SAINT-PIERRE ET MIQUELON
De nosimmensespossessions dansl'AmériqueduNord.ilnenous reste que les îlots de Saint-Pierre et de Miquelon, le premier n'ayant que 2,600 hectares de superficie et le second 16,000. Ces chétifs débris de notre empire américain sont le centre d'une industrie considérable, celle de la pêche de la morue. Malheureusement, nos pêcheries ne se soutiennent plus qu'à force de primes (1).
Il est douteux que les gains des particuliers dépassent de beaucoup les 4 millions de primes payés par l'Etat : d'où il résulte que nos pêcheries n'ont pas, au point de vue commercial, une grande utilité; on ne peut les défendre que par des considérations étrangères à l'économie politique, notamment par la nécessité de ne pas laisser périr une industrie qui occupe une dizaine de mille matelots, pépinière précieuse pour notre marine militaire ; il faut reconnaître que de telles considérations ne sont pas dépourvues de fondement dans l'état actuel de rivalité et de préparation à la guerre des puissances civilisées. Nos deux îlots du nord de l'Amérique ont ainsi une certaine importance; ils sont en
(1) lia loi du 22 juillet 1851, prorogée à diverses reprises, accorde une allocation de 50 francs par homme pour les armements dépêche avec sécherie, et de 30franc8 sans sécherie; une autre allocation de 12 à 20 francs par quintal métrique de morue exportée, suivant la distance du pays de destination Une prime de 20 francs est, eu outre, accordée par quintal de rogne ou œufs de morue. Le n ontant total do ces encouragements atteint annuellement environ 4 millions de francs.
296 DE LÀ. COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE.
outre un souvenir de notre grandeur passée, un débris moralement précieux de notre patrimoine si tristement gaspillé; ils contiennent une population peu nombreuse, mais qui porte profondément dans son cœur l'amour de la France et de ses lois ; c'est à ce titre qu'ils méritent de figurer dans la nomenclature de nos possessions coloniales. Voici la population et le commerce de ces deux petites îles :
Population.
Totaux 3.442
Sédentaire, Flottante.. .
Importations... 3.880.103 Exportations... 5.326.014
Totaux.... 9.206.117
Commerce
Sur ce commerce, les deux tiers, soit 19,358,000 francs pour 1899,se font avec la France ; c'est l'exportation qui forme la grosse part de cette somme, soit 11,868,599 francs. Les importations de France dans ces deux îlots se sont élevées, en 1899, à 7,490,385 fr.
Le mouvement de la navigation à Saint-Pierre et Miquelon en 1887 consistait, à l'entrée en 807 navires français, jaugeant 124,447 tonneaux et montés par 5,330 hommes d'équipage et 1,181 bâtiments étrangers jaugeant 33,135 tonnes, et à la sortie en 800 navires français, d'un tonnage de 124,227 tonnes et 1,168 navires étrangers jaugeant 32,231 tonnes. La France ne possède pas seulement Saint-Pierre et Miquelon; la grande île de Terre-Neuve est en outre assujettie à certaines servitudes à l'endroit des pêcheurs français. Ceux-ci peuvent venir pêcher tant le poisson que le homard sur certaines parties des rivages de Terre-Neuve, notamment sur la côte appelée Frenchshore; ils ont sur ce territoire des privilèges relativement aux habitants; ceux-ci ne peuvent élever des constructions à demeure dans une certaine zone ou y tendre leurs filets dans certaines circonstances. Il est résulté de ce vieil état de choses, remontant au traité d'Utrecht, une grande acrimonie entre les Terre-Neu viens et les pêcheurs français. Les premiers mena cent l'Angleterre de se séparer d'elle et de s'annexer aux États Unis si elle ne leur fait pas restituer, sur leurs territoires, les droits qu'ont en tout pays les habitants sur les localités qui leur appartiennent. Il paraît très difficile que la France puisse conserver long-
temps au profit de ses pêcheurs les servitudes instituées il y a près de deux siècles sur la côte de Terre-Neuve. La France y devrait d'autant mieux renoncer qu'il n'y a que très peu denavires français,, trois ou quatre tout au plus, à en profiter (1). Mais, comme toute concession se doit payer,elle devrait faire de l'abandon de ses servitudes actives sur la côte môme de Terre-Neuve un objet d'échange, et obtenir de l'Angleterre, outre une indemnité pécuniaire, une compensation effective et considérable en Afrique ou en Océanie, par exemple la cession de la petite colonie britannique de la Gambie et l'abandon des droits ou plutôt des prétentions de l'Angleterre sur une partie du Bornou,à l'ouest du lac Tchad (voir plus haut pages 163 à 165), ou encore la cession des Nouvelles-Hébrides et, tout au moins, en toute hypothèse, le partage équitable de ce groupe d'îles. Nous devrions, dans cet arrangement, conserver nos droits de pêche sur le grand banc de Terre-Neuve, où 400 à 500 navires français se rendent chaque année, et nous réserver, en même temps, la faculté de pêcher dans les baies de Terre-Neuve la boëte, petit poisson servant d'appât à la pêche de la morue. La renonciation à nos pêcheries du grand banc serait une faute aussi inexcusable que notre obstination à conserver nos servitudes actives sur le Frenchshore de Terre-Neuve, si l'Angleterre nous offrait en échange une sérieuse compensation coloniale.
RÉSUMÉ ET PERSPECTIVES DE LA COLONISATION FRANÇAISE A L'ENTRÉE DU XXe SIÈCLE.
Avant de résumer nos observations sur la colonisation fran çaise, nous croyons devoir reproduire les pages qui figuraient ici dans la précédente édition de cet ouvrage (1891) et en grande partie même, dans la deuxième édition (1882), il y a près de vingt ans :
« Nous avons épuisé, écrivions-nous alors à cette place, la liste de nos dépendances coloniales ; nous l'avons parcourue avec une tristesse et des regrets qui sont tempérés, cependant, par quelques rayons d'espérance; de là l'attention que nous
(1) En 1888, sur 504 navires français, jaugeant 83.763 tonneaux, qui sont entrés à Saint-Pierre et Miquelon, 22 seulement, jaugeant 3,646 tonneaux, venaient de l'île de Terre-Neuve dont 4 seulement, avec un tonnage de 614 tonnes, arrivaient de la côte occidentale ou côte française, le territoire contesté ; d'autre part, sur 5^9 navires français sortis dans la môme année de la colonie de Saint- Pierre et Miquelon, avec un tonnage de 97,353 tonnes, 22 seulement, jaugeant 2,968 tonnes, se rendaient à l'île de Terre-Neuve, dont 2 seulement, avec un tonnage de 261 tonnes, à la côte occidentale, dite côte française (Statistiques coloniales pour 1888, p. 818 et 819,822 et 823;. Presque tout le poisson que nous prenons, c'est donc au grand banc. {Note de la 4e édition.)
29S DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
avons prêtée à de minces établissements, disséminés à travers le globe et sur beaucoup desquels flotte notre drapeau plutôt que ne fleurit notre civilisation. Rien ne peut affecter plus péniblement un cœur sérieusement épris de la gloire et de la grandeur nationales que le complet échec de notre colonisation sous l'ancien régime. Si sévère que soit le jugement de l'histoire sur la politique de nos gouvernements, et, il faut bien le dire aussi, sur la conduite de nos concitoyens en matière coloniale, nous ne croyons pas que le souvenir du passé nous oblige à désespérer complètement de l'avenir. Sans doute, il faut abandonner les ambitions gigantesques qui ont, durant deux siècles, soutenu l'ardeur aventurière de nos aïeux. Il fut un temps où les Français, dans leurs courses vagabondes le long des grands lacs et sur les bords du Mississipi, crurent s'approprier toute l'Amérique du Nord ; il fut un temps aussi où d'autres aventuriers héroïques pensèrent fonder, par la conquête, un immense empire aux Indes ; ne nous laissons pas aveugler par l'éclat passager de ces brillantes entreprises; elles étaient démesurées, et, si elles ne purent aboutir, la responsabilité n'en pèse pas seulement sur le gouvernement métropolitain, elle s'étend à nos colons, à leur imprudence, à leur défaut de sens pratique, à leur ignorance du but et des moyens de la colonisation. Réduits aujourd'hui à un rôle plus modeste et, ce que nous considérons comme un bienfait, circonscrits dans de plus étroites limites, nous avons encore un vaste théâtre pour l'emploi de notre activité colonisatrice. Notre conquête, déjà ancienne, l'Algérie, avec sa voisine, la Tunisie, et ses prolongements jusqu'au lac Tchad, si grandes que soient les difficultés que la colonisation y rencontre à son berceau, est réservée, si nous savons agir avec tact et persévérance, à un magnifique avenir; d'autres possessions, vieilles ou nouvelles, continentales ou insulaires, le Sénégal avec toutes ses dépendances, lehautet le moyen NigerJaCochinchine avecl'Annam, leTonkin et le Cambodge, ont une étendue, une facilité d'accroissement, des ressources et des richesses naturelles que l'intelligence européenne doit féconder et mettre en rapport. Le Gabon et le Congo, avec leurs expansions possibles vers le Nord, la Nouvelle-Calédonie sont aussi des terres qui, pour peu que nous ayons de l'esprit de suite et de la persévérance, peuvent s'épanouir en florissantes colonies. L'île de Madagascar enfin, si nous savons y établir notre domination complète, au lieu de nous y faire les simples surveillants des Hovas, peut devenir vraiment pour nos capitaux, pour l'élite de nos ouvriers et de nos cultivateurs, un champ d'exploitation magnifique. En Afrique nous pouvons et nous devons tenir le premier rang de toutes les nations civilisées ; nul autre peuple n'a sur ce continent des bases
d'opération aussi bien placées. En Asie, immédiatement au dessous des Anglais et des Russes, nous devons nous faire une place importante. Enfin nos colonies tropicales, dont la prospérité date de loin, et qui ont été ébranlées dans ces derniers temps par des réformes radicales, mais nécessaires, les Antilles, la Réunion, la Guyane, ont à reprendre leur? forces, à reconstituer sur des bases nouvelles leur production, à concilier la richesse avec la justice.
