COLONIES DÉ LA FRANCE .* FONDATION DE L'INDO CHINE FRANÇAISE
des rêves auxquels l'expérience fait renoncer. En Algérie nous ne 'voulions tenir que le Tell et nous sommés allés jusqu'à El-Goleah, et nous sommes en marche vers Insalah et le Niger. Les Anglais ont éprouvé la même nécessité dans l'Inde. Un semblable avenir nous attend dans l'A.sie orientale. On ne peut posséder avec sécurité un Delta qu'en occupant solidement les montagnes qui le dominent, et surtout les passages par où peut descendre l'agresseur. Toute l'Indo-Ghine sera donc à nous; cela est inévitable. Les protectorats du début ne différeront de l'annexion que parce que nous maintiendrons sous notre direction, une situation et un rôle à la famille impériale d'Annam, à la famille royale du Cambodge et aux classes lettrées ou moyennes annamites et cambodgiennes. Nous devons en faire nos collaborateurs en les contrôlant avec soin. Le traité de paix conclu avec la Chine, au printemps de 1885, nous laisse maintenant toute liberté. Notre action doit englober aussi le Laos et même tout le royaume de Siam.
« D'après les Statistiques coloniales le commerce extérieur de toute notre Indo-Chine, sauf le Cambodge, se serait élevé, en 1887, à 170,821,000 francs, dont 93,993,000 francs à l'importation et 76,827,000 à l'exportation. Sur ces sommes, le commerce avec la France ne représente que 22,618,622 francs, dont 21,254,065 francs à l'importation en Indo-Chine et 1,364,557 francs seulement à l'exportation de l'Indo-Chine. Ces chiffres sont bien faibles, même insignifiants, surtout si l'on pense qu'il faut retrancher des 21 millions à l'importation une dizaine de millions de francs d'argent ou de monnaie métallique.
« Il ne faut pas croire, toutefois, que l'on puisse remédier à cette faiblesse par l'établissement de hauts droits protecteurs au Tonkin en faveur des marchandises françaises. On a commis récemment cette faute en soumettant le Tonkin à notre tarif général des douanes. Il en est résulté des souffrances et de l'irritation parmi les populations indigènes, une diminution du commerce, un accroissement de la contrebande et du brigandage qui en est une des formes. En outre, ce régime exorbitamment privilégié a peu profité à l'industrie métropolitaine : celle-ci, quand elle est à l'ombre de droits protecteurs élevés, s'endort dans la routine; elle ne fait plus aucun effort ; elle néglige de s'accommoder aux goûts des populations lointaines et primitives. Un régime très protectionniste est aussi funeste à la colonie que, avec le temps, à la mèrepatrie. Les pauvres habitants de l'Extrême-Orient, excellents calculateurs et très éveillés sur leurs intérêts matériels, font parfaitement la différence de quelques centimes sur un mètre de tissu; de même encore, très assujettis à la tradition, aux rites et aux usages, ils n'admettent aucun changement, fût-il en mieux, dans
les vêtements, dans les parures, que leur ont légués leurs ancêtres. C'est de ces idées que doivent s'inspirer le commerce et l'industrie de la France : l'application à l'Indo-Chine de notre tarif général des douanes est une colossale erreur; tout ce que Ton pourrait accorder à l'industrie métropolitaine, ce serait des droits de 10 à 15 0/0 au maximum à la valeur sur les principales marchandises étrangères.
« Le faible tirant des eauxduSongkoï (fleuve rouge) à l'étiage a fait éprouver quelques mécomptes à nos espérances. Néanmoins, il n'est pas impossible de rendre le fleuve sérieusement navigable pendant la plus grande partie de l'année, et déjà l'on a attiré un certain transit avec la province chinoise du Yunnan. Il y a là un embryon de commerce important. Si nous savons, ce qui est pour nous le premier devoir politique dans l'Extrême-Orient, entretenir des relations cordialement amicales avec la Chine, il est probable que cette route de pénétration soit parla voie d'eau soit par une voie ferrée deviendra de plus en plus suivie.
« Ce n'est pas, on lésait, dans le commerce direct avec la colonie (il s'en faut de beaucoup) que consistent les principaux profils de la colonisation. Il y a aussi la distribution, par les mains en grande partie des métropolitains, du commerce intérieur ; il y a tout le mouvement et le placement des capitaux, la commandite de banque, les sociétés anonymes, les entreprises industrielles ou agricoles à l'intérieur du pays. Le Tonkin ne s'annonce pas mal à ce point de vue. Déjà quelques importantes maisons françaises se sont établies dans ce pays, notamment à Haïphong. Les Européens se sont mis aussi à diriger et à susciter quelques cultures, de bois, de thé, etc. Le brigandage seul, dont on viendra à bout, si l'on suit une politique intelligente et prudente, en empêche l'extension. Enfin, l'industrie minière commence à naître en Indo- Chine, non pas l'extraction de pépites d'or, que les officieux faisaient sottement miroiter aux yeux des Français pour les séduire pendant la période de la conquête, mais l'exploitation des mines du charbon, bien préférables aux mines d'or.
« Sur deux points, dans la baie de Hongaï et à Kebao, l'on s'est mis à ouvrir des houillères qui s'annoncent comme abondantes. Au moment où nous revoyons ces lignes (octobre 1890) on prétend que 2,000 indigènes sont employés aux mines de Hongaï et 600 à celles de Kebao, outre un personnel de 5 ingénieurs français et de 70 contre-maîtres, chefs de poste ou ouvriers d'élite également français. On prétend que les couches ont de 20 à 50 mètres d'épaisseur et que le charbon en est meilleur que celui du Japon, la seule contrée qui, jusqu'ici, dans l'Extrême-Orient, se livre à une exploitation houillère. Il est possible qu'il y ait de l'exagération
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dans ces descriptions. Mais un fait de bon augure, c'est que les actions des mines de Hongaï, émises à 125 piastres, ont été et sont encore très recherchées sur la place de Hongkong où elles ont coté un instant 700 piastres et où elles se négocient actuellementà 350, jouissant d'une prime de 180 0/0. Dans quelques autres districts, notamment dans celui de Langson et, en Annam, dans la baie de Tourane, il se rencontre aussi des mines de charbon pleines de promesses.
« Le Tonkin offre donc des perspectives sérieuses de développement. Les points noirs consistent dans l'administration incohérente, changeante, incompétente et inefficace, que nous y avons établie, et dans les charges considérables dont la colonie grève le budget métropolitain (1). Il faut avoir, au Tonkin, un système d'administration suivi, ne pas changer à chaque instant et les rouages gouvernementaux et les hommes, choisir notre personnel en dehors des considérations départi dans la métropole, le bien rémunérer, lui assurer de la stabilité, mais ne pas en exagérer l'effectif. Il convient aussi de ne pas désorganiser brusquement la société indigène, de n'en modifier les cadres, si c'est utile, que graduellement et avec prudence. Si nous bouleversons la société indigène, nous nous trouvons en face du chaos. Nous avons commis récemment des fautes de ce genre dans l'Annam quand le général de Gourcy s'avisa de détrôner le petit roi ; nous lui en avons substitué un qui, dans les idées orientales, sera longtemps entaché du caractère de l'illégitimité. De même au Cambodge, nous nous sommes conduits en étourdis et en présomptueux quand nous avons en quelque sorte avili le roi Norodom, et que nous avons voulu transformer en société démocratique une société féodale, oubliant qu'il avait fallu une demi-douzaine de siècles pour arriver à cette transformation en France et que les Orientaux professent un culte à la fois touchant et tenace pour les traditions et les mores majorum.
« L'inconsistance de notre politique, l'absence de plan, Ja surabondance de notre personnel, le grand nombre de résidents, de vice-résidents, dont beaucoup ne résident qu'en France, ont rendu notre colonie indo-chinoise très onéreuse. Après la fin de la guerre régulière (car le brigandage subsiste toujours) l'Indo-Chine a reçu de la métropole un subside annuel de 30 millions de francs qui a été réduit à 22 millions, puis à une dizaine de millions mais qui, à ce dernier chiffre, laisse en déficit les finances locales. On a prédit des réductions ultérieures; mais, avec les fautes persistantes, notamment l'instabilité de l'administration, il sera difficile de les
(1) D'après le Rapport présenté au Sénat par M. Boulanger au nom de laComtû»sion du budget de 1891 (page 461), le Tonkin et l'Annam n'ont pas eu depuis la *OAjuête,en 1887, moins de 17 administrateurs successifs.» (Note délai" édit.)
DE LA COLOiMSATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE.
réaliser aussi viteet aussi complètement qu'on l'espérait. Bien administrée, l'Indo-Ghine ne devrait plus, dans un délai de six ans, recevoir aucun subside du budget métropolitain. Elle devrait pourvoir, par ses propres ressources, avec l'aide parfois de concessions de terres, de forêts ou de mines, à l'établissement des chemins de fer, des tramways et des canaux. Bien plus dans quinze ou vingt ans, l'Indo-Ghine devrait payer, comme le font actuellement les Indes anglaises, tous ses frais d'occupation militaire et de défense maritime (1).
« Cette colonie, qui tiendra sur la carte du monde une place respectable, vaudra-l-elle les frais qu'elle aura coûtés? Sans compter que ces frais, avec une politique plus nette et plus ferme, auraient été singulièrement réduits, la même question s'est posée à l'origine de chaque établissement européen dans les régions barbares. L'Algérie, pour nous, en est la preuve, et l'Inde pour les Anglais. Les colonies s'enfantent dans la douleur et ont de pénibles commencements qui découragent les caractères faibles et les esprits enfermés dans le temps présent : c'est la règle générale qui ne souffre que de bien rares exceptions. Cambodge, Gochinchine, Annam, Tonkin, il y a là 500 ou 600,000 kilomètres carrés au moins, dont la moitié est fertile et dont l'autre moitié contient des mines et des forêts ; 20 ou 25 millions d'habitants sont répandus sur cette vaste région, entassés dans les deltas, disséminés sur les plateaux; de grands fleuves navigables une partie de l'année, le Mékong et le Song-Koï, pénètrent loin dans de vastes contrées voisines, le Siam, le Laos et le Yunnan. Nous devrions étendre notre protectorat sur le Laos et sur le Siam et devenir franchement les alliés de la Chine. La population de Flndo-Chine
(1) D'après un discours de M. Etienne, sous-secrétaire d'Etat aux colonies, dans la séance de la Chambre des députés du 27 novembre 1890, le budget du Tonkin, indépendamment de la Cochinchine, aurait été de 62 millions de fr. eu 1887, 50 millions en 1888, 49 millions en 1889, 45 millions en 1890 et 39 millions en 1891. Dans ces chiffres les dépenses militaires entraient pour 50 millions en 1887 et pour 22 millions en 1891; les dépenses civiles qui ne montaient qu'à 12 millions en 1889 sont évaluées pour 1891 à 17 million?. Pour faire face à toutes ces dépenses le Tonkin lui-même n'a fourni que 11 millions de fr. en 1887, 13 millions en 1888, 16 millions en 1889 et 20 millions en 1890. D'autre part, on imposait à la Cochinchine, une contribution de 11 millions en faveur du Tonkin, laquelle sera réduite â8 millions en 1891. La différence, soit à l'heure présente (1891) une dizaine de millions, incombe à la France, mais, si l'on ne faisait aucune omission, notamment pour les dépenses de la marine, y compris les réparations navales, on arriverait sans doute à un chiffre double. En 1891 on a dû prélever sur la dette flottante 18 millions pour la liquidation de l'arriéré du Tonkin et de la Cochinchine. Il faudrait d'ici à cinq ou six ans dégager de toute dépense la métropole. On y peut arriver par l'augmentation des recettes, la cessation du gaspillage et aussi par certains agencements utiles. Dans le discours
Ç récité, M. Etienne fait valoir qu'il a fait commencer le chemin de fer de Langhuon à Lang-Son, et que, après l'achèvement de cette ligne, on pourra, sur les 1,200.000 fr. que coûte annuellement le ravitaillement des troupes, économiser 800,000 fr. par an, ce qui, en quatre ou cinq années, paiera le coût de la construction du chemin de fer. (iVofe dê la 4e édition.)
