CHAPITRE V
La colonisation allemande.
L'Allemagne entre dans la carrière coloniale quand la zone tempérée n'eut plus vacante. — Elle peut difficilement avoir une importante colODie de peuplement.
Idées du Conseil économique de l'Empire en 1881. — Les embryons divers des colonies allemandes en Afrique. — Prétention de M. de Bismarck de ne faire que de la colonisation libre et commerciale. — Impossibilité de s'en tenir à cette méthode en Afrique. — Le rôle des compagnies de capitaux.
Nécessité de gouverner l'Afrique pour la civiliser.
Le traité de délimitation de 1890 entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne.
Les surfaces dévolues et reconnues à l'Empire germanique en Afrique. — Les prétentions des « coloniaux » — Les conceptions de l'explorateur allemand Gerhard Rohlfs. — L'état actuel des colonies allemandes.
Le Damaraland et le Namaquaiand pourraient seuls à la rigueur devenir une colonie de peuplement.
C'est à la colonisation que s'applique surtout la fable du Lièvre et de la Tortue. Il sert peu de courir, il faut partir à temps. Les Allemands et les Italiens en font aujourd'hui l'expérience. Il est vrai qu'il ne dépendît pas d'eux d'entrer plus tôt dans la carrière : ils n'étaient pas constitués.
Aujourd'hui ils brûlent de réparer le temps perdu ; mais le monde habitable et directement cultivable par les Européens n'est plus vacant. Il ne reste quasi plus rien à l'heure présente ; il y a quelques années il restait quelques terres tropicales en Océanie et la majeure partie de l'Afrique, contrée dont l'avenir seul dira ce qu'elle vaut réellement ; en tout cas elle vaut beaucoup moins que l'Europe, l'Amérique, le sud et l'est de l'Asie. Un jour le démantèlement de l'Empire Ottoman pourra procurer en Asie et dans le nord de l'Afrique quelques nouveaux territoires aux Européens.
En ce qui concerne la colonisation allemande, nous ne saurions mieux faire, d'abord, que de reproduire les passages qui ont paru dans la deuxième (1882) puis dans la troisième (1885) édition de cet ouvrage. On y trouvera notés au moment même les tâtonne • mentsetles aspirations de la pensée germanique en cette matière, ainsi que nos propres conjectures qui se sont en partie réalisées depuis. Nous y joindrons ensuite des réflexions sur les faits récents et la situation présente de la colonisation allemande.
Nous nous exprimions ainsi, en rappelant qu'il est regrettable que les Scandinaves n'aient pas de colonies à eux.
« Il en est de même pour l'Allemagne ; c'est un malheur pour l'avenir du monde que les 150 ou 200,000 Allemands qui quittent
chaque année leur pays aillent se perdre dans les 50 millions de population anglo-saxonne des Etats-Unis. Ce sera ainsi une cause de diminution de l'influence légitime de l'Allemagne. Nous autres, Français, dira-t-on, n'avons pas à la regretter. Gela est vrai, mais si l'on se place au point de vue cosmopolite, on doit désirer que chacune des principales nations du vieux monde ait en quelque sorte une fille émancipée dans le nouveau.
« Depuis leurs grands succès en 1866 et 1870, les Allemands ont acquis le sentiment plus vif de leur nationalité, et ils ont eu quelque repentir de ne s'être pas procuré des colonies en temps opportun. 11 est vrai qu'ils colonisent l'Europe, par voie d'infiltration ; ils s'insinuent en Hongrie, en Pologne, dans le Banat, en Roumanie, en Turquie et ils formeront dans un siècle une agglomération de 150 millions d'habitants au cœur de notre continent. On leur prête même l'idée d'absorber par le même procédé lent, mais sûr, la Syrie où ils ont pour avant-garde des essaims juifs parlant leur langue. Mais ce mouvement de conquête insidieuse et latente, préparant de loin une conquête réelle et officielle, n'eût été en rien gêné par la possession d'une colonie dans un pays neuf où l'Allemagne aurait déversé la plus grande partie de l'énorme émigration qui la quitte par voie de mer pour se rendre en Amérique ou en Australie.
« Dans ces dernières années, les Allemands ont montré bien des velléités de coloniser. Malheureusement pour eux, ils entrent un peu tard dans la voie ; presque tout le globe est pris. La plupart des contrées encore sans habitants ne sont pas des contrées sans maîtres. Sur presque toutes les îles et sur tous les continents Hotte le drapeau d'une puissance européenne. Avec des desseins nets et précis, la décision qu'ils montrent quand ils ont une idée claire, les Allemands auraient peut-être pu encore se tailler leur part dans les contrées nouvelles. Seulement, ils ont, en matière de colonisation, des idées confuses.
« Ils attachaient, il y a quelques années, une grande importance à la possession des îles Samoa, qui ne sont que des récifs, une liminution de la Nouvelle-Calédonie. Ces postes pourraient leur être utiles comme points de relâche, mais ce ne sont pas là des colonies véritables. On sait qu'après la chute d'une grande maison de banque, de commission et d'armement de Hambourg, la maison Godefroy, le gouvernement crut devoir relever cette entreprise des îles Samoa en venant à son aide par des prêts ou des subventions.
« Le tardif amour des Allemands pour la colonisation s'est fait jour dans les discussions du Conseil économique de l'Empire au cours de l'année 1881. Ce Conseil, que créa M. de Bismarck pour s'en faire un soutien dans sa politique économique autoritaire,
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protectionniste et centraliste, émettait le vœu que 125 millions fussent consacrés en dix ans à acquérir des terres vacantes pour y fonder des colonies. Mais c'est ici qu'apparaît la confusion des idées. On a vu, dans le courant de cet ouvrage, qu'il y a, en dehors des simples comptoirs de commerce, deux classes très distinctes de colonies : les colonies d'exploitation ou de plantations et les colonies de peuplement. Les premières conviennent principalement aux peuples qui ont de grands capitaux, comme l'Angleterre et la France; les autres sont plutôt faites pour les peuples qui ont une très grosse émigration, comme l'Irlande, l'Allemagne, l'Italie.
<« Ge que devrait rechercher la grande nation germanique, c'est donc une colonie dépeuplement. L'Australie lui eût convenu à merveille; mieux encore la Nouvelle-Zélande; la Nouvelle-Guinée pourrait aussi peut-être faire son affaire, quoique le climat en soit un peu tropical, dans une grande partie, du moins. Peut-être dans le sud de l'Afrique, aux abords des possessions anglaises et portugaises, l'Allemagne eût-elle pu aussi se faire une part. Au lieu de proposer l'acquisition d'une colonie de peuplement, le Conseil économique de l'Empire n'avait en vue, dans sa session de 1881, quelescolonies de plantations ou d'exploitation. Ge sont des fermes et des jardins d'outre-mer qu'il voudrait que la nation allemande possédât. L'Allemagne, dit-il, est obligée de payer 1,250 millions par an pour acheter « du blé, du tabac, des fruits du sud, du thé, du café, du riz, des épices, des matières tinctoriales, du coton, de la laine, de la soie, du bétail, des bois », et il lui plairait de supprimer ce tribut en devenant elle-même productrice au loin de toutes ces denrées dont elle abesoinet qu'elle achète. Ce n'est pas là le vrai point de vue. Si l'on ne parlait encore que du blé, du bétail, de la laine, des bois, on pourrait croire que le Conseil économique de 1 Empire attache surtout de l'importance à la direction de l'émigration allemande sur des contrées où elle garderait sa nationalité, à la fondation, en un mot, de solides sociétés allemandes dans les contrées nouvelles. Mais non. en parlant du thé, du café, des épices, des matières tinctoriales, du coton, de la soie ët du tribut que l'Allemagne paye pour ces denrées, le Conseil économique de l'Empire semble être encore sous les illusions du vieux système mercantile et colonial. Une colonie de plantations ou d'exploitation absorbe nécessairement des capitaux, et l'Allemagne, quoiqu'elle ne soit pas aussi pauvre qu'on veut bien le croire, n'a pas actuellement des capitaux en surabondance. Ce qu'elle a en excès, ce sont des bras, et, pour occuper ces bras, pour les attirer, pour les retenir, ce ne sont pas des colonies de plantations ou d'exploitation qui conviennent, ce sont les colonies
de peuplement. Faute d'avoir fait cette distinction, il est probable que les efforts des Allemands, en fait de colonisation, échoueront.