« L'expérience, qui nous a si impitoyablement frappés, ne nous a pas été inutile, parce qu'elle nous a fait ouvrir les yeux sur nos fautes et nos erreurs. Partout où flotte le pavillon français, dans des terres presque désertes, ou dans des pays très peuplés, dans nos acquisitions récentes, ou dans nos vieilles dépendances, nous avons signalé les mêmes vices généraux : l'arbitraire administratif, l'absence de vie et de libertés municipales et provinciales, l'ingérence de l'autorité dans les affaires des particuliers ; nous avons aussi remarqué chez les colons des défauts persistants et presque partout les mêmes, des goûts trop exclusivement aventuriers, un caractère d'amateur, une conduite pleine d'imagination et de fantaisie, l'esprit d'improvisation, l'impatience des résultats graduels. Si la France, ce que nous espérons, veut devenir une nation colonisatrice, elle doit faire avec courage une double réforme dans son administration et dans ses mœurs coloniales.
« Il faut aussi que, sur certains points, elle transforme ses méthodes commerciales et industrielles. Pays riche, habité par une population ayant naturellement du goût, elle n'a pas sû assez, jusqu'ici, adapter ses procédés de fabrication aux habitudes des peuples primitifs ou barbares ou de vieilles nations encore qui ont une préférence traditionnelle et insurmontable pour certains types déterminés de vêtements, de parures, d'ameublement, etc. Les industriels et les commerçants français doi vent savoir s'inspirer des goûts et des besoins si divers des populations variées de nos colonies, au lieu de prétendre leur imposer les leurs.
« Beaucoup de symptômes, que nous offre l'histoire de ces dernières années, prouvent que ces réformes ne sont pas impossibles. Sousle coup des calamités physiques les plusterribles etles plus répétées, malgré les obstacles qu'ils ont parfois trouvés dans les institutions,les colons d'Algérie ont montré une force morale, une persévérance et une patience qui nous font bien augurer de leur avenir. De soncôté,radministration a commencé à s'amender sur certains points et en certains détails; on a emprunté aux Anglo-Saxons plusieurs de leurs procédés : la vente des terres aux enchères et à prix fixe, l'assignation des condamnés aux colons ; on a supprimé beaucoup de règlements qui entravaient le travail, la culture et le commerce. On est donc entré, quoique à pas timides, dans la bonne voie. Mais
l'on perd de vue les améliorations opérées en présence des améliorations urgentes. Une colonie n'est possible qu'à la condition que chaque colon jouisse de la pleine liberté de ses actes et de la responsabilité entière de sa conduite ; l'on a moins à craindre l'échec de quelques entreprises individuelles que l'absence de toute tentative ; il n'y a pas d'exemple d'établissement colonial ayant péri par excès d'indépendance et (Je franchises ; il.se rencontre, au contraire, un grand nombre de colonies dont la vitalité s'est éteinte sous le poids de règlements trop minutieux et de soins trop multipliés. C'est surtout en matière de colonisation qu'il est vrai de dire que l'État ne doit être ni un précepteur, ni surtout un tuteur; il est presque uniquement un protecteur. Il faut enfin que nous sachions nous assimiler les deux qualités, au prix desquelles est la fondation de colonies prospères, et dont nous avons presque toujours manqué : l'esprit d'association chez les particuliers, la longue persévérance chez le gouvernement métropolitain. La devise de la colonisation, c'est le vers du poète latin :
Tanlœ molis erat Romanam condere gentem. »
Nous avons tenu à reproduire textuellement les pages qui précèdent et qui, dans l'édition précédente de cet ouvrage (1891) et, pour la plus grande partie même, dans la 2e édition (1882), résumaient nos observations sur la colonisation française. La décade ou les deux décades d'années qui se sont écoulées depuis ne nous ont infligé aucun démenti; elle nous ont apporté plutôt du réconfort et elles donnent plus de relief et de précision aux perspectives que nous faisions entrevoir.
En premier lieu, notre Empire colonial s'est sensiblement arrondi et fortement constitué. Les embryons ou les rudiments épars se sont développés ou soudés. Nous n'avons pas à revenir sur la description que nous avons faite (voir plus haut pages 128 à 136) de notre magnifique Empire africain qui, s'étendant du 20e degré de longitude ouest au 22° degré de longitude est et du 5e degré de latitude sud au 37e de latitude nord, vient, par une continuité de territoires, aujourd'hui pour la plus grande partie explorés, aboutir juste en face de la France, à une vingtaine d'heures de navigation de Marseille. Ces immenses espaces, si proches, constituent, sans aucune comparaison possible, notre plus important domaine colonial, celui dont dépend réellement l'avenir économique et politique de la France, celui auquel nous devons consacrer le plus d'efforts. Il n'est échu à aucune nation moderne, sauf la Russie, un champ colonial à la fois aussi immense et aussi magnifiquement placé, quasi contigu à la mère-patrie. C'est pour cette raison
que nous n'avons cessé de demander l'exécution rapide des Chemins de fer transahariens, qui doivent réaliser l'unité matérielle de ce colossal Empire et mettre le lac Tchad et le Haut Niger d'abord, le bassin du Congo ensuite, à 6 ou 7 jours de Paris, à 8 jours de Londres, Bruxelles et Berlin.
Notre situation et nos droits à Madagascar se sont aussi confirmés et étendus; nous n'y sommes plus les simples auxiliaires des Hovas; ce sont ceux-ci, au contraire, de compagnie avec les autres peuplades de l'île, qui doivent être les nôtres. La situation politique et diplomatique à Madagascar est devenue nette et simple, et notre prise de possession de l'île s'effectue méthodiquement, sans déception.
L'Indo-Chine est le troisième grand domaine colonial qui nous soit dévolu ; les traités avec le Siam et avec l'Angleterre l'ont, mieux délimité; la paix y règne, des travaux publics importants, quelques-uns peut-être excessifs ou prématurés, il est vrai, ont donné une assez vive impulsion au pays; des conventions passées avec la Chine assurent ou, du moins, facilitent la prépondérance économique et morale de la France dans les provinces chinoises immédiatement voisines.
En dehors de ces trois grands domaines où l'activité colonisatrice de la France, sous des formes diverses, peut s'épanouir, non seulement pendant quelques dizaines d'années, mais durant plusieurs siècles pour en exploiter la généralité des richesses naturelles, les possessions de catégorie plus modeste que nous nous sommes faites sur divers points du monde, la Nouvelle-Calédonie par exemple et la Côte française des Somalis, pour ne pas parler de nos anciennes colonies, commencent à prendre figure.
Aussi, nous qui, depuis la première édition de ce livre (1874), avant que la vocation coloniale de Ja France ne se fut réveillée, n'avons cessé d'engager et d'encourager notre pays dans la voie delà colonisation, pouvons-nous éprouver quelque sentiment de satisfaction et de fierté.
Ce n'est, sans doute, ni en quelques années, ni même en quelques dizaines d'années, que Ton peut juger de l'essor colonial de contrées auparavant désertes ou barbares. Le mouvement commercial est aussi une mesure des plus imparfaites et des plus incomplètes du développement d'une colonisation. Néanmoins, on a l'habitude, par préjugé héréditaire, de prendre cet indice, si insuffisant et défectueux qu'il soit. Voyons donc ce qu'il annonce. En 1899, la dernière année, sur laquelle nous ayons des résultats officiels, le commerce de l'ensemble des colonies françaises était le suivant :
DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
Commerce en 1899 des colonies françaises autres que l'Algérie et la Tunisie
Importations Exportations Totaux
francs francs francs
Avec la France 178.163.562 135.829.528 313.993.090
Avec les colonies françaises 13.019.023 7.561.632 20.580.655
Avec l'étranger 154.393.121 166.774 578 321.167.699
Totaux généraux 345.575.706 310.165.738 655.741.444
Commerce de l'Algérie en 1899.
Importations Exportations Totaux
francs francs francs
Avec la France ou ses colonies 264.369.535 276.741.747 541.111.282
Avec l'étranger 45.577.847 48.665.952 94.243.799
Totaux généraux 309.947.382 325.407.699 635.355.081
Commerce de la Tunisie en 1899.
Importations Exportations Totaux
francs francs francs
Avec la France et l'Algérie 36.114.691 30.959.504 67.074.195
Avec T étranger 19.663.550 18.473.956 38.137.506
Totaux généraux 55.778.241 49.433.460 105.211.701
Commerce total en 1899 de toutes les colonies françaises, Algérie et Tunisie comprises.