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française est en général douce : exploitée pendant des siècles par les brigands et les mandarins, elle peut, si nous sommes habiles, se serrer avec confiance autour de notre drapeau. La foi chrétienne peut pénétrer une partie de ces peuples, et les missionnaires nous y seront d'un secours qu'il faudra contrôler sans doute, mais qu'on ne devra pas mépriser, Notre commerce, qu'on pourra pendant quelque temps encourager par de légers tarifs différentiels, nos capitaux qui ne trouvent presque plus d'emploi chez nous et qui ne jouissent que d'une sécurité restreinte dans les pays tout à fait étrangers, notre activité intellectuelle et morale de toutes sortes, aussi bien scientifique qu'administrative et industrielle, pourront se déployer à l'aise sur un champ si vaste. Sans doute, il faudra du temps pour le bien exploiter, vingt-cinq années, cinquante peut-être, même une centaine au pis-aller. La constitution du magnifique domaine qui s'appelle l'Inde britannique a exigé une plus longue période encore d'efforts et de travaux. Le succès dans les colonies d'exploitation est à ce prix. Nos arrière-neveux nous devront cette richesse et cette gloire ; nous aurons l'honneur et la joie de l'avoir préparée. Un père épargne pour ses enfants et ne croit pas sa peine perdue, si brève que doive être sa vie, quand il a semé un gland ou planté un chêne ; une génération sociale doit aussi travailler pour celles qui la suivent. La civilisation humaine, prise dans son ensemble, nous saura gré d'avoir soustrait à l'oppression et à la barbarie des terres aussi considérables et une race de paysans aussi laborieux et aussi sobres.
« Quoique, par la nature des choses ne devant pas être une colonie de peuplement, notre possession de l'Asie orientale pourra attirer et retenir chez elle un certain nombre de Français, commerçants, industriels, commis, contre-maîtres, chefs d'exploitation, directeurs de cultures, maîtres artisans. On ne devrait pas s'étonner que, dans un demi-siècle, il se trouvât presque autant de Français en Gochinchine, au Cambodge, dans l'Annam, au Tonkin, qu'il se rencontre aujourd'hui de Hollandais à Java ou d'Anglais dans l'Inde.
« Les récentes expériences font justice de la réputation d'excessiveinsalubritédecesrégions.Lamortn'y fait de grands ravages que lorsqu'on ne prend aucune précaution contre elle. Les documents statistiques relatifs aux troupes d'occupation de la Gochinchine démontrent qu'après avoir été fort élevée, effrayante même au début, la mortalité a constamment décru parmi elles et qu'elle ne dépasse guère actuellement celle qu'on observe en Europe. En 1861, le nombre des décès parmi nos soldats s'éleva à 115 pour 1,000, en 1862 à 62 pour 1,000, en 1863 à 82; en 1864, elle descendit à 54 pour 1,000, puis à 41 en 1866 ; elle se releva à 60 eu 1867,
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mais pour redescendre à 30 en 1868. De 1870 à 1880, elle a varié entre le maximum de 52,5 pour 1,000 en 1871 et le minimum de 12.2 pour 1.000 en 1879. Ce dernier chiffre ne dépasse que de fort peu la mortalité moyenne des soldats en France, laquelle s'est élevée à 11,41 pour 1,000 dans la période de 1862 à 1869, et à 9,54 pour 1,000 dans celle de 1872 à 1875. On dira avec raison qu'il faut tenir compte des malades rapatriés. Ceux-ci, en effet, sont nombreux, et il n'est pas douteux que parmi eux un certain nombre n'expirent sur mer ou à leur retour en France ; mais le même fait se passe, quoique dans des proportions moindres, pour les soldats en garnison dans la métropole. Les bons observateurs estiment que cette mortalité sur mer ou au retour dans la patrie doit vraisemblablement doubler la mortalité attribuable à la Cochinchine ; celle-ci aurait donc été de 24 pour 1,000 en 1879. C'est une proportion qui n'est pas bien inquiétante et qui sans doute pourra se restreindre encore, car, au point de vue hygiénique, on n'a pas réalisé toutes les précautions utiles.
Le climat du Tonkin est, d'ailleurs, préférable à celui de la Cochinchine; la mortalité n'y serait pas plus forte que parmi les troupes d'Europe. Des juges qui offrent des garanties d'exactitude pensent que les Européens pourront habiter les rives du Fleuve Rouge, y mener leurs familles et que ces familles pourront même s'y perpétuer dans des conditions restreintes formant une race créole, à la seule condition de ne pas remuer la terre, ni défricher la forêt (1). Les Européens se trouveraient donc dans cette contrée comme dans beaucoup d'autres où ils font le commerce et l'industrie, l'Egypte, les Antilles, etc. »
Ainsi parlions-nous dans la 4e édition de cet ouvrage (1891). Dans les dix années qui viennent de s'écouler depuis lors, la situation de nos possessions indo-chinoises s'est, à tous les points de vue, consolidée et améliorée. En ce qui concerne leur configuration même, le traité du 3 octobre 1893 avec le Siam, à la suite d'un ultimatum, dont était porteur notre envoyé extraordinaire, M. Le Myre de Vilers, en faisant cesser les empiétements pro gressifs des Siamois, nous a assuré à l'ouest une frontière plus nette, à l'abri de toute contestation. Nos possessions ne sont plus menacées d'être quasi coupées en deux par l'audacieuse et persistante pénétration des Siamois. D'autre part, nous avons dù renoncera établir notre suzeraineté sur le Siam, ainsi qu'on l'avait un moment espéré. Le traité d'octobre 1893, sanctionné parla loi française du 2 février 1894, comporte, dans son article 1er, la renonciation absolue du gouvernement siamois à toute prétention
(1) Voir la brochure du Dr Gustave Lagneau sur YEmigration de Fvan v, pages 77 à 80.
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sur l'ensemble du territoire de la rive-gauche du Mékong et sur les îlesdufleuve ; par l'article 2, le gouvernement siamois s'interdit d'entretenir ou de faire circuler des embarcations ou des bâtiments armés sur les eaux du Grand-Lac, du Mékong et de leurs affluents dans un rayon de 25 kilomètres sur la rive droite ; par l'article 3 il s'engage à ne construire aucun poste fortifié ou établissement militaire dans le même rayon, ainsi que dans les provinces de Battambung et deSiam-Keap. L'article 6 stipule : « Le développement de la navigation du Mékong pouvant rendre nécessaire sur la rive droite certains travaux ou l'établissement de relais de batellerie et de dépôts de bois et de charbons, le gouvernement siamois s'engage à donner toutes les facilités nécessaires à cet effet. »
Telles sont les principales clauses de ce mémorable traité qui font du Mékong un fleuve français.
Au point de vue administratif intérieur, nos possessions de la Péninsule indo-chinoise, tout en conservant chacune à certains égards une autonomie, sont arrivées à constituer une véritable unité politique et administrative, un Empire, quoique le mot soit peut-être un peu majestueux pour des territoires qui, à l'heure actuelle, paraissent avoir à peine 800,000 kilomètres carrés, n'être pas habités par plus d'une vingtaine de millions dames ; encore ce dernier chiffre est-il l'objet de beaucoup de contestations (1).
Les cinq parties élémentaires de ce jeune et modeste Empire asiatique, à savoir : la Cochinchine, leTonkin, l'Annam, le Cambodge et le Laos, ont chacune leur budget propre et leur administration spéciale. Mais, au dessus, il y a l'administration générale et le budget général de l'Indo-Chine.
La Métropole s'est efforcée de mettre fin au chaos où se débattaient nos possessions indo-chinoises, la Cochinchine exceptée; elle n'a pas ménagé à ce sujet les sacrifices et elle envoya dans le pays comme gouverneurs généraux successifs deux hommes doués de capacité et d'autorité, M. Rousseau d'abord, qui y mourut à la peine, puis M. Doumer, ancien ministre ; ce dernier, qui aura eu une administration très heureuse et retentissante, achève, en 1901-1902, sa cinquième année de gouvernorat.
On a vu que le gouvernement français était périodiquement amené à opérer une onéreuse liquidation des affaires du Tonkin.
(1) Il paraîtra étonnant que l'on ne soit pas fixé sur l'étendue de l'Indo-Chine française. Les statistiques françaises à ce sujet sont hésitantes ; il est vrai que le territoire de notre possession a été considérablement accru par le traité de 1893 avec le Siam. D'après Y Annuaire du bureau des Longitudes pour 1901 (page 458) l'Annam aurait 220,000 kilomètres carrés, le Tonkin 100,000, la Cochinchine 59,460, le Cambodge 120,000,1e Laos 567,000, ensemble 766,160 kilomètres carrés. Toutefois, Y Annuaire des Longitudes met dos points d'interrogation après les chiffres donnés pour l'Annam et le Laos. Quant à ia population de toute notre Indo-Chine, il ne l'estime qu'à 16,330,000 âmes.
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Bon dernier effort en ce sens a été l'emprunt de 80 millions do francs de 1896, garanti par la France et ayant pour but d'abord de liquider tout le passif du Tonkin, ensuite de procurer quelques ressources pour effectuer des travaux publics importants.
Les difficultés financières survécurent à cet emprunt. Aujourd'hui ( IV 01) elles ont disparu et le gouverneurgénéral M.Doumer, ainsi que presque toute la presse coloniale, représentent la situation politique, économique et financière de l'Indo-Chine comme magnifique.