«Les passages qui précèdent sont la reproduction textuelle delà deuxième édition de cet ouvrage. Depuis lors, dans les années 1883 et 1884, les ambitions coloniales germaniques ont pris plus de précision et de cohésion ; en même temps, M. de Bismarck, suivant sa méthode inflexible, a joint les faits aux pensées. Trois points très différents de l'Afrique ont été placés sous le protectorat allemand ; au sud, près du Gap, et malgré la mauvaise humeur britannique, le poste d'Angra-Pequena et une bande de côtes d'environ 1,300 kilomètres; sur la côte orientale d'Afrique, une certaine étendue de côtes, que l'on dit fiévreuses, au sud de Zanzibar; puis, au milieu de la côte occidentale d'Afrique, une série de stations diverses qui se répartissent en deux groupes :
« La côte des Esclaves, qui comprend le premier groupe, s'étend sur une longueur d une centaine de lieues à l'ouest du saillant constitué par l'embouchure du Niger. La direction générale est celle de l'Ouest à l'Est. C'est sur cette côte des Esclaves que se trouvent les colonies anglaises de Bénin et de Lagos, ainsi que Porto-Nuovo, récemment occupé par les Français. Les établissements de l'Allemagne sont ici des points isolés entremêlés avec d'autres colonies européennes.
« Le golfe de Biafra, où se forme le second groupe des colonies allemandes de cette région, est situé de l'autre coté de l'embouchure du Niger. La baie des Cameroons forme, en quelque sorte, la pointe de ce golfe; sa possession et celle du territoire environnant et des petites îles voisines pourront assurer aux Allemands la prééminence dans cette contrée.
« Ce que deviendront ces établissements . il est difficile de le dire. On affirme qu'Angra-Pequena est une solitude aride et sans ressources, que la côte au-dessous de Zanzibar est inhabitable; on disait de même, il y a un siècle, de Botany-Bay. Pour qui connaît la ténacité germanique, il paraît certain qu'avant vingt ans l'Allemagne aura autre chose sur la côte d'Afrique que de simples stations. L'esprit public, chez nos voisins, devient chaque jour plus favorable à la colonisation : des Sociétés se forment, une agitation se répand, et c'est un fait curieux de voir ce grand empire revendiquer une partie de cette Afrique que les voyageurs allemands ont tant contribué à révéler à l'Europe. Avec une singulière habileté, en même temps, par la conférence de Berlin, qui a proclamé la liberté du commerce sur le Niger et le Congo et par son traité avec cet État nouveau, d'une forme jusque-là inconnue et sans précédent, l'Association internationale du Congo, M. de Bismarck
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semble vouloir réserver dans ces régions à ses compatriotes la faculté d'exploiter à leur profit les colonies d'autrui.
« En même temps, ce qui a peut-être plus d'importance, le grand chancelier de l'Empire a suivi le conseil que nous donnions à l'Italie, dans une précédente édition de cet ouvrage, de s'emparer, sinon de la Nouvelle-Guinée en entier, du moins d'une notable partie de cette grande île.
« Quant aux colonies de l'Allemagne sur la côte d'Afrique, elles affectent, jusqu'ici, la forme de simples comptoirs commerciaux. Si elles s'en tenaient là, le développement ne pourrait pas en être bien rapide. A Gameroon (1), par exemple, le commerce était estimé à 3 millions de francs à l'exportation et 2 millions à l'importation. Dût-il doubler ou tripler, ce serait un mince résultat. Pour que le trafic s'accroisse considérablement avec les peuplades d'Afrique, il faudrait établir une autorité ferme à l'intérieur, qui fît régner la paix et y supprimât l'esclavage, les massacres. M. de Bismarck s'est toujours défendu de cette pensée d'intrusion. Il ne veut pas, dit-il, faire de la colonisation à la française, il entend seulement protéger les commerçants allemands là où ils sont établis. Si l'Allemagne reste fidèle à ce programme, ses comptoirs pourront avoir un certain intérêt politique et même scientifique, mais de longtemps ils n'atteindront pas à une importance très considérable. Seulement, une fois le pavillon allemand engagé sur ces côtes, on le porterajpeut-être beaucoup plus loin qu'on ne le pense aujourd'hui.
« La distinction que veut établir M. de Bismarck entre la colonisation française, qui serait essentiellement et traditionnellement militaire et conquérante, et la colonisation allemande, qui resterait perpétuellement pacifique et commerciale, n'a pas toute la portée que lui attribue sincèrement ou non le grand chancelier de l'Empire. Ce n'est pas volontairement et en raison d'un plan prémédité que la colonisation française recourt aux armes. Les premiers établissements de la France en Afrique, au Sénégal, étaient de simples comptoirs; les colons français, à l'origine de notre installation au Canada, ne furent, pour la plupart, que de hardis chasseurs et des trafiquants en pelleteries. De même aujourd'hui, au Tonkin, les premiers Français qui visitèrent ce pays, à savoir le trafiquant Dupuy et ses compagnons, ne se proposaient que de faire le commerce. A Madagascar aussi, nos nationaux s'étaient installés pacifiquement, faisant le commerce et achetant des terres aux naturels. xMais quand les nationaux d'un grand État civilisé se
(1) Voir sur Cameroon un article de M. A. Raffalovich dans l'Economiste fronçais du 15 mars 1885.
trouvent dispersés au milieu de populations sauvages ou barbares, qui n'ont pas de gouvernements fixes et qui ne se font pas une idée exacte delà puissance des peuples européens, il est inévitable qn'au bout d'un temps plus ou moins long des incidents surgissent qui obligent la nation colonisatrice à intervenir dans les affaires intérieures de la population indigène, à lui imposer par la force une loi et une administration. Quelques dénis de justice à l'endroit des commerçants ou résidents européens, quelques pillages, quelques massacres de trafiquants ou de colons, quelques insultes au pavillon civilisé, ce sont là des incidents inévitables, qui deviennent d'autant plus fréquents qu'on hésite davantage à les châtier. Aussi faut-il, en fin de compte, malgré toutes les résolutions pacifiques de la première heure, établir solidement la prépondérance politique et administrative de la nation colonisatrice sur toute la population du territoire où quelques colons européens ont commencé à mettre le pied. Il est des abus, d'ailleurs, qui, tout en ne s'appliquant qu'à la population indigène, ne peuvent laisser insensibles et froids des résidents européens. L'esclavage, par exemple, les luttes dévastatrices des tribus ou des peuplades rivales, les épouvantables « coutumes », comme celles du royaume de Dahomey, qui consistent en des sacrifices humains de plusieurs centaines de personnes, pour célébrer des événements heureux ou malheureux, ces désordres, en quelque sorte permanents, de la barbarie attirent nécessairement l'intervention de plus en plus active et de plus en plus complète du gouvernement européen qui en est le témoin et qui, s'il ne s'efforçait pas de les réprimer, en deviendrait le complice. On ne peut s'en remettre, pour extirper ces crimes et ces horreurs, à l'action lente de la propagande religieuse, encore moins à celle très problématique et beaucoup moins rapide encore de l'instruction et de l'éducation. On a vu, dans la première partie de cet ouvrage (page 45) qu'un Anglais, fort avancé sur son époque, conseillait à la Compagnie anglaise des Tndes, au commencement du xvne siècle, de se contenter d'entretenir dans l'Hindoustan des comptoirs commerciaux, d'éviter toutes les conquêtes et toutes les constructions de forteresses. Pour que le conseil fût bon, il eût d'abord fallu qu'il fût toujours praticable. Mais la nature des choses, les incidents, les entraînements inséparables de la nature humaine, les guerres entre les différents princes de l'Inde, l'anarchie qui sévissait dans différentes parties de ce vaste pays, tous ces événements, qui ne sont pas fortuits, mais qui se présentent naturellement chez des peuples barbares, contraignirentlaCompagniedes Indes à devenir de plus en plus une puissance continentale. Il ne faudrait pas attribuer le cours imprévu des conquêtes britanniques dans l'Hindoustan à ia simple
ambition d'un Clive et d'un WarrenHastings. La force des choses y a beaucoup plus contribué que la volonté des hommes. L'Allemagne n'échappera pas davantage à cette nécessité. A moins qu'elle ne veuille se désister de ses prétentions colonisatrices, elle sera amenée à faire de véritables établissements territoriaux, non seulement sur les côtes, mais dans l'intérieur de l'Afrique. Déjà elle s'aperçoit, du côté de Zanzibar, qu'il ne suffit pas de déclarer prendre sous son protectorat quelques rivages ou quelques tribus, mais qu'on est obligé ensuite à les défendre, puis plus tard à les organiser, à les administrer, enfin aies étendre. On doit donc s'attendre, non pas sans doute pour les prochaines années, mais pour un temps ultérieur, à voir les Allemands faire plus ou moins comme les Français et, suivant dans toutes ses conséquences la politique colonisatrice, finir par administrer plus ou moins directement et complètement les peuples barbares au milieu desquels ils auront établi leur pavillon.