Importations Exportations Totaux
francs francs francs
Avec la France et les colonies 491.666.811 451.092.411 942.759.222
Avec l'étranger 219 634.518 233.914.486 453.549.004
Totaux généraux 711.301.329' 685.006.897 1.396.308.226
Ainsi le commerce extérieur de toutes les colonies françaises, Algérie et Tunisie comprises, atteint le chiffre de 1,396 millions en chiffres ronds, dont 942 millions avec la France même ou ses propres colonies; la part de ces dernières est petite, de sorte que la métropole prend la presque totalité de ce chiffre de 942 millions. Sur les 942 millions du commerce de la France avec l'ensemble de ses colonies, 451 millions représentent les exportations françaises ou des colonies françaises, mais au moins 430 millions de francs sont des exportations purement françaises.
Ces chiffres ne sont nullement négligeables, si l'on réfléchit que, à part quelques îlots et quelques terres de peu de trafic, la Guyane et l'ancien Sénégal, toutes les colonies françaises ont été conquises dans le courant du xixe siècle et une grande partie même tout à fait à la fin de ce siècle. Les colonies françaises entrent, dès maintenant,pour un peu plus de 10 p. 100 dans l'exportation de la France.
Evidemment,si ce devait être là le seul ou même le principal et
définitif résultat de notre action colonisatrice depuis 1830, il y aurait une énorme disproportion entre l'effort et l'effet obtenu : il n'eût pas valu la peine de dépenser environ 4 milliards en Algérie et 1 milliard au moins au Tonkin,à Madagascar et dans nos autres possessions africaines, soit 5 milliards, dont l'intérêt et l'amortissement sont d'environ 200 millions par an et de continuer à dépenser au soutien et au développement des colonies les sommes que l'on verra plus loin, sans parler des pertes d'hommes, pour obtenir un développement de 900 à 950 millions de francs de notre commerce extérieur, dont la moitié environ pour nos exportations.
A elle seule, cette compensation semblerait d'autant plus mince et insuffisante que cette augmentation de notre commerce est plutôt brute que nette. A supposer que nous n'eussions pas eu ces colonies, le commerce extérieur de la France serait, sans doute, moindre dans une certaine proportion, mais nullement dans toute la mesure de notre commerce colonial. Une large fraction des produits que nos colonies nous fournissent, nous nous les serions procurés dans les contrées étrangères et, en grande partie sans doute, moyennant l'équivalent de produits français exportés.
C'est, d'ailleurs, une très mauvaise et incomplète mesure de l'utilité des colonies que le montant du commerce que la métropole entretient avec elles. Il faut tenir compte d'autres éléments tout aussi importants, sinon plus: le champ nouveau ouvert dans les colonies aux capitaux de la métropole, à ses capacités techniques, à ses colons et employés de tous ordres, même à ses fonctionnaires, le stimulant générai enfin et l'élargissement d horizon de l'esprit des métropolitains ; nous ne faisons que mentionner ici ces bons effets de la colonisation, qui, selon nous, l'emportent considérablement sur le simple développement du commerce extérieur et notamment des exportations de la mèrepatrie.
Ce n'est pas que ce dernier facteur, tout en n'étant pas le principal, soit à mépriser. Or, il est certain que nos colonies étant, pour la plupart, dans la période de l'enfance, le commerce actuel que la France fait avec elles a des chances de considérablement s'accroître. Ainsi, en ce qui concerne nos colonies autres que l'Algérie et la Tunisie, leur commerce extérieur de 655 millions en 1899, dont 314 millions avec la France, augmentera, sans doute, de 50 p. 100 d'ici à un quart de siècle, certainement doublera et peut-être triplera d'ici à un demi-siècle. Quant à l'Algérie et à la Tunisie, l'accroissement sera, sans doute, un peu plus lent. Néanmoins, on peut parfaitement entrevoir que, en 1950 par exemple, l'ensemble du commerce de toutes nos
30 4 DE LA COLONISATION AU XIX0 ET AU XXe SIÈCLE
colonies, Algérie et Tunisie comprises, si notre conduite à l'intérieur et à l'extérieur est intelligente et prudente et qu'elle ne soit pas contrariée par des circonstances imprévues, dépassera 3 milliards de francs dont 1 milliard et demi au moins avec la France. Et le développement serait bien plus rapide encore si la France, au lieu d'une population stationnaire. avait, comme la plupart des autres nations civilisées, une population croissante.
Pour arriver à cette extension du commerce de nos colonies et de celui de la France avec elles, il n'est nullement nécessaire, comme le croient l'opinion vulgaire et même un certain nombre de coloniaux, de recourir à ces prohibitions réciproques qui rappellent le détestable, l'exécrable pacte colonial. Notre régime de douanes pour nos colonies est, dans son ensemble, beaucoup trop protectionniste. On a vu, d'ailleurs, qu'il n'est pas uniforme, Plusieurs de nos colonies de la côte occidentale d'Afrique jouissent, par des conventions internationales, de la liberté absolue du commerce, en ce sens que les produits de toutes les nations civilisées, aussi bien les étrangers que les métropolitains, sont assujettis au même traitement. (Se reporter plus haut aux pages 174 à 176 et 192 à 194). Il en a été de même de la Tunisie de 1881 à 1898. D'autre part, le Sénégal et ses dépendances, sans se trouver absolument dans la même situation, est soumis à un régime assez libéral qui, tout en accordant des faveurs appréciables aux produits métropolitains, ne frappe pas de droits très élevés les produits étrangerSc La plupart de nos autres colonies, au contraire, y compris l'Algérie, l'Indo-Chine et Madagascar, sont assujetties au tarif général métropolitain de 1891, qui est exorbitant et, pour Madagascar notamment, équivaut à une véritable séquestration.
Il faudrait réduire considérablement nos tarifs à l'entrée des colonies de ce groupe ; ils les étouffent. Un régime analogue à celui du Sénégal et de ses dépendances répondrait beaucoup mieux aux nécessités de la colonisation ; l'essor des colonies en serait beaucoup plus rapide ; la population indigène y serait moins surtaxée; les budgets coloniaux y trouveraient aussi leur compte par l'assujettissement des marchandises françaises à des droits modérés (1).
Li'exemple, d'ailleurs, de la partie de nos colonies ouest-africaines, assujetiesàl'égalité de traitement pour toutes les marchandises, celui surtout de la Tunisie, de 1881 à 1898, ce dernier d'une façon tout à fait éclatante, témoignent que, même en l'absence de
(1) On dira peut-être qu'on obtient indirectement ce résultat par les droits dits d'octroi de mer ou de consommation, mais on ne l'obtient que d'une manière insuffisante et incomplète.
toute protection douanière, par le simple effet de la communauté de langue, de coutumes, de goûts et de mœurs, par le lien puissant que créent des relations anciennes, les produits métropolitains peuvent se faire un marché important, en dehors de toutes conditions artificielles et de toutes faveurs. Il y faut évidemment un peu plus d'efforts de la part des industriels ou des commerçants métropolitains ; mais cette obligation à l'effort est, en elle-même, un bien.
Il semble très vraisemblable que les colonies ouest-africaines qui, parles conventions internationales, sont vouées à l'égalité de traitement, auront un essor beaucoup plus vif et plus régulier que celles que nous courbons sous notre écrasant régime douanier métropolitain.
Ainsi, réduire considérablement ce dernier en ce qui concerne celles de nos colonies, de beaucoup les principales, qui y sont soumises, tel devrait être le premier point de notre politique commerciale coloniale.
Il faut, comme contre-partie, que nous résistions absolument aux tentatives qui sont faites de tous côtés, sous le prétexte d'union douanière entre la France et ses colonies, pour nous induire à payer des primes extravagantes au café, au thé, au cacao, à la vanille et aux autres denrées coloniales riches, produits dans nos colonies. Nous ne connaissons pas de mesure qui fût plus déraisonnable à tous les points de vue.
Les droits qui frappent ces denrées à l'entrée en France ne sont nullement, quoi qu'on en dise, des droits de douane; ou, du moins, ils ne le sont que pour la plus mince partie ; ce sont des droits de consommation, équivalant à ceux que nous avons à l'intérieur sur le sucre, sur le tabac et sur l'alcool. Toutes les nations, notamment la libre-échangiste Angleterre, ont, pour des raisons que nous avons développées ailleurs (1), des taxes très élevées sur ces denrées coloniales riches, la Grande-Bretagne en particulier sur le thé et le café.
Si donc on accordait aux denrées coloniales riches, produites dans nos colonies, l'immunité de ces taxes, ce serait un cadeau colossal, qu'on leur ferait, tout à fait corrupteur pour elles et épuisant pour la métropole. Le droit sur le café était jusqu'à 1900 de 156 francs par 100 kilogrammes, alors que, au moment où nous écrivons, le café ordinaire, à savoir le Santos (du Brésil), est coté à Londres 27 schellings le centner (50 kilogr. 8). c'est-à-dire à peine 70 fr. les 100 kilogrammes. Notre droit de 156 francs a été réduit, il est vrai de 20 francs, à partir de 1900, sur les représentations du Brésil, il n'en reste pas moins plus que double de la
(1) Voir notre Traité de Science des Finances, 6e édition, tome Ier, pages 676 à 689.
