité des gouverneurs, l'un des vices du système colonial française dû contribuer à tous ces changements.
Plus qu'ailleurs, ils étaient un fléau à la Guyane. On sait que l'opération, à la fois la plus coûteuse et la plus malsaine, en pays tropical, c'est le défrichement ; une fois celui-ci effectué et le sol régulièrement travaillé, la salubrité se constitue graduellement. Si donc, au lieu d'entamer constamment des défrichements nouveaux, en laissant les premiers inachevés, ce qui les ramenait rapidement à l'état de végétation sauvage, on se fût fixé sur un emplacement déterminé et qu'on s'y fut maintenu en l'étendant, on eût bientôt à la fois assaini et rendu cultivable une région. On eût pu y installer avec des concessions de terres les forçats libérés qui, ainsi d'ailleurs que les forçats en exercice ayant une bonne conduite, eussent pu se marier, quand ils ne l'étaient pas, soit avec des Européennes libres ou condamnées, soit même avec des femmes indiennes. Un patronage intelligent eût conduit à bonne fin une œuvre de ce genre.
Non moins que l'instabilité des établissements, le genre de travaux auxquels on assujettissait les condamnés a contribué à la stérilité de la colonisation pénale à la Guyane. On ne les a que très exceptionnellement employés aux travaux principaux, ce que nous appelons les preparatory expenses (voir plus loin le chapitre sur l'Australie), c'est-à-dire aux routes, défrichements, digues, barrages, etc. L'administration pénitentiaire a voulu leur faire produire en régie la généralité des denrées ou objets qu'elle consomme. Dans une certaine mesure, cette idée était admissible; mais on prétend nourrir les forçais à la Guyane comme en
(1) Arthur Girault, Principes de Colonisation et de Législation Coloniale, 1895, Dage 627
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Europe: on leur fait, par exemple, cultiver des haricots, qui y viennent mal, au lieu de manioc et d'autres plantes du pays qui y viendraient superbement. Il faudrait, pour la ration des condamnés, substituer les produits de la contrée à ceux d'Europe ; il n'y a pas de raison pour qu'on nourrisse les forçats avec du blé et non avec du millet, du moins comme base de nourriture. L'administration, d'autre part, s'est mise à créer des plantations de cannes à sucre, de cacao, de café, au Maroni, à Saint-Maurice où il y a une usine à sucre, au Kourou, à la Montagne d'Argent. Sans prohiber absolument ces cultures faites en régie avec la main-d'œuvre pénale, ce n'est certainement pas là l'objet naturel de la transportation. Ces exploitations sont quasi improductives, d'autant qu'on n'intéresse guère ou très insuffisamment les condamnés à un labeur efficace, au moyen de primes, dont une partie leur serait immédiatement remise. On ne recourt, en ce qui les concerne, à aucun des deux grands mobiles de l'homme, l'espoir et la crainte. N'ayant la perspective ni de récompenses pour leur activité, ni de châtiments pour leur paresse, ils demeurent inertes (1).
Le peu de succès de la transportation des condamnés à la Guyane prouve donc, non contre le système, mais contre la mauvaise application qui en a été faite.
D'après le rapport de M. Le Myre de Vilers, sur le budget des colonies en 1901, les frais des services pénitentiaires tant à la Guyane qu'à la Nouvelle-Calédonie étaient fixés par le gouvernement à 9 millions 066,400 francs ; la Commission du budget les a réduits à 8,890,800 ; on n'y fait pas le départ de ce qui concerne chacune des deux colonies, maison a vu plus haut (page 113) que le nombre des condamnés est plus considérable à la Guyane et que, d'ailleurs, depuis 1897, on a cessé tout envoi de transportés et de rélégués à la Nouvelle-Calédonie, la Guyane restant le seul lieu de transportation.
La France commettrait une grande faute en ne faisant pas dans la Guyane une application systématique et persévérante de la déportation; qu'on ne se départe pas de ce régime pendant un siècle entier; mais qu'on ne se contente pas d'envoyer dans cette région les simples récidivistes correctionnels, comme les vagabonds et les souteneurs ; qu'on y expédie aussi et surtout les criminels condamnés pour des fautes graves et dont beaucoup ap-
(1) On trouvera, sur la transportation et le régime des condamnés à la Guyane et à la Nouvelle-Calédonie, des détails intéressants dans les deux ouvrages cités plus haut, de M. PaulRougier (Précis de Législation et d'Economie coloniale) et de M. Arthur Girault (Principes de Colonisation et de Législation coloniale), parus la même année (1895) à la librairie Larose.