« Dans la Nouvelle-Guinée, l'empire d'Allemagne cherche à se décharger sur une Compagnie particulière des devoirs qu'il avait assumés par la prise de possession théorique d'une partie de cette grande île. Le Reichsanzeiger, en effet, annonçait dernièrement que l'Empereur avait conféré, le 17 mai 1885, à la Compagnie de la Nouvelle-Guinée, représentée par le conseiller secret Hansemann, des lettres de protection qui proclament la souveraineté de l'Allemagne sur le territoire de cette Compagnie. Ce territoire comprend la portion de la côte appelée Terre de l'Empereur Guillaume, qui n'appartient ni à la Hollande ni à l'Angleterre, les îles situées devant cette côte, et l'archipel qui s'appelait jusqu'ici îles de la Nouvelle-Bretagne, mais qui a reçu le nom d'îles Bismarck. Les frontières de ce territoire sont désignées exactement par leur latitude et leur longitude. La Compagnie se charge d'organiser et d'entretenir le gouvernement de cette colonie, de faire les frais d'une organisation judiciaire suffisante. En retour, elle reçoit tous les droits régaliens, sous la surveillance des autorités allemandes.
« La concession de pouvoirs politiques et administratifs à une Compagnie de capitaux n'a jamais été jusqu'ici qu'un des procédés d'une colonisation naissante ; peu à peu les attributions et l'autonomie de la Société de capitalistes se sont trouvées réduites jusqu'à ce que celle-ci se soit vue, en définitive, supprimée. Il est assez vraisemblable qu'il en sera de même pour la Compagnie allemande de la Nouvelle-Guinée. Qu'on lui accorde, si l'on veut, un quart de siècle d'existence, même un demi-siècle; au bout d'un temps plus ou moins long, cet intermédiaire de la première heure disparaîtra, laissant voir le véritable colonisateur, à savoir l'Empire allemand. Il est facile de s'abstenir complètement de toute
colonisation ; mais il est chimérique, entré dans cette carrière entraînante, de vouloir limiter à un cercle étroit et à un mode déterminé d'avance l'activité colonisatrice d'un grand Etat. »
Nous avons tenu à reproduire ici les passages qui ont paru dans la deuxième et la troisième édition de cet ouvrage, non pour faire vainement preuve de perspicacité, mais parce que, nos prévisions s'étant littéralement justifiées, il résulte de ce rapprochement quelque lumière pour la science.
L'idée que l'on peut, en quelque sorte, civiliser l'Afrique ou, tout au moins, en développer les richesses naturelles, sans prendre toute la direction économique et politique des peuplades africaines, est une idée frivole Les années écoulées, de 1888 à 1890, ont donné un prompt démenti aux théories tout idéales exposées par M. de Bismarck. Les Allemands ne s'y sont pas tenus, du moins, dans la pratique. Ils se sont livrés à une prise de possession effective des territoires sur lesquels ils n'avaient obtenu d'abord du sultan de Zanzibar que des privilèges presque uniquement commerciaux. Ils ont dû entrer en lutte, sinon avec les naturels à proprement parler, du moins avec les Arabes qui, depuis longtemps, en étaient les chefs. Le blocus qu'ils ont établi sur la côte, puis les opérations armées contre Bouchiri, chef arabe, qui, après de sanglants combats, fut exécuté, étaient la conséquence logique des premières stations allemandes dans la région des grands lacs. L'expédition armée faite en 1890 par le docteur Peters dans la région de l'Ouganda et les traités de nature en grande partie politique qu'il avait passés furent encore, quoiqu'ils n'aient eu aucun résultat pratique, une application de la méthode positive de colonisation.
Tous ces efforts furent couronnés par le traité de délimitation entre la Grande-Bretagne et l'Allemagne, conclu en 1890, pour arrêter d'une manière définitive les zones d'influence, ou plus exactement de souveraineté, des deux puissances. C'est le sultan de Zanzibar qui en fit les frais. Réduit à son île et quelques îlots et placé sous le protectorat de l'Angleterre, il est destiné à n'être plus qu'un personnage décoratif, dans le genre des Maharajahs de l'Inde ou du bey de Tunis. Quant à ses territoires continentaux, c'est l'Allemagne qui les recueille, non pas à titre de fief, mais en pleine propriété. Elle s'étend jusqu'aux grands lacs, ayant pour limite à l'ouest l'État du Congo. C'est là une vaste possession équatoriale ou tropicale, puisqu'elle va du 2° ou 3e degré de l'hémisphère austral au 11e ou 12°.
Les surfaces occupées par l'Allemagne ou qui lui sont dévolues en Afrique étaient évaluées, dans le mois d'août 1890, par The Economist (de Londres) à 650,000 milles carrés soit environ
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1,690,000 kilomètres carrés, ou trois fois l'étendue de l'Allemagne, ainsi répartis : 300,000 milles carrés approximativement ou 780,000 kilomètres carrés pour les territoires de la Compagnie allemande de l'Est de l'Afrique, 200,000 milles carrés ou 520,000 kilomètres carrés, pour le Namaqualand et le Damaraland, sur la côte occidentale, entre le 17e degré sud environ et le 27e ou 28e, enfin 150,000 milles carrés ou 390,000 kilomètres carrés pour les Gameroons, sur la côte occidentale, entre le 2e degré nord et le 7 ou 8e. Le journal anglais omettait ou confondait dans les Gameroons l'autre colonie allemande sur la côté occidentale, qui a nom Togo, qui est voisine des possessions françaises du Grand Popo et de Kotonou et qui a la prétention de s'enfoncer profondément dans l'intérieur où les cartes allemandes indiquent une station du nom de Bismarckburg.
Qu'il faille ajouter une cinquantaine de milles carrés ou 130,000 kilomètres environ pour Togo, cela étendrait encore considérablement ce dernier territoire et porterait à 700,000 milles carrés environ ou 1,820,000 kilomètres carrés, soit approximativement trois fois et tiers la superficie de l'Allemagne, le territoire aujourd'hui soumis officiellement à la domination germanique en Afrique.