30ô DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XX6 SIÈCLE
valeur en Europe du café commun au moment où nous écrivons. Y aurait-il rien de plus absurde et de plus déraisonnable que cette prime de 200 p. 100, réclamée par certains de nos coloniaux? Ils disent, il est vrai, que nos colonies peuvent surtout produire des cafés fins, analogues à ceux de Geylan.Mais nous relevons dans les mercuriales que, dans l'été de 1901, le cours du café de Geylan, varie de 61 à 73 schellings lecentner (1), soit en moyenne 67 schellings, ce qui fait ressortir à 167 francs le prix des 100 kilos; l'immunité de tous droits à l'entrée en France équivaudrait, même pour ces sortes supérieures, à une prime de plus de 80 p. 100 de la valeur en Europe. Ce serait extravagant.
On a accordé aux denrées coloniales riches produites dans nos colonies la détaxe de la moitié des droits dans la métropole et l'on a maintenu même pour le café cette détaxe au taux de 78 francs les 100 kilogrammes, malgré que le droit de 156 francs ait été réduit à 136 francs en 1900. Ce sont déjà là des primes énormes, beaucoup trop fortes et qu'on n'eût dû établir que dans une mesure moitié moindre. Il ne faut, sous aucun prétexte, les accroître.
Ce serait des faveurs corruptrices pour les colonies et, à la longue, très nuisibles pour elles. Ces primes colossales y développeraient des cultures artificielles, précaires et fragiles et, après un premier essor, elles entraîneraient des déceptions et des ruines. Les denrées coloniales riches ne doivent être qu'un accessoire pour nos colonies, surtout au stage de développement où celles-ci se trouvent; c'est sur les cultures vivrières, élevage compris, qu'elles doivent porter surtout leurs efforts ; elles développeront ainsi la population indigène qui, dans toutes nos colonies nouvelles, est beaucoup trop rare et elles feront naître de la main-d'œuvre que des coloniaux imprudents et inhumains voudraient s'assurer par un retour hypocrite aux pratiques sacrilèges de l'esclavage et du servage .
Autant il importe d'abaisser les droits protecteurs à l'entrée de nos colonies, autant il faut repousser ces primes extravagantes qui gâteraient les colons et ruineraient la métropole.
Elles la ruineraient, si elles avaient de l'effet. Supposez que grâce au stimulant de l'immunité des droits à l'entrée en France, les colonies françaises arrivassent à pourvoir entièrement la France de café, de cacao, de thé, de vanille, etc. Quel serait le résultat? Il serait double, désastreux à tous les points de vue : en premier lieu, l'Etat perdrait les 150 millions de francs qu'il retire annuellement de tous ces droits et cela sans que le consommateur métropolitain profitât d'une baisse quelconque des prix ; il faudrait donc que l'Etat établît pour 150 millions de francs d'im-
(1) The Statist (August 3, 1901), Priées of wholesale Commodities.
pots sur les contribuables français dont le fardeau n'aurait aucunement été dégagé d'autre part.
Il y aurait un second résultat; c'est que la métropole perdrait tout son commerce ou presque tout son commerce avec les contrées où elle se pourvoit de café, de cacao, de vanille, etc., à savoir le Brésil, l'Amérique Centrale et divers autres pays; soit, à la suite de représailles douanières, soit simplement parce qu'il ne peut pas y avoir d'exportation vers des pays dont on ne tire rien, le marché de ces contrées se trouverait fermé aux produits français, et des branches très importantes de notre exportation s'en trouveraient atteintes.
Tels seraient les deux effets désastreux des faveurs qu'on sollicite pour les denrées riches des colonies françaises ; si ces faveurs ne substituaient pas intégralement les produits de nos colonies aux produits étrangers similaires, ces effets désastreux seraient en partie atténués, dans la mesure où la substitution ne s'effectuerait pas; mais le mal existerait toujours et, en définitive, serait énorme.
Le but que l'on doit se proposer dans la fondation de colonies n'est nullement de substituer les denrées de ses propres possessions aux denrées similaires que l'on tire de l'étranger, surtout quand cette substitution ne peut se faire que d'une manière très onéreuse; on perdrait ainsi un marché libre, qui ne coûte aucuns frais, pour le remplacer simplement par un autre marché très dispendieux. Il y aurait une perte manifeste, perte qui ne serait pas seulement matérielle, mais aussi morale. Ce serait, dans le cas qui nous occupe, un recroquevillement de la France sur elle-même, un amoindrissement de la France parmi les nations.
Le but à poursuivre ou, du moins, l'un des buts à poursuivre parla colonisation, car ce n'est nullement le seul, ce n'est pas la substitution de denrées produites par les colonies propres aux denrées produites par les contrées étrangères, mais c'est un élargissement général de la production comportant une extension du marché, son plus vaste approvisionnement et, par conséquent, la baisse des prix, c'est surtout la production de denrées nouvelles, une plus grande différentiation de la production dans le monde.
En résumé, il importe de repousser absolument toutes ces primes extravagantes qui rappellent l'ancien pacte colonial.
De même, il faut écarter résolument toutes les propositions hypocrites, que des écrivains, au ton doucereux et au cœur de négrier, ne cessent d'émettre pour une réglementation, au profit des colons, du travail des indigènes, c'est-à-dire pour le rétablissement de la servitude. Nous nous étendons davantage sur ce point plus loin, dans la partie théorique de cet ouvrage.
La France et les Français, dans leurs récents efforts colonisa-
DE IA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
teurs, fournissent en partie la preuve qu'ils n'ont pu se dépouiller complètement de leurs défauts traditionnels en cette matière et, en partie, d'autre part, la preuve contraire qu'ils ont réalisé quelques progrès.
En ce qui concerne ceux-ci, l'esprit d'association s'est certainement développé chez nous ; on l'a vu, non seulement au Congo, où les sociétés concessionnaires sont au nombre d'une quarantaine, mais plus encore en Tunisie où il s'est formé, dès la première heure (1881 à 1890), beaucoup de très importants domaines appartenant à de petites sociétés d'amis.
Le personnel gouvernemental s'est aussi amélioré ; nous avons eu et nous avons un certain nombre de fonctionnaires coloniaux de haut mérite, intelligents, zélés, l'esprit ouvert au progrès, affranchis des servitudes bureaucratiques : le docteur Ballay, par exemple, et M. Ballot, dans l'Ouest Africain, le général Galliéni à Madagascar. En Indo-Chine, quoiqu'il y ait plus de réserves à faire (voir plus haut pages 257 à 282), on ne peut nier que, de 1897 à 1901, il n'ait été fait un effort méthodique remarquable.
Le goût d'aller aux colonies est assez répandu dans toutes les classes de notre population. Sans doute beaucoup voudraient s'y rendre surtout comme fonctionnaires ou régisseurs ou surveillants ; mais il ne manque pas de gens disposés à s'y établir comme colons ; ceux que l'on a appelés en Tunisie « les châtelains tunisiens » en sont la preuve ; Madagascar et le Tonkin même n'effraient plus. Il est malheureux que notre empire colonial nouveau se soit constitué au moment où la population de la France devient absolument stalionnaire ; ce n'est pas, toutefois, un obstacle insurmontable.
Comme défauts, nous avons toujours trop la préoccupation de l'esthétisme et de ce qui brille. On peut en citer deux exemples décisifs : d'une part les dépenses énormes pour le port de Hanoï (voir plus haut, page 272), de l'autre, la griserie qu'excite chez les coloniaux la culture des denrées coloniales riches : le café, le cacao, la vanille, etc., au lieu des cultures vivrières ou des grandes cultures industrielles communes, les unes et les autres beaucoup plus avantageuses.
Trop séduits par l'esthétique, par les œuvres secondaires ou d'apparat, nous sommes trop routiniers pour les très grands travaux. La preuve la plus palpable en est faite par notre négligence, depuis vingt ans, à pousser nos voies ferrées algériennes à travers le Sahara. Cette œuvre, très grande par sa portée, ses résultats stratégiques, administratifs et politiques certains, ses résultats économiques probables, ou tout au moins possibles, le Transsaharien du Tchad ou Grand Central africain, effraie nos administrateurs pusillanimes; il s'agit, cependant, uniquement d'un
ruban de 2,500 kilomètres de voie ferrée, en plus de celles déjà existantes ou décidées qui, selon toutes les vraisemblances, ne coûterait pas plus de 250 millions ; cette œuvre, d'un établissement si aisé et d'une dépense si réduite, est peu de chose auprès des grands chemins de fer, deux fois plus étendus et plus coûteux, faits par les Américains, les Canadiens et les Russes, et pourrait à peine supporter la comparaison avec les lignes ferrées construites par les Anglais en diverses régions sauvages de l'Afrique, et par les Australiens dans leurs déserts sans nom (1). Chose curieuse, la France vient de décider et de garantir (1901), la construction du chemin du Yunnan, présumé devoir coûter plus de 100 millions ; nous ne condamnons pas cet œuvre, quoique un peu aventurée, mais il est étrange qu'il ne soit pas venu à l'esprit du gouvernement que le Transsaharien, mettant le lac Tchad et l'Oubanghi à six et sept jours de Paris, était une œuvre bien autrement importante, magistrale et capitale, pour notre avenir politique et économique dans le monde, qu'une ligne ferrée aboutissant sur les hauts plateaux, peu peuplés, de l'empire chinois.