Elle s'est tout au moins fort améliorée. Des causes très diverses peuvent avoir contribué à cette grande amélioration. En premier lieu le pays est, depuis plusieurs années, pacifié ; le brigandage qui, autrefois, désolait fréquemment et menaçait toujours le Delta, a disparu. Or, la sécurité des personnes et des biens, c'est, surtout dans des pays un peu primitifs, chez des peuples patriarcaux, le facteur le plus énergique de tout développement et de tout progrès. En second lieu, une série de très belles récoltes, quatre ou cinq de suite, a ajouté un bienfait inappréciable au précédent etl'a ainsi complété. En troisième lieu, l'Administration a eu plus d'énergie et d esprit de suite; le système financier a été renouvelé, de manière tout au moins à être plus productif. Le coulage qui s'effectuait aux divers degrés de la perception paraît avoir été sinon supprimé, du moins très réduit. Si une certaine partie des augmentations de taxes eût pu paraître imprudente ou excessive dans un temps de récoltes médiocres et d'insécurité, la population apu mieux les supporter dans les conditions favorables que nous venons de décrire, d'autant plus qu'une autre, non moins propice, est venue s'y joindre, à savoir les grosses dépenses faites en 1899, 1900 et 1901, et qui se continueront les années suivantes, avec le produit de l'emprunt indo-chinois pour les chemins de fer. On lit, dans lanote préliminaire au Budget Général duGouvernement général de l'Indo -Chine pour l'exercice 1901 les lignes qui suivent :« L'emprunt pour la construction des chemins de fer, autorisé par la loi du 25 décembre 1898, absorbe un supplément de crédit, en 1901, par rapport à 1900, de 867,0 j0 piastres (la piastre égale au change du moment 2 fr. 40), soit plus de 2 millions de francs. L'annuité de l'emprunt inscrite au présent budget (1901) monte à 6,243,000 francs ou 2,601,250 piastres. Ce chiffre suppose qu'une somme de 150 millions de francs a été dépensée ou engagée en 1901 pourla construction de chemins de fer. Il n'était prévu qu'un engagement de dépenses de 100 millions en 1900 (1). «Ainsi dans les trois années 1899,1900 et 1901, on aura dépensé approximativement, sur les fonds d'un emprunt contracté dans la Métropole,
(1) Gouvernement général de l Indo-Chine. Budget général pour l'exercice 1901 note préliminaire, page V.
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150 millions en travaux de chemins de fer dans l'Indo-Chine ; sur cette somme, on peut supposer que la moitié représente les matières premières ou le matériel achetés en Europe, ainsi que les frais généraux et le paiement du personnel européen; mais il est vraisemblable que l'autre moitié, soit 25 millions environ par année, se traduit en demande et paiement de main-d'œuvre indigène. Dans un pays à très faibles salaires, comme le Tonkin, ces 25 millions venant du dehors et consacrés à des paiements de salaires indigènes doivent donner une impulsiou momentanée assez sensible à la prospérité. Cela peut faire vivre, sinon 100,000, du moins 70,000 à 80,000 familles et vient se joindre au produit de l'agriculture et de l'industrie locales habituelles.
Ainsi lasécurité,les bonnes récoltes consécutives, le remaniement du système financier, la demande et la rémunération de maind'œuvre indigène sur des fonds d'emprunts contractés en Europe, voilà les quatre causes très diverses de l'essor de notre Empire Indo-Chinois et tout particulièrement du Tonkin, dans les années 1897 à 1901.
Les principales branches d'impôts ont été de 1898 à 1900 notablement remaniées de manière à leur assurer un plus grand rendement. Les régies de l'opium, du sel, des alcools, tant indigènes qu'européens, ont été créées ou réorganisées de 1898 à 1900 ; la taxe surle sel notamment a été portée à 30 cents (centièmes de piastre) soit 72 centimes par picul de 60 kilogrammes, puis à partir de 1900 à 50 cents, soit 1 fr. 20, ou 2 centimes par kilogramme, et cela aura suffi pour obtenir 2,200,000 piastres, soit 5.300,000 francs environ en 1900. La taxe de consommation sur les tabacs a été aussi révisée. Un nouveau tarif de droits de sortie sur les riz a été établi, frappant, sans exception, tous les riz exportés de l'Indo-Chine, tandis que ceux exportés en France en étaient jusque-là exempts. Les droits de douane à l'importation ont été aussi majorés. Les droits d'enregistrement, de domaine et de timbre ont été refondus; bref, toute une série de mesures fiscales, destinées à augmenter les recettes, a été prise, avec beaucoup de méthode et appliquée avec une grande fermeté de 1897 à
L'effet, du moins immédiat, de toute cette refonte des contributions s'est montré considérable. Une note officielle, présentée au Conseil Supérieur de Tlndo-Chine, dans sa session d'octobre 19w0, le fait ressortir avec emphase. En ce qui concerne le Tonkin proprement dit et l'Annam, le budget de 1895 se clôturait avec 3 millions de francs de déficit; l'exercice 189G donnait encore un déficit d'environ 1,800,000 fr. ; au contraire, l'exercice 1807, qui profita du début des réformes fiscales, eut un excédent de recettes de prèsde2 millions 1/2; l'exercice 1898 a bénéficié, toujours pour
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l'Annamet le Tonkin, de 1,765,000 piastres d'excédent, ou plus de 4 millions de francs; les suivants se sont aussi soldés en excédent. Le budget particulier de l'Annam, séparé depuis 1899 de celui du Tonkin, est dans une situation analogue et de même les budgets particuliers du Cambodge, du Laos et de la Cochinchine; cette dernière province a fait un peu les frais de toute cette transformation,une grande partie de ses recettes ayant cessé d'être locales et ayant été attribuée au budget général de l'Indo-Chine ; néanmoins quoiqu'ayant de moindres excédents qu'autrefois, elle en présente aussi, modestes il est vrai.
Quant au budget général de Flndo-Ghine, il serait extraordinairement florissant.
La note officielle en question donne les chiffres suivants :
Excédents nets constatés des recettes sur les dépenses en 1899 :
Piastres égales à 2 fr. 40
Budget général de l'Indo-Chine 3.290.508.47
Budget local de la Cochinchine 31.874.07
— du Tonkin 332.714.03
— de l'Annam 279.642.56
— de Cambodge 240.976.13
— du Laos 15.706.80
Cet excédent de 4.191.422 piastres représente environ 10.600.000 francs au change du moment. On comprend qu'un changement aussi complet et aussi rapide de situation ait causé quelque griserie dans notre administration indo-chinoise : aussi la note officielle en question se termine-t-elle par un véritable dithyrambe daté de Saigon le 30 octobre 1900 :
« La situation financière de l'Indo-Chine, si heureusement changée en ces dernières années, est due autant au développement économique du pays qu'à l'application d'un régime fiscal qui lui est approprié. Elle permet au budget général de supporter des charges militaires croissantes, qui montent déjà annuellement à 12 millions de francs, d'entreprendre de grands travaux publics et de créer des œuvres d'intérêt général.
« Tout cela est possible, et la prospérité des finances se révèle, alors que la Colonie est seulement dans la période des sacrifices, et que l'effet ne s'en produira que dans l'avenir. Le grand réseau de chemins de fer en construction, la création et la réfection des voies navigables, les ports entrepris donneront à la richesse publique un essor rapide dont l'importance est difficile à calculer. Mais c'est quand ce puissant outillage économique sera partiellement au moins en fonctionnement que le budget récoltera, multipliés, les millions semés actuellement.
<( L'avenir financier de l'Indo-Chine se présente donc sous le jour le plus favorable. Sans elfort nouveau, par le développement rationnel du régime fiscal dont elle est dotée, le montant de ses recettes doit
COLONIES FRANÇAISES; L INDO-CHINE ; LE BUDGET 2ôi
s'élever, dans un temps très court, à un chiffre considérable. Les ressources de son budget général, dont le total est présentement inférieur à 60 millions de francs, seront facilement doublées et aisément supportées par la population quand le grand réseau des chemins de fer en construction ou à l'étude pourra être mis tout entier en exploitation.
« A ce moment, l'Indo-Chine aura incorporé à son budget les dépenses militaires que la Métropole supporte encore, et, par les débouchés qu'elle ouvrira à l'industrie et au commerce français, comme aux intelligences et aux capitaux, par l'armée et la flotte qu'elle entretiendra, elle fournira à la France en Extrême-Orient une solide base d'opération économique et politique qui la dédommagera amplement des sacrifices consentis dans le passé (1) ».
Voilà des prévisions d'un véritable lyrisme : le budget général de llndo-Ghine pourra, nous affirme-t-on, être doublé, d'ici à peu d'années, sans difficulté.
Le gouverneur général, à la suite de ces brillants résultats, a créé une caisse de réserve de l'Indo-Chine et des caisses spéciales de réserve pour chacune des cinq provinces, la Gochinchine, le Tonkin, l'Annam, le Cambodge et le Laos. Ces caisses ont été dotées dés excédents qui viennent d'être relatés, sauf quelques prélèvements insignifiants, de sorte que, toutes réunies, elles avaient un actif de 8 millions 1/2 de francs vers la fin de 1900 et 25 millions au printemps de 1901.
Si l'on examine le budget général de l'Indo-Chine, abstraction faite des budgets particuliers, on voit que, en 1901, il est porté à un chiffre de 22,998,000 piastres (la piastre vaut 2 fr. 40 au cours du change) en recettes et à 22,982,000 piastres en dépenses, soit respectivement 55,200,000 et 55,160,000 francs environ.
Les recettes se subdivisent ainsi :
Piastres
Produit des douane? 5.940.000
— contributions indirectes et des régies. 15.060.000
— enregistrement, domaine et timbre... 897.000
— Postes et télégraphes 382 000
— Exploitations des chemins de fer.... 272.000
— Forêts 247.000
— Intérêts de capitaux 200.000
Sauf quelque recettes domaniales, tout ce budget repose sur les taxes indirectes, de douane ou intérieures ; les taxes directes sont, sans doute, attribuées aux budgets locaux des cinq grandes provinces, ainsi que des districts et des communes.
Le budget des dépenses comprend 22 chapitres ; les plus considérables en 1901 sont : l'administration des douanes et régies, 4,572,000 piastres, chiffre considérable représentant plus de
(1) Conseil Supérieur de V Indo-Chine, Session ordinaire de 1900, 3e commission, pièce n° 19, page 11,
DE LA COLOiMSATIOIS AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
20 p. 100 des recettes correspondantes, mais s'expliquant par près de 2 millions de piastres affectées à l'achat du sel et de l'opium, constitués en régie d'Etat; les services militaires, 3,891,000 piastres ; les travaux publics, 3,866,000; la dette publique, :>, 482,000; les postes et télégraphes, 1,478,000 piastres ; le service judiciaire,713,000 ; les services maritimes postaux, 631, 000 ; les chemins de fer, 505,000; le gouvernement général, 255,000 piastres, etc.
La dépense de la dette publique est appelée encore à grossir assez sensiblement, quand sera réalisé complètement l'emprunt contracté pour les chemins de fer. A l'heure actuelle (juillet 1901) la dette Indo-Chinoise se compose de deux emprunts, l'un de 80 millions de francs en 2 1/2 p, 100 émis en 1896 avec la garantie de la métropole et destiné surtout à la liquidation de l'arriéré, sauf un certain reliquat pour les travaux publics urgents ; l'autre de 200 millions de francs, en 3 1/2 p. 100, autorisé par une loi du 25 décembre 1898, pour la construction de cinq lignes de voies ferrées spécialement désignées ; cet emprunt n'a pas encore été totalement émis; il ne comporte aucune garantie métropolitaine. Les deux réunis exigeront 11 1/2 à 12 millions de francs d'annuité environ, c'est-à-dire approximativement 5 millions de piastres, ou 1 1/2 million de piastres de plus que l'inscription au budget de 1901. La dépense pour l'exploitation des chemins de fer sera aussi beaucoup plus considérable et il est peu probable que, au début, elle soit couverte par les recettes. Il est modéré d'évaluer à 2 millions de francs le surcroit probable de dépenses, non couvertes par des recettes équivalentes, qui, d'ici à 1907 ou 1908, incombera, de ce chef, au budget Indo-Chinois. En outre il faudrait tenir compte du chemin de fer du Yunnan, garanti par l'Indo- Chine et qui, au moins pendant les premières années, lui imposera bien une charge de 4 à 5 millions de francs. Enfin, il est désirable que très prochainement le budget de l'Indo-Chine puisse décharger complètement la métropole de toute dépense militaire; or, en 1901, la France supporte encore de ce chef 19 millions de francs en chiffres ronds. C'est donc de 29 à 30 millions de francs ou 13 millions de piastres, sur un total de 23 millions de piastres, par conséquent de plus de 55 p. 100, que les recettes de l'Indo-Chine devraient augmenter dans un délai de six à sept années pour supporter ces charges nouvelles et dégager la France de l'énorme fardeau qu'elle supporte encore (1).