11 semble, toutefois, que beaucoup d'Allemands ne soient pas satisfaits de ces immensités où tout est à faire.
Les domaines allemands en Afrique, quoique beaucoup plus nominaux encore que réels, demeurent fort inférieurs, en surface, aux domaines, en grande partie nominaux aussi, de l'Angleterre, de la France, de la Belgique, dans la même partie du monde, et ils ne valent pas ceux du Portugal. The Economiste de Londres, dans son numéro du 30 août 1890, évalue à 1,650,000 milles carrés ou 4,290,000 kilomètres carrés, les possessions britanniques africaines actuelles et à 30 millions leur population. D autre part, il attribue une étendue de 2,720,000 milles carrés ou 7,072,000 kilomètres carrés à la France, soit treize fois l'étendue de la France métropolitaine; mais le Sahara figure pour près de 1,700,000 milles carrés ou 4,400,000 kilomètres carrés dans ce total, et l'ensemble de la population des territoires français n'est estimée qu'à 17 millions d'âmes au plus. L'imagination germanique, une fois enflammée, s'est donné cours et se réclame, sinon de droits historiques positifs, du moins des explorations des voyageurs allemands. Il n'est que juste de reconnaître, en effet, que ce sont eux, quoiqu'ils aient été précédés de longtemps par les Portugais, envers lesquels on montre de l'ingratitude, et par notre Caillé, qui ont le plus visité l'Afrique septentrionale et centrale, parfois, il est vrai, aux gages des Anglais.
Ceux que l'on appelle « les coloniaux allemands » ont beaucoup regretté que le traité de délimitation de 1890 eût reconnu à l'Angleterre la possession de l'Ouganda, juste au moment où le docteur Peters dans une marche, audacieuse y pénétrait et y concluait des traités. D'après certaines cartes allemandes, il semble que certains esprits rêvaient en Allemagne de comprendre dans les territoires germaniques l'ancienne province équatoriale d'Egypte, défendue si longtemps par Emin Pacha, lequel, on le sait, était un israélite allemand.
Pour une autre partie de l'Afrique, le célèbre explorateur Gerhard Rohlfs, à propos des pourparlers qui ont abouti depuis à un traité entre la France et l'Angleterre, déclarait, en 1890, dans une lettre à la Gazette de Cologne, que les plus belles et les plus riches contrées de l'Afrique intérieure étaient encore hors concours. Ces contrées privilégiées, à l'en croire; sont celles qui entourent le lac Tchad et qui se trouvent sous le même parallèle que ce lac, à savoir les Etats du Ouadaï, du Baghirmi, de FAdamaoua, du Bornou et du grand empire de Sokoto. Ces Etats, dit M. Rohlfs, n'ont été explorés que par des Allemands, Barth, Yogel, Overweg, Beurmann, Rohlfs, Nachtigal. En 1886, un voyageur, Standinger, est allé porter des présents de l'empereur d'Allemagne aux souverains du Sokoto et du Gando. Tout en admettant, ce qui s'est vérifié presque aussitôt, que l'Angleterre acquît le Sokoto, l'explorateur allemand s'opposait à ce que les Français s'établissent aux environs du lac Tchad. La convention anglo-française de 1890 arrêta ceux-ci au nord du Bornou et à la pointe septentrionale du lac Tchad, à la station d'étape de caravanes appelée Baroua. L'explorateur allemand déclarait que l'Adamaoua, tout entier, à l'exception de la ville de Iola, sur la Bénué, était alors sous le protectorat allemand et faisait partie de la zone des Gameroons, puis il ajoutait : « L'Allemagne devrait donc réclamer tout au moins que le Baghirmi, le Bornou et le Ouadaï fussent attribués à la sphère d'intérêts allemands. Ces pays n'ont été explorés que par des Allemands et ne pourraient être colonisés que par l'Allemagne. Depuis 1820, dit M. Rohlfs, à l'appui de sa thèse, les Français n'ont émigré dans le monde entier que dans la proportion de 1 0/0 seulement, les Allemands dans la proportion de 10 0/0, et les Anglais de 33 0/0 sur l'ensemble de la population. »
Ces derniers mots de l'explorateur Rohlfs laissent apparaître la confusion qui se fait dans beaucoup d'esprits entre les colonies d'exploitation et les colonies de peuplement.
Outre que assez récemment l'émigration française a dans une seule année (1889) dépassé 30,000 âmes, il est bien clair que sauf peut-être le Namaqualand et le Damaraland, les colonies allemandes africaines ne pourront jamais être que des colonies
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d'exploitation. Il serait vain de penser y acclimater les Allemands qui déjà s'accommodent mal du climat beaucoup plus tempéré de l'Algérie.
Depuis que les dix pages précédentes (306 à 315) ont paru dans les éditions antérieures du préseut ouvrage, c'est-à-dire avant le printemps de 1891, la colonisation allemande a eu une dizaine d'années pour se développer, et nos appréciations se sont trouvées vérifiées par les faits. Cette colonisation n'a pu être exclusivement commerciale, ni gratuite pour l'Etat, comme le pensait ou le disait M. de Bismarck; d'autre part, les ambitions de M. Gerhard Rohlfs et d'autres explorateurs allemands n'ont pu être complètement satisfaites. L'Afrique est aujourd'hui entièrement partagée, sauf quelques rares Etats indépendants, l'Abyssinie, le Maroc, Libéria, et des provinces dépendant de la Turquie, à savoir laTripolitaine, la Cyrénaïque ; il est possible que ces territoires, mal administrés etinsuffisamment exploités, échoient un jour à quelque puissance européenne ; mais il ne semble pas que l'Allemagne soit très indiquée pour en hériter. Il est d'autres parties de l'Afrique qui appartiennent à une petite nation, qui a joué un grand rôle dans l'histoire de la colonisation et qui est aujourd'hui bien déchue, le Portugal; si cette petite puissance ne se réforme pas, n'améliore pas sa politique, son administration, ses finances d'ici à un quart de siècle, il se pourrait que les riches débris de son empire colonial, la Guinée portugaise, surtout l'Angola et le Mozambique vinssent à échoir à des puissances européennes plus ïortes et supérieures en civilisation; l'Allemagne pourrait être un des co-partageants de ces importants débris, et il est visible, dès maintenant, dans ses rapports assez ténébreux avec l'Angleterre, qu'elle a des convoitises sur un p. partie du Mozambique. Mais l'on est ici dans le champ des conjectures.
Aujourd'hui, les possessions allemandes en Afrique sont déterminées par le traité anglo-allemand de 1890, dont nous parlions déjà dans la quatrième édition de cet ouvrage, puis par le traité anglo-allemand de 1893 qui y a apporté quelques modifications, enfin par le traité franco-allemand négocié à Berlin en décembre 1895.
Il résulte de ces conventions que l'Allemagne possède en Afrique quatre groupes différents de territoires, d'importance inégale : trois sur la côte occidentale et un sur la côte orientale.
En allant du nord au sud, on rencontre d'abord la colonie allemande de Togo, dont l'occupation remonte à 1883 : elle se trouve placée sur la Côte des Esclaves, entre la colonie britannique de la Côte d'Or (Gold Coast Colony) et notre possession du Dahomey; c'est un rectangle grossier, assez long et fort étroit, surtout sur la côte; il a une étendue modique : 82,330 kilomètres, moins du sixième de la France; au contraire des plus importantes dos-
sessions françaises et britanniques de cette région, il ne se prolonge pas jusqu'au Niger et s'arrête au nord, au 11e degré nord, l'arrière-pays appartenant à la France. Les Anglais ont trouvé le moyen de se faire attribuer les deux rives du cours inférieur de la Volta, qui est le grand fleuve de la contrée; il en résulte que le Togo, au point de vue géographique et commercial, n'est pas dans des conditions très favorables.