Un autre exemple de l'esprit extraordinairement routinier de l'administration française, se trouve dans nos lois sur la marine marchande. Certes, il serait à désirer, pour le plein épanouissement de notre œuvre coloniale et l'attribution à la France môme des principaux résultats qu'elle comporte, que nous eussions une marine marchande importante. Celle-ci n'a cessé de décroître, par des causes très diverses. On s'efforce de la soutenir au moyen de larges primes k la construction et à l'armement des navires. Quoique ces primes soient une infraction manifeste aux théories économiques générales, nous en approuvons, quant à nous, le principe par les mêmes raisons politiques qui faisaient qu'Adam Smith donnait, à des reprises réitérées et avec tant d'emphase, son assentiment au célèbre Acte de navigation de Cromwell. Mais ces primes sont, dans la pratique, aussi absurdement réparties que possible,et tendent à l'amoindrissement réel, non à l'amélioration, de notre marine marchande. Une loi de 1893, a alloué, en effet, de telles primes à la construction et à l'armement des voiliers, aujourd'hui abandonnés par toutes les autres nations, que la part des navires à voiles dans notre marine marchande devient de plus en plus considérable. Nous en construisions dans les dernières années (1898-1900), trois ou quatre fois plus que les Anglais, et deux ou trois fois plus que les Allemands. Ainsi, nous payons fort cher pour avoir une marine marchande arriérée et quasi inutilisable. Nous ne construisons presque pas de vapeurs et nous
(1) Sur les Chemins de fer Trjnssahariens notamment le Grand Central Africain, voir le premier volume de cet ouvrage, pages 518 à 524, et notre article dans la Revue des Deux-Mondes du 1" juillet 1899.
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n'en achetons presque pas à l'étranger, sauf pour les lignes subventionnées, parce que les primes que nous allouons à l'armement ne sont pas accordées aux navires construits à l'étranger; autrefois, on allouait sagement à ceux-ci la demi-prime d'armement, au lieu de la prime entière. Aussi, dès que nous avons à transporter et à entretenir au-delà des mers quinze à vingt mille hommes, le gouvernement français est-il presque toujours obligé de noliser des vapeurs étrangers. Toute cette inepte répartition de primes à la marine marchande constitue l'exemple le plus frappant du crétinisme gouvernemental ; si la langue française, soit littéraire, soit vulgaire, contenait un terme plus énergique encore que celui de crétinisme, il serait de mise en ce cas. A la fin de 1901, on élabore une nouvelle loi sur la marine, maintenant le régime des primes, mais dans des conditions un peu moins déraisonnables.
Beaucoup d'autres règlements régissant notre marine marchande sont tout à fait atteints de vétusté ; on les observe, néanmoins ; on impose trop de charges aux armateurs, on limite beaucoup trop étroitement la nationalité de l'équipage, où, à la condition que les chefs, capitaine, lieutenants, etc., et un tiers des matelots et chauffeurs, ou soutiers, fût de nationalité française, ou simplement sujets français, comme les indigènes algériens ou tunisiens, ceux aussi de notre côte des Somalis et de nos diverses possessions, on devrait admettre que les deux autres tiers pussent être étrangers ; il arriverait très rarement qu'ils fussent Anglais ou Allemands ; ils seraient, pour la plus grande partie, Espagnols, Italiens, Grecs, peut-être Scandinaves, et aussi Chinois, Arabes, Hindous, en tout cas de nationalité mêlée, de sorte que cette bigarrure avec lout le commandement français et un fort noyau (le tiers) de matelots égalementfrançais ou sujets francais,n'aurait aucuninconvénient.On pourrait essayer de réveiller chez nos sujets indigènes de l'Algérie et de la Tunisie, suivant la proposition d'un député, M. Rozet, les aptitudes maritimes qui les signalaientil n'y a pas plus d'un siècle encore. La réglementation de notre marine marchande devrait de toute façon être moins touffue et moins tracassière. L'obligation aussi pour les barques de pêche, sinon pour d'autres bateaux encore, d'avoir un nombre d'hommes déterminé, en général supérieur d'un cinquième ou d'un quart, au nombre qu'a adopté librement la pratique maritime chez les nations concurrentes, doit être considérée comme hautement nuisible.
Une autre application encore de notre routine administrative traditionnelle, c'est le pullulement des fonctionnaires dans nos colonies. Nous ne sommes aucunement guéris de ce vice, et Ton peut dire que dans quasi toutes les colonies françaises, il y a deux, sinon trois fonctionnaires, là où dans les colonies anglaises et hollandaises de même nature il ne s'en trouverait qu'un seul. On a
vu plus haut le nombre considérable de nos fonctionnaires dans l'Indo-Chine (page 281). Celles de nos colonies qui passent pour les mieux administrées ne sont pas exemptes de ce vice : ainsi, la Tunisie; on peut dire qu'elle a sinon deux fois, en tout cas moitié plus de fonctionnaires que ce ne serait nécessaire et utile ; le nombre des contrôleurs civils, sortes de sous-préfets ou préfets, plus d'un par 100.000 habitants, est certainement excessif; la direction de l'agriculture regorge d'employés, et l'on a vu, pendant quatre ans, cette chose inénarrable : deux résidents généraux, tous deux ministres plénipotentiaires, fonctionnant simultanément dans cette petite colonie de 120.000 kilomètres carrés de superficie et de 1,500,000 âmes de population, alors qu'aux Indes britanniques, grossies delà Birmanie, ayant 2,500,000 kilomètres carrés de superficie et 230 millions d'âmes, il n'y a et il n'y a jamais eu qu'un seul vice-roi.
A ce pullulement de fonctionnaires, si l'on joint le coût du goût exagéré de l'esthétique, dont nous parlions plus haut, un certain défaut de plasticité dans nos administrations qui fait que, dans les pays neufs, pauvres ou peu peuplés, elles veulent introduire et maintenir tous les types de travaux publics des vieux et riches pays, sans aucune modification, ainsi que tous les organes administratifs, avec leurs spécialités si tranchées dans la métropole, il résulte que la colonisation française est très coûteuse.
Elle est, en fait, exorbitamment coûteuse, et c'est un vice terrible. En 1901, les sommes pour lesquelles les colonies proprement dites, c'est-à-dire sans l'Algérie et la Tunisie, figurent au budget de la France, déduction faite de 11 millions de contingents coloniaux, montent, d'après les demandes du gouvernement, à 102,815,190 francs et, d'après les propositions de la Commission du budget, à 101,077,914 francs. Encore doit-on dire que les dépenses qu'on appelle les points d'appui de la flotte ne sont pas comprises dans ces chiffres; qu'ils relèveraient d'un bon nombre de millions Il conviendrait d'en déduire, toutefois, les deux tiers environ des 8,890,000 francs que coûtent les services pénitentiaires, parce qu'on pense que si la transportation était supprimée ils coûteraient 5 à 6 millions dans la métropole ; la charge imposée par ce groupe de colonies au budget métropolitain se réduit ainsi à 95 millions environ.
Il y faudrait ajouter les charges que l'Algérie et la Tunisie font peser sur le budget métropolitain. En ce qui concerne l'Algérie, nous avons estimé plus haut à une trentaine de millions au moins la contribution actuelle de la métropole au budget des dépenses civiles de l'Algérie, même après l'établissement du budget spécial de cette colonie (voir le tome lerdecct ouvrage) ; il faudrait y ajouter des dépenses mililaires, non pas toutes les dépenses militaires qui
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sont faites en Algérie, parce qu'une partie en serait faite en France au cas où nous ne posséderions pas cette colonie ; mais on peut considérer que la moitié environ des dépenses militaires en Algérie, soit année moyenne une trentaine de millions au moins, sont la conséquence directe de notre possession de ce pays ; c'est donc 30 millions à joindre, de ce chef, aux 30 précédents millions dont les services publics (garanties d'intérêts comprises) grèvent le budget métropolitain et cela porte la charge de l'Algérie pour la métropole à 60 millions au moins.
La Tunisie est, même relativement à son étendue et à sa population, sensiblement moins onéreuse. Pour les services civils elle ne coûte que la garantie d'intérêts de la voie ferrée delà Medjerda, construite avant notre occupation du pays, soit 2 millions de francs environ par an, peut-être aussi une part dans les pensions des fonctionnaires tunisiens qui passent dans les services métropolitains, mettons de ce chef 500.000 francs, ce qui est probablement exagéré ; ajoutons-y encore la moitié des dépenses militaires permanentes, soit 6 à 7 millions de francs, ces dépenses oscillant entre 12 et 14 millions, on arrive ainsi à 8 1/2 ou 9 millions de francs pour la charge de la Tunisie au budget français.
Aces 8 1/2 ou 9 millions du fardeau tunisien, ajoutons les (30 millions du fardeau algérien, puis les 95 du fardeau des colonies diverses; c'est 164 millions de francs, non compris les dépenses extraordinaires, les primes comme celles au café colonial et autres denrées coloniales favorisées, que coûtait,en espèces, dans l'année 1901, l'ensemble de nos colonies au budget français.
Cette charge est énorme ; si notre colonisation avait été bien conduite, elle serait certainement moitié moindre. Peut-on avoir l'espérance qu elle diminuera à l'avenir?
