CHAPITRE IV
Colonies d'exploitation. — Colonies hollandaises. Les anciennes îles danoises et suédoises*
Décadence du commerce des épices. — Les Hollandais trouvent une larga compensation dans le développement de leurs colonies des îles de la Sonde. — Les gouverneurs généraux célèbres.
Organisation coloniale et agricole de Java. — Domination passagère des Anglais dans cette île de 1811 à 1815. — Le système colonial du général Van den Bosch. — Les monopoles et les corvées. — Le régime administratif: les chefs indigènes, les résidents, les dessas. — La production, par voie de corvée, du café et du sucre. — Détails sur la culture du café et sa productivité. — Changements de la législation sur la production du sucre.
Le système Van den Bosch, maintenu presque intact de 1830 à 1850, a été depuis lors l'objet de beaucoup d'altérations. — Les réformes accomplies depuis 1 800, et surtout depuis 1870. — Limitation et atténuation des corvées. — Les b;«ux emphytéotiques. — Tentatives pour l'émancipation économique graduelle de la population indigène. — Essai de constitution delà propriété privée.
Suppression des droits différentiels et des surtaxes de pavillon. — Essor du commerce de Java. - Statistiques relatives à 1860, 1876, 1881 et 1896.
Énorme revenu net que Java a versé au budget métropolitain. — Les « bonis coloniaux». — Leurs inconvénients. — Affaiblissement de ces «bonis» depuis 1870 et leur disparition depuis 1877. — Déficit actuel des budgets des Indes néerlandaises. — La guerre d'Atchin ou Atjeh.
L'étendue et la population des Indes néerlandaises. — Tentatives d'immigration européenne. — Tâche qui incombe aux Hollandais dans leurs îles de l'océan Indien. — Ce qui a déjà été fait sous ce rapport. — Louables dépenses pour l'enseignement chez les indigènes. — Les diverses natures d'avantages que la colonisation hollandaise produit à la métropole.
Les possessions hollandaises en Amérique.
Recrudescence de la colonisation hollandaise libre dans l'Afrique australe. - Avenir de la race hollandaise dans cette partie du monde.
Les petits îlots danois et suédois dans les Antilles. — Vente de ces îlots aux Etats-Unis ou à la France.
Malgré la prépondance maritime de l'Angleterre, les Hollandais ont conservé presque toutes leurs anciennes possessions. Les guerres du premier empire, alors que la Hollande se trouvait momentanément réunie à la France, faillirent les leur faire perdre; elles ne leur enlevèrent définitivement que le cap de Bonne-Espérance, sans parvenir à en évincer le vivace élément néerlandais. Java leur fut rendue à la paix, et l'on peut dire que l'occupation anglaise de cette grande île pendant quelques années, fut un très utile enseignement pour les Hollandais. Elle les mit sur la voie de la colonisation efficace et élargit leurs idées, juscme-là trop étroites. Aujourd'hui les Hollandais continuent à occuper dans les mers d'Orient les Moluques, première source de leur richesse et de leur grandeur, ainsi que les magnifiques îles de la Sonde. Ils gouvernent au moyen d'une petite armée ce vaste empire de plus de 25 millions d'habitants où l'émigration n'a porté que quelques milliers d'Européens. On a vu quel
était leur système colonial et commercial au temps de leur plus grande splendeur; il reposait sur le monopole; ce système avait reçu à la fin du siècle dernier de graves atteintes par suite de la chute de la célèbre compagnie des Indes orientales. La suppression de cette compagnie fut décrétée en 1798 et réalisée le 1er janvier 1800(1); il semblait que le moment fût venu de dégager le commerce des îles hollandaises des restrictions qui l'avaient entravé. La Hollande ne se décida pas à adopter une politique que l'expérience recommandait, mais qui était contraire à ses traditions. Le vieux système persista longtemps encore ; il persiste aujourd'hui même, en partie du moins. Un économiste compétent, le colonel Torrens, dans son livre sur la Colonisation de V Australie du Sud, s'est arrêté avec complaisance sur la décadence du fameux commerce des épices. Les Hollandais ont maintenu jusqu'à une époque très récente le monopole des exportations des, îles aux épices ; ce commerce si vanté et défendu par le privilège n'occupait en 1840 que 708 tonneaux et 80 marins, et cependant « près de 1 million d'indigènes, écrivait alors Torrens, sont privés de tous les droits ordinaires de la nature humaine et gardés dans la servitude et la barbarie pour la sécurité de ce trafic indigne et méprisable ». L'économiste anglais comparaît, à l'époque dont nous parlons, ce commerce des épices soumis à tant de restrictions à une branche toute nouvelle du commerce anglais, la pêcherie de la baleine dans les mers du Sud, et il découvrait que cette industrie occupait 30,100 tonneaux et 3,210 marins, c'est-à-dire 43 fois plus de tonneaux et 40 fois plus de marins quele célèbre commerce des épices (Torrens, Colonisation of South Australia, p. 190). On voit que nous avions raison d'affirmer dans le premier livre de cet ouvrage que la Hollande avait attaché une importance exagérée au monopole des épiceries, et qu'elle s'était laissé entraîner, par le désir déraisonnable de s'assurer à elle seule et pour toujours le trafic de ces denrées, dans des guerres et des dépenses qui avaient gravement compromis sa position commerciale. Une loi du 8 septembre 1853 déclara libre la navigation aux îles Moluques ; mais cette loi n'était guère que nominale, puisque les produits presque uniques d'Amboina, les clous de girofle, et ceux de Banda, les noix muscades, devaient être livrés au gouvernement. En 1864 une loi détermina les conditions dans lesquelles les producteurs pouvaient se dispenser de l'obligation de livrer leurs produits au gouvernement. Le monopole n'a entièrement disparu qu'en 1870. Depuis le siècle dernier les profits sur les épiceries étaient devenus très faibles ; pour les
(1) Nous avons modifié dans ce chapitre différents passages des éditions précédentes, sur les renseignements qui nous ont été libéralement fournis par M. le professeur Van der Lith, de l'Université de Leide. {Note de ia 3° édition.)
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
clous de girofle ils s'étaient même changés en perte. Quant aux muscades, le profit net était seulement de 50,000 florins.
Si la prospérité des Moluques était si fragile et fut de si courte durée, les Hollandais trouvèrent une large compensation dans le développement rapide de leurs îles de la Sonde et spécialement de Java. L'essor de cette grande île ne se peut comparer qu'à l'essor de Cuba. Sous l'administration intelligente de gouverneurs célèbres, Daendels (1808-1811), Van der Gapellen(1816), de Bus (1826), Van den Bosch (1830), par l'introduction de cultures nouvelles et spécialement du café, Java vit son agriculture atteindre le plus haut degré de richesse et son commerce se multiplier. L'organisation tant intérieure qu'extérieure resta cependant très artificielle jusque vers 1860, et ce n'est que dans les dernières années qu'on y a fait d'importantes modifications. L'esclavage rural n'a jamais existé dans les îles hollandaises; de bonne heure l'importation des esclaves orientaux à Batavia avait été défendue (1688); elle fut, il est vrai, permise de nouveau en 1722, moyennant une amende de 10 florins par tête; néanmoins, l'esclavage ne fut jamais pratiqué par les Européens aux îles de la Sonde comme système général de travail. On n'avait d'ordinaire que des esclaves domestiques qui étaient en très petit nombre et qui furent affranchis définitivement par la loi du 2 septembre 1854, laquelle ordonnait l'émancipation pour le 1er janvier 1860. Mais si l'esclavage rural n'existait pas dans les îles de la Sonde, on y trouvait et l'on y trouve encore une organisation qui se rapproche de la servitude (1).
Pour comprendre la situation de la population indigène et celle des Hollandais à Java, il faut remonter au commencement de ce siècle et suivre les modifications de la politique coloniale, on pourrait presque dire de la politique agricole des Hollandais aux Indes néerlandaises.
L'ancienne et célèbre Compagnie des Indes néerlandaises, créée au commencement du xvii6 siècle (voir plus haut, p. 62), avait eu une politique très simple et toute mercantile. Toutes ses vues étaient tournées vers la production et le commerce, non vers la civilisation des habitants. Elle évitait soigneusement de s'immiscer dans les affaires mêmes de la population indigène; elle instituait des agences et des comptoirs ; elle respectait toutes les auto-
(1) Nous parlons ici de l'esclavage pratiqué par les Européens, car dans la population indigène cette institution a existé plus longtemps et se retrouve même encore dans quelques districts. Dans certains, le gouvernement est lié par des traités avec les chefs indigènes avec lesquels il s'est engagé à ne pas se mêler de l'administration intérieure. C'est ainsi que sur la côte occidentale de Sumatra, l'esclavage n'a été aboli qu'en 1876, et encore a-t-on été forcé de faire en 1880 «ne exception pour certaines parties de ce territoire, où l'esclavage est toléré.
(Note de la 3e édition.)
rites établies chez ses sujets; elle se contentait d'imposer aux princes et aux chefs des terres conquises la livraison de certains produits tels que le café, le riz, l'indigo, les épices, soit gratuitement, soit à des prix arbitrairement flxés d'avance. Ce système commode et en apparence recommandable lâchait la bride à toutes les injustices et toutes les oppressions auxquelles il plaisait aux chefs indigènes de se livrer; pourvu que ces oppressions ne fussent pas telles qu'elles provoquassent un soulèvement, la compagnie n'intervenait pas. Les Hollandais évitaient de se présenter en redresseurs des torts, en propagateurs d'une croyance religieuse ou en éducateurs ; c'était là une colonisation dépourvue de tout esprit élevé, de toute grande pensée; c'était, à vrai dire, une simple exploitation ; même dans le courant de ce siècle, le régime colonial hollandais à Java a conservé longtemps encore en partie ces caractères. On verra plus loin que depuis 1860 de grands efforts ont été faits pour se conformer à l'esprit civilisateur et aux tendances philanthropiques de notre temps.
Déjà lors de la suppression et de la débâcle de la grande compagnie des Indes, les gouverneurs nommés par l'Etat voulurent réagir contre cette incurie, cette routine et ce parti pris d'abstention. L'un d'eux, resté célèbre, Daendels (1808-1811), contint avec vigueur les petits souverains indigènes, réprima leurs abus flagrants de pouvoir, construisit des routes et donna de l'impulsion à la mise en culture de l'île de Java. Un événement survint qui interrompit ses efforts et qui imprima une autre direction à la colonisation de cette contrée.