Gela ne l'empêcherait pas de pouvoir devenir une colonie de plantations florissante : le pays ressemble à tous ceux de cette région; c'est, d'abord, quelques lagunes malsaines, sur la côte; puis une zone de savanes, vaste plaine à faibles ondulations, couverte de hautes graminées, au milieu desquelles on a mis quelques terrains en culture où poussent, dans des conditions assez bonnes, le maïs, le sorgho, le riz, le poivre, la banane, le coton, ainsi que, dans les vallées fluviales surtout, les cocotiers, les baobabs et les palmiers à l'huile, Yelœis guineensis, la principale ressource actuelle de la contrée. La population est assez dense dans cette zone; on l'évalue à 40 par kilomètre carré et à 2 millions en tout, ce qui est peut- être exagéré. Vient ensuite, après quelquefois des steppes arides, la région des montagnes, d'une hauteur moyenne de 700 à 800 mètres; la population y tombe, dit-on, à 25 par kilomètre carré, ce qui serait encore considérable; outre les prairies naturelles pour l'élevage des buffles, elle contient de très appréciables « possibilités », commè disent les Anglais, pour la culture surtout du caféier et l'exploitation des lianes à caoutchouc; ce dernier article, dont l'emploi s'élargit chaque jour, dans la civilisation contemporaine, restera longtemps le produit africain le plus recherché dans le monde, après For.
Depuis dix-sept ans qu'ils occupent le Togo, les Allemands y ont créé, avec des succès divers, de nombreuses plantations et exploitations, principalement d'élœis ou palmier à huile, de cocotier ou de copra, fournissant aussi de l'huile et des tourteaux pour nourrir les troupeaux européens, de caoutchouc et de café. Le débouché des trois premiers produits est en quelque sorte illimité ; le quatrième pourra réussir, mais si le gouvernement allemand ne lui accorde pas une forte protection, ce qui serait contraire aux intérêts de la nation allemande, il aura, sans doute, pendant longtemps, beaucoup de peine à lutter contre le café du Brésil.
Le Togo ne peut être une colonie de long séjour pour les blancs; il n'y peut guère venir que des commerçants, des chefs d'exploitation ou d'équipe, quelques ouvriers d'art, sans parler des fonctionnaires En 1900, toutes ces catégories, sur ces 82,330 kilomètres carrés, dont une vaste partie, il est vrai, est à peine explorée, n'arrivaient qu'au maigre chiffre de 118 Européens, dont 107 Allemands. Le commerce s'élevait à 3 millions de
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marks en chiffres ronds, soit 3,700,000 francs à l'exportation, pour les quatre cinquièmes de l'huile et 300,000 à 400,000 marks (375,000 à 500,000 fr.) de caoutchouc; l'importation atteignait aussi environ 3 millions de marks, dont 800,000 de spiritueux, ce qui est regrettable.
La colonie ne fait pas ses frais; mais elle coûte peu. Sur 804,000 marks (presque exactement 1 million de francs de dépenses, faible chiffre pour un aussi grand espace), les recettes locales, alimentées surtout par là douane, ne fournissaient que 550,000 marks en 1898; l'Empire comble le reste, soit 254,000 marks, un peu plus de 310,000 fr. (1). Il est question de deux chemins de fer, l'un côtier de 52 kilomètres, de Klein Popo (6,500 habitants) à Lomé (4,000 âmes), deux ports, l'un et l'autre, mais le premier actuellement meilleur: une autre ligne beaucoup plus importante qui s'enfoncerait dans l'intérieur par Misahohé et Atakpamé, longueur de 150 à 200 kilomètres, jusqu'à Saussamé Mangou à l'extrémité nord de la colonie, sur un affluent de la Volta et à 5 ou 600 kilomètres de la côte; il est probable que l'on attendra très longtemps ce dernier prolongement.
On doit espérer que l'avenir récompensera la diligence des colons allemands du Togo ; mais, avec ses 82,000 kilomètres carrés seulement, et formant un long boyau entre les possessions françaises et anglaises, beaucoup plus importantes les unes et les autres, le Togo ne pourra jamais être qu'une colonie secondaire.
Beaucoup plus ample peut être l'avenir de la seconde colonie germanique que nous rencontrons sur la côte occidentale d'Afrique, un peu plus au sud, les Cameroons. Ici, l'espace ne manque pas et les « possibilités » apparaissent considérables. Elle est située en face de l'île Fernando Po, par 4 degrés de latitude nord. Comme le Togo, elle se trouve entre les établissements anglais, à savoir le protectorat britannique de la Côte du Niger, et les établissements français, nos territoires du Congo et de l'Oubanghi;mais sauf dans la partie nord, vers le 10° degré et jusqu'à la rive méridionale du Tchad, où elle arrive à ne plus avoir que 100 kilomètres de largeur, elle est beaucoup moins étranglée que le Togo. Ses côtes s'étendmt sur 320 kilomètres. Elle occupe une superficie de 493,000 kilomètres carrés, équivalant aux neuf dixièmes environ des territoires français; c'est donc une belle surface, quoique cela ne constitue pas une colonie africaine rie toute première grandeur. Elle se compose, au point de vue géographique et politique, de trois régions très différentes : 1° la région guiréenne ou côtière, qui se dénomme plus spécialement Cameroons (en allemand Kamerun); 2° une région intérieure, l'Adamaoua, non pas intégralement comme le réclamait Gerhard
(1) Colonies allemandes impériales et spontanées, par Henri Hauser, 1900, p. 15.
Rohlfs, car les Anglais s'en sont fait attribuer la ville la plus importante, Yola, ainsi que tout le nord-ouest de cette région; les Allemands possèdent néanmoins, le bassin supérieur de la Bénoué ; 3° une partie étroite de Boldo et du Bornou, longeant le Chari, jusqu'au lac Tchad.
Toute cette partie septentrionale de la colonie, à laquelle on a donné par extension le nom de Gameroons, est assez mal configurée. On a voulu traiter le Tchad, vaste lac africain, en partie marécageux, comme une sorte de Méditerranée où chacune des puissances colonisatrices de l'Afrique occidentale et centrale devait avoir accès. C'était lui faire beaucoup d'honneur et supposer, d'une manière bien conjecturale, que la navigation y serait intense. Ces découpures bizarres ne laissent pas que d'avoir des inconvénients, notamment en ce qu'elles morcèlent entre plusieurs puissances européennes un même Etat indigène.
Lagunes, forêts vierges, savanes, steppes en partie cultivées, assez densement peuplée sur certains points, presque déserte sur d'autres, abondamment arrosée sur une large fraction de sa superficie, hérissée de quelques montagnes, d'un millier de mètres ou au-delà, telles que le mont Cameroon, pouvant servir de sanatorium aux Européens, cette colonie offre toutes les caractéristiques et tous les produits de la zone tropicale : une richesse destinée presque à disparaître, l'ivoire; d'autres beaucoup plus durables et susceptibles de développement, l'huile de palme, le caoutchouc ; des aptitudes variées à la culture du cacao, du café, du coton. Fétichistes en général sur les côtes, les noirs sont musulmans dans l'intérieur ; on y trouve, au sommet social, cette célèbre race des Peulhs, guerriers, commerçants, intelligents et souples, qui joue un si grand rôle dans toute l'Afrique occidentale et tropicale.
