MADAGASCAR : POPULATIONS, RESSOURCES NATURELLES
conquête est à peu près achevée, et elle s'est faite avec très peu d'effusion de sang. Elle a été obtenue par un système ingénieux de secteurs et de responsabilité très large, avec grande liberté d'allures, pour les officiers, chefs de ces secteurs, d'après des règles générales tracées sans minutie.
Que vaudra cette immense possession? Il est assez difficile de le dire ; évidemment, comme sol, et c'est le cas de toute l'Afrique Australe, elle est loin d'être de premier ordre ; mais l'immensité du territoire, l'abondance des forêts et des pâturages, peuvent avec le temps en faire, sinon une colonie de plantations, ce qu'elle pourra être, cependant, sur quelques points d'élection, du moins une colonie d'élevage et d'exploitation forestière ; son avenir, de ce côté, quoique lent sans doute, peut être considérable. Quant au sous-sol, il offre également, comme toute l'Afrique Australe, de riantes promesses qui, en ce qui concerne l'or, ont déjà un commencement de réalité.
Les cultures tropicales de luxe, café, cacao, vanille, etc., pourront peut-être prospérer dans quelques sites bien choisis ; mais ce n'est nullement d'elles qu'il faut attendre le développement et le progrès de l'île, et c'est folie de pousser à leur extension hâtive par des mesures artificielles, comme de très fortes détaxes à l'entrée en France, à plus forte raison comme l'immunité absolue des droits très légitimes de consommation qui frappent en France ces denrées riches. On dupe les colons et on leur prépare les pins graves mécomptes en les mettant sur cette piste. L'excessive rareté de la main d'œuvre constitue, d'ailleurs, un obstacle quasi insurmontable à la création de nombreuses plantations de ce genre. '
En dehors des produits forestiers et minéraux, c'est l'élève du bétail et plus encore peut-être les cultures vivrières qui doivent assurer l'essor de celte vaste colonie. Une partie du plateau central et du sol des vallées se prête à la production du riz, la culture vivrière par excellence dans ces régions; mais elle exige de l'irrigagation, ce qui en réduit beaucoup l'aire. Une plus grande étendue de sol est apte à la production du maïs, du manioc, des patates, sinon des haricots, des pommes de terre, etc.
Il faudrait arriver à doubler, ultérieurement même à tripler et à quadrupler, la maigre population de l'île qui, au chiffre évalué de 2 1/4 à 2 1/2 millions d'habitants, pour une surface plus grande de 14 p. 100 que la France, ne représente que 4 habitants au kilomètre carré, presque 20 fois moins que chez nous. On estimait, en effet, au cours de l'année 1899, le nombre des habitants de Madagascar à 2.250,000 indigènes, 300 Africains, 850 Asiatiques et 5,650 Européens ou descendants d'eux : parmi ces derniers se trouvaient 3,100 hommes, 1,250 femmes et 1,300 enfants. Les Français forment la majorité des Européens, puis viennent les Mau-
DR LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
ruions, la plupart Français d'origine, les Anglais divers, les Norvégiens, les Grecs, les Allemands, les Suisses. La population indigène, si chétive, est très inégalement répartie : sur le plateau central elle peut atteindre une dizaine d'âmes par kilomètre carré, le quart à peu près de la densité moyenne des départements pauvres de la France. L'Imérina compte 875,000 habitants; Tananarive, à elle seule, 45,000 âmes ; le Betsiléo, plus de 300,000. Dans les zones côtières, les provinces de Farafangana avec 160,000 habitants, de Fénériveavec 77,000, de Mananjary avec G0,000, d'Analalava avec 55.000, de Mahanoro avec 40,000 et de Yohémar, aveclemême chiffre environ, sont les plus peuplées (1). Mais il n'est pas exagéré de dire que, dans les deux tiers de l'île, notamment chez les Antandroys, les Mahafalys, la population dépasse rarement 1 habitant par kilomètre carré et tombe souvent au-dessous, soitle vingtième tout au plus des campagnes les moins peuplées de France ; par conséquent les deux tiers de l'île sont quasi déserts, et l'autre tiers n'a qu'une population des plus clairsemées.
Peupler Madagascar, et cela ne peut guère se faire qu'en favorisant la multiplication de la population indigène, c'est le premier et le plus important problème de la colonisation. Il faudrait que de 2 1/4 ou 2 1/2 millions d'habitants, la population s'élevât, en un quart de siècle, à 4 millions, à 6 en un demi-siècle, à une dizaine de millions en un siècle. Au fur et à mesure de ce développement delà population indigène, la colonisation prendrait un essor qui croîtrait en raison géométrique de l'augmentation du nombre des habitants. Le problème de la main-d'œuvre serait alors résolu.
On peut rêver une immigration indienne ou annamite; on peut même la seconder, surtout la seconde, déjà un peu façonnée à la France, mais il est très douteux qu'elle devienne très considérable et fasse souche. L'immigration des noirs de la côte voisine de l'Afrique séduit beaucoup d'observateurs superficiels ; mais l'Afrique Australe elle-même est peu peuplée et tant que les miues d'or y seront en exploitation, c'est-à-dire pendant un quart de siècle, sinon plus, l'élévation des salaires retiendra ces noirs dans leur pays. Une immigration chinoise importante serait regrettable.
Quant aux Européens, aux Français, si la population de la France croissait encore et que l'amour des champs s'y maintînt, on eût pu espérer constituer un noyau un peu important de colons ruraux français sur les hauts plateaux de l'intérieur, arriver à en
(1) Notice sur Madagascar, Histoire, Géographie, Voies Je communication, etc., par René Fournier, administrateur adjoint des colonies, avril 1900, page 1 1 . Cette publication, ayaot un caractère officiel, a été éditée à l'Imprimerie Nationale.