Il n'est peut-être pas impossible que les recettes de l'Indo- Chine augmentent dans cette proportion en ce laps de temps ;
(1) Cette charge devra être encore accrue de 10 à 15 p. 100 par la nouvelle baisse du métal d'argent, qui de 28 pence l'once sur le marché de Londres en ÏUOO est tombé, en décembre 1901, à 25 pence 1/2 et menace encore de faiblir
COLONIES FRANÇAISES; L'iINDO-CHINE ; LE BUDGET 263
mais cela n'est nullement certain et, en dépit des dithyrambes officiels, qui représentent le budget comme pouvant facilement doubler après la mise en exploitation des chemins de fer, une progression aussi rapide, soutenue surtout dans les années mauvaises, n'apparaît pas comme assurée.
Actuellement, la population de l'Indo-Chine semble assez chargée d'impôts. Aux 23 millions de piastres du budget général, il faut joindre, en effet, les budgets spéciaux des cinq grandes provinces, Cochinchine, Cambodge, Tonkin, Annam, Laos, lesquels montent à 14 millions de piastres environ ; c'est ensemble 37 millions de piastres. Il y aurait lieu d'en déduire 2 millions 1/2 de piastres représentant les frais d'achat du sel et de l'opium par les régies d'Etat, ainsi que la partie des dépenses des chemins de fer qui est couverte par les recettes, soit 272,000 piastres au budget de prévision de 1901. Mais, d'autre part, les sommes ci-dessus ne représentent que les dépenses de l'Etat et des provinces : il y a aussi celles des communes, sans compter ce qui peut, dans la perception, rester aux mains des agents divers, notamment des agents indigènes, et ne pas figurer au budget. Aussi est-il modéré d'évaluer à 40 millions de piastres ou 96 millions de francs les charges des habitants de notre petit empire asiatique. On ne sait, au juste, le nombre de ceux-ci; les estimations officielles le portent à 20 ou 22 millions (1). Mais, d'autres, et surtout le capitaine Bernard, dans ses mordantes critiques de l'administration récente de cette colonie, l'évaluent à beaucoup moins, à 9 millions 1/2 ou 10 millions seulement, chiffre qui, il est vrai, paraît trop bas. En prenant le chiffre probablement exagéré de 20 millions d'habitants, quoiqu'il ne soit nullement certain (le recensement qui, d'après M. Doumer, s'effectue actuellement donnera peut-être des idées plus précises), c'est environ une charge de 5 francs par tête. Si ces chiffres peuvent sembler bas quand on prend pour type de contribuable l'Européen, ils ne laissent pas que d'avoir quelque importance quand il s'agit d'Asiatiques. Et si, au lieu de 20 millions d'habitants, il n'y en avait que 18, la charge serait de 6 fr. par tête. Aux Indes Britanniques, pour une population de 230 millions d'âmes, le revenu public était,en 1898,dc 1,014,270,000 roupies ou 1.694 millions de francs, au cours actuel de 1 schelling4 par roupie; mais il en faudrait déduire les receltes brutes des chemins de fer appartenant à l'Etat et exploités par lui, soit 256,973,000 roupies (2) ou 429.190.000 fr. ; il reste 1,265 millions de francs, qui, pour les 230 millions d'habitants, représentent 5 fr. 50 par tête, exacte-
(1) Discours de M. Doumer à la Chambre des Députés de Fiance dans la séance du 27 juin 1P01.
{2) State mans Year/jook, 1901, p.ge 110.
ment le fardeau qui pèse sur chaque tête d'Indo-Chinois à supposer que ceux-ci soient une vingtaine de millions. Il est vrai qu'il n'est pas tenu compte pour les Indes des dépenses locales; mais c'est un élément secondaire ; il paraît donc difficile de soutenir que l'Indo-Chine n'est pas assez lourdement grevée d'impôts. 11 faut tenir compte, en outre, de ce que l'Inde est une contrée infiniment plus développée et offrant beaucoup plus de ressources exploitées que notre jeune colonie asiatique ; d'autre part, il ne faut pas oublier que le régime ultra-protectionniste, que nous appliquons en Indo-Chine, renchérit, en dehors de toute perception budgétaire, de 25 à 30 p. 100 un grand nombre des consommations du peuple Indo-Chinois, notamment les articles de vêtement.
On paraît arrivé à un poids de taxation qui, à supposer qu'il ne soit pas dès maintenant excessif, le deviendrait sans doute, pour peu qu'on voulût l'accroître.
Le gouverneur général, M. Doumer, compte beaucoup sur le réseau de voies ferrées en construction pour donner une vive impulsion à la prospérité de l'Indo-Chine et aux. recettes du budget, ainsi qu'en témoigne la note si optimiste citée plus haut (page 260). Le Tonkin ne possédait, en 1899, comme voie ferrée, que le tronçon de 100 kilomètres, construit d'une façon si maladroite et si coûteuse, de Phu-Lang-Thuong à Langson. En 1899, ces 100 kilomètres, traversant une contrée pauvre, à l'extrémité nord du Delta et en montagne, et ne réunissant aucuns centres importants, ont donné une recette brute de 154,446 pias tres, soit de 3,700 francs par kilomètre environ, ce qui paraît assez satisfaisant. Cette petite ligne a été prolongée des deux côtés, d'une part de 16 kilomètres, pour aboutir à la frontière de Chine, d'autre part de 45 kilomètres, en plein Delta, de Phu-Lang-Thuong à Hanoï. L'exploitation, d'après les chiffres inscrits au budget et qui ont ici une base, puisque la ligne de 100 kilomètres est exploitée depuis plusieurs années, se ferait moyennant 1,500 à 1,600 piastres par kilomètre, chiffre approximativement égal aux recettes (1). On devrait pouvoir exploiter largement à 1,300 piastres ou 3,120 francs.
Le programme des voies ferrées qui, sur la proposition de M. Doumer, a été voté par le Parlement français en 1898, et a
(1) En ce qui concerne les dépenses, ce sont là des chiffres de prévision. Le budget de 1900 portait 186,000 piastres pour 100 kilomètres, en tenant compte du renchérissement du charbon; celui de 1^01 porte 210,000 piastres pour 160 kilomètres, ce qui, si cette longueur est exploitée toute l'année, comme le ferait croire la note préliminaire du budget, réduirait la dépense à 1,300 piastres par kilomètre, ou 3,120 francs, chiffre plus modéré, quoique assez élevé en luimême, et qui laisserait un bénéfice d'exploitation.
COLONIES FRANÇAISES ; i/lNDO-CHINE ; BUDGET ; CHEMINS DE FER 265
donné lieu à l'emprunt de 200 millions, comprend un ensemble de lignes considérable, à savoir : 1° la ligne de Haïphong, le port du Tonkin, à Hanoï, la capitale, et à Laokay, la ville frontière, sur le fleuve Rouge, du côté du Yunnan, ligne qui doit avoir environ 400 kilomètres ; 2° la ligne de Hanoï à Nam Dinh et à Vinh, traversant tout le sud du Delta du Tonkin et la partie de TAnnam septentrional, où les vallées sont assez larges et la population assez dense; cette deuxième ligne aura environ 330 kilomètres ; 3° une ligne du port de Tourane, réputé un des meilleurs de toute la colonie, à Hué, la capitale de l'Annam, et à Quang Tri, ayant 200 à 250 kilomètres ; 4° une ligne en Gochinchine, de Saigon au Khanh-Hoa et au Lang Biang, ligne énorme de près de 600 kilomètres, qui traversera des contrées improductives et peu peuplées ; 5° une autre ligne en Cochinchine, de Mytho à Gam-Tho, prolongeant de 80 à 90 kilomètres le chemin de fer actuel de Saigon à Mytho. C'est en tout environ 1,600 à 1,650 kilomètres.
Ce programme, en voie d'exécution, est très vaste, quoiqu'il ne réalise pas le grand projet du Trans-Indo-Chinois longitudinal de la frontière de Chine (Kouang-Si) à la capitale du Cambodge, Pnompenh, ligne qui serait excessivement coûteuse et plus stratégique ou politique que commerciale, pendant longtemps du moins. Le grand central ou longitudinal Indo-Chinois aurait 1,500 kilomètres, dont plus de la moitié serait constitué par les tronçons sus-indiqués, Hanoï-Vinh, Tourane-Hué, Quang-Tri et Saïgon-Lang Biang. L'Annam est un pays montagneux et pauvre ; les indigènes disent que « l'Annam est un bâton entre deux sacs de riz », ces deux sacs étant le Tonking au nord et la Ccchinchine au sud; il n'y a aucune utilité actuelle ni prochaine à construire une ligne qui serait aussi improductive et aussi onéreuse (1).
En dehors de toutes les lignes précitées, soit entreprises, soit projetées, le Parlement a voté à la fin de juin 1901, la ligne, de plus de 460 kilomètres, partant de Laokai et traversant la province chinoise du Yunnan jusqu'à sa capitale Yunnan-Sen. Une garantie d'intérêts du gouvernement français, à concurrence de 3 millions de francs, a été votée pour cette ligne, qui doit coûter 101 millions et dans le capital de laquelle lTndo-Chine, outre sa garantie propre (celle du gouvernement français s'y ajoutant) dans les limites ci-dessus, intervient encore par un versement de 12 millions 1/2 en espèces, qui devront être représentés par des actions. Ce versement, sera prélevé sur la réserve de 25 millions de francs qui, d'après les déclarations de M. Doumer au Parlement
(1) Voir sur les Chemins de fer Indo-Chinois un article de M. Pierre Leroy- Beaulieu dans Y Économiste français du 29 octobre 1898.
266 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
(Séance de la Chambre des Députés du 26 juin 1901), constitue un actif liquide de rindo-Chine (1).
Que produira cette ligne de 460 kilomètres de Laokai à Yunnan-Sen? Il est bien difficile de le dire. Le Yunnan est un pays très montagneux et pauvre, situé à 1.900 mètres d'altitude ; ce sont de hauts plateaux, dont on évalue la population à 6 ou 7 millions d'habitants, représentant 40 à 50 âmes par kilomètre carré. On dit,ilest vrai, que cette population était double avant les massacres qui suivirent la révolte des Taïpings. Les ressources agricoles de cette région élevée et à relief tourmenté paraissent, toutefois, modiques. Mais on a des indices de richesses dans le sous-sol, l'étain notamment, le cuivre, on dit aussi le charbon. 11 est possible que, à la longue, ces matières minérales, à la sortie, ainsi qu'à l'entrée les produits manufacturés d'Europe, parviennent à donner du trafic ; il faudra, sans doute, construire des affluents à cette ligne de Laokai à Yunnan Sen ; car il est peu probable que les richesses minières soient toutes accumulées le long du tracé projeté.