Etablis en 1882 aux Gameroons, les Allemands y ont rencontré beaucoup de difficultés et, contrairement aux propos de M. de Bismarck rapportés plus haut (page 310), ils y ont passablement bataillé, sinon en grand, du moins en petites et fréquentes expéditions. U ne détiennent, d'ailleurs, réellement que la région inférieure de la colonie; leur poste de Tibati, qui paraît actuellement être le plus septentrional, est beaucoup plus près de la côte que du lac Tchad, et seraient-ils installés à Ngaoumdéré, dont le sultan leur a fait sa soumission, qu'ils ne seraient encore qu'aux trois cinquièmes du chemin de la côte à cette vaste masse d'eau. Il est vrai que l'avenir de la colonie ne paraît pas être dans son extrême nord, quelle n'a recherché que par une sorte de gloriole politique et où les Allemands n'ont pas encore pénétré. On dit que sur 3 millions à 3 millions et demi d'habitants que contient cette vaste possession de près de 500,000 kilomètres carrés, il n'y en a réellement
320 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLES.
pas le quart qui soit actuellement soumis à l'Allemagne. La délimitation diplomatique étant faite, ce retard dans la prise de possession effective n'a pas de grands inconvénients.
Les Allemands se sont appliqués, avec mérite et en partie avec succès, à faire dans le bas et le centre Gameroons des plantations; ils ont réussi, semble-t-il, notamment dans le cacao, celui des Cameroons commençant à être réputé. Leur procédé de mise en valeur a été la compagnie coloniale, non pas pourvue de droits politiques étendus, comme les compagnies anglaises à charte, mais dotée de vastes concessions de terres. Certaines compagnies se sont vu accorder des dizaines de mille hectares, voire des centaines de mille ; on en cite une, société germano-belge, \&Sudkamerun Gesellschaft, créée à Berlin, qui aurait obtenu, dans le bassin de la Sanga, une concession de 8 millions d'hectares, avec le droit d'administrer le pays pendant trois ans (1). Si le fait est exact, ce serait une société assez analogue aux compagnies à charte britannique, sauf la limitation de durée des pouvoirs administratifs; car 8 millions d'hectares équivalent à 80,000 kilomètres carrés, soit à peu près le sixième de toute l'étendue de la colonie; cela nous paraît excessif, du moins pour une colonie allemande, comme d'ailleurs ce le serait pour une colonie française, les nationaux d'Allemagne et de France n'étant pas préparés par leurs traditions et leur éducation à exercer, sans contrôle, des pouvoirs indéterminés sur des étendues de terrain équivalant presque à des royaumes. Pratiqué, au contraire, avec discernement et modération, le système des grandes concessions coloniales s'étendant à des dizaines de mille hectares, même à quelques centaines de mille, très exceptionnellement et au maximum à 1 ou 2 millions, avec certaines précautions d'ailleurs, peut être très avantageux au premier stage de la colonisation. Nous reviendrons sur cet important sujet, en parlant du Congo français.
L'exportation de la colonie de Cameroon pour 1899 est évaluée à 5,145,000 marks (6,300,000 fr.) environ, dont 2 millions 1/4 de marks d'huiles et de graines oléagineuses, près de 2 millions de marks de gommes, 600,000 marks d'ivoire; le caoutchouc occupe encore un rang très modeste. Ces chiffres sont peu élevés; mais la colonie est très jeune, puisqu'elle a tout au plus 17 ou 18 ans, avec des commencements très lents. L'importation est double de l'exportation; elle monte à 10,638,900 marks, environ 13 millions de francs, en 1899; les spiritueux y figurent pour près du dixième (1 million de marks); les denrées alimentaires, céréales et autres, pour autant; les textiles pour 1 million 1/2 de marks; les armes à feu et munitions sont aussi un des articles importants. Tous ces articles sont en partie anglais; néanmoins,
(1) Colonies allemandes^ par Henri Hauser, page 3&
COLONIES D'EXPLOITATION
l'Allemagne prend à ce commerce une part croissante: les Cameroons et Togo réunis exportent pour le seul port de Hambourg 5 millions de marks (6 millions 1/4 de francs) et en importent un peu plus, soit 5,300,000 marks.
Avec son mauvais climat pour les blancs et malgré son sanatorium à 900 mètres d'altitude, Cameroon ne peut être habitée par de nombreux Européens : en 1895, on y en comptait 250, dont 181 Allemands, parmi lesquels 41 commerçants, 22 contre-maîtres (mécaniciens et charpentiers), 21 planteurs ou chefs de plantations. En 1898, la population blanche était de 324, dont 256 Allemands. Les femmes blanches et les enfants blancs se comptent par simples unités, 9 blanches mariées et 3 enfants blancs en 1895 (1). Il s'agit, il est vrai, d'un pays équatorial.
Ces chiffres sont bien restreints, même en tenant compte du climat ; mais l'Afrique est plus dure aux Allemands qu'aux Anglais et aux Français. Aussi, l'Allemagne n'entretient-elle aux Gameroons, pour toute armée permanente, que 32 officiers et sous-officiers européens et 453 noirs. La colonie ne fait naturellement pas ses frais. Le budget colonial est évalué pour 1900 à 2,364,000 marks (environ 2,950,000 fr.), dont l'Empire fournit la moitié, soit 1,180,000 marks, et les recettes locales l'autre moitié.
De tout ce qui précède, il appert que la colonie de Cameroon est encore peu développée ; mais son étendue, ses ressources naturelles paraissent lui assurer de l'avenir, et étant donné le peu de temps que les Allemands la possèdent, ils semblent, réserve faite de certaines fautes militaires et bureaucratiques, y avoir fait de Tassez bonne besogne.
Si l'on franchit l'équateur, on trouve au-dessous de la colonie portugaise d'Angola et bornée au sud et à l'est par la colonie anglaise du Gap et le protectorat britannique du Béchouanaland, occupant 1,500 kilomètres de côte, entre l'embouchure de la Kunéné au nord et celle du fleuve Orange au sud, la plus ancienne colonie allemande africaine proprement dite, dénommée l'Afrique Allemande du Sud-Ouest ou plus vulgairement le Damaraland et le Namaqualand. Ce n'est, cependant, qu'au printemps de 1883 que le marchand brémois Adolf Luderitz acheta, pour 200 fusils et 2,000 marks à un roitelet du pays, un emplacement appelé Angra-Pequena et tout le territoire environnant ; l'Angleterre ayant élevé quelques observations, M. de Bismarck adressa au consul allemand de Capetown un télégramme hautain, plaçant cette contrée sous la protection impériale.
L'Angleterre se résigna, mais elle contourna habilement, dans l'intérieur, les possessions que réclamait l'Allemagne, de manière à les séparer à jamais des Etats boërs de l'Orange et du Trans-
(1) Hauser, Op. cit., pages 37 et 38.
322 DE LA COLONISATION AU XIXè ET AU XXe SIECLES.
vaal, et à prévenir ainsi une union entre hommes, sinon de la même race, du moins de races voisines.