En ce qui concerne nos colonies autres que l'Algérie et la Tunisie, d'après le dernier rapporteur de ce budget spécial, ancien et célèbre administrateur colonial lui-même, M. Le Myre deVilers, il y aurait plutôt à craindre que ce fardeau ne s'accrût. C'est l'impression qui ressort de son volumineux rapport sur ie budget des colonies pour 1901 ; il a, d'ailleurs, dans les termes les plus explicites, en plein Parlement, en s'adressant à M. Doumer, lors de la discussion sur le chemin de fer du Yunnan, émis la même pensée : « Je trouve absurde, disait-il, d'avoir un budget de 120 millions (1) pour les Colonies (autres que l'Algérie et la Tunisie), budget qui a doublé en dix ans et qui doublera encore dans dix autres années pour être porté à 200 ou 250 millions. Le pays se
(1) D'après le rapport de M. Le Myre de Vilers, page 252, il ne s'agit, toutefois, que de 101 millions, services pénitentiaires compris, déduction faite de 10 millions en chiffres ronds de contingents coloniaux.
fatiguera de tous ces sacrifices extérieurs qui ruinent les finances, etc. (1). »
On ne peut négliger cet avertissement solennel d'un homme aussi compétent. Il est sûr que le pays se fatiguerait, et avec raison, de sacrifices pareils, car si le ministère des Colonies devait arriver à coûter à la France 200 millions (nous ne disons pas 250), cela ferait avec l'Algérie et la Tunisie une charge d'environ 270 millions, tout-à-fait écrasante. Il est inadmissible qu'on s'achemine à ce fardeau.
Le rapport de M. Bienvenu Martin, député, sur le budget des Colonies en 1902, paraît, toutefois, justifier les alarmes de M. Le Myre de Vilers. Le chiffre des crédits demandés parle Gouvernement montait pour cet exercice à 120,598,455 fr. ; la Commission du budget l'a réduit à 116,279,640 fr.Ilfaut en déduire les contingents coloniaux qui montent à 15 millions, provenant surtout de l'Indo-Chine ; il reste ainsi à la charge de la métropole une somme de 101 millions ; les travaux extraordinaires de défense des colonies, concernant surtout les fortifications de Diégo-Suarez, d'ailleurs fort exagérées, y figurent pour 10 millions. Cette énorme charge de 101 millions de francs comporte des gaspillages inouïs et ne pourvoit pas, d'autre part, aux travaux les plus essentiels, tels que l'achèvement du chemin de fer du Soudan (jonction du Sénégal et du Niger) ; elle ne fournit pas non plus le moyen d'achever, en lui maintenant son caractère français, sur le territoire abyssin, le chemin de fer de Djibouti au Harrar ; gaspillages et impuissance, voilà les deux traits caractéristiques de notre budget des colonies (2).
Le chiffre actuel des dépenses pour les colonies françaises doit être considéré comme un très grand maximum et il importe de le réduire graduellement avec persévérance. Un rapport fait, en 1899, au ministre des Colonies, au nom de la Commission des budgets locaux, par M . Piquié, inspecteur général des Colonies (3), indique un certain nombre de réformes à apporter pour dégager le budget métropolitain et rejeter nombre de dépenses sur les budgets locaux. Il est de tout point absurde que nos petites et vieilles colonies : la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion, la Guyane, outre la part dont elles bénéficient, dans les dépenses coloniales générales et notamment dans l'entretien des troupes, reçoivent des subventions du budget métropolitain, à savoir 740,000 fr. pour la Martinique, 900,000 pour la Guadeloupe, 640,000 pour la Réunion, 300,000 pour la Guyane, ensemble
(1) Séance de la Chambre des Députés du 27 juin 1901, Journal Officiel du 28 juin 1901, page 1,614, 2e colonne.
(2) Eu janvier et février 1902 des projets de loi particuliers out été proposés pour pourvoir à ces deux entreprises.
(3) Ce rapport a été publié dans le Journal Officiel du 28 juillet 1899.
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2,580,000 fr., chiffre demandé par le gouvernement pour 1901 et légèrement réduit par la Commission.
L'inspecteur général Piquié,dans le rapport sus-indiqué, reconnaît que certains des services coloniaux, ceux de la magistrature aux Antilles, par exemple, où il y a deux cours d'appel, l'une à la Martinique et l'autre à la Guadeloupe, jugeant chacune ou deux dizaines à peine d'affaires civiles par an, sont scandaleusement surabondants; de même pour les tribunaux, de même pour la plupart des autres administrations. Il faudrait supprimer immédiatement la moitié de ces rouages excessifs et rejeter d'ici à cinq ans sur les colonies la totalité de la charge des services conservés. Les 21/2 millions de subventions pour la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane et la Réunion, devraient donc disparaître d'ici à cinq ans. Ce n'est pas seulement toutes les dépenses civiles et celles de la gendarmerie que les budgets locaux doivent acquitter, ils devraient aussi, avec le temps, payer quelque contingent pour les dépenses militaires, à concurrence, par exemple, de moitié de ces dépenses.
Un des moyens de faciliter l'économie, dans nos colonies, ce serait de mettre fin à l'anarchie nègre légale et au gaspillage qui en résulte. Par une incomparable sottise, qui reste sans parallèle dans l'histoire de la colonisation, nous avons fait les nègres les maîtres des blancs, en instituant le suffrage universel sans aucun tempérament d'instruction, de propriété, de cens, etc., et sans les correctifs que Ton trouve en toutes les colonies anglaises de la Couronne.
Il faut détruire cette organisation absurde, introduire dans le suffrage aux colonies des tempéraments par la multiplicité et la diversité d'origine des élus aux conseils locaux ; les Chambres et Tribunaux de commerce et les Chambres d'Agriculture devraient être érigés en corps électoraux, au même titre que la population dans son ensemble, la propriété et l'instruction constituant des facteurs non moins importants que le nombre ; les Conseils, ainsi formés d'éléments de diverses origines, n'auraient, d'ailleurs, que des pouvoirs circonscrits et pourraient être tenus en bride par une assemblée supérieure composite.
Le mieux serait peut-être de copier purement et simplement l'organisation des colonies anglaises de la Couronne. On sait que, parmi celles-ci, le régime représentatif est loin d'être intégral et qu'il subit beaucoup de correctifs. Parmi les 42 colonies britanniques, proprement dites, on ne compte, comme jouissant du self govemment complet, que les 11 colonies suivantes : d'abord les 7 colonies australiennes, à savoir: la Nouvelle-Galles du Sud, Queensland, Victoria, l'Australie du Sud, l'Australie de l'Ouest, la Tasmanie et la Nouvelle-Zélande, puis le Canada, Terre-Neuve,
le Cap et Natal ; en dehors de ces 11 colonies anglaises privilégiées, 6 possessions britanniques, Gibraltar, Sainte-Hélène, l'Ile Labouan, au nord-ouest de Bornéo, le Basoutoland, le Béchuanaland et le Zoulouland n'ont aucune assemblée délibérante et le pouvoir législatif y appartient tout entier au gouverneur nommé par la Couronne; 16 autres possessions anglaises ont un conseil législatif que la Couronne nomme intégralement, à savoir, Ceylan, la Nouvelle-Guinée, les îles Packland, Fidji, les Seychelles, Hongkong, toutes les colonies de la côte occidentale d'Afrique, le Honduras britannique et toutes les Antilles, sauf celles qui vont être désignées dans la catégorie suivante ; dans 8 autres colonies : Malte, la Guyane, Maurice, les . îles Bahamas, les Bermudes, la Jamaïque, la Barbade, les îles Sous le Vent (Antilles), une partie, mais une partie seulement, du conseil législatif est choisie par des corps électoraux en général très restreints. On sait, en outre, qu'aucune colonie britannique n'a de représentation au Parlement métropolitain (1).
On devrait enlever aussi à nos anciennes colonies la représentation au Parlement métropolitain dont elles usent souvent en dépit de tout bon sens, et leur concéder le droit d'élire des délégués au Conseil supérieur des Colonies, qui tiendrait désormais des sessions régulières, au lieu que, à l'heure actuelle, il n'en tient aucune, et qui serait investi d'attributions importantes, surtout au point de vue consultatif et de publicité.
Avec ces réformes, le gaspillage aux vieilles colonies pourrait cesser. La réduction de 2 à 2 1/2 millions de dépenses que l'on obtiendrait ainsi pour le budget métropolitain serait la bienvenue ; mais ce ne serait qu'un premier pas.
Dans le rapport précité, l'inspecteur général des colonies, Piquié, fixait à 7,770,000 francs les dépenses civiles, et 2,206,000 fr. les dépenses de gendarmerie qui pourraient être rejetées sur les budgets locaux des colonies ; une fois qu'elles auraient à les supporter, celles-ci se montreraient un peu moins prodigues. Toutes les colonies, cependant, ne seraient pas en état, par exemple actuellement le Congo, Madagascar, de faire face à ces frais. On pourrait, d'autre part, beaucoup économiser sur d'autres points de notre administration coloniale (2).