Nous applaudissons, néanmoins, quelque aléatoire qu'elle puisse être, à la création de cette ligne ferrée ; elle est une de ces œuvres d'audace et d'aventure qui, quand elles ne coûtent pas trop cher, doivent être tentées par une nation colonisatrice. Nous prendrons ainsi unenotable avance sur les Anglais dans le Yunnan, et il y a des chances, si nous avons une politique ferme et habile, pour que cette province soit, sinon sous notre domination, du moins sous notre direction. Les Anglais, il est vrai, nous opposent la déclaration du 15 janvier 1896 qui, par la considération que le Yunnan constitue l'arrière-pays aussi bien de la Birmanie britannique que de PIndo-Chine française, mais avec beaucoup moins de difficultés physiques et d'éloignement de la mer de ce dernier côté, a stipulé que le gouvernement anglais et le gouvernement français considéreraient comme communs à l'un et à l'autre tous les avantages ou privilèges qui pourraient être accordés dans cette province à l'un d'eux par le gouvernement chinois. Le Times (2j, en juillet 1901, à l'occasion du vote par notre Parlement, du chemin de fer du Yunnan, rappelait cette déclaration, en faisant des réserves pour la sauvegarde des droits britanniques.
La France n'a nullement à enfreindre actuellement la déclaration du 15 janvier 1896; le Times, dans l'article que nous venons d'indiquer, reconnaît que la ligne française aujourd'hui en construction constitue la plus commode et la plus directe voie de
(1) Au mois d'octobre 1901, il a été émis sur la place de Paris 178,000 obligations de 500 fr. 3 p. 100 des Chemins de fer de l'Indo-Chine et du Yunnan au cours de 438,50, soit pour 78 millions de francs. Le capital actions est de 12,500,000 fr.
(2) Times du 22 juillet 1901, page 7.
COLONIES FRANÇAISES ; L'iNDO-CHINE ; CHEMINS DE FER 267
communication, tout au moins pour le centre et le sud-est du Yunnan. L'extension, actuellement en cours d'exécution, du réseau britannique des chemins de fer birmans jusqu'à la frontière chinoise à Kunlou-Ferry, sur le Salween, même si on voulait la pousser plus loin, en dépit d'obstacles naturels beaucoup plus considérables que ceux que rencontrera la ligne française, ne serait pas menaçante pour notre œuvre. Quant à dénoncer l'engagement du 15 janvier 1896, il n'y aurait lieu d'envisager cette éventualité que si la Chine tombait en morceaux et se répartissait entre les puissances civilisées, éventualité peu désirable.
Les enthousiastes ont émis l'avis que le chemin de fer de Haïphong-Laokaï-YunnanSen, de la longueur déjà respectable de 860 kilomètres environ, pourrait être prolongé encore de 3 à 400 kilomètres pour arriver au grand fleuve chinois, le Yang-Tzc- Kiang, d'où ils tirent la conclusion que nous pourrions mettre la main, par cette voie, sur le commerce de l'immense province de Sé- Tchouen, peuplée de près de 70 millions d'habitants. Il est certain que le haut Yang-Tzé n'est ,pas à une grande distance de Yunnan- Sen; mais c'est d'abord la partie la plus pauvre de cette grande province et ensuite, on ne pourrait l'atteindre qu'en surmontant d'énormes difficultés de terrain, avec une colossale dépense, à travers des pays improductifs. Quant à la bonne partie de la province deSé-Tchouen et à la riche vallée du Yang-Tzé, ce fleuve même, navigable aux plus grands bateaux, sauf sur quelques tronçons faciles à améliorer,est pour ces régions une route naturelle, tout à fait incomparable, d'accès et d'écoulement. C'est folie de penser qu'on pourrait détourner les marchandises de ce superbe fleuve pour leur faire gravir, par un chemin de fer à voie étroite, de construction sommaire, des plateaux élevés.
Contentons-nous donc de desservir le Yunnan, peut-être aussi une partie du Koueï-Tchéou et, du côté de Langson, une fraction du Kouang-Si. A supposer que rnous puissions attirer dans notre orbite, sinon la totalité, du moins la majorité, du territoire de ces trois provinces, ce serait un grand succès. Encore, nous sera-t-il très contesté ; mais c'est le seul dont l'espoir soit raisonnable.
Aussi devons-nous faire des vœux pour le maintien de l'intégralité de l'Empire chinois, et nous y employer autant que possible, d'autant que les trois provinces qui nous avoisinent, en admettant qu'elles puissent nous échoir, sont parmi les plus pauvres et les moins peuplées des 18 provinces de la Chine proprement dite. Notre part serait donc tout à fait modique et indigne de notre histoire en Asie.
Imitant divers autres peuples européens, nous avons mis la main sur le port chinois de Quang-Tchéou et sur sa banlieue, au nord du golfe du Tonkin. On dit un bien médiocre de cette
268 DE LA COLONISATION AU XIXe ET XXe SIÈCLE
position; elle peut, cependant, être politiquement utile. Elle est rattachée, pour l'administration, à l'Indo-Chine qui, au budget de 1901, lui affecte 250.000 piastres ou 600.000 francs, en dehors [des dépenses de l'occupation militaire, de la construction des casernements et des travaux de défense.
Le golfe du Tonkin pourrait être, néanmoins, menacé par la grande île d'Haïnan, qui le ferme à l'Est. Aussi devrions-nous revendiquer cette île au cas où l'Empire chinois s'écroulerait ; il serait dangereux, pour notre petit Empire asiatique, que cette île appartînt à une autre puissance européenne ou même au Japon.
La grande impulsion donnée à l'Indo-Chine, depuis 1897, à grands renforts d'augmentation d'impôts et de travaux publics, suffit pour un assez bon nombre d'années. Il n'y aurait lieu d'entreprendre de nouvelles voies ferrées, importantes du moins, que dans sept ou huit ans, quand toutes celles décidées seront achevées, y compris la ligne du Yunnan et que l'on aura pu juger de leur productivité. Toutes ces lignes ferrées coûtent cher d'ailleurs ; celle du Yunnan reviendra à environ 220,000 francs le kilomètre; les autres en moyenne à 125,000 francs ; pour des chemins de fer coloniaux, c'est un prix formidable ; il faudrait pour rémunérer cette dépense, à 4 p. 100 (amortissement compris), une très grosse recette, soit de 9,000 à 10,000 francs par kilomètre, d'autant que l'on a pu voir par l'exemple du chemin de fer de Langson que les frais d'exploitation sont assez élevés. 11 conviendrait de les ramener à 2,000 ou 2,500 francs le kilomètre, comme pour le nouveau réseau tunisien (voir plus haut, pages 70 et 71); de même, le prix moyen d'établissement des nouvelles lignes, si l'on enfaisait, ce qui n'est nullement urgent, devrait être abaissé en moyenne à une centaine de mille francs, soit 50,000 à 60,000 francs en plaine ou en vallée et 120,000 à 140,000 francs en montagne. Les chemins de fer coloniaux, s'ils ne sont faits et exploités à très bas prix, deviennent très onéreux et constituent une mauvaise affaire.
Il y a certainement, sinon de la mégalomanie, du moins une certaine précipitation dans l'établissement du réseau indo-chinois, tel qu'il a été constitué par la loi de 1898. Si la construction du chemin de fer de Hanoï à Laokaï et celui de Yunnan-Sen trouvent une justification dans une pensée politique, il est impossible d'applaudir à l'exécution actuelle de la ligne d'environ 600 kilomètres de Saïgon à Lang-Biang, à travers des forêts impeuplées et sous le simple prétexte que le plateau de Lang-Biang peut servir de sanatorium, aux Européens. Il est fort à craindre que les 2 millions de francs auxquels nous avons évalué la charge que tout ce réseau indo-chinois, ou 5 millions de francs en y comprenant le chemin de fer de Laokaï-Yunnan-Sen, fera peser, pen-
COLONIES FRANÇAISES ; i/lNDO-CHlNE ; BUDGET ; CHEMINS DE FER 269
dant un certain nombre d'années, du chef des seules insuffisances d'exploitation, sur le budget de l'Indo-Chine, ne soient au-dessous de la réalité.
Les tronçons actuellement existants, depuis longtemps établis et traversant au moins partiellement de bons pays, la ligne de Saïgon-Mytho et celle de Hanoï-Langson ou frontière de Chine, cette dernière, il est vrai, en partie en montagne, mais desservant beaucoup de nos postes militaires, ne donnent que des recettes assezmodiques : 6,100 ou 6,200 francs par kilomètre pour Saïgon- Mytho, laissant un millier de francs de recette nette par kilomètre, et environ 4,000 francs bruts par kilomètre pour la seconde (1), ne faisant guère que couvrir ses dépenses. On peut espérer, nous le reconnaissons pour celle-ci, un certain développement ; néanmoins une énergique pression est nécessaire pour réduire considérablement les frais d'exploitation. Si l'on ne parvient pas à les ramener à 2,000 ou 2,500 francs par kilomètre en moyenne pour la totalité du réseau indo-chinois, ce qui, d'ailleurs, semblerait praticable, on peut appréhender de se trouver en face de très forts déficits d'exploitation pour l'ensemble de ce réseau, pendant un certain nombre d'années du moins.
Dans les pays, comme les deltas du Tonkin et de la Cochinchine où la population est presque entièrement agricole, vit d'un seul produit, le riz, et pratique, pour ses autres besoins, les industries domestiques, où, d'ailleurs, il y a d'abondants cours d'eau et des canaux, desservis par des jonques, qui font les transports à 3 ou 4 centimes la tonne kilométrique, le traficdes marchandises sur les voies ferrées, à moins qu'il ne s'y joigne des produits du sous-sol venant de loin, ne peut être considérable, et l'effet d'enrichissement produit par les chemins de fer est beaucoup moins rapide que dans les pays d'Europe, à productions plus variées, à besoins plus diversifiés et qui sont moins doués de moyens naturels de transports.
Avec le temps, sans doute, on peut espérer que les forêts et l'arrière-pays s'ouvriront à la production, que le sous-sol livrera
(1) La situation à lafin de 1900, des Chemins de fer décrétés, d'après la décla ration de M. Doumer, était la suivante : trois lignes étaient complètement en construction et devaient être en exploitation au printemps de 1901, à savoir : Haïphong à Hanoï, 92 kilomètres; Hanoï- Vié tri, amorce de la ligne de Lao-Kaï, 62 kilomètres; Hanoï-Narn-Dinh-Ninh-IUnh, 118 kilomètres; ensemble 272 kilomètres, se joignant au réseau ancien de 160 kilomètres d'Hanoï à Langson et à la frontière du Kouang-Si (Chine), et de Saigon à Mythe : ce serait donc nu total de 430 kilomètres environ en exploitation au moment où nous cenvons^ces lignes (juillet 1901) ; une autre ligue, Saïgon-Tanlinh aurait été mise en exploitation «à la fin de 1900, et quatre autres tronçons : Ninh Binh-Vmh (210 kilomètres), Tourane-Hué (105 kilomètres) et Viétri-Laokaï (223) étaient étudiées et devaient être mises eu adjudication dans le premier semestre de 1901.
270 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XX0 SIÈCLE
des richesses; alors toute la partie montagneuse du Haut-Tonkin et de l'Annam, c'est-à-dire quasi tout l'Annam, pourrait alimenter un courant de trafic important ; mais il faudra traverser bien des années pour arriver à cette période ; en attendant, il faut ménager les forces contributives de la population et les finances du pays.