L'annexion de la Hollande par la France mit ce pays, malgré lui, aux prises avec les Anglais. Ceux-ci, maîtres de la mer, s'emparèrent de Java en 1811 et, comme gouverneur, ils y installèrent un organisateur démérite, élevé dans les principes de l'administration anglo-indienne, Sir Stamford Raffles. Ce fonctionnaire, voulant se mettre au-dessus du concours des chefs indigènes, chercha à établir à Java un régime analogue à celui des présidences de Madras et de Bombay. Rattachant habilement le gouvernement européen aux traditions orientales qui accordent au souverain le domaine éminent du sol et qui font des détenteurs des terres de simples tenanciers publics, Sir Stamford Raffles décréta que le gouvernement était le propriétaire légitime du sol, et que chaque indigène payerait directement une taxe variant de la moitié au quart du produit des terres qu'il cultivait. Les chefs indigènes n'eurent plus le droit d'imposer les habitants ; ils reçurent un traitement fixe et furent transformés en fonctionnaires du gouvernement.
Les circonstances étaient médiocrement propices à une trans-
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
formation aussi radicale, les chefs indigènes s'y prêtant à contrecœur et l'administration anglaise étant médiocrement assise parce qu'elle ne paraissait pas définitive. Quand les Hollandais reprirent possession de Java en 1816, ils hésitèrent longtemps entre le maintien de l'organisation de Sir Stamford Raffles et le retour aux pratiques de leur ancienne Compagnie des Indes.
Après quatorze années de tâtonnements, un de leurs plus illustres gouverneurs, le général Yan den Bosch proposa à l'acceptation du roi Guillaume Ier, qui avait l'esprit ouvert aux affaires, un projet nouveau d'organisation coloniale. C'est la méthode de Van den Bosch qui a été appliquée aux Indes hollandaises, sans aucune variante, pendant vingt ans, et avec différentes corrections et un grand nombre d'infidélités à l'expiration de ces vingt années.
Le gouvernement néerlandais se substituait simplement aux chefs indigènes, et il percevait directement comme impôt ce que ces chefs avaient le droit de percevoir en vertu de la coutume {adat) : à savoir un cinquième des produits agricoles et un cinquième des journées de travail. Partant de ce principe, le gouvernement prescrivait qu'un cinquième des terres serait cultivé pour la production exclusive de certains produits appréciés sur le marché européen, comme le café, le sucre, le tabac, l'indigo, le thé, le poivre et la can nelle. Le travail des indigènes pour la culture était surveillé par le gouvernement et payé à un prix fixé d'avance. Les produits étaient déposés dans des magasins, puis transportés aux ports de mer et livrés aune société de commerce, intermédiaire entre le gouvernement et les consommateurs, Y Ha?idels-Maat$chappy , pour être, par ses soins, chargés sur des vaisseaux hollandais et portés à Amsterdam où à Rotterdam où on les mettait en vente. C'était le système des cultures forcées, des corvées et des monopoles.
Ce régime paraissait favorable à toutes les parties. Il semblait soustraire les indigènes à l'oppression des chefs ; il devait assurer la culture des produits.qui étaient les plus recherchés par les Européens ; les chefs seuls eussent pu se plaindre et trouver que le traitement fixe les dédommageait insuffisamment. Pour exciter leur zèle, le gouvernement leur alloua en outre un tantième sur le montant des produits. Pour l'indigo et le sucre, le général Yan den Bosch passa des contrats avec des entrepreneurs européens auxquels il allouait des terrains, il fournissait de la main-d'œuvre et même il faisait des avances, à la condition d'être remboursé en produits fabriqués (1).
(1) On a fait remarquer, cependant, que, dans l'application, le système Van den Bosch avait été moins favorable qu'en apparence à la masse de la population indigène. Ce système exigeait, en effet, le concours très actif et très fidèle des chefs : pour l'obtenir, le gouvernement se laissait entraîner à fortifier leur pou*
Les chefs indigènes restaient toujours les intermédiaires entre le gouvernement hollandais et la population. Chaque région est sous les ordres d'un régent javanais que nomme le gouvernement, en ayant soin de le prendre parmi les anciennes familles princières. Ce régent jouit d'un traitement fixe de 800 à 1 ,500 florins par mois, soit de 20,000 à 36,000 fr. par an, en plus de ses tantièmes sur le produit des cultures, et jusqu'à ces derniers temps il avait la jouissance de certains champs qui lui avaient été particulièrement alloués (1). Chaque régence est subdivisée en cinq ou six districts sous les ordres d'un fonctionnaire indigène, appelé wedono. Celuici est parfois un chef fainéant, et il a auprès de lui une sorte de vizir ou maire du palais, qu'on appelle le « patti». C'est lui parfois qui est le vrai régent. Depuis 1874 on a joint aux wedonos, des « assistent-wedonos », pour donner plus de force à la police indigène. Les districts à leur tour comprennent des villages ou communes (dessas), qui ont un chef, analogue à notre maire, élu par les indigènes, mais dont la nomination doit être confirmée par l'autorité hollandaise. Le mode de propriété qui règne dans la plus grande partie de Java est la propriété communale dont quelques publicistes aujourd'hui, notamment M. Emile de Laveleye, célèbrent les prétendus mérites (2). Le chef du village doit percevoir la land-rent, une taxe sur la culture du riz, qui fut introduite par sir Stamford Raffles. Il répartit les champs à cultiver, il est en outre chargé de la police.
Telle est la hiérarchie indigène au moyen de laquelle les Hollandais gouvernent Java. Quant à l'administration néerlandaise elle-même, elle se compose d'abord du gouverneur général qui est nommé pour cinq ans et responsable devant le roi. Auprès de lui est un conseil de cinq membres qu'il est tenu de consulter dans les grandes affaires. Sous ses ordres sont sept directeurs pour les divers services publics, la justice, les finances, l'intérieur, l'instruction et les cultes, l'industrie et les travaux publics, la guerre et la marine. Une cour des comptes composée de sept membres complète cette organisation supérieure.
L'île de Java est partagée en 22 résidences qui, outre l'administration indigène dont nous avons parlé, ont chacune à leur tête un résident européen, assisté d'un résident adjoint, d'un secré-
voir et, dans beaucoup de cas, à leur laisser la main libre à l'égard de leurs subordonnés. C'est alors peut-être que le principe de ne pas se mêler des indigènes a été observé avec le plus d'exactitude. (Note de la 3e édition.)
(1) Depuis 1867, on a cessé de donner des champs aux chefs, de peur qu'ils n'abusent de leur position pour se faire allouer les meilleurs terrains.
(Note de la 3« édition.)
(2) Nous donnons plus loin quelques détails sur ce mode de propriété et les exceptions qu'il comporte. (Note de la 3« édition.)
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
taire et de contrôleurs. Ces derniers sont particulièrement chargés de l'inspection des cultures du gouvernement. Tous ces agents hollandais se recrutent parmi les jeunes gens qui, soit en Hollande, soit à Batavia, ont passé un examen portant sur les connaissances administratives et sur les langues du pays. Avec beaucoup de prévoyance le gouvernement recommande à tous ces fonctionnaires de ménager soigneusement les susceptibilités des nobles javanais.
Fondé en 1830, le système colonial Yan den Bosch s'étendit et se développa pendant vingt ans. A partir de 1850 les critiques devinrent nombreuses et des modifications graduelles dans l'administration en furent la conséquence. Toutes les cultures gouvernementales ne donnaient pas également des bénéfices. Le café et le sucre primaient toutes les autres. La population indigène, que ses traditions et ses goûts portaient surtout à la culture du riz, voyait d'un mauvais œil l'extension des autres produits. Elle se plaignait de la lourdeur des corvées, de certains arrangements défectueux, de l'éloignement des magasins par exemple, et de beaucoup de détails d'économie rurale. La Hollande retirait de Java des bénéfices énormes. La vente du café à elle seule rapporta au trésor, de 1840 à 1874, une moyenne annuelle de 22 millions de florins net, soit 46 millions de francs environ. Le produit du sucre atteignait le quart de cette somme. Le gouvernement n'attachait donc guère d'importance qu'à ces deux denrées. Aussi supprima-t-il la culture pour compte gouvernemental du thé, du tabac, de l'indigo, de la cochenille et de la cannelle. Ces produits furent désormais abandonnés à l'initiative privée qui suffit à développer, dans des conditions plus rémunératrices, la culture du tabac et du thé.
Le gouvernement n'est plus resté producteur que de café et de sucre. Il n'est pas hors de propos de dire quelques mots de l'organisation qu'a donnée à ces deux grandes cultures l'administration hollandaise.
Au commencement du siècle et avant l'occupation anglaise, le gouverneur général Daendels avait décrété que tout le café devait être livré par les cultivateurs au gouvernement. Mais les trois commissaires généraux hollandais de 1816, qui administrèrent le pays après le départ des Anglais, voulurent introduire un travail libre et rémunérateur et décidèrent que les indigènes devaient fournir au gouvernement gratuitement, à titre d'impôt, les deux cinquièmes de leur récolte de café, et que pour les trois cinquièmes restants ils pourraient le vendre à des particuliers, à moins qu'ils ne préférassent le livrer au gouvernement à un prix fixe, lequel fut, à l'origine, 25 florins (52 francs) par picol de 62
kilog. et demi. Le gouverneur général Van der Gapellen modifia ces dispositions, de sorte qu'elles n'existèrent plus que nominalement. Le général Van den Bosch les abrogea complètement et décida que chaque famille entretiendrait 600 caféiers, que tout le café serait livré au gouvernement qui payerait douze florins net (plus tard quatorze florins) par picol sur toute la production, soit d'abord 40 centimes environ, puis 47 centimes par kilogramme. Gomme il fallait 200 arbres pour produire un picol de café, chaque famille recevait ainsi 36 florins, aujourd'hui 42 florins par an. Mais il en fallait déduire la taxe sur le riz qui est de 1,000 florins par an et par cent bouws (le bouw équivaut à deux tiers d'hectare) ; cette étendue de cent bouws est la superficie moyenne d'un village habité par cent familles. C'est donc environ 2,000 à 2,500 florins par an dont bénéficient en définitive cent familles d'agriculteurs javanais du fait du gouvernement, impôt déduit ; la rémunération moyenne de chaque ' famille est ainsi de 25 florins ou 54 francs, et elle a en outre la pleine et entière disposition des terrains qu'elle cultive pour son propre usage (1).
Le gouvernement apporta successivement dans la culture du café différentes réformes ayant pour objet de laisser au cultivateur plus de liberté. Ainsi on lui permit de s'exempter de tout travail dans les terrains désignés par le gouvernement à la condition de planter sur le terrain qu'il détenait en propre un certain nombre de caféiers. On veilla à ce que les terrains indiqués pour la culture du café ne fussent pas trop éloignés des dessas ou villages. Bref, le gouvernement néerlandais se conduisit comme le fait visà-vis de ses métayers un propriétaire intelligent.