(1) Consulter sur ce point l'ouvrage de mon fils Pierre Leroy-Beaulieu : Les Nouvelles-Colonies anglo-saxonnes, nouvelle édition, 1901, pages 436 et suiyantes,
(2) Nous écrivions à propos du Rappor t de M. Biénvenu Martin, dans le Journal des Débals du 28 décembre 1901, sans ce titre Lh budget des Colonies ; gaspillage etimpu ssance, un article dont nous extrayons les passages suivants :
« Chaque colonie, écrit M. Bienvenu Martin, même la plus petite, a exactement les mêmes cadres administratifs: un gouverneur, un secrétaire général, chacun avec des bureaux, toute une hiérarchie de fonctionnaires ; tous les services
Il est certaines colonies qui, si elles étaient bien conduites, pourraient, à très bref délai, pourvoir à toutes leurs dépenses militaires, l'Indo-Chine notamment, qui coûte encore 10 millions annuellement au bas mot à la Métropole.
Si cette colonie n'a pas été surmenée de 1897 à 1901, si les progrès que nous avons constatés (voir plus haut pages 258 à 278), sont d'ordre naturel et permanent, si surtout dans le prochain avenir l'administration s'y montre prudente et économe, cette charge de 19 millions devrait avoir disparu d'ici à dix ans au plus, par annuités d'environ 2 millions chacune ; ce ne sera qu'alors qu'on pourra dire que notre colonie indo-chinoise est dans une situation à peu près normale.
La période de conquête dans notre Afrique Occidentale pouvant être considérée comme achevée, et celle dans l'Afrique centrale comme fort avancée, non terminée toutefois, car il nous reste à occuper le Ouadaï, le Tibesti et le Borkou, contrées qui nous sont dévolues, mais où nous n'avons pas encore pénétré, on peut estimer qu'une partie des deux crédits des dépenses militaires de l'Afrique Occidentale et du territoire du Ghari, à savoir 12,615,000 francs pour la première, et 1,650,000 francs pour le second, ensemble 14,265,000 francs, deviendra superflu d'ici à dix ans. Gomme, néanmoins, il s'agit là de pays d'une vaste étendue, nous nous cententerons d'évaluer à 4,265,000 francs, soit un tiers de la dépense actuelle, l'économie réalisable d'ici à dix ans.
Il est probable que la conquête de Madagascar faisant de très grands progrès, et l'occupation, ainsi que le ravitaillement, étant
y sont spécialisés, alors que plusieurs pourraient être réunis. Aussi le service de l'enregistrement coûte à la Martinique 23 p. 100 des recettes ; plus de 24 p. 100 à la Nouvelle-Calédonie ; plus de 25 à la Réunion ; plus de 32 à la Guadeloupe ; plus de 37 à Taïti ; plus de 39 p. 100 au Sénégal. Quant au service des douanes, il coûte 21.90 p. 100 à la Guadeloupe, 23.50 à la Martinique, 39.50 à la Réunion.
« Les dépenses militaires, auxquelles la commission du budget propose d'allouer 96,287,000 francs en 1902, donnent lieu aussi à beaucoup de coulage, quoique dans de moindres proportions. On pourrait peut-être réduire un peu le corps d'occupation à Madagascar ; on devrait réduire au minimum l'effectif de nos vieilles colonies qui ne courent aucun danger et qui, en tous cas, ne pourraient être défendues contre un ennemi européen ou américain par les troupes que nous y entretenons.
« C'est, d'ailleurs, beaucoup moins par la diminution des effectifs que par des réformes dans leurentretien qu'on pourrait obtenirdes économies sérieuses montant certainement à plusieurs millions. La fourniture des vivres se fait de la manière la plus irrationuelle et la plus onéreuse. Au lieu de s'approvisionner dans le pays qui souvent offre de grandes ressources, on fait venir à frais énormes des approvisionnements de France. Il existe sur ce point, un rapport des plus décisifs du commandant, aujourd'hui lieutenant-colonel. Toutée, l'un des hommes qui connaissent le mieux l'Afrique Occidentale. M. Bienvenu Martin reproduit tout au long ce rapport qui suggère une économie facile de plusieurs millions.
facilités par le chemin de fer en construction, les routes, les services maritimes de cabotage, les dépenses militaires de l'île pourront baisser, d'ici à dix ans, de 29,457,000 francs à une quinzaine de millions.
Supposons que toutes les autres dépenses du ministère des Colonies restent stationnaires ou que celles qui viendraient à disparaître soient remplacées par d'autres nouvelles, on aurait, d'après ce qui précède, les économies suivantes : 2 millions h 2 1/2 sur les vieilles colonies, 19 sur les dépenses militai res de l'Indo-Chine, 4 millions 1/4 sur celles de l'Afrique Occidentale et du Soudan, 14 millions 1/2 sur celles de Madagascar; ce seraient ensemble 41 millions d'économies environ, qui réduiraient, en 1911, à 60 millions le budget des colonies, ou plus exactement à 53 ou 54 millions si l'on tient compte de la partie des services pénitentiaires qui, en tout état de cause, eût incombé à la France.
En ce qui concerne la Tunisie il est très vraisemblable que, dans dix ans d'ici, la garantie d'intérêts du chemin de fer de Ja Medjerda et les quelques pensions qui incombent au budget métropolitain auront à peu près disparu : supposons, cependant, que la réduction ne soit que de 1 1/2 million à la fin de cette période décennale.
Pour l'Algérie, la situation est plus complexe; l'Etat Français, outre diverses dépenses civiles englobées dans le budget métropolitain et qui peuvent atteindre une dizaine de millions de francs, a commis la faute de se charger, jusqu'en 1925, des garanties d'intérêts aux chemins de fer qui font peser sur lui une annuité d'une vingtaine de millions (1). Elle ne s'atténue que très lentement, de moins de 1 million par année ; on peut donc penser que, en 1911, elle n'aura pas décrûde plus de 7 à 8 millions. Mais, d'autre part, l'Etat Français doit supporter les frais des chemins de fer sahariens et transsahariens, dont l'exécution est indispensable et qui pourraient être gagés, très largement, avec les économies graduellement effectuées sur les chemins de fer algériens et tunisiens. Nous ne compterons donc rien pour les atténuations dïci à 10 ans, mettons même d'ici à 15 ou 20 ans, des charges de la France en Algérie et en Tunisie.
(l)Les Délégations Financières algériennes (voir tome Itp,pages 498 et suivantes), ont émis dans leur session de l'automne 1901, à propos d'un projet de rachat îles chemins de fer algériens, le vœu que la métropole modifie cet arrangement et prolonge encore davantage la période pendant laquelle elle se chargera des garanties d'intérêt aux voies ferrées de l'Algérie. Il est clair qu'il serait insensé, de la part de la France, d'accepter une combinaison aussi préjudiciable pour elle ; ce serait un inexcusable gaspillage ; l'Algérie qui, en 1926, aura bien près de cent ans d'âge devra pourvoir, à elle seule, aux garanties d'intérêts de ses voies ferrées. Elle eût dû même, bien avant cette date, assumer ce fardeau. 11 faut aider les colonies, non les gâter.
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L'économie de 41 millions sur les colonies diverses est déjà d'une certaine importance. Puis, nous pensons que, à partir de 1925, ou pourrait demander à l'Algérie et à la Tunisie une petite contribution aux dépenses militaires qu'elles occasionnent, contribution qui pourrait s'élever graduellement jusqu'à 50 p. 100 de ces dépenses en 1950. Il est certain que, à cette date, les chemins de fer algériens et tunisiens ne coûteraient rien comme garantie d'intérêts à la métropole. Il est probable qu'il en serait de même pour les chemins de fer transsahariens, le transsaharien de Tombouctou et le transsaharien du Tchad ou Grand Central Africain : à supposer, au pis aller, que ces deux Transsahariens coûtassent encore quelque chose, leur déficit serait tout au moins couvert par les remboursements que pourraient effectuer certaines vieilles compagnies algériennes.
De même, il est probable que, à cette époque, vers 1950, notre Afrique occidentale et notre Afrique centrale, ainsi que Madagascar, pourraient payer toutes leurs dépenses militaires
L'ensemble de nos colonies, Algérie et Tunisie comprises, ne devrait coûter à la France vers 1950 qu'une dizaine de millions de dépenses générales, non seulement pour l'administration centrale et le contrôle, mais pour les câbles sous-marins, les dépenses des points d'appui de la flotte et peut-être quelques maigres subsides à des postes trop petits et trop ingrats pour pouvoir se suffire, plus la moitié des dépenses militaires de l'Algérie et de la Tunisie, soit 35 à 40 millions de francs. En résumé, avec une cinquantaine de millions de francs en 1950, la France ferait tous les frais de son immense empire colonial, lequel, sans doute, à cette époque,serait peuplé de 50 à 60 millions d'habitants et aurait un très grand développement économique et commercial. Or, cet Empire, à cette époque, ne serait pas, en moyenne, vieux d'un siècle.