Les 23,000 milles, soit 37,000 kilomètres environ, de chemins de fer de l'Inde Britannique, qui constituaient la longueur moyenne en exploitation en 1899, ont donné une recette brute de 294,340,000 roupies, soit, à 1 schelling 4 pence la roupie, environ 491 millions de francs ou 13,300 francs approximativement par kilomètre ; les frais d'exploitation se sont élevés à 140,194,090 roupies, ou 237,040,000 francs, soit 6,400 francs environ par kilomètre, ou encore 47,63 p. 100 du montant de la recette brute; relativement au capital engagé dans ce vaste réseau anglo-indien, la recette nette représente 5,36 p. 100 (1). Mais on n'est parvenu qu'après beaucoup de temps à ce très satisfaisant résultat, et avec une très stricte économie quant aux frais d'exploitation. On ne doit, sans doute, pas désespérer que, très à la longue, le réseau indo-chinois ne devienne productif,si nous l'aménageons bien; mais il faut imiter la prudence britannique dans l'.extension très graduelle du réseau ferré aux Indes. Etant donné que, voilà plus d'un demi siècle, que l'industrie des voies ferrées est parfaitement connue, les 37,000 kilomètres exploités dans l'Hindoustan en 1899 et les 38,258 kilomètres (23.763 milles), qui y étaient livrés à la circulation au 30 juin 1900, représentent seulement, pendant ce demisiècle, la construction de 765 kilomètres en moyenne par an.
Et si Ton prend les onze dernières années, on voit qu'il existait aux Indes britanniques 16,097 milles de voies ferrées fin juin 1889 contre 23,763 fin juin 1900 ; dans ces onze ans le réseau s'est donc accru de 7,666 milles ou de 12,342 kilomètres; ainsi l'on n'a, dans la période la plus récente et la plus active, construit aux Indes qu'une moyenne de 1,122 kilomètres de voies ferrées par an; si l'on tient compte à la fois de la population et de la richesse, on peut penser que cela équivaudrait à la construction de 50 à 60 kilomètres par an dans notre Empire Indo- Chinois. C'est, en définitive, une leçon de très grande modération et circonspection, non certes d'indifférence ou de négligence, que nous donnent les Anglais en ce qui concerne la construction des chemins de fer en pays asiatiques.
Quand nous aurons terminé, dans une demi-douzaine d'années, les 1,850 à 1,860 kilomètres composant le réseau Indo-Chinois aujourd'hui classé et, dans huit ans, les 460 kilomètres du chemin de fer du Yunnan, ensemble 2,300 kilomètres, nous ferons bien de nous reposer et de réduire à 50 ou 60 kilomètres par
(1) The Statesmaris Year Book, 1901, pages 160 et 161.
COLONIES FRANÇAISES ; l'iN DO-CHINE ; BUDGET ; PROGRÈS MATÉRIEL 271
année, au grand maximum, en tout cas, à une centaine, nos constructions ultérieures. Encore devrons-nous les choisir avec beaucoup de discernement.
En plus des travaux publics exécutés par le gouvernement général de l'Indo-Gbine, il s'en fait quelques-uns pour les villes. Ainsi, du rapport de M. Le Myre de Vilers sur le budget des colonies en 1901, il résulte que la ville de Saïgon a contracté en 1900 un emprunt de 2 1/2 millions de francs et celle d'Hanoï, en 1899, un emprunt de 1,500,000 francs.
Ces travaux publics, tant municipaux que généraux, produisent une animation qui exalte l'imagination de nos administrateurs. « Au 1er janvier 1897, dit un rapport officieux sur la ville de Hanoï, le nombre des maisons européennes était de 384 seulement ; il est, à l'heure actuelle (printemps de 1901), de 569 ; au commencement de 1897, le nombre des maisons annamites en briques, habitées par des indigènes ou par des Chinois, était de 2,954; à la fin de 1900, il atteignait 3,429. Actuellement, les surfaces couvertes de constructions en briques représentent 451,775 mètres cubes (sic), tandis que celles couvertes en paillottes n'en représentent plus que 206,127. » Puis, l'on nous vante les constructions privées et encore plus les constructions publiques : « 1° Les immenses bureaux de la Résidence supérieure : 2° ceux des travaux publics ; 3° ceux des Postes et Télégraphes ; 4° l'hôtel des Chambres de commerce et d'agriculture; 5° le casernement de la garde civile indigène; 6° une immense gare de chemin de fer qui s'étendra sur un développement de plus de 1.100 mètres et à laquelle viendront aboutir toutes les lignes du Tonkin et de pénétration en Chine. Les services militaires ont fait édifier depuis 1897 : 1° des quartiers de cavalerie et de remonte; 2° un grand quartier d'artillerie; 3° des casernes d'infanterie admirablement aérées et selon le modèle de celles de Saïgon et de Singapour ; 4° une vaste infirmerie vétérinaire; 5° des casernements pour 1,000 tirailleurs indigènes, etc., etc. ». Après cette nomenclature numérotée de toutes les œuvres du bâtiment, privées ou publiques, civiles ou militaires, dont a profité Hanoï de 1897 à 1901, le rédacteur officieux s'enthousiasme sur les entreprises d'eaux, d'éclairage, de voirie, d'égouts, de tramways électriques à trolleys. Puis il nous expose la situation du budget de la ville de Hanoï, qui est « la marque d'un développement ininterrompu d'année en année ; elle s'établit ainsi : exercice 1897, 252,285 piastres; 1898, 330,860; 1899, 379,195; 1900, 579 639; 1901, 686,809. Le budget a donc plus que doublé en trois années, et si l'on ajoute à celui de 1901 celui de la zone suburbaine, on arrive, pour la présente année, au chiffre énorme de 702 000 piastres. » Cela fait, à 2 fr. 40 la piastre, 1,685 000 francs, chiffre qu'il fau-
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drait joindre à celui des impôts de la colonie (voir plus haut p. 263) et le rédacteur officieux ne se tient pas de joie devant ce doublement du produit des impôts à Hanoï en trois années. Il note avec complaisance, les chiffres plus modestes de l'état civil des Européens : « Les naissances européennes, qui étaient en 1897 de 48, sont en 1900 de 73; les mariages passent du nombre de 8 à celui de 15 et les décès de 77 à 73. » L'excédent des décès européens sur les naissances s'explique, d'après l'auteur, par « l'immense hôpital (de Hanoï) vers lequel aftluent un grand nombre de malades civils et militaires de l'intérieur. » Quant à la population indigène, elle est de 160.000 habitants en y comprenant la zone suburbaine (ils paient donc une dizaine de francs par tête au budget municipal) ; le nombre des Chinois est de 2.000, celui des Européens de 1.500, non compris 1.500 hommes de troupes françaises. « Contrairement à une opinion fausse et souvent émise, les maisons de commerce à Hanoï, comme à Haïphong, sont françaises et le commerce est seulement aux mains des Français et des Chinois. » En finissant, l'auteur de tout ce brillant tableau, où il ne met pas une ombre, pas même du fait des impôts, termine par ces mots : « Cette belle ville, qui a su se donner déjà tout le confort et l'élégance de la vie européenne moderne, pourra, l'an prochain (3902), se montrer aux étrangers qui viendront visiter son Exposition (il doit s'en tenir une cette année-là) dans des conditions dignes du nom français et des puissants efforts individuels (?) qu'un semblable et aussi rapide développement représente (1). »
Nous avons reproduit, en la raccourcissant considérablement, cette étincelante description, parce qu'elle peint à merveille Tune des conceptions, et non pas certes, selon nous, la meilleure, que l'on se fait en France, de la colonisation. 11 ne faut pas croire que cette béate admiration devant la bâtisse ne se rencontre que chez des scribes plus ou moins officiels, ou des personnages subalternes. Voici comment s'exprime un homme d'une toute autre envergure, le gouverneur général, M. Doumer lui-même, d'après une entrevue que rapporte un journal sérieux et bienveillant. « Nous lui avons prouvé (au peuple annamite) la force de nos armées; et maintenant, nous lui prouvons la force de notre civilisation. La construction du pont de Hanoï, a eu un retentissement vraiment très grand dans son imagination. C'est probablement le plus grand travail de ce genre, qu'il y ait en Asie. Il a 2 kilomètres 1/2 de long, dont 1,800 mètres sur le fleuve même, et les piles sont enfoncées à 32 mètres sous l'eau. Or ce pont, ce sont les Annamites qui l'ont tait, ce sont eux qui
(1) La correspondance, dont nous extrayons ces passages, a paru dans Le Temps du 25 mai 1901, où elle occupe deu* pleines colonnes.
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ont travaillé ainsi, dans des conditions jusqu'ici inconnues d'eux. Gela a donné lieu à toutes sortes de légendes.... (1) ». Au début de l'entrevue, M. Doumer déclare : « La prospérité financière de l'Indo-Chine crève les yeux... »
Ilyalà,en partie, une conception esthétique et hausmanienne de lacolonisation.Le pont de Hanoï passe pour avoir coûté 6 millions. Certes, il n'est pas interdit à un peuple colonisateur de faire de grands travaux, les Romains l'ont prouvé, encore que la plupart de ceux qui nous restent d'eux aient une utilité pratique de premier ordre, comme les aqueducs et les voies romaines. Mais, convenait-il dans une colonie encore si jeune, coûtant 19 millions par an à la métropole, de construire le plus beau pont de l'Asie? En quoi la fortune publique, l'essor de la contrée s'en trouvent-ils favorisés ?
Il est vrai que, interrogé par son interlocuteur au sujet de vives critiques dont nous parlons plus loin, le gouverneur général déclarait dans le même entretien, qu'on s'est aussi occupé un peu de travaux destinés à seconder et à étendre l'agriculture ; on a fait « un premier essai d'irrigation dans le district de Bazan entre Son-Tay et Hanoï ». On a, ajoutait-il, 2 millions disponibles en réserve pour les irrigations (sans doute sur les 25 millions de réserve dont il a été question plus haut, page 261), et « il faudra dépenser une quinzaine de millions en dix ans pour faire le nécessaire dans cet ordre d'idées ». Il ajoutait, d'ailleurs, que grâce surtout à la suppression de la piraterie « les surfaces ensemencées en riz ont augmenté d'un tiers. Certaines régions, autrefois désertes, comme le Yen-Thé, sont aujourd'hui prospères ».
Plus probants du développement de l'Indo-Chine que toutes les constructions officielles, ponts compris, seraient les chiffres du commerce extérieur de la colonie et on les invoque, en effet, souvent; l'essor, dans les dernières années, en est assez frappant. D'après les derniers documents, ce commerce s'établirait ainsi depuis 1891 :
Commerce extérieur de lIndo- Chine
Années
Francs
Années
Francs
Ainsi, après être resté pendant cinq ans à peu près stationnais, de 1892 ci 1896 inclusivement, le commerce Indo-Chinois s'est sensiblement relevé de 1897 à 1899, et il a fait un pas énorme en 1900, ayant plus que doublé en cette dernière année relative-
(1) Voir Le Temps du 15 mars 1901, article intitulé : •< Une conversation avec M. Doumer. »
DE LA COLONISATION AU XIX0 ET AU XXe SIÈCLE
ment aux chiffres moyens de la période 1892-1896. Nous avons dit que l'Indo-Chine à la fin du dernier siècle a joui d'une série de quatre années de belles récoltes ; en outre, depuis 1899, elle bénéficie des grands travaux effectués au moyen d'emprunts contractés dans la Métropole.