Beaucoup moins populaire que la culture du café est celle du sucre qui fut aussi, à Java, une culture gouvernementale. C'est le général Van den Bosch qui l'introduisit et l'on n'eut guère au début à s'en féliciter. De 1837 à 1844, le gouvernement perdit sur cette culture une vingtaine de millions de francs. Dans les régions où on la pratiquait, un cinquième du terrain était planté en cannes et les quatre cinquièmes en riz. Le gouvernement payait des sommes très faibles aux indigènes pour le sucre qu'ils lui livraient. Il passait aussi pour la fabrication de cette denrée des contrats avec des entrepreneurs dont beaucoup firent de brillantes affaires auxquelles ne participait pas le gouvernement. Ce n'est qu'à partir de 1845 que la culture du sucre est devenue rémuné-
(1) Ces calculs sont empruntés aux articles que M. A.-L.-H. Obreen a publiés dans l'Economiste français des 16 et 23 juillet 1881. Il faut, toutefois, faire remarquer que le rendement et les frais de culture variant suivant les terres, les calculs qui précèdent ue peuvent servir que d'indication approximative.
[Note de ta 3e édition.)
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
ratrice pour le Trésor. En 1850 les terrains plantés en cannes à sucre furent accrus d'une partie de ceux plantés jusque-là en indigo (1). En 1863 on fit un nouveau règlement de la culture du sucre. Les contrats passés avec les fabricants durent faire l'objet d'adjudications publiques. On stipula un minimum de prix que les fabricants devaient payer aux indigènes sur le rendement par bouw (2/3 d'hectare); pour les premiers 45 picols (le picol vaut 62 kilog.) par bouw, 3 florins ou 6 fr. 30; pour chaque picol en plus, 1 fl. 50 (3 fr. 15), avec un minimum de 90 florins. La coupe et le transport de la canne devaient être aux frais de l'entrepreneur. Une loi du 21 juillet 1870 a stipulé que, à partir de 1890, toute intervention du gouvernement pour la culture de la canne à sucre devrait cesser et que les fabricants n'auraient qu'à louer eux-mêmes des terrains et à pourvoir à la culture par des fermiers ou des ouvriers. Beaucoup de personnes prétendaient qu'il en résulterait l'abandon de la culture du sucre, par l'aversion qu'ont les indigènes pour toute autre culture que le riz. L'événement a démenti ces pronostics.
D'après le rapport colonial de 1896, voici les contenances affectées à la production du sucre à Java sous le régime de la corvée et sous celui du travail libre :
Champs des indigènes à la disposition Champs des indigènes loues par les
du gouvernement, cédés par lui aux fabricants ayant contracté avec le
fabricants et plantés en cannes gouvernement et plantés en cannes
sous le régime de la corvée. sous le régime du travail libre.
Années. Bouws (2). Boum.
Ces espaces ne représentent pas la totalité des étendues consacrées à la culture de la canne à Java. Mais, même en s'en tenant à ces chiffres, on voit que la réunion de ces deux colonnes donne plus de 38,512 bouws en 1891 contre 42,500 en 1878. 11 n'y a donc eu qu'une légère diminution. La réduction constante depuis 1879 des champs classés sous la première colonne est due à la disposition de la loi de 1870 qui édictait que, à partir de 1879, les champs cé-
(1) Quand il libéra une partie de la population de la culture forcée de l'indigo, le gouvernement n'utilisa pas à la culture du sucre tous les terrains rendus ainsi disponibles, une grande partie fut affectée à la culture du riz, qni constitue la nourriture de la population. (Note de la 3° édition.)
(2) Annuaire Statistique des Pays-Bas, Colonies, 1896 et années antérieures, paru en 1898. Nous rappelons que le bouw vaut environ deux tiers d'hectares,
COLONIES D'EXPLOITATION
dés par les indigènes et placés sous le régime de la corvée, diminueraient chaque année d'un dixième. A partir de 1892, les indigènes purent disposer de toutes leurs terres.
Outre les fabricants de sucre qui avaient des contrats avec le gouvernement, il s'en rencontrait beaucoup d autres qui travaillaient pour leur propre compte, sans lien aucun avec l'Etat, et qui louaient des terrains aux indigènes pour la culture du sucre- Voici les étendues totales cultivées en sucre à Java à diverses époques, par des entrepreneurs sous le régime des contrats libres avec les indigènes :
Ces chiffres même ne représentent pas la totalité des terres consacrées à Java à la culture du sucre. Voici, pour cette totalité, les chiffres officiels : il y a eu une progression ininterrompue, sauf un fléchissement en 1896, relativement à 1895, par suite de la crise sucrière universelle :
On voit que la suppression de l'action gouvernementale, en ce qui concerne la culture du sucre, n'apparait nullement comme ayant été défavorable : et ici, encore, éclate une fois de plus, en dépit des pessimistes, la force bienfaisante de la liberté du travail, sinon immédiatement, du moins à la longue, même chez les races non européennes.
Le système des corvées, que les mesures précédentes ont déjà entamé, ne régissait pas, d'ailleurs, tout le travail à Java. C'est ainsi que les grands travaux publics, notamment les chemins de fer, sont faits sous le régime du travail libre. On se procurait pour ces grandes entreprises des ouvriers indigènes dont le salaire variait de 20 cents à 1 florin, soit de 42 centimes à 2 fr. 10 par jour.
La législation de 1870 a pourvu à d'autres réformes d'une égale importance : elle a pris des dispositions pour que les fabriques de sucre mues par la force hydraulique ne nuisissent pas, comme c'était trop fréquemment le cas, à la culture du riz, qui est pour la population de Java la culture vivrière et nationale par excellence.
Parmi les réformes qu'à introduites la loi de 1870, il faut signaler encore l'abolition de l'obligation, à laquelle étaient autrefois assujettis les fabricants en contrat avec l'Etat, de livrer au
3.748 bouws en 1875 10.031 — — 1881 15.773 — — 1887 19.042 — — 1890 20.365 — — 1891
67.087 bouws en 1892 74.295 — — 1893 77.663 - — 1894 80.847 — — 1895 79.300 — — 1896
61.690 bouws en 1887 71.417 — — 1888 71.078 — — 1889 88.295 — — 1890 90.170 - - 1891
95.989 bouws en 1892 121.153 — — 1893 120.892 — — 1894 127.974 - - 1895 121.914 — - 1896
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
gouvernement la plus grande partie du sucre fabriqué. Avant cette date, les industriels devaient céder à l'Etat, en moyenne, les deux tiers du sucre qu'ils avaient produit et n'en recevaient que des prix assez minimes. Le sucre était transporté aux Pays- Bas pour le compte de l'Etat. Aujourd'hui les fabricants doivent payer à l'Etat une redevance fixe, mais ils ont la libre disposition de tout le sucre qu'ils fabriquent. Cette mesure, qui a émancipé la production sucrière, n'est pas restée sans influence sur les exportations de Java à destination de la métropole.
La même loi a eu aussi pour conséquence l'élévation de la ré • tribution des indigènes pour les champs qu'ils cèdent et la maind'œuvre qu'ils sont encore contraints, dans certains cas, de fournir. La moyenne annuelle de l'ensemble de ces rétributions aux indigènes montait à 5,413,762 florins de 186S à 1870; dans les années suivantes elle s'est élevée à 6,339,659 florins. Les indigènes ont actuellement le droit de porter plainte devant le tribunal indigène, quand il leur semble que le dédommagement pour la cession de leurs champs est trop faible.
Toutes les mesures qui précèdent sont autant de modifications partielles et de corrections au fameux système du général Van den Bosch; une atteinte plus considérable, au moins en principe, lui a été portée dans la même année. Tout le régime agricole de Java a été remis en question par la loi agraire de 1870 qui autorise le gouvernement àlouer par bail emphytéotique pour soixantequinze ans les terres incultes. Le gouvernement se réserve néanmoins celles de ces terres qui lui semblent le plus propres à la culture du café. Dans les neuf années qui ont suivi 1870, il a été ainsi concédé par bail emphytéotique 100,000 bouws, environ 66,000 hectares. En 1896, le total des terres cédées à bail ou en emphythéose à Java, par le gouvernement, s'élevait à 484,688 bouws (environ 324,000 hectares), dont 465,387 bouws cédés à des Européens ou à des sociétés anonymes, 17,569 bouws à des Chinois et 1,732 à des indigènes.
Le législateur n'a pas cessé de s'occuper de l'importante question de la conversion de la possession précaire du sol en une propriété personnelle et permanente. Il n'a pris encore aucune mesure pour la transformation de la propriété collective communale en propriété individuelle. Mais la propriété collective communale admet, à Java, on l'a vu, la possession personnelle. Or, aux termes de la loi de 1870, tout possesseur individuel a le droit de faire convertir cette possession en propriété individuelle. Quant à la manière de convertir la propriété communale en possession individuelle, elle n'est pas encore réglée. Néanmoins quelques conversions de ce genre ont eu lieu, sous la pression, dit-on, des fonctionnaires qui estimaient que cette transformation était conforme aux intérêts
des indigènes. Pendant quelque temps, le gouvernement agit dans ce sens. En 18S0, toutefois, il voulut dégager cette transformation agraire de toute pression officielle; une circulaire prescrivit qu'elle ne s'effectuât plus que sur l'initiative libre du laboureur. On a prétendu que cette circulaire avait pour but, et qu'elle eût en tout cas pour conséquence, de contrarier la constitution de la propriété privée, parce que les indigènes pensèrent que le gouvernement y était opposé. Aussi le 3 mai 1882, la deuxième Chambre des Pays-Bas émit sur cette circulaire un voie de blâme, déclarant qu'elle pouvait avoir pour effet d'empêcher la population indigène de choisir librement l'organisation agraire qu'elle préfère. On s'occupe depuis lors de rédiger un projet de loi qui règle cette matière délicate.
La propriété collective reste encore le régime habituel pour les indigènes à Java : les domaines particuliers s'étendent., toutefois, en 1896, sur 1.568,337 bouws (plus de 1 million d'hectares), dont 1,179,706 bouws aux Européens, 368,818 aux Chinois et 19,813 seulement à d'autres orientaux et aux indigènes. Il y faut joindre les 484,000 bouws de terres données en bail ou en emphythéose par le gouvernement et 60,000 bouws de terres cédées par les princes indigènes, en tout, plus de 2,100,000 bouws ou de 1,400,000 hectares. Le total du terrain en cultures indigènes pour Java etMadura est, en 1896, de 3,720,765 bouws (environ 2,500,000 hectares); il a augmenté graduellement de 25 p. 100 depuis 1880 où il n'atteignait que 2,974,000 bouws. Le pays contenant plus de 13 millions d'hectares, les superficies culturales peuvent encore s'étendre.