Ce serait là un énorme succès ; mais pour l'obtenir, il faut accomplir les réformes que nous venons d'indiquer : supprimer la représentation des colonies au parlement métropolitain; constituer sérieusement, au contraire, le Conseil supérieur des Colonies, avec les représentants élus des colons ou des chambres de commerce et d'agriculture de.s colonies, ainsi que des principaux chefs d'administration coloniale, corps mixte qui pourrait être utilement consulté dans une session annuelle ; choisir très attentivement les gouverneurs parmi les hommes ayant à la fois du zèle et l'esprit rassis ; ne les changer que très rarement de résidence ; imposerl'économie la plus stricte, écarter ou ajourner, sauf dans des cas rares et justifiés, quand le budget de Ja colonie serait bien assis et florissant, les dépenses purement esthétiques ; faire sans hésitation, rapidement, les travaux publics utiles, suivant les méthodes
américaines et britanniques, d'une façon efficace, mais moins coûteuse et plus sommaire que dans la métropole; veiller à une rigoureuse économie également dans l'exploitation (1); ne pas multiplier, ni surtout disperser, prématurément ces travaux publics; imiter les Anglais qui, aux Indes (voir plus haut page 270), ne les ont faits que graduellement ; rejeter sur les colonies même la charge de tout travail public, tout chemin de fer qui n'a pas une utilité manifestement impériale, quitte à lui en faciliter l'exécution par un taux d'intérêt modique; ne pas reculer, par pusillanimité ou lésinerie, devant les grandes œuvres impériales, comme les Transsahariens; ménagerbeaucoup les populations indigènes, ne jamais les sacrifier aux colons; se bien persuader que l'essor et la prospérité d'une colonie d'exploitation et même d'une colonie mixte (et la France ne possède que des colonies de l'une ou l'autre sorte, elle n'a pas de colonie de peuplement) dépend principalement du développement de la population et de l'aisance des indigènes ; que c'est donc le développement et l'aisance de cette population indigène qui doiventformer la première considération et préoccupation dans toutes nos entreprises coloniales; éviter de surcharger d'impôts, comme ils le sont certainement en Tunisie, et peut-être aussi en Algérie et au Tonkin, les indigènes, qui presque partout sont très pauvres; atténuer considérablement les taux excessifs de notre tarif douanier.
A toutes ces conditions, la colonisation française pourra réussir et n'imposer à la France aucun sacrifice pécuniaire qui ne soit amplement compensé. On pourra alors restreindre le budget métropolitain des colonies dans les limites fixées plus haut.
Il est encore une observation dont il faut bien que se pénètrent nos colonisateurs : la colonisation n'est pas l'œuvre de quelques années ou de quelques dizaines d'années. Il y faut une longue patience, de la part du colon d'abord, de la part du gouvernement et de l'opinion ensuite. Notre domaine colonial africain exigera certainement deux ou trois siècles avant de produire tous ses fruits, nous entendons par là tous les fruits que comportera l'état
(1) Nos ingénieurs qui ont un grand mérite scientifique et même nos conducteurs des ponts et chaussées formés à leur école ne savent pas assez rendre modestes et simples les travaux publics de tous ordres aux colonies. Nous trouvions il y a peu d'années, dans un journal américain, 77ifi Engineering and Mining Journal de New-York, n° du 9 janvier 1897 (p. 38), l'observation suivante au sujet des travaux de mines en Sibérie et en Mandchourie : « Malheureusement la Russie s est mise pour le présent entièrement dan-* les mains des ingénieurs français qui, bien que dans beaucoup de cas ils soient des hommes de grande capacité et de haute éducation, sont, en règle générale, moins aptes que les ingénieurs de toute autre nation à développer une nouvelle contrée. L'ingénieur français est un homme de principes et de précédents, mais non d'expédients. » On ne peut nier qu'il n'y ait de la vérité dans ce jugement, toute part faite naturellement aux exceptions.
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des connaissances techniques de l'époque. Les exemples sont décisifs à ce sujet : ce n'est qu'au bout d'un temps plus long encore, sous les empereurs africains, c'est-à-dire trois siècles et demi après sa prise définitive de possession par les Romains, que la Province romaine d'Afrique atteignit toute sa prospérité; et il ne s'agissait là que d'un territoire des plus restreints, situé à quelques lieues de l'Italie (1).
La puissance britannique aux Indes, et, d'une façon générale, tout l'empire colonial britannique fournit un autre exemple ; il fallut plusieurs siècles pour constituer cet Empire. Nous relevions, il y a une vingtaine d'années, une remarque décisive du principal journal britannique à ce sujet. Dans un leading article du numéro du 12 septembre 1884, le Times, parlant delà publication du dernier volume des Rolls Calendar of State Papers, lequel concerne les affaires coloniales de 1625 à 1629,s'exprime ainsi : « Si le résultat final « obtenu encourage à la persévérance dans les affaires coloniales, « lescommencements,tels qu'ils sont détaillés dans ce livre, de nos « entreprises en Asie, destinées à une fin si triomphante, nous « avertissent d'une manière plus significative encore de la « patience infinie nécessaire pour le succès. Naufrages et mésa- « ventures sur mer, collisions avec l'autorité métropolitaine, « mécontentement parmi les agents et les collègues, luttes avec « des princes barbares ou sèmi-barbares, furieuses jalousies avec « les états européens commerciaux rivaux : voilà ce qui remplit « toute cette énorme compilation de 800 pages. M. NoëlSainsbray, « en dépouillant la multitude des rapports qui sont à la garde du « Master of the Rolls (conservateur des Archives), et qui rendent « compte de la pose des bases de notre empire de l'Hindoustan, « a dû souvent répéter l'exclamation du poète romain sur l'im- « mensité de l'œuvre qui consiste à établir une race sur un sol « étranger (Tantœ molis erat Romanam condere gentem !). Pendant
plus d'un siècle au-delà des années qui sont comprises dans ce « volume, il n'y avait aucune certitude apparente de l'établisse- « ment d'un empire britannique aux Indes. Sous le roi Charles Ier, « l'Angleterre bien loin d'être le plus puissant, pouvait être con- « sidérée comme le plus faible des trois compétiteurs apparents « pour le commerce de l'Est. Politiquement, l'Espagne et le Por- « tugal conservaient un droit traditionnel à la suprématie. Com- « mercialement, l'Angleterre venait bien après la Hollande.... »
Le gouvernement et l'opinion publique britannique ont montré durant près de trois siècles la plus inlassable persévérance. Il faut que la France fasse de même, et non seulement le gouvernement
(1) Voir à ce sujet notre ouvrage L'Algérie et la Tunisie. 2e édition, chap. V, intitulé : État réel de la Tunisie sous la domination romaine et byzantine, pages 394 à 412.
français, mais, plus encore, l'opinion publique française. Si les dépenses pour les colonies se développaient, comme dans les dernières années, celle-ci finirait par se révolter, et elle aurait raison, mais, au lieu d'arrêter les dépenses et d'imposer des méthodes d'administration à la fois plus efficaces et plus économiques, eHe finirait peut-être par faire fi des colonies. Ce serait un excès et un grand tort. On est parvenu à provoquer, dans la dernière décade du xixe siècle, en France, un certain engouement pour la colonisation. Il est à craindre, si nous ne perfectionnons pas nos méthodes, que l'on ne provoque un revirement (1).
Ce serait un immense malheur, car l'énorme empire colonial que nous avons constitué militairement et diplomatiquement, et qu'il s'agit aujourd'hui de constituer économiquement et socialement, particulièrement en Afrique, est la seule chance qui reste à la France de demeurer une nation influente et active (2).
(1) Sur l'opinion publique sous l'ancien régime, relativement aux colonies voir ['Histoire de la Question coloniale en France, de M. Léon Deschamps, 1891.
(2) Au moment où nous revoyons ces lignes, le gouvernement français veut se rapprocher encore davantage du vieux et détestable système dit Pacte Colonial. On lit, en effet, dans le Journal des Débats du 16 février 1902 :
« On a distribué à la Chambre deux documents relatifs au régime douanier de nos colonies. Le premier est un rapport de M.Henry Boucher proposant, au nom de la commission des douanes, d'adopter une proposition de loi d3 M. Méline, proposition qui, lors de soq dépôt, causa un grand et juste émoi dans le monde colonial. Les guinées de l'Inde seraient frappées d'un droit à leur entrée au Sénégal (qui est pour elles un grand marché), si elles étaient importées directement d'Asie en Afrique, et à leur entrée en France, si on voulait leur faire faire ce crochet. Dans les deux cas, les guinées ne seraient plus favorisées, et les fabriques de Pondichéry, privées de leur débouché habituel, seraient ruinées. Cette raison est déjà plus que suffisante pour provoquer le rejet delà proposition; mais les idées dont elle est la première et timide application, idées qu'on trouve exprimées dans l'exposé des motifs, viennent consolider cette raison. Il ne s'agirait de rien moins en effet que d'empêcher tout développement industriel dans nos colonies, ce qui est inadmissible.
« L'autre document, un amendement à la loi de finances, tend à réaliser le dégrèvement à leur entrée en France, des produits coloniaux provenant des possessions françaises. Ces droits seraient d'abord réduits de 20 p. 100 pendant cinq ans ; ils seraient ensuite réduits de 60 p. 100 pendant cinq ans. Au bout de dix ans, les droits seraient supprimés et remplacés par un droit de statistique de 0 fr. 50 par 100 kilog. Un décret rendu chaque année, déterminera pour chaque colonie la quantité de produits qui jouiront de la réduction de droit ou de la franchise établie par les deux ariicles précédents. Cette quantité sera calculée sur la production tolale, déduction faite de la consommation. »
Nous condamnons, quant à nous, éuer^iquement ces deux mesures; ce n'est pas en accordant des primes extravagantes aux cultures coloniales et en les poussant dans une voie artificielle qu'on développera les colonies. D'autre part, on les étouffe en les empêchant, comme le proposent M. Méline et bien d'autres, de créer des industries faisant concurrence à certains produits métropolitains. Il faut un régime beaucoup plus libéral, plus simple et plus judicieux.