Voici les chiffres des importations et des exportations pour les deux années 1899 et 1900.
Différence en
Année 1900 Année 1899 faveur de 1900
Importations 186 044.387 115.465.877 70.578.510
Exportations. 155 60S.385 136.774.788 18.831 596
Total 311.650.772' 252.240.66. 89.410.107
Si l'on décompose ce commerce entre la France et l'étranger, on relève les chiffres suivants pour les deux dernières années :
Importations.
France et Colonies
françaises Etranger Totaux
Fr. Fr. Fr.
Année 1900 ... 74.226.403 111.817.984 186.044.387
Année 1899 55.210.060 60.255.817 115.465 777
Différence en plus pour 1900. 19.016.343 51 562.167 70.570.510
Ainsi la France et ses colonies fournissent entre 40 et 46 p. 100 des importations de l'Indo-Chine; il faut se rappeler que nous avons établi dans cette colonie, contrairement à ce que nous avons fait dans l'ouest de l'Afrique, notre tarif général des douanes de 1891, c'est-à-dire un régime protectionniste tout à fait excessif. En outre, nos lois autorisant les grands travaux publics stipulent que toutes les fournitures, rails, matériel, etc., non produites dans le pays, devront venir de France.
Les principaux articles de notre importation en 1900 sont : les ouvrages en métaux (en partie pour les chemins de fer), 37,578,000 francs; les métaux, 4,526,000; les tissus, 21,468,000; les boissons, 5,929,000; les armes, poudres et munitions, 3,833,000; les denrées coloniales de consommation, 3,629,000; les farineux alimentaires, 2,547,000; le papier et ses applications, 2,184,000; les produits chimiques, 1,851,000; les peaux et pelleteries ouvrées, 1,646,000; les couleurs, 1,550,000 ; les produits et dépouilles d'animaux, 1,326,000; les marbres, pierres, terre, etc., 1,291,000; les fils, 942,000; les poteries, 706,000; les huiles et sucs végétaux, 572,000; les verres et cristaux, 518,000, etc.
On saisit, dans cette nomenclature, l'énorme influence des travaux publics par le chiffre de 37,578.000 francs d'ouvrages en métaux en 1900 contre 15,771,000 en 1899 ; il est vrai que ces deux chiffres semblent comporter, d'après une note, 25,255,000 francs de numéraire en 1900 et 6,463,000 francs de numéraire en 1899;
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c'est, d'ailleurs, déduction faite du numéraire, que les importations françaises en Indo-Chine ressortent à plus de 74 millions en 1900 et à plus de 55 millions en 1899..
, Quant aux importations de l'étranger, montant à près de 112 millions (numéraire déduit), les principaux articles en sont : 21 millions de tissus, quantité presque strictement égale à celle que nous importons nous-mêmes ; 19 millions de fils ou vingt fois plus que notre propre importation ; 12 millions de métaux ; 11 1/2 millions d'ouvrages en métaux, dont il semble qu'il faille déduire environ 7 millions de numéraire; 8 millions de denrées coloniales de consommation ; 5,295,000 de marbres, pierres, etc.; 5 millions de farineux alimentaires ; 4,700,000 francs de papier et ses applications ; 4,755,000 d'huiles et végétaux ; 3,786,000 de poteries; 2,684,000 d'armes, poudres et munitions; 2,403,000 de fruits et graines; 2,300,000 de teintures préparées; 2,100,000 d'espèces médicinales; 1/239,000 de bois et 416.000 d'ouvrages en bois; 925,000 de filaments, tiges et fruits à ouvrer ; 641,000 d'ouvrages en sparterie et vannerie; 528,000 de verres et cristaux; 287,000 de peaux et pelleteries ouvrées ; 202,000 de meubles, etc.
Ainsi, malgré les énormes droits protecteurs de notre tarif général, l'étranger arrive encore à disputer le terrain, parfois victorieusement, aux marchandises françaises sur le marché de l'Indo-Chine ; cela est heureux, d'ailleurs, car les douanes indochinoises en profitent et la population n'est pas absolument privée des objets dont elle a l'habitude et le goût. Il ne faut donc pas accroître, il faudrait plutôt réduire les droits si élevés de notre tarif général ; peut-être la nonchalance de nos commerçants et de nos industriels métropolitains en serait-elle secouée.
Parmi tous ces nombreux articles d'importation, ceux qui nous paraissent le plus pouvoir servir de mesure aux progrès de l'aisance dans le pays, ce sont les fils et les tissus et aussi les poteries. Il y a eu un grand progrès de l'importation de ces trois articles en 1900 relativement à 1899.
Importation en Indo-Chine
Année 1899 Année 1900
deproven. de proven. de proven. de proven. Excédent
française étrangère Total française étrangère Total en 1900
Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr. Fr.
Tissus... 15.812.570 11.119.229 26.931.799 21.408.504 20.998.698 42.467.202 15.535.403
Fils 506.741 7.155.133 7.661.874 942.878 18.922.961 19.865.839 12.203. 96$
Poteries. 399.048 1.463.346 1.862.394 706.550 3.786.164 4.492.714 2.630.320
On le voit, l'augmentation est énorme sur ces trois articles, tant absolument que relativement; un développement de l'aisance et de la puissance d'achat de la population indo-chinoise n'est donc pas contestable.
H faut ajouter que les hauts droits de notre tarif de douanes ont provoqué la création de deux filatures au Tonkin, ce qui, on
DE LA COLONISATION AU XIX0 ET AU XXe SIÈCLE
variant un peu les occupations de la population, ne pourra qu'aider au progrès intérieur de la colonie, mais aura peut-être, à moins de grand développement de la consommation, quelque répercussion sur les importations.
Si nous examinons maintenant les tableaux de l'exportation, nous voyons qu'ils se composent pour près des trois quarts d'un seul produit, les farineux alimentaires, autrement dit le riz.
Sur les 133,419,011 francs d'exportations propres de Flndo- Ghine (les réexportations non comprises) en 1899 et sur les 151,338,306 francs d'exportations propres en 1900, numéraire et barres métalliques exclus, les farineux alimentaires interviennent pour 93,387,743 francs en 1899, et pour 111,968,410 en 1900. Ensuite viennent les pêches pour 8,045,000 francs en 1899 et 7,672,000 francs en 1900, puis les denrées coloniales de consommation pour 7,122,000 francs et 8,607,000 respectivement; les produits et dépouilles d'animaux pour 5,956,000 francs en 1899 et 3,797,000 francs en 190 ) ; les marbres, pierres et terres pour 3,710,000 francs et 4,604,000 respectivement ; les huiles et sucs végétaux pour 1,393,000 francs en 1899 el 4,137,000 francs en 1900 ; les filaments, tiges à ouvrer, pour 1,659,000 et 1,455,000 francs; les animaux vivants pour 719,000 francs et 1,475,000 respectivement; les ouvrages de sparterie et de vannerie pour 756,134 francs en 1899 et 1,335,769 en 1900; les métaux pour 1,274.000 et 277,000 francs ; les teintures et tannins pour 595,000 francs et 610,000 ; les produits chimiques pour 652,500 francs en 1899 et 654,000 francs en 1900; les autres articles n'ont que très peu d'importance.
Ainsi, non seulement l'exportation de l'Indo-Ghine est, pour les neuf dixièmes au moins, uniquement agricole, à l'heure actuelle, mais encore pour près des trois quarts elle se compose d'un seul article, le riz. On comprend combien toute la situation du pays dépend de la culture de cette plante.
Ilfaudrait en étendre l'aire,puis intensifier la production ( 1) , les produits du sous sol, ceux des forêts, quelques articles industriels s'y joindront graduellement.
La réexportation comporte, numéraire et barres d'argent déduits, 1,383,765 francs en 1899 et 1,806,022 en 1900; cela paraît correspondre surtout au transit à destination ou en provenance duYunnan; c'est encore bien modique.
L'exportation de l'indo -Chine se fait pour la plus grande partie à l'étranger, à savoir dans les pays asiatiques, ce qui n'est pas
(1) On annonce, en décembre 1901, que M. Doumer, le gouverneur général, a commandé à la Compagnie des Phosphates de Gafsa (Tunisie) un chargement de phosphate et de superphosphate pour faire des essais en grand de l'emploi des engrais chimiques au Tonkin.
COLONIES FRANÇAISES : u'iNDO-CHINE ; SITUATION GÉNÉRALE, ETC. 2 77
étonnant, puisqu'elle se compose surtout de riz. En 1899, 111,599.000 francs et, en 1900, 118,286.000 francs étaient ainsi exportés à l'étranger; dans les deux mêmes années, l'exportation pour la France atteignait seulement 22,327,000 francs et 33,062,000 respectivement; les farineux alimentaires, c'est-a-dire sans doute le riz, figuraient pour 13,647,000 francs et 21,402,000 dans ces deux derniers chiffres, le reste se composait: de denrées coloniales de consommation pour 4,177,000 francs et 5,572,000 respectivement ; d'huiles et sucs végétaux pour 616,327 francs en 1899 et 2,861,000 en 1900; de produits et de dépouilles d'animaux pour 1,627,000 fr. et 936,000 dans l'une et l'autre année ; de fruits et graines, pour 1,163,000 francs en 1899 et 975,000 en 1900; d'ouvrages en bois pour 49,000 francs et 350,000 respectivement, on ne trouve plus ensuite que des articles de chacun desquels il n'est exporté que quelques dizaines de mille francs. La franchise accordée aux riz indo-chinois à l'entrée de la métropole est la cause de l'importation assez considérable de cette denrée.
Pour compléter ces indications commerciales sur le Tonkin, il reste à donner quelques chiffres sur la navigation: le mouvement maritime extérieur a été à l'entrée, en 1899, de 1,160 navires d'un tonnage de 1,320,422 tonnes et, en 1900, de 1,160 navires également, mais d'un tonnage de 1,353,246 tonnes, soit 33.000 tonnes de plus en chiffres ronds. A la sortie, on trouve 1,159 navires jaugeant 1,327,140 tonnes en 1899 et 1,162 navires jaugeant 1,333,484 tonnes en 1900; l'augmentation ici n'est plus que de 6,344 tonnes. Entrées et sorties réunies, le mouvement maritime de rindo-Chine est donc de 2,687,000 tonnes en chiffres ronds. Ce sont là des chiffres modiques, mais notre régime commercial très protectionniste n'attire pas.
Le paviilon français représente un peu plus de la moitié de cette navigation : 692,889 tonnes à l'entrée et 678,054 à la sortie en 1900 ; viennent ensuite le pavillon allemand avec 295,058 tonnes à l'entrée et 295,420 à la sortie ; le pavillon anglais avec 258,534 et 252,445 respectivement; puis le norvégien avec 46,743 tonnes à l'entrée et 48,395 tonnes à la sortie; ensuite, par ordre décroissant, les pavillons hollandais, américain, japonais, suédois, russe, danois, italien, autrichien, siamois, belge et chinois. Il n'y a lieu de signaler que le pavillon américain qui flottait sur 31,982 tonnes à l'entrée et 30.354 à la sortie en 1899 et seulement sur 14.758 tonnes à l'entrée et 14,450 à la sortie en 1900 , le pavillon japonais avait subi la môme décroissance, peut-être occasionnelle : 28,588 tonnes à l'entrée et 37,694 à la sortie en 1899 et seulement 13,315 et 13,774 respectivement en 1900 (1). Les relations de l'Indo-
(1) Tous les chiffres qui précèdent sont extraits du Bulletin Economique de V Indo-Chine, numéro du 1er juin 1901,
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Chine avec les Etats-Unis, d'une part, et le Japon, de l'autre, n'en sont pas moins dignes de remarque.