Avec ses extensions au Nord et au Sud, ainsi que la partie de l'arrière-pays qui lui a été reconnue par une convention postérieure, la colonie fondée par Luderitz, devenue la « Deutsch Sud West Afrika » occupe une très vaste superficie : 830,960 kilomètres carrés, équivalant à un peu plus d'une lois et demie le territoire de la France; malheureusement, sauf quelques vallées le long des fleuves, c'est presque entièrement une étendue désertique, tantôt de sable, tantôt de pierre, sans eaux, apparentes du moins. La population y est excessivement faible; on l'évalue à environ 200,000 habitants, ce qui représente un habitant par 4 kilomètres carrés. Ces conditions physiques sont peu séduisantes. On ne peut affirmer, cependant, que cette immense région soit vouée pour toujours à la quasi absolue stérilité et au manque de population. Nous avons bien souvent mis en garde contre les condamnations précipitées de territoires d'apparence désolée et qui parfois contiennent non seulement des richesses cachées, d'une exploitation temporaire, mais, quelques possibilités de développement permanent. Dans certaines parties, notamment ce que I on appelle le Hereroland, situé un peu plus au nord que le centre de la colonie, également dans les vastes, quoique très maigres, prairies naturelles, qui avoisinent le Béchuanaland britannique, tout le long aussi des rares cours d'eau, il paraît possiule de se livrer, dans des conditions rémunératrices, à l'exploitation, le plus souvent extensive, quelquefois même intensive, du sol. La sonde artésienne, espère-t-on, étendra, dans une certaine mesure, les cas où l'on peut affronter cette dernière. Quant au sous-sol, il est assurément, comme la plus grande partie du sud de l'Afrique, riche en ces métaux dits communs, qui commencent à manquer au vieux monde, cuivre, plomb, zinc et fer. On y a trouvé des traces d'or, mais jusqu'ici n'offrant rien de comparable non seulement aux splendides et réguliers fiions du Transvaal, mais même à ceux, plus modestes, de la Rhodésia. Il serait infiniment désirable pour l'Allemagne que l'on découvrît dans ses territoires quelques mines d'or importantes, beaucoup moins pour la valeur même de l'or extrait que pour l'impulsion qu'en recevrait la colonisation, la création rapide de centres, l'arrivée d'immigrants, l'établissement fructueux de voies de communication, comme dans des contrées qui ne paraissent guère moins désolées, l'Australie de l'Ouest et le Klondyke.
Avec son pauvre sol, si peu attrayant, l'Afrique allemande du Sud-Ouest ne deviendra jamais, suivant toutes les probabilités, une colonie de premier ordre. Il est peu probable que les émigrants allemands perdent l'habitude de se diriger, soit vers les
Etats-Unis, soit vers le Sud de Brésil, pour se rendre dans un« terre si ingrate. Néanmoins, personne ne peut affirmer que cette contrée de 830.000 kilomètres carrés, qui ne contient actuellement que 200,000 habitants, n'en comptera pas, dans un ou deux siècles, deux ou trois millions, dont la moitié d'Européens, et non pas dispersés uniformément sur cette énorme superficie, mais concentrés, pour la plupart, dans les régions où la nature est le moins ingrate. Ce serait là un très grand succès, et il vaut la peine pour un peuple puissant et riche de s'assurer cette chance, si incertaine soit-elle.
En attendant que des voies de transport, coûteuses à établir, rendent possible l'exploitation de certaines richesses minières, on fait dans la partie du nord, qui est tropicale, quelques essais, au fond des vallons non distants de la mer, de cultures de coton, de tabac et de canne à sucre; dans l'intérieur et au sud, dans le Damaraland proprement dit, on peut, sur des places choisies, pratiquer l'élevage, quoiqu'il faille, pour un troupeau de mille têtes de bœufs, un terrain de parcours d'au moins 10,000 hectares et parfois de 50 000. Toute la colonie comptait, ces temps derniers, 3 à 400,000 bêtes à corne e\ 3 millions de têtes de petit bétail, chèvres et moutons (1).
Pour explorer, ce qui est la première œuvre, et pour transformer dans la mesure du possible, tâche postérieure, ces immenses soli-« tudes,le gouvernement allemand, comme il l'a fait, d'ailleurs, dans une de ses colonies bien mieux douées, les Gameroons (voir plus haut, page 320) a accordé, ce dont on ne peut le blâmer, de grandes concessions à des compagnies de colonisation, On en cite plusieurs, notamment la Deutsche Kolonialgesellschaft, cessionnaire de Luderitz, qui, à partir du fleuve Orange, occupe une zone de 150 kilomètres de largeur, plus, au nord, quelques districts relativement fertiles dans la vallée favorisée de Windhoek. A peu près 50 0/0 du territoire exploitable auraient été ainsi concédés à une demi-douzaine de compagnies germaniques; il ne faudrait pas aller au delà, pour le moment du moins. On cite trois compagnies anglaises établies dans cette colonie, mais se proposant une activité industrielle ou minière.
Parmi les 200,000 habitants de l'Afrique Allemande du Sud- Ouest, on compte approximativement 2,800 blancs, dont 1 ,879 Allemands, tous, sauf un vingtième environ, fonctionnaires ou soldats, 637 Boers immigrés et 278 Anglais du Gap. La presse allemande recommande beaucoup la petite colonisation, mais le moyen de lutter, dans des conditions si ingrates, contre la séduction des Etats-Unis de l'Ouest ou de Rio-Grande do Sul? Ce n'est pas à dire que cette région ne puisse, avec le temps, devenir en partie
(1) Hauser, op. cit., page 50.
324 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLES.
une colonie de peuplement pour la race européenne, ce à quoi le climat se prêterait; mais il faudrait que les .ressources, du sol ou du sous-sol, de cette région apparussent plus abondantes et plus précises. Si l'on n'a pas la chance de rencontrer, comme amorce, de bonnes mines d'or, il faudrait fonder, ce que nous conseillerions si l'on trouve un endroit convenable et suffisamment productif, un établissement pénitentiaire où l'on pratiquât, pour les condamnés allemands de la mère-patrie, la déportation pénale.
Le voisinage des Boers, quoique séparés par le Béchuanaland, qui se trouvent et se trouveront de jour en jour plus mal à l'aise sous la domination britannique, pourrait faire bénéficier les districts les moins mauvais du Damaraland d'un nouveau trekke (1) et lui apporter ainsi un noyau de population de race blanche; mais le gouvernement allemand semble envisager cette éventualité d'un œil peu favorable, et n'être pas disposé à provoquer ce mouvement ou à le seconder, le caractère indépendant des Boers se pliant peu au militarisme et à la bureaucratie germaniques.
La proximité duTransvaal profite, néanmoins, indirectement au Damaraland; d'abord, par l'espérance de richesses minières, elle pousse à une exploration attentive de cette contrée; ensuite, en 1899 et 1900,1e grand fondateur de la plupart des entreprises de l'Afrique duSud, M. CécilRhodes,aprojeté rétablissement d'un chemin de fer qui, partant d'un port allemand de l'Atlantique, se dirigerait en ligne directe vers Johannesburg, ayant un millier de kilomètres de long, ce qui représenterait une réduction d'un quart environ relativement au trajet du Gap à la grande ville aurifère du Transvaal et, en même temps, épargnerait deux à trois jours de mer. Le Damaraland serait ainsi doté d'une voie ferrée, soit gratuitement, soit à peu de frais et jouirait des bénéfices directs et indirects, très nombreux et très divers, d'un considérable transit de voyageurs. Ce serait pour lui une aubaine des plus précieuses.
En attendant, la colonie elle-même ou plutôt l'Empire germanique construit un petit chemin de fer de Tsoachaubmund, le port situé presque au centre de la colonie, à Gross Windhoek, qui en est la capitale ; en août 1899, l'infrastructure était faite sur 132 kilomètres et le rail posé sur 111. On projette deux autres chemins de fer, dont l'un dans la même région pour se rendre aux mines de cuivre d'Otavi qui sont distantes de plusieurs centaines de kilomètres de la côte, et l'autre dans la région sud, un peu au nord du fleuve Orange.
Le commerce et les recettes financières de cette colonie, aux débuts si difficiles, Schmerzenskind (enfant de la douleur), disent les Allemands, sont tout à fait rudimentaires : l'importation seule
(1) On appelle trekke les migrations successives des Boers dans l'intérieur.
est importante; elle monte à près de 6 millions de marks, environ 7 millions et demi de francs, dont plus des deux tiers de denrées alimentaires pour les fonctionnaires et la troupe; l'exportation n'atteint pas 1 million de marks (1,250,000 fr.). Les troupes se composent de 193 officiers et sous-officiers et 568 hommes, non compris les indigènes. La colonie est une lourde charge pour l'Empire, les recettes locales ne produisant que 990,000 marks (environ 1,200,000 francs) et l'Empire fournissant une subvention de 7,181,300 marks (près de 9 millions de francs) en Tannée 1900 (1). S'il était prouvé, avec le temps, que la colonie n'est réservée à aucun développement, il faudrait réduire ces frais; mais l'Empire allemand est assez riche pour continuer cette expérience pendant une douzaine d'années, tout au moins une demidouzaine, et il y a des chances pour qu'il en soit plus tard indemnisé.
Il faut maintenant doubler le Gap de Bonne-Espérance ; en remontant la côte orientale, on trouve une autre très vaste possession germanique, la Deutsche Ost Africa. Le commerce allemand avait toujours été florissant à Zanzibar. En 1884, un jeune savant allemand, épris de géographie et de colonisation, le docteur Karl Peters, fondateur à Berlin de la « Société pour la colonisation allemande », partit avec quelques compagnons pour la côte en face Zanzibar, signa, en quelques semaines, 12 traités avec des chefs indigènes portant acquisition d'un territoire de 140,000 kilomètres carrés (Ousagara, Oukami, Ngourou). Presque simultanément, un autre groupe allemand avait obtenu des traités d'un autre chef, pour des concessions territoriales. Le sultan de Zanzibar, qui exerçait une autorité traditionnelle sur toute cette zone, voulut d'abord s'opposer à ces agissements; mais l'Allemagne envoya des navires de guerre dans les eaux de Zanzibar et le sultan, que l'Angleterre alors ne soutenait pas, dut céder. La Société de l'Est Africain Allemand (Deutsche Ostafrikanische Gesellschaft) se trouva investie de l'administration de ces territoires, encore agrandis de quelques annexions, notamment du port de Dar-es- Salam; le sultan de Zanzibar lui-même donna à ferme à la société, en plus de ce qu'elle avait déjà acquis, une zone du littoral, avec la perception des droits de douane. Des arrangements anglo-allemands, en date du 29 octobre 1886 et 1er juillet 1890, ont fixé les
(1) Ces renseignements sont empruntés au livre de M. Henri Hauser : Les Colonies allemandes, impériales et spontanées ;Y 'auteur, dans cette très intéressante étude, parle de l'activité déjà ancienne et, selon lui, spontanée des Allemands dans la colonie du Cap, activité qu'attestent les noms germaniques d'un certain nombre de villages de cette région. L'érudition de M. Hauser est ici en défaut, les colons allemands ne se sont pas rendus spontanément dans la colonie du Cap ; ils ont été recrutés, à cet effet, à grands frais, en Allemagne, par le gouvernement anglais vers 1838. (Voir plus loin, les chapitres sur le Cap et Natal).
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limites des possessions germaniques dans cette région. L'Allemagne se vit octroyer tout l'espace qui va de l'Océan aux Grands Lacs, jusqu'aux possessions portugaises au sud et jusqu'à Kilimandjaro ou une ligne tirée d'Oumba au lac Victoria au nord.
L'Est africain allemand forme ainsi entre la colonie portugaise du Mozambique, la British Central Africa, l'Etat du Congo, le Soudan Egyptien, et la British East Africa, un bloc compact de 900,000 kilomètres carrés environ, équivalant à une fois et trois quarts la surface de la France. C'est h la fois la mieux délimitée et la plus vaste des colonies allemandes africaines; elle a une étendue de côtes d'environ 1,200 kilomètres. Que vaut ou plutôt que vaudra ce vaste territoire : des lagunes, une zone côtière très étroite, puis un plateau-steppe, ayant un millier de mètres d'altitude, sinon davantage, où la vie animale et végétale foisonne; ensuite, dans la région des lacs, l'immense forêt équatoriale; au nord, des montagnes nombreuses et élevées, mais dont les derniers gradins ou les bas-fonds sont propres aux cultures arbus tives. On estime, sans trop le savoir, que sur les 900,000 hectares, le cinquième, soit 180,000, est cultivable, et que le reste doit rester steppe, brousse ou champs de pierres et de sables, dans ces deux derniers cas, déserts. Même après ces déductions, le sol propice aux plantations (café, cocotier, cacao, coton, etc.) abonde, mais la maind'œuvre manque; la population, ravagée par l'esclavage, est peu nombreuse; on l'estimait d'abord à 3 millions d'âmes; un recensement officiel, fait en 1899, la porte à 6 millions; ce n'est encore que moins de 7 habitants au kilomètre carré. Portés par la mousson du Nord-Est, les Arabes étaient devenus les vrais maîtres de cette région tropicale et équatoriale : ils y avaient apporté diverses cultures perfectionnées, puis aussi une certaine organisation sociaie; mais ils ont fait acheter durement ces progrès, moins encore par l'esclavage, que par la traite. Plus récemment sont venus les Hin dous, également rapaces, mais avec des procédés plus doux, et se livrant habituellement à l'usure.
A toutes les productions tropicales actuelles ou possibles , et à l'ivoire dont les jours paraissent comptés, il faut joindre le caoutchouc. Comme richesse minérale, on ne parle, jusqu'ici, que de houille dans le pays de Koudé, c'est-à-dire aux environs du lac Nyassa, où elle rendrait des services.
Les missionnaires, dont nos « pères blancs », dans le destin desquels il aura été d'être fondés par un grand patriote français, le cardinal Lavigerie, et de n'exercer efficacement leur activité qu'en dehors des territoires appartenant à la France, avaient préparé l'expérimentation des ressources culturales du pays. Une dizaine de sociétés allemandes, dont le capital total est, dit-on, d'environ 13 millions de marks ou 16 millions de francs, chiffre
intéressant, mais encore bien limité, ont créé diverses plantations.
On a ébauché un chemin de fer dans la région septentrionale, de Tanga à Mouhésa, environ 40 kilomètres; si on le poursuivait jusqu'au lac Victoria, il serait parallèle, à 250 ou 300 kilomètres de distance, à la ligne britannique de Mombaz au même grand lac septentrional. Une ligne plus essentielle serait celle qui, traversant tout le centre de la colonie, irait de Bac;amoyo ou Dar es Salam à Tabora et à Oudjigi sur le lac Tanganika; d'après certaines études, la première section pourrait s'exécuter moyennant 60,000 francs le kilomètre; même en doublant la somme, on n'arriverait encore qu'à une centaine de millions pour cette ligne de pénétration (1); qu'elle dût ou non payer l'intérêt du capital dépensé, elle constituerait le meilleur outil pour la mise en exploitation du pays, et ce ne serait pas une œuvre au-dessus des forces du gouvernement allemand.
Aux 6 millions d'âmes d'indigènes, parmi lesquels quelques milliers d'Arabes, il faut joindre une dizaine de mille Hindous, commerçants et traitants de toute sorte, puis un millier d'Européens, dont 660 Allemands; les 1,090 Européens se répartissaient en 172 soldats, 199 missionnaires, 241 fonctionnaires ou employés, 99 commerçants, 71 planteurs, 68 artisans, 34 aubergistes et marchands au détail. Le corps d'occupation comprend 62 officiers, dont 12 de couleur, 120 sous-officiers et 1,500 soldats de couleur, plus 400 hommes de troupes de police. L'administration est assez coûteuse : pour l'année 1900, le budget de la colonie monte à près de 10 millions de marks (plus de 12 millions de francs), dont 3,008,600 marks de recettes locales, où les douanes tiennent une grande place, et 6,830,900 marks (près de 8 millions et demi de francs) de subvention de l'Empire.
L'Empire a dû, en effet, racheter, à cause de son impéritie et de son impuissance, à la Société de colonisation, primitivement concessionnaire de cette vaste zone, ses droits régaliens, moyennant une rente de 600.000 marks (750,000 fr.), en lui laissant toute sa fonction économique. Lui-même ne s'est pas montré très habile, et oscillant entre une administration bureaucratique et une administration militaire, il a eu beaucoup à guerroyer.