C'est le café qui est le principal produit officiel de Java. Voici des chiffres concernant cette denrée, d'après M. Obreen jusqu'à 1879 et d'après M. Yan der Lith pour les années suivantes :
Nombre de picols (1) Prix de revient du picol Produit net par picol de café livrés au de café vendu en Hollande, tous frais
gouvernement au gouvernement à Java de transport déduits
Années. Florins (2) Florins
C'est donc une somme nette de 25 à 60 millions de florins que la vente du café produisait au gouvernement suivant que la récolte était bonne ou mauvaise et les prix plus ou moins élevés. Depuis
(1) Le picol vaut 62 kilogrammes et demi. (2i Le florin hollandais vaut 2 fr. 10.
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
1862 une partie du café qui appartient au gouvernement n'est pas transportée en Hollande, elle se vend sur place.
Dans ces dernières années, la production du café par le gouvernement a sensiblement diminué, et celle des particuliers s'est accrue comme le montrent les chiffres suivants :
Production en picols du café à Java.
Années Par le gouvernement Par les particuliers
D'une façon générale, on voit que la part tant absolue que relative de la production gouvernementale, pour le café, comme pour les autres denrées, diminue (1).
D'autres réformes s'accomplirent dans le régime commercial extérieur de cette colonie. On a vu, dans de précédents chapitres, combien était restrictif le vieux système colonial hollandais. En 1850, on a diminué le monopole de navigation; une ordonnance de 1858 ouvrit seize ports au commerce général ; les droits différentiels et les surtaxes de pavillon que la Hollande avait abandonnés pour ses ports d'Europe furent quelque temps encore conservés à Java, mais atténués. C'est en 1874 seulement que les droits d'entrée différentiels qui protégeaient le pavillon hollandais à Java furent complètement supprimés, et qu'on inaugura un régime de douanes tout à fait libéral.
La prospérité de Java s'était merveilleusement développée. Le café, dont on produisait seulement 8 millions de kilogr. en 1790, figurait, dans les tableaux d'exportation, en 1840, pour 70 millions de kilog. La canne à sucre prit un développement qui était dû en partie aux efforts du gouvernement, et en partie à une circonstance particulière. Considéré comme produit par le travail libre, le sucre de Java eut entrée en Angleterre, sous le régime intermédiaire qui distinguait les sucres émanant des pays à esclaves des sucres émanant des pays libres, distinction qui prohibait les sucres de Cuba.
En 1^60, le mouvement des importations et des exportations pour l'île de Java seule, non comprises les autres possessions hollandaises orientales, montait à 178 millions de florins, soit 374 raillions de francs environ qui se décomposaient comme il suit :
(1) Il en est de même pour le quinquina, dont le gouvernement produisait 351.000 kilog. en 1887 et les particuliers 872.000, tandis que, en 1896, le premier n'en a produit que 293.000 kilogr., et les particuliers 3 504.000 kil.
COMMERCE DE JAVA EN 1860, D'APRÈS LE RAPPORT COLONIAL OFFICIEL Importations en florins
Marchandises Espèces (or, arg., etc.) Total
Par les particuliers 44.173.801 1.726.594 45.900.395
Par le gouvernement 5.676.017 17.765 000 23.441.017
Total 49.849.818 19.491.594 69.341.412
Exportations en florins
Marchandises Espèces Total
Par les particuliers 47.185.515 4 790.706 51.976.221
Par le gouvernement 47.478.957 5.001.301 52.480.258
Total 94.664.472 9.792.007 104.546.479
On voit que le gouvernement faisait la moitié des exportations et le dixième seulement des importations. C'était là une situation très défavorable au commerce, car pour avoir tomte liberté d'allures et pour combiner avec efficacité ses opérations, il est souvent utile que ce soit la même personne, le même commissionnaire, qui pourvoie à l'importation et à l'exportation. On voit, en outre, que les exportations de marchandises étaient doubles des importations. Tout ce trafic employait 400,000 tonnes de navires dont 100,000 seulement sous pavillon étranger.
Depuis 1860, il y eut un développement énorme du commerce des Indes orientales hollandaises, comme le prouvent les chiffres suivants qui ne sont pas, il est vrai, complètement comparables à ceux cités plus haut. Les statistiques de 1860 ne s'appliquaient, en effet, qu'à Java, qui est de beaucoup la principale des possessions hollandaises des Indes; les statistiques postérieures à 1874, s'appliquent, au contraire, à tout l'ensemble des possessions hollandaises orientales.
COMMERCE DES POSSESSIONS ORIENTALES HOLLANDAISES EN 1876. Importations en florins
Marchandises
Espèces
Total
Pour le compte des particuliers.
Pour le compte du gouvernement
Total
Exportations en florins
Marchandises
Espèces
Total
Pour le compte des particuliers.
Pour le compte du gouvernement.
Total
Le mouvement total était ainsi de 335 millions de florins, soit un peu plus de 700 millions de francs. Les importations ne représentent que 55 0/0 environ des exportations. Quelques personnes attribuent une partie de cette infériorité au système de transporter le café et l'étain dans la métropole, au lieu de le vendre sur les lieux
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
aux divers pays qui ont besoin de ces denrées. On doit remarquer, d'ailleurs, que tous les bénéfices commerciaux et le fret maritime, dans le commerce de Java, appartiennent soit à la métropole, soit aux Européens. D'un autre côté, l'organisation agraire d'une grande partie des possessions hollandaises orientales n'est pas de nature à y attirer beaucoup de capitaux d'Europe, ce qui y relèverait les importations. Le chiffre des exportations par le gouvernement de toutes les possessions orientales en 1876 ne dépassait guère le chiffre des exportations gouvernementales de la seule île de Java en 1860. Les exportations pour le compte des particuliers, au contraire, avaient plus que triplé. Ainsi se manifeste le grand changement opéré dans l'organisation économique de ces magnifiques îles depuis un quart de siècle.
Si nous nous plaçons à une époque plus récente, voici les renseignements que donne pour l'année 1896 Y Annuaire Statistique des Pays-Bas (Colonies); ils s'appliquent non seulement à Java et Madura, mais à l'ensemble des Indes Néerlandaises ; Java et Madura, celle-ci relativement insignifiante, représentent les deux tiers envirou du total.
MOUVEMENT DU COMMERCE DES POSSESSIONS NÉERLANDAISES DES INDES ORLENTALES EN 1896 Importations [commerce générai) en florins.
Marchandises Or et argent Total
Pour le compte des particuliers 152.055.300 8.932.001 160.987.301
Pour le compte du gouvernement. . . 6.746.332 615.000 7.361 332
Total 158.801.632 9.547.001 T .8. 348. 633
Exportations [commerce générât) en florins.
Marchandises Or et argent Total
Pour le compte des particuliers 184.413.534 891.921 185.305.495
Pour le compte du gouverne tuent 14.325.256 » » 14.325.556
Total 198. 738. "< 90 891.921 199.630.711
Si l'on compare ces chiffres avec ceux de 1876, on trouve 335 millions de florins pour l'ensemble du commerce extérieur des Indes néerlandaises (importations et exportations réunies) en 1876, et 368 millions de florins en 1896 ; le progrès paraît modique ; d'autre part, les éléments de cet ensemble sont changés. Les espèces entrent pour une bien moindre part en 1896 qu'en 1876, 10 millions et demi de florins en chiffres ronds contre 16. Le mouvement des marchandises s'est donc plus açcrû en réalité qu'en apparence; mais ce sont les importations qui se sont sensiblement développées, tandis que (es exportations reculaient. Les premières, en ce qui concerne les marchandises seules, atteignent 158 millions de florins en 1896, contre 113 millions seulement en 1876. Ceux qui considèrent les colonies comme ayant principalement pour objet de fournir un dèboucné aux produits des contrées eu-
COLONIES D'EXPLOITATION
ropéennes se féliciteront tout particulièrement de ce résultat. Les exportations de marchandises, au contraire, ont un peu fléchi : de 205 millions pour les marchandises seules, en 1876, elles sont revenues à 198 millions. En réalité, les quantités de marchandises exportées ne sont pas devenues moins considérables. Seulement les prix ont baissé dans des proportions importantes. On sait que la période de 1871 à 1877 ou 1878 a été signalée par un grand essor des prix, et la période suivante, au contraire, par une forte dépression.
La décroissance du commerce fait directement parle gouvernement s'accuse aussi d'une manière très nette. Les importations du gouvernement montent, il est vrai, à 6 millions 3/4 de florins en 1896, au lieu de 4 millions 1/2 en 1876 ; la guerre d'Atchin est peutêtre la cause de cette augmentation; mais, d'autre part, les exportations du gouvernement qui, en 1876, s'élevaient à 51 millions de florins, ne sont plus que de 14 millions en 1896. Ainsi, tout témoigne, comme nous l'avons déjà fait remarquer plus haut, de la diminution considérable du rôle économique du gouvernement à Java, du moins de sa fonction agricole et commerciale.
Les principaux articles d'exportation par les soins du gouvernement étaient en 1881 les suivants :
Cafd Etain Valeur en florins Valeur en florins
Exporté par le gouvernem ent . . . . . 28 . 247 .336 3 . 932 . 080 — — les particuliers 18.849.308 3.969.030
Le gouvernement exportait en outre du chinchona (quinquina), mais pour une somme qui n'a été évaluée qu'à 1,220 florins, soit beaucoup moins que la réalité.
Pour l'année 1896, nous n'avons plus les chiffres en valeur, mais seulement les quantités; le gouvernement exportait 14,728 tonnes de café et les particuliers 38,820, soit près du triple ; pour l'étain, l'exportation du gouvernement était de 7,642 tonnes, contre 4,016 pour les particuliers, celle-là supérieure des trois quarts. Par contre, le gouvernement n'exportait que 299 tonnes d'écorce de quinquina, contre 5,280 qu'exportaient les particuliers. On ne voit pas que le gouvernement exportât d'autres produits que les trois ci-dessus.
Les exportations faites par le gouvernement vont naturellement en Hollande. Quant aux exportations de café faites par les particuliers, 70 p. 100 vont aux Pays-Bas et le reste à l'étranger. Pour l'étain, la valeur des quantités transportées par les particuliers aux Pays-Bas et celle pour les autres pays s'équilibrent à peu près.
Les autres principales denrées exportées en 1896 sont ;
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
Tonnes Prix à Java. Florins
Le sucre 572.142 7 1/2 à 8 3/4 le picol de 62 kilog. 1/f
Le tabac 28.217 — — —
L'indigo 636 6 à 7 le kilo
Le thé .. 3.264 —
Le riz 36.774 —
Noix de muscades 1.177 —
Ce qui frappe, c'est la faible importance du commerce des épices auquel l'ancienne Compagnie des Indes hollandaises sacrifiait tout: ce trafic oscillait récemment autour de 3 millions de florins. Les gommes, la gutta-percha, les peaux ont pris une assez grande importance.
Si l'on veut connaître la répartition par pays du commerce des Indes orientales néerlandaises en 1896, nous ne trouvons ce renseignement dans Y Annuaire Statistique que pour les importations faites par les particuliers ; il n'y figure rien en ce qui concerne le gouvernement; de même, il n'est donné de chiffres pour les exportations qu'en ce qui touche le café, le sucre et quelques autres denrées, mais non l'ensemble, et il s'agit, dans ce dernier cas, des quantités, non des valeurs. Yoici les pays qui tiennent la plus grande place dans l'importation des particuliers.
Importations aux Indes orientales néerlandaises Pays par les particuliers
Marchandises
Pays-Bas Florins. 46,700.000
Angleterre 21.000.000
France 1.300.0:0
Amérique 3.500.0CO
Poulo-Penang 18.000.000
Singapore 46.500.000
Siam 3.100.000
Chine 1.700.000
Australie 1. 700.000
En ce qui concerne l'exportation, les 499,958 tonnes de sucre exportées dans l'année 1896-97 se sont ainsi réparties : 159,612 tonnes pour ordres en Méditerranée, 70,728 pour ordres dans la Manche, 7,067 pour ordres en d'autres mers, 107,186 tonnes pour Hong-Kong et 4,330 pour d'autres ports chinois, 18,213 tonnes pour Singapore, 66,332 pour l'Amérique, 29,919 pour le Chili, 6,574 pour l'Inde britannique, 4,007 pour la Grande-Bretagne, 6,338 seulement pour les Pays-Bas, eux-mêmes, grands producteurs de sucre, 17,201 tonnes pour des pays divers d'Europe, autres que ceux ci-dessus dénommés, et le reste pour d'autres contrées. Quant aux exportations de café qui ont beaucoup fléchi relativement à la période 1882 à 1886, les 54,000 tonnes exportées en 1896 sont allées : 35,500, c'est-à-dire les deux tiers, aux Pays- Bas, 6,800 à Singapore, 4,400 en Amérique, 3,312 à Port-Saïd, 3,017 en Autriche et le reste à diverses destinations.
COLONIES D'EXPLOITATION. — COLONIES NÉERLANDAISES. 29 i
Ce qui ressort de tous ces chiffres, c'est que le trafic des Pays- Bas avec leurs riches colonies des Indes est relativement important, il représente près du tiers à l'importation ; il est probable, il est vrai, qu'il ne s'agit pas là pour la plus grande partie de marchandises d'origine néerlandaise; la métropole est parvenue, d'autre part, à conserver une grande partie du marché du café; les relations commerciales des colonies néerlandaises sont très étroites et le deviennent chaque jour davantage avec les diverses contrées des mers des Indes, la Chine, les pays du Pacifique, notamment l'Australie et les Etats-Unis.
Quant au mouvement maritime, il s'élevait, à l'entrée, en 1896, aux Indes néerlandaises à 4,531,000 tonnes; il y a naturellement beaucoup de doubles ou triples emplois, c'est-à-dire de navires qui sont comptés autant de fois qu'ils ont fait' d'escales. Sur ces 4,531,000 tonnes, 648.000 portaient le pavillon hollandais, 1,380,000 l'anglais, 272,000 l'allemand, 99,000 le norvégien, 67,000 le français, 41.000 l'américain, 25,000 l'italien, 11,000 l'autrichien, 4,000 le danois et 1,0001e suédois. Le seul trait important est que le pavillon hollandais représente un peu plus du quart du tonnage de l'ensemble des pavillons énumérés (1).
Ces chiffres font ressortir les changements qui se sont opérés depuis vingt années dans le commerce de Java. Jusqu'aux réformes accomplies de 1870 à 1875, à la plus grande liberté de la culture, à la suppression des droits différentiels et des surtaxes de pavillon, le commerce des Indes néerlandaises se faisait pour la plus grande partie par l'intermédiaire de la métropole où la plupart des denrées de ces colonies venaient s'entreposer pour être de là déversées sur le reste du globe. C'était aussi sous pavillon hollandais que s'effectuait la plus grande partie des transports vers les colonies ou en provenant.
Cette situation a changé depuis les réformes des dernières années et l'inauguration d'un régime économique plus libéral. Le commerce de Java avec les autres contrées, notamment avec l'Angleterre, s'est prodigieusement accru. La seule exportation du sucre pour la Grande Bretagne qui n'était, avant la suppression du tarif différentiel, que de 9,295,000 florins [19 millions et demi de francs), atteignait, immédiatement après cette suppression, le chiffre de
(1) Ces chiffres sont extraits de Y Annuaire Statistique des Pays-Bas^ Colonies (1896) page 65, paru à la Haye en 1898. Il n'échappera pas au lecteur attentif que l'addition de tous les pavillons énumérés ci-dessus, où il ne semble pas qu'aucun d'important soit omis, ne donne que 2,548,000 tonnes au lieu de 4,531,000 indiqué dans le document hollandais comme total général. D'où vient cette différence? Est-ce des jonques javanaises ou chinoises qui forment les deux millions de toûnes restantes? Nous l'ignorous. Nous sommes obligé de prendre les documents statistiques tels qu'où nous les fournit.
(Noie de la 5 e édition).
15,869,000 florins (33 millions de francs), et s'élevait, en 1877, à 22 millions de florins (46 millions de francs). Depuis lors, l'exportation du sucre javanais en Angleterre a diminué. On a vu que, en 1896-97, sur 500,000 tonnes de sucre exporté des Indes néerlandaises, 6,338 tonnes seulement avaient été aux Pays-Bas contre 4,007 en Angleterre et 70,728 dans la Manche pour ordres (voir plus haut, page 290). En 1870, l'importation du sucre des Indes néerlandaises dans la métropole montait à 125 millions de francs en chiffres ronds.
Une certaine partie de l'opinion publique en Hollande a vu avec regret ces changements dans la politique commerciale et dans les courants d'importation et d'exportation. Les conservateurs exclus du pouvoir se sont faits les adversaires du système colonial nouveau et se sont efforcés de démontrer qu'il a coïncidé avec le déclin de la prospérité publique. Ces récriminations ne sont pas fondées. L'agriculture et le commerce à Java sont plus prospères que jamais. Ce qui est exact, c'est que, par l'influence de diverses causes, la situation financière des colonies hollandaises s'est considérablement altérée.
Jusqu'à des temps assez proches de nous, Java avait été pour la mère patrie une vache à lait dont le gouvernement hollandais pressait soigneusement les mamelles. C'était, avec Cuba, la seule colonie qui fût productrice d'un gros revenu pour la métropole. Après avoir défrayé toutes les dépenses coloniales, le système « des cultures et des monopoles » laissait un excédent considérable qui était versé aux budgets de la mère patrie sous le nom de « bonis coloniaux ». On peut dire que depuis la Révolution française le budget de la Hollande n'avait jamais par lui-même connu l'équilibre; c'étaient les « bonis coloniaux » qui venaient le relever. Ces « bonis » étaient, d'ailleurs, fort inégaux. Ils présentaient d'une année à l'autre, suivantes récoltes et le cours des denrées, des différences énormes ; mais ils montaient toujours très haut. Sous le régime colonial tout à fait strict du milieu de ce siècle, ils varièrent de 20 millions à 70 ou même 80 millions de florins (de 42 à 147 ou 168 millions de francs). Cet afflux de ressources exotiques ravissait les Hollandais, mais en même temps les induisait à la dépense et à la prodigalité. Aussi les hommes sérieux en Hollande disaient-ils souvent : « Les bonis coloniaux nous ont démoralisés. » Il en était de cette sorte de tribut payé par la colonie à la métropole comme de la colossale indemnité de guerre que la France a payée à l'Allemagne; le débiteur se trouvait plus appauvri par ces versements que le créancier n'en était enrichi.
A partir de 1870, par diverses causes, dont Tune, mais non la seule, est l'interminable guerre d'Atchin, à Sumatra, les « bonis coloniaux » ont suivi une progression descendante. Le contingent
COLONIES D'EXPLOITATION
payé par Java à la métropole s'abaissa à 6 ou 8 millions de florins (12 1/2 à 17 millions de francs), puis il disparut tout à fait, et le budget même des Indes néerlandaises se trouva en déficit. C'est qu'il avait terriblement augmenté. En 1867, ce budget montait à 84.347,000 florins seulement, soit 175 millions de francs environ, c'était déjà une jolie somme. Douze ans après, en 1879, il s'élevait à 153,373,000 florins (322 millions de francs). Il présentait un déficit évalué à 10 ou 15 millions de florins; les dépenses dé* la guerre d'Atchin ne figuraient que pour 10 millions de florins dans cet énorme total. Les travaux publics, il est vrai, y tenaient une place considérable. Quelques réductions de dépenses ramenèrent pour 1882, le budget colonial à 148 millions et demi de florins qui ne trouvaient comme contre-partie en recettes que 133,913.000 florins. Le déficit était toujours d'une dizaine de millions de florins au moins. En réalité, il s'est élevé plus d'une fois à une vingtaine de millions de florins, soit une quarantaine de millions de francs.
Les chiffres suivants font ressortir l'importance du changement opéré dans la situation financière des Indes néerlandaises. De 1862 à 1871, le budget des colonies a versé à la métropole un appoint de 228 millions de florins en chiffres ronds, soit environ 480 millions de francs, une cinquantaine de millions de francs par année. De 1872 à 1877, au contraire, en six ans, les versements faits par la colonie ne furent plus que de 71 millions de florins, moyenne annuelle inférieure à 12 millions de florins ou 25 millions de francs. A partir de 1878, les colonies n'ont plus rien versé au budget métropolitain ; bien plus, elles se sont trouvées elles-mêmes en déficit considérable, comme on vient de le voir. Yoici quelles ont été, pour les années écoulées depuis 1862, les sommes versées par le budget colonial au budget métropolitain :
Années Florins Années Florins Années Florins
1862 19 867.000 186^ Il.233.u03 1874 10.544.000
Les recettes des Indes paraissent avoir été, en général, portées au budget extraordinaire de la métropole; ce budget avait ainsi une singulière mobilité. Il est hors de doute que si la guerre d'Atchin a été pour beaucoup dans la disparition des« bonis coloniaux » à partir de 1878, les réformes accomplies aux Indes mêmes ou dans le commerce de cette contrée ont contribué également à ce résultat. Elles ont incontestablement diminué les ressources dont profitait le Trésor néerlandais.
Voici, pour les dix dernières années dont nous ayons les chiffres, le total des recettes et des dépenses des Indes néerlandaises en millions de florins.
294 DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
Années Recettes Dépenses Excédent des recettes Déficit
Total 1.306.5 1.319.2 47 0 59.7
Déficit total pour la période décennale : 12.7.
On voit que, dans l'ensemble, pour les dix ans, les Indes néerlandaises couvrent leurs frais, sauf un insignifiant déficit; néanmoins, si l'on considère les dernières années isolément, ce déficit est plus important et cesse detre négligeable.
Si l'on jugeait des mérites d'une colonie parles sommes qu'elle verse au trésor de la métropole, le système inauguré par le général Van den Bosch, en 1830, eût été la perfection, et les réformes qu'on y a introduites depuis 1850, et surtout depuis 1870, eussent été dp folles mesures. Mais l'objet de la colonisation n'est pas de créer de: Etats tributaires qui versent au trésor de la métropole des dizaines ou des centaines de millions par année. Qu'une colonie se suffise à elle-même au point de vue financier, comme le font les Indes anglaises et la plupart des colonies britanniques, c'est tout ce que l'on peut demander.
La guerre d'Atchin, interminable depuis vingt ans, a été pour beaucoup dans les embarras financiers des Indes néerlandaises et, par contre-coup, de la mère-patrie. Les Hollandais, comme toutes les nations qui ont de grandes colonies, ont dû, pour assurer leurs possessions, pour les mettre à l'abri de voisins remuants, étendre leur empire colonial. La même nécessité s'est imposée aux Anglais dans l'Inde et dans l'Afrique australe, aux Français dans l'Afrique du nord et dans l'Asie orientale, aux Russes dans l'Asie centrale. Les Hollandais luttent donc encore pour la conquête d'Atchin : il faudra du temps pour que ces nouveaux territoires soient complètement ouverts au commerce et à la civilisation. Ils ont, un peu prématurément, installé à Atchin un gouverneur civil qui est soumis au gouverneur général de Batavia.
L'empire colonial de la Hollande est un des plus grands qui existent. L'île de Java, qui est le principal siège de cette colonisation, occupe une superficie de 130,000 kilomètres carrés, le quart environ de la France. La petite île de Madura, qu'on y joint administrativement, n'a que 1,600 kilomètres carrés. Les établissements que les Hollandais possèdent effectivement ou nominalement dans les contrées environnantes, à savoir Sumatra, Riou, Banca, Billiton, Bornéo, Célèbes, les Moluques, la Nouvelle-Gui-
née, Timor (1), etc., s'étendent sur une superficie d'environ 1,800,000 kilomètres carrés, soit près de trois fois et demie celle de la France. Il faudra infiniment de temps, si la petite et riche Hollande y parvient jamais, pour que toutes ces dépendances puissent être mises en pleine valeur. Mais déjà le commerce de ces possessions hollandaises diverses atteint presque la moitié de celui de Java et Madura ; à la longue, il devrait énormément le dépasser.
A. ne considérer que Java et Madura, qui seules ont été complètement mises en exploitation par la Hollande, la population est considérable et très dense. En 1853 on y évaluait le nombre des indigènes à 10,100,000 âmes; en 1869, le recensement l'élevait à 15,791,845, auxquels il fallait joindre 172,580 Chinois, 7,234 Arabes, 9,616 autres Orientaux étrangers, et 29,139 Européens, soit en tout 16;010,114 individus. En 1878, la population de ces mêmes îles était portée à 18,335,778 habitants, parmi lesquels les Européens civils comptaient pour 34,750, les Européens dans l'armée pour 16,900 et les descendants d'Européens pour 929. En 1896, on recensait 51,737 Européens civils, 261,080 Chinois, 17,045 Arabes, 3,238 autres Orientaux étrangers, 25,791,953 (2) indigènes, en tout 26,125,053 habitants, armée non comprise. Dans les autres parties des Indes néerlandaises en 1896, on comptait 11,834 Européens civils, soit avec Java et Madura un peu plus de 63,000 en tout ; 213,479 Chinois qui, avec ceux de Java et Madura, faisaient près de 500,000. Enfin, dans les possessions néerlandaises de cette région, autres que Java et Madura, on recensait 8,172 Arabes et 8,246 Orientaux divers; quanta la population indigène de ces possessions diverses, elle paraissait pouvoir atteindre environ 8 millions d'âmes. C'est donc 34 à 35 millions de sujets que les Hollandais ont aux Indes. L'armée se composait, en 1896, de 17,532 Européens, 3,662 Amboinais, 20,412 autres indigènes et 55 Africains, en tout un peu plus de 40,000 hommes. La population de Java présente une grande densité, 200 habitants par kilomètre carré, près du triple de la population spécifique de la France.
Les Européens sont peu nombreux dans ces belles îles. Le climat ne leur est pas favorable, et le labeur des champs à cette latitude leur est interdit. La population européenne, qui dépasse 63,000 âmes, a cependant plus que quadruplé depuis 1857, époque où elle n'atteignait que 14,000 âmes. Le gouvernement a fait des efforts pour diriger l'émigration vers ses possessions de l'Océan Indien. Sauf de 1890 à 1893 où elle fut de 4 à 6,000, l'émigration
(1) Plusieurs autres nations européennes, toutefois, ont des établissements à Bornéo, la Nouvelle-Guinée et Timor.
(2) M. Van der Lith fait observer qu'il faut avoir une médiocre confiance dans les chiffres qui concernent la population indigène. Il en est ainsi pour toutes les colonies. Ici, la prodigieuse croissance de la population recensée justifie cette défiance. {Note de la 3e édition,)
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE
des Pays-Bas n'atteint que 1.500 à 2.000 personnes par année, et elle va beaucoup moins à Java ou à Sumatra, qu'aux Etats-Unis. Le gouvernement hollandais voulut assurer à ses possessions un courant d'immigration allemande. Il fit des propositions dans ce sens à la Diète germanique, qui envoya des commissaires aux îles de la Sonde. Leur rapport ne fut pas défavorable. Des plans de colonisation européenne attirèrent dès lors l'attention publique. En 1859, l'on accorda à M. Van Ylissingen une concession dans l'ouest de Bornéo pour y introduire des Européens dont la majorité serait néerlandaise; il devait être constitué, pour cet objet, une compagnie dont le capital eût été de 2,500,000 florins. Mais, cette même année, un soulèvement considérable eut lieu dans la population indigène. L'opinion publique s'en alarma; on craignit que l'introduction d'Européens n'inquiétât les habitants et ne les portât à de nouvelles insurrections ; on abandonna momentanément tout plan de réorganisation des colonies d'Asie par l'adjonction de l'élément européen. Depuis quelques années, cependant, ces plans ont reparu sur la scène et le gouvernement ainsi que le pays s'en préoccupent, quoique jusqu'ici aucune tentative sérieuse n'ait été faite pour constituer, dans le vaste archipel de la Sonde, un noyau de population, soit hollandaise, soit allemande.
Ce n'est pas, d'ailleurs, à Java ou à Madura, déjà très densément peuplées, c'est à Sumatra, à Bornéo, dans la Nouvelle-Guinée, îles beaucoup plus vastes, qu'il importerait d'attirer une immigration européenne. Il est vraisemblable que la colonisation de Sumatra et de Bornéo, jusqu'ici très négligée, sera l'œuvre de la fin de ce siècle et du commencement du siècle prochain. Déjà un aventurier anglais, le rajah Brooke, s'est taillé à Bornéo un petit État qui paraît assez prospère. Une compagnie anglaise vient aussi d'y acquérir de vastes territoires, avec la protection du gouvernement britannique.
Outre sa nombreuse population indigène, Java compte un contingent de plus en plus considérable de travailleurs libres venant de la Chine ; elle n'a pas besoin de raccoler et d'engager des coolies ; ils lui arrivent spontanément et de leur plein gré. On a vu qu'il se trouve dans les îles néerlandaises 470,000 Chinois ; ils y ont des propriétés importantes (voir plus haut,page 285) . Dans la ville de Samarang, sur le rivage septentrional de l'île, le quartier chinois, Campongtchina, après celui des Hollandais, est le mieux bâti, et volontiers on s'y croirait dans une ville toute chinoise. Dans toutes les villes où se rencontrent des Chinois, l'administration hollandaise les confine dans un quartier à part, Campong, comme autrefois les jùifs dans le Ghetto, par mesure de police. Dans l'intérêt général, on admet, cependant, quelques exceptions, comme pour les fermiers des impôts, qui ont le droit d'habiter ailleurs. Ces immigrants vo-
lontaires et sans engagement appartiennent à des rangs de la société plus élevés que les coolies de Maurice ou de Cuba ; ils présentent aussi plus de garanties de bonne conduite ; ils se font entrepreneurs de culture et de commerce et ils acquièrent rapide ment, par un labeur opiniâtre combiné avec une sordide économie et une habileté peu scrupuleuse, des richesses qui en font les principaux négociants du pays. Ils sont cependant difficiles à conduire, et les vexations d'un gouvernement à monopole les ont poussés souvent à des actes de rébellion ; on compte de leur part plusieurs sanglantes révoltes.
Il serait difficile de contester les grands mérites de la colonisation hollandaise en Asie, de même qu'on pourrait difficilement aussi nier les erreurs ou les lacunes du système appliqué jusqu'à ces derniers temps à ces brillantes colonies. C'est à son empire des Indes que la Hollande doit l'éclat qu'elle jette encore dans lemonde, le rang qu'elle y tient ; c'est à lui aussi qu'elle est redevable d'une grande partie de son propre développement économique et de ses richesses.
Le commerce de la Hollande se trouve singulièrement accru par les relations avec les Indes néerlandaises . Les capitaux qu'épargnent les industrieux et économes habitants des Pays-Bas se placent avec sécurité et d'une manière fructueuse dans leurs colonies. Ils n'ont pas à redouter les iniquités légales et les vexations publiques, les manques de foi auxquels sont de plus en plus exposés les capitaux étrangers et les entreprises étrangères dans la plupart des pays dits civilisés. Ce n'est pas au simple commerce extérieur que se borne pour une nation l'utilité d'une colonie. Ce point de vue est singulièrement étroit. Les Hollandais ont dans les Indes néerlandaises la direction et les profits de presque tout le commerce intérieur et de l'industrie de ces îles. Ce sont eux qui fournissent en général et les chefs d'exploitation et les directeurs d'usines et les employés, les courtiers, les commis. Enfin, ce qui n'est pas non plus complètement à dédaigner, ce sont aussi les enfants des Pays-Bas qui recrutent tous les cadres principaux des fonctions publiques et des professions libérales aux Indes néerlandaises. La jeunesse des classes bourgeoises qui a tant de peine aujourd'hui en Europe à s'ouvrir des débouchés éprouve, en Hollande, moins d'embarras, les Indes néerlandaises s'ouvrant à elle. Les avantages moraux d'une colonisation aussi vaste ne sont pas inférieurs aux avantages matériels. L'esprit du peuple métropolitain est naturellement plus ouvert, plus entreprenant, il embrasse de plus vastes horizons; il a des hommes et du monde une plus sûre expérience.
Tant d'avantages comportent des devoirs. La conscience hollandaise a commencé, depuis quelques dizaines d'années, à le sentir.
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
Sèche et dure avait été dans le passé la colonisation des Hollandais, âpre au gain, fermée à toute considération élevée. C'est l'année 1860 qui marque le changement de l'esprit de la politique coloniale. Sans intervenir à l'excès dans les rapports entre les chefs indigènes et leurs subordonnés, on a placé les premiers sous le contrôle incessant et actif des fonctionnaires européens. On se préoccupe ainsi d'éviter les abus. Quand des actes d'oppression sont découverts, on les réprime. L'indigène ne jouit certainement pas encore de toute la liberté et de toute la dignité du citoyen des contrées d'Europe ; mais il se trouve dans une situation singulièrement supérieure à celle des sujets des rajahs malais indépendants. La tendance actuelle de la politique coloniale hollandaise est plutôt dirigée vers l'amélioration du sort de l'indigène que vers l'exploitation exclusive et abusive du sol et de ses habitants. La métropole y sacrifie quelquefois ses intérêts pécuniaires.
La suppression de plusieurs des cultures forcées, de celle du sucre, par exemple, en est la preuve. Si l'on a conservé jusqu'ici la corvée pour la culture du café, c'est qu'on est dans l'embarras pour remplacer cette organisation du travail; ce qui arrête, c'est la considération non des subsides que pourrait espérer la mèrepatrie, mais du budget colonial et de ses exigences, notamment de celles de l'enseignement parmi les indigènes.
En dehors des corvées en quelque sorte publiques et générales qui, sinon supprimées, ont du moins été restreintes, on s'est appliqué à abolir en 1882 des corvées particulières ou locales qu'exigeaient soit les régents soit les wedonos ou autres personnages indigènes.
L'enseignement a été répandu, non pas sans doute avec prodigalité, mais sans trop de parcimonie. C'est en 1849, pour la première fois, que le gouverneur général reçut de la métropole l'autorisation de dépenser 25,000 florins à l'instruction des indigènes, somme biea exiguë. En 1896, les dépenses de l'enseignement pour les indigènes se sont élevées à 1,387,530 florins contre une recette de 112,190 florins. Cette dépense s'est accrue à peine d'une centaine de mille florins depuis 1882. Ainsi, la Hollande consacre 3 millions de francs à instruire ses sujets orientaux. Le sacrifice est encore modique et l'esprit qui préside à cet enseignement n'est guère pratique, paraît-il. Ceux des indigènes auxquels on donne une instruction un peu élevée réclament tout de suite des fonctions de l'Etat; c'est là un vice universel. Ce qu'il faudrait multiplier, ce seraient des écoles d'arts et métiers rudimentaires et de cultures, autres que celle du riz où l'indigène est passé maître.
La séparation, depuis 1869, de l'administration et de la magistrature est aussi l'un des signes du progrès moral accompli par
la colonisation hollandaise. Auparavant, c'étaient les résidents ou leurs adjoints qui présidaient les tribunaux indigènes ; maintenant ces présidents sont des magistrats choisis parmi les docteurs en droit hollandais; ils n'ont d'autres fonctions que celles de dire le droit.
D'autres réformes de détail ont été accomplies. On les étendrait si l'on n'était arrêté par un obstacle, le déficit du budget ; car, comme toujours, ces changements philanthropiques sont achetés par de fortes augmentations de dépenses, et les déficits du budget avec la guerre d'Atchin, s'ils ne refroidissent pas le zèle des réformateurs, leur enlèvent une partie de leurs moyens d'action. Depuis un quart de siècle, les Hollandais, pour le nouvel esprit qui dirige leur politique coloniale, méritent des félicitations.
Il importe qu'ils persévèrent dans cette voie. Une colonisation ne doit pas être une simple exploitation ; une colonie ne peut rester éternellement une ferme. A côté de la production matérielle, un peuple colonisateur a une œuvre sociale, une œuvre morale à accomplir. Alléger le poids du servage qui pèse encore sur une grande partie des populations indigènes; constituer, là où elle est utile, la propriété individuelle ; élever progressivement les populations indigènes par l'éducation, par le christianisme, par la propriété et par la liberté du travail ; mettre enfin en culture les immenses espaces de Bornéo et de Sumatra, former dans ces régions de véritables sociétés qui soient productives au point de vue économique et qui aient une vie intellectuelle et morale, telle est la tâche qui incombe aux Hollandais.
La Hollande a conservé en Amérique quelques îles et sa colonie de la Guyane, qui eut, elle aussi, un moment de splendeur. La Guyane hollandaise comptait, en 1859, près de 53,000 habitants, dont 15.959 libres et 36,963 esclaves. Le recensement de 1845 annonçait seulement 8,462 libres; mais, en revanche, il donnait 51,629 esclaves. Ainsi, en 15 ans, le nombre des hommes libres av ait doublé ; celui des esclaves avait diminué de plus d'un quart ; ce changement remarquable dans la composition de la population, dont le total était resté le même, mérite qu'on en recherche les causes. Il y a eu des Pays-Bas pour la Guyane un courant d'émigration assez régulier, bien que faible en apparence. Depuis 1845, année où l'émigration hollandaise commence à être considérable, on a vu un certain nombre de paysans s'établir à Surinam, y fonder la petite propriété, endurant sous le soleil des tropiques les travaux les plus rudes, comme les engagés blancs du xvne siècle. En 1852, le gouvernement des Pays-Bas tenta sans succès de diriger vers cette colonie l'émigration allemande. La diminution du nombre des esclaves ne se rattache pas seulement à cette obser-
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
vation générale, que nous n'osons pas ériger en loi, d'après laquelle dans l'état d'esclavage les populations ne se reproduisent que d'une manière insuffisante; elle vient surtout des mauvais traitements et de l'absence de soins pour le bien-être de la population servile. De 1839 à 1843, il était né, dans toute la colonie, 5,947 esclaves et il en était mort 10,406, mortalité effrayante, qui en quatre ans enlève plus du cinquième de la population noire. Les actes du gouvernement colonial prouvent, de la manière la plus nette, que cette mortalité considérable avait son origine dans la négligence des planteurs ou plutôt de leurs mandataires. Il existe une ordonnance de 1817 où le gouvernement déclare vouloir « prévenir, avec la bienveillance de Dieu, tout besoin de nourriture pour l'avenir, besoin qui s'est grandement fait sentir par l'oubli des précautions salutaires. » Ces négligences et ces abus, qui entraînaient tant de calamités pour la population servile et par contrecoup tant de diminution dans la production et de dépréciation dans la valeur des propriétés, se faisaient surtout sentir dans les districts où l'absentéisme des planteurs était le plus répandu, comme dans ceux de Para, Mattapica, Gottica, Commewyne ; dans ces districts, pendant que les propriétaires vivaient luxueusement à Amsterdam, les plantations étaient abandonnées à des agents dont l'ordonnance de 1817 flétrit « l'incapacité notoire, l'indécence, la négligence et l'immoralité ». Dans les provinces, au contraire, où l'absentéisme est rare et où la résidence est le fait prédominant, comme dans celle de Nickerie, les esclaves paraissent avoir été mieux traités, les naissances, même dans la population servile, dépassaient les décès, et cependant le climat est exactement le même que dans les autres districts.
En 1896, la Guyane hollandaise comptait 56,700 âmes de population fixe et 7,672 immigrants venant, la plupart, des Indes britanniques, ensemble 64,372 âmes, Dans ce chiffre ne paraissaient être compris ni les Indiens indigènes, ni les (Boschnegers) nègres des bois. Ces deux dernières catégories d'habitants peuvent monter à 2 ou 3 dizaines de mille. La superficie de la Guyane hollandaise étant de 119,000 kilomètres carrés, on voit que la population spécifique y est infiniment faible. La production comme la population de la Guyane a décru, depuis le xvme siècle; on comptait alors dans cette colonie 600 plantations, exploitées par 30,000 esclaves et produisant annuellement pour 40 millions de denrées d'exportation ; en 1845, l'on ne comptait plus que 102 sucreries, 116 caféieries, 41 cotonneries : la production du sucre est restée stationnaire de 1845 à 1860 ; elle flottait aux environs de 30 millions de livres. Tous les observateurs, et, entre autres, Je lieutenant de vaisseau Dieudonné, chargé de comparer l'état de la Guyane hollandaise à celui de la Guyane française, s'accordaient
pour déclarer que l'agriculture était très arriérée à Surinam, queles procédés y étaient imparfaits, les machines nouvelles presque inconnues. En 1896, il n'y avait que 15,137 hectares en culture, dont 1,919 en cannes à sucre, 12,243 en cacao, 974 en autres produits; la production du sucre était de 10,400,000 kilogrammes en chiffres ronds; celle du rhum de 8,800 hectolitres et celle du cacao de 3,100,000 kilogrammes; cette dernière seule est assez importante, mais le tout est assez misérable. Le seul trait favorable est que le nombre des propriétaires est assez considérable ; 3,673. L'esclavage n'a été aboli qu'en 1863. Le commerce est médiocre. Les importations montent, en 1896, à 5,335,000 florins, un peu plus de il millions de francs, et les exportations à 4,392,000 florins, soit 9 millions 1/4 de francs. On recense à l'entrée 202 vaisseaux jaugeant 94,000 tonneaux, dont 24 vaisseaux et 21,700 tonneaux provenant des Pays-Bas; la métropole figure, en 1896, pour 2,892,000 florins, environ 6 millions de francs à l'importation et pour 1,500,000 florins, soit 3,150,000 francs à l'exportation; les Etats- Unis sont le principal marché de la Guyane hollandaise, qui y exporte pour 2,155,000 florins, tandis qu'elle en reçoit pour 1,098,000 florins de marchandises. On trouve maintenant de l'or dans ces parages : de 1887 à 1896, il en a été exporté pour une valeur de 20,694,000 florins, soit plus de 42 millions de francs; la production en est, d'ailleurs, stationnaire, sinon décroissante, car l'exportation d'or en 1896 n'a atteint que 1,198,000 florins.
On voit combien cette colonie de Surinam, qui jeta un si vif éclat au milieu du xvin6 siècle, a maintenant perdu de sa splendeur; tel est le sort fréquent des colonies de plantations. Les autres Guyanes ne se sont pas mieux conservées. Il n'est pas impossible, cependant, que, dans un très long temps, Surinam, tel est le nom officiel de la Guyane hollandaise, ne revienne à une vie plus ample et plus active.
Ces régions contiennent d'énormes espaces qui sont bien doués pour la production. Le climat, il est vrai, est un ennemi pour les Européens. C'est à peine si sur 13 ou 14 millions d'hectares une vingtaine de mille y sont cultivés d'une manière intensive et une centaine de mille exploités tant bien que mal. La colonisation européenne jusqu'ici a effleuré à peine ces contrées qui réservent à l'humanité d'abondantes ressources. Les vastes capitaux de la petite mère-patrie pourraient transformer ces savanes ou ces forêts très à la longue. Le voisinage des Etats-Unis y aiderait.
Les petites îles de Curaçao, Saint-Eustache, Saint-Martin, Saba, Bonaire, Aruba, que la Hollande possède dans le golfe du Mexique et qui, toutes ensemble, n'ont pas 50.000 habitants, ont eu de tout temps une production et surtout un commerce des plus actifs. Les esclaves y ont toujours été mieux traités qu'à Surinam, et cepen-
DE LA COLONISATION AU XIXe SIÈCLE.
dantces petites îles elles-mêmes sonten décadence ;ellesont besoin, pour se soutenir, des subsides de la métropole. Curaçao, dit-on, possédait, il y a 50 ans, plus de 10,000 esclaves, au lieu qu'au 1er janvier 1859 elle n'en comptait plus que 7,189. La grande culture ne peut plus, dans ces territoires étroits et épuisés, soutenir la concurrence des sols nouveaux de Cuba et de Java. Le nopal, la cochenille et les autres cultures secondaires sont les principales ressources de ces îlots. La Hollande a hésité longtemps à suivre l'exemple donné par l'Angleterre et par la France de la suppression de la servitude; alors même qu'elle déclarait l'esclavage aboli à partir de 1860 dans l'archipel de la Sonde, elle le maintenait à Surinam ; mais cette opiniâtreté à conserver la servitude dans ses possessions chétives d'Amérique n'a pu leur rendre une prospérité qu'elles n'avaient due qu'au régime relativement libéral en matière de commerce, dont elles avaient joui dans un temps où les colonies de plantations des autres contrées d'Europe étaient soumises aux rigueurs du pacte colonial. Presque tout l'avenir de la colonisation hollandaise est dans les îles de la Sonde; il dépend de la Hollande, aux conditions que nous avons indiquées plus haut, de leur assurer un développement presque infini.
Nous devons constater ici que la colonisation hollandaise libre est en recrudescence dans l'Afrique australe. « D'après des statistiques d'il y a peu d'années, écrivions-nous dans la deuxième et la troisième édition de cet ouvrage (1882 et 1885), cette contrée contiendrait 492,000 âmes de race européenne, dont 330,000 d'origine hollandaise contre 160,000 à peine d'origine anglaise. Les 330,000 Hollandais existant dans l'Afrique australe se répartiraient ainsi : 60,000 dans la République du Transvaal, 60,000 dans l'Etat libre d'Orange et environ 210,000 dans la colonie du Cap. Avec l'énergie bien connue et la prolificité des Boërs, on peut considérer que l'élément hollandais finira par prendre le dessus sur l'élément anglais dans l'Afrique australe, mais les colonies hollandaises libres de cette partie du monde constituent des colonies de peuplement et non des colonies de plantations ». Dans la quatrième édition (1891), nous manifestions par une note que nous reproduisons exactement ci-dessous les inquiétudes que les menées britanniques nous suggéraient relativement à l'avenir régulier du Transvaal. « Le Transvaal, disions-nous alors, qui peut être considéré comme une sorte de colonie hollandaise émancipée, est devenu, depuis 1886, soudain très prospère. Les recettes publiques, qui y montaient à 4 millions ou 4 millions et demi de francs seulement en 1884 et 1885, atteignirent 6 millions en 1886, près de 16 millions en 1887 et 21 millions en 1888. Le déficit qui était chronique se changea en un excédent qui, pour l'année 1888, approcha de 5 millions de francs. La cause de ce développement
d'une rapidité imprévue est la découverte de riches mines d'or. Malheureusement, cet enrichissement n'est pas sans danger pour l'élément hollandais. Un nombre considérable démineurs d'origine britannique afflue du Gap, d'Australie, d'Amérique, d'Angleterre, pour exploiter les mines d'or du Transvaal et les mines de diamant de la République d'Orange. Les nouveaux arrivants prétendent être, en 1890, au nombre de 80,000 à 100,000 dans le seul Transvaal. Ce chiffre est peut-être exagéré, mais en tout cas l'élément anglo-saxon dans le Transvaal atteint presque aujourd'hui et dépassera peut-être bientôt l'élément néerlandais. L'établissement de la domination britannique sur le Zambèze est encore un autre péril pour les Boers ou colons hollandais. Les mineurs anglais réclament des droits politiques, puis, si les mines d'or se développent, leur flot augmentera. Le gouvernement des Boers a essayé, pour arrêter cette marée montante, de retarder la construction des chemins de fer qui doivent relier le Transvaal d'un côté à la baie de Delagoa, de l'autre au réseau du Cap. Mais il ne peut persister longtemps dans ces expédients. La découverte de ces mines pourrait donc avoir pour effet de compromettre l'indépendance et surtout la suprématie de l'élément néerlandais dans l'Afrique australe ».
Les événements ont justifié nos alarmes de 1891 ; nous croyons qu'ils justifieront aussi ultérieurement nos prévisions des. années antérieures. Avec un rare cynisme, un absolu mépris du droit des gens et une imprévoyance inouie, l'Angleterre a suscité, en 1899, une guerre entre elle et les deux petites Républiques sud-africaines, d'origine néerlandaise, mêlée d'un peu de sang français. Cette guerre bat son plein au moment où nous revoyons ces lignes (janvier 1901) ; avec les 250,000 hommes que, par un grand effort, elle a transportés dans l'Afrique du Sud, l'Angleterre après plus de quinzemois d'une lutte opiniâtre, où elle éprouva plusieurs désastres, n'a pas encore triomphé. Elle veut supprimer impitoyablement l'autonomie des deux petits Etats, le Transvaal et l'Orange, etles transformer en colonies britanniques.il n'en est pas moins vrai que, avec le temps, la race hollandaise acquerra la prépondérance gouvernementale dans l'Afrique du Sud. D'après des calculs faits en 1899, malgré les mines de diamant et d'or qui s'épuiseront vite, surtout les dernières, cette race y a encore la prépondérance numérique; il s'y trouvait, en effet, en 1899, seulement 388,400 Anglais contre 431,600 Hollandais,
ainsi répartis : Hollandais Anglais
Colonie du Cap et Béchouanaland 265.200 194.800
Basoutoland 300 350
Etat libre d'Orange 78.100 15.600
Natal et Zoulouland 6.500 45.500
Tran s vaal ; 80 . 000 12B . 650
Rhodésia 1.500 8.500
Encore, le nombre des Anglais est, sans doute, exagéré en ce qui concerne le Transvaal; on paraît avoir compté comme Anglais tous les étrangers résidant sur les champs d'or (Uitlanders) parmi lesquels se trouvent une vingtaine de mille allemands, français, juifs russes, etc., sans parler des Américains.
La population anglaise des champs d'or diminuera probablement de moitié ou des deux tiers avant trente ou quarante ans par l'épuisement des mines.
En outre, l'élément anglais dans toute l'Afrique australe, est, en général, confiné dans les villes et leur banlieue; c'est une population de commis, d'employés, d'artisans et de négociants. Les Boers, au contraire, détiennent le sol et le cultivent; ils sont prolifiques. Vers le milieu du xxe siècle, ils seront, sans doute, 1 million à 1,200,000, au lieu de 431,000 à l'heure présente. L'élément anglais aura peu augmenté et ne dépassera sans doute pas 600.000 à 700,000 âmes.
Après la guerre sauvage de 1899, 1900 et 1901, l'Anglais sera, pour tous les colons d'origine néerlandaise, l'ennemi héréditaire. L'Angleterre est donc exposée, parla criminelle folie d'un ministre charlatan, Chamberlain, à perdre l'Afrique australe, sauf deux ou trois ports; ou, tout au moins, devra-t-elle, avant 50 ans, se contenter d'une souveraineté purement nominale sur cette vaste contrée.
Nous n'avons que quelques mots à dire des petites îles danoises, Saint-Jean, Sainte-Croix, Saint-Thomas. Le roi Christian VII fut de tous les princes le premier à abolir la traite (ordonnance du 16 mars 1792) : ces petits îlots en éprouvèrent une certaine commotion, mais qui dura peu. Leur importance venait moins de la culture du sucre que de leur trafic excessivement animé; ils furent tous, en 1834, ouverts au commerce du monde et ils servirent d'entrepôts pour l'approvisionnement du golfe du Mexique : ce fut pour eux la source d'une grande prospérité; après diverses mesures préparatoires, l'abolition de l'esclavage y eut lieu le 3 juillet 1848; ils ne s'en ressentirent pas longtemps, trouvant dans la rapide extension de leur commerce une compensation plus que suffisante. On sait que Saint-Thomas a été acheté par les Etats- Unis; il est question de leur céder les autres îles danoises.
La petite île de Saint-Barthélemy, qui appartenait à la Suède, se trouvait dans une situation analogue à celle des îles danoises, quoique moins florissante; c'est un îlot peu fertile où la production est faible; l'esclavage y a été aboli graduellement à partir de 1848; cette petite colonie ne peuvait avoir d'avenir que dans le commerce. Le gouvernement et les Chambres de Suède étaient dans l'intention de vendre également leur île aux Etats-Unis, s'ils en obtenaient un bon prix. Ils ont fini par la céder à la France. On ne peut blâmer de pareilles cessions, il est certain que des puis-
sances comme Je Danemark et la Suède n'ont aucun intérêt à posséder quelques îlots perdus dans l'Océan.
Ces petites dépendances ne peuvent avoir d'importance que comme points de relâche ou postes d'observation pour une puissance maritime et militaire importante. Au contraire on eût très bien compris que la Suède et la Norvège, qui ont une émigration considérable, ayant oscillé, pour l'une et l'autre réunies, de 40,000 à 60,000 âmes par année dans la période 1890-1893, puis fléchi à 15 ou 20,000 depuis lors, eussentcherché à s'assurer la possession d'une colonie de peuplement, dans le genre du Canada ou de l'Australie, pour y détourner l'émigration norvégienne et suédoise qui se porte vers les Etats-Unis et pour fonder dans des régions nouvelles une société Scandinave. C'eût été un moyen de maintenir l'équilibre des races dans le monde et la variété des influences nationales qui est si utile au progrès humain.
Nous ne pouvons ici que mentionner l'Islande (105,000 kilo • mètres carrés), les îles Féroé (1,325) et le Groenland (88,000 kilomètres carrés pour la superficie libre de glaces), qui constituent des colonies danoises, d'une nature spéciale. La population y est de 95,000 habitants environ, dont 70,000 pour l'Islande; ce sont là des territoires peu susceptibles de grand développement de population, mais qui ont leur intérêt, maritime surtout, et appartiennent très légitimement et utilement à ce vaillant petit peupled'antiques navigateurs et pêcheurs, le Danemark.