M. Doumer, dans la séance de la Chambre des députés du 26 juin 1901, annonçait que, au lieu de deux lignes régulières de France sur rindo -Chine, il allait y en avoir cinq, avec des bateaux allant jusqu'à 7 ou 8,000 tonnes. En 1901, le môme gouverneur général a décidé d'allouer, sur le budget de l'Indo-Chine, des primes aux navires français visitant cette colonie.
En face du tableau si séduisant que le gouverneur général Doumer et, avec lui, presque toute la presse coloniale ont fait des progrès et de la prospérité actuelle du Tonkin, en opposition à tous ces dithyrambes officiels ou officieux, dont nous avons reproduit plus haut quelques traits frappants, il convient de placer le très sérieux et terrible réquisitoire dressé par le capitaine F. Bernard, de l'infanterie de marine. Chargé d'une mission du Ministère des Colonies aux Indes Néerlandaises, cet officier en a profité pour étudier ensuite notre administration Indo-Chinoise et la rapprocher de l'administration hollandaise ; le parallèle qu'il fait est écrasant pour nous (1).
Abaissant d'abord considérablement le chitfre de la population de l'Indo-Chine qu'il réduit à 9 1/2 ou 10 millions d'âmes, évaluation qui paraît trop faible, de même que l'estimation officielle de 22 millions semble trop élevée, le capitaine Bernard établit que la population de l'Indo-Chine, et ici il a en grande partie raison, est surchargée d'impôts. Il s'efforce de prouver que la plupart des travaux publics entrepris sont ou seront à peu près improductifs et n'ajouteront quasi rien aux ressources du pays ; cette observation est parfaitement vraie d'une partie de ces dépenses, du célèbre pont de Hanoï, de beaucoup des bâtiments civils, qu'on semble s'être trop pressé d'élever ou dont on a exagéré le luxe, enfin des 600 kilomètres du chemin de fer du Liang-Biang, ou des deux tiers tout au moins de cette ligne, œuvre très prématurée.
Le capitaine Bernard peut avoir raison aussi de demander que l'on s'occupe davantage des irrigations qui, aux IndesNéerlandaises et dans certaines parties des Indes Britanniques, ont considérablement étendu les cultures et accru la production ; mais, il y faudrait procéder méthodiquement et ne pas trop demander à un budget qui paraît beaucoup plus fragile que ne le supposent ceux qui le dressent.
On doit l'applaudir quand il critique les concessions de terres faites aux Européens en plein delta, aux dépens d'indigènes
(1) L'ouvrage du capitaine F. Bernard a d'abord paru en trois articles dans la Rtvue de Paris des 1er et 15 février et 1er mars 1901, puis il a été publié en volume.
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momentanément disparus ou dont les titres sont réputés n'être pas en règle. Les Européens possédaient ainsi, à la fin de 1901, 263,700 hectares de terres, dont 197.000 concédés auTonkin et dans l'Annam à 144 colons de diverses catégories ; sur ces 263,700 hectares, dont 32,000 seulement sont cultivés, la plupart de ces derniers sont sous le régime du métayage et le propriétaire européen qui n'introduit aucune amélioration dans les cultures est le plus souvent un parasite. Parmi ces propriétaires européens, il se trouve 142 planteurs dans le Tonkin et l'Annam qui ont créé, en dix ans, 2,119 hectares de cultures diverses ; sur ces 142 planteurs, on compte 74 fonctionnaires, commerçants ou missionnaires. La grande concession ne devrait être accordée que en dehors des terres cultivées des deltas, particulièrement sur les plateaux ou dans la partie montagneuse; et puisque l'on fait tant que de construire des chemins de fer dans les forêts, c'est là que l'on pourrait, avec beaucoup de mesure toutefois, et en connaissance de cause, concéder quelques lots, d'abord à titre d'essai.
L'amélioration des cultures indigènes est tout autant désirable presque que leur extension; on s'accorde à dépeindre comme très primitifs les procédés des Annamites. Une certaine rénovation des cultures, avec l'introduction du millet ou du sorgho, de la canne à sucre, du coton, etc„ paraît désirable. Quant aux cultures tropicales de luxe, celle du café, d'après le capitaine Bernard, aurait complètement échoué au Tonkin, celle du poivre, au contraire, aurait réussi en Indo-Chine. Il n'y a pas lieu d'encourager ces productions au delà des détaxes, déjà accordées, de 50 ou plus de 50 p. 100 des tarifs de douane à l'entrée de la métrop^ïe.
Sans doute, elles peuvent à la longue prendre quelque importance, ainsi que celle du thé, mais il y faut le temps, et les cultures soit vivrières, soit plus communes, paraissent beaucoup plus importantes à l'heure actuelle.
Il est un point où le réquisitoire du capitaine Bernard est d'une saisissante vérité, c'est quand il nous reproche la destruction de la société annamite, notre régime d'administration directe coûteux et vexatoire, le pullulement de nos fonctionnaires. Nous avons introduit et nous pratiquons en Cochinchine le système d'administration directe, qui a le double tort de dissoudre la société indigène et d'être exorbitamment coûteux. Le nombre des fonctionnaires enropéens y atteint un chiffre fantastique.
Au Tonkin et en Annam nous sommes censés ne pas administrer directement; mais, en fait, nous avons quasi détruit la classe des mandarins; nous en avons profondément modifié le recrutement et nous nous appliquons à lui enlever tout prestige. C'est là une politique imprudente.
Partout, dans les colonies d'exploitation, les Européens doi-
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vent respecter la société indigène, ses modes, ses coutumes fondamentales, tout en s'efïbrçant de se la concilier graduellement et d'user de toute l'organisation indigène en lui insufflant peu à peu un esprit progressif au point de vue économique. Il n'est pas nécessaire, par exemple, de supprimer les examens des lettrés; il suffit d'en tempérer le caractère exclusivement littéraire, par l'introduction prudente de quelques notions scientifiques, ainsi que, pour tous les grades supérieurs du moins, de la langue française. Les modifications doivent se faire avec circonspection et en y mettant du temps.
Il faut éviter avec le plus grand soin les humiliations et les brutalités du personnel européen envers les indigènes, notamment envers les chefs. Il a été prouvé, en France, à l'occasion d'une visite à Paris, lors de l'Exposition de 1900, d'un prince cambodgien, que le résident supérieur au Cambodge avait manqué complètement d'égards au roi Norodom, allant jusqu'à le condamner à la prison dans son palais et même, dit-on, à le faire mettre aux fers. Une colonisation qui procède ainsi se condamne elle-même ; elle nuit au peuple colonisé et elle s'expose aux risques les plus grands, en cas de difficultés extérieures.
Nous devons dire, toutefois, que M. Doumer, dans l'entretien que nous avons cité, déclare qu'il « consulte fréquemment quelques-uns des principaux d'entre eux (les indigènes). Le plus estimé de tous est certainement N'guyen Trong Hiep, l'ancien régent, aujourd'hui en retraite, et à l'avis duquel nous avons constamment recours (1). » Il ne suffit pas de consulter des personnages en retraite, il faut s'en servir, leur conserver des situations honorées et convenablement lucratives. La colonisation française ne doit empirer la situation d'aucune classe importante et méritante de la société indigène, et elle doit laisser aux classes moyennes et élevées, la plupart des situations qu'elles avaient dans le pays. Notre fonction à nous, Européens, est une fonction de direction générale, non d'administration minutieuse.
Nous avons, d'ailleurs, des modèles déjà anciens que la plus simple sagesse nous convie à imiter : les Anglais aux Indes, et, beaucoup plus encore, les Hollandais à Java (voir tome Ier, pages 278 et suivantes).
De même que le capitaine Bernard, l'ancien gouverneur général de la Gochinchine, actuellement député de cette colonie, M. Le Myre de Vilers, manifeste des appréhensions sur l'avenir de l'Indo-Chine, étant donnés les dépenses qu'on y fait et le poids des taxes sur les indigènes. D'après lui, le gouvernement général Indo- Chinois compterait 2,050 fonctionnaires, et, avec le person-
(1) Une conversation avec M. Doumer, dans Le Temps du 15 mars 1901.
COLONIES FRANÇAISES : L'iNDO-CHINE ; SITUATION GÉNÉRALE, ETC. 281
nel des administrations provinciales ou locales, le nombre s'en élèverait à 4,000 (1), chiffre tout à fait exorbitant.
Ces critiques sont certainement en partie fondées. Il est possible que leurs auteurs aillent trop loin en niant l'essor récent de la colonie, dû sans doute aux causes multiples que nous avons indiquées plus haut (voir page 258) ; cet essor est certain et se manifeste, on l'a vu, par l'accroissement des importations de consommation populaire. On en a aussi une preuve dans l'extension considérable des opérations de la Banque de l'Indo-Chine, en ce qui concerne les différentes provinces de la colonie.
Si incontestable quïl soit, l'essor de l'Indo-Chine est-il solide et à l'abri des épreuves d'une ou plusieurs mauvaises récoltes ? Survivra-t-il aux grands travaux en train ? Permettra-t-il, ce qui est absolument indispensable,de dégager complètement la France, d'ici à 1906 ou 1907, des 19 millions qu'elle paie encore annuellement pour l'entretien des troupes ? Il semble que, après l'effort considérable et tout au moins actuellement heureux qui a été fait de 1897 à 1901, une politique de calme et de stricte économie s'impose, excluant pour un certain temps toute entreprise superflue et esthétique, prohibant absolument toute taxation nouvelle. C'est, d'abord, en étendant et perfectionnant les cultures, en accroissant, comme à Java, la population indigène, en nous la conciliant, puis graduellement en introduisant, sans faveurs excessives toutefois, quelques productions nouvelles, au fur et à mesure que l'extension successive, et qu'il ne faut pas précipiter, des voies de communication ainsi que l'augmentation de la main d'œuvre le permettront, en commençant à exploiter les richesses des forêts et du sous sol, que nous pourrons rendre vraiment prospère et productif notre petit empire asiatique. L'augmentation de la population indigène est la condition primordiale de cette prospérité : sur les 585,000 kilomètres carrés environ qui composent notre Indo-Chine, quelles que soient les incertitudes sur le degré de culture dont sont susceptibles les contrées montagneuses dans le voisinage des tropiques, la population devrait pouvoir s'élever un jour à 40 ou 50 millions d'habitants, tout en y jouissant d'un haut degré d'aisance. Alors, quoique, certes, conçue dans les douleurs et affligée dans son enfance d'épreuves prolongées et terriblement coûteuses, l'Indo- Chine française, sans les provinces chinoises qui pourraient tomber, sinon sous notre protectorat politique, du moins sous notre direction économique, récompenserait la France de ses longs efforts et de ses abondants sacrifices. Cela ne vaudrait, sans doute pas l'Hindoustan, mais cela devrait pouvoir égaler Java, avec un plus grand rayonnement !
(1) Séance de la Chambre des Députés du 26 juin 1901. {Journal Officiel du 2.7 juin 1901, page 1612.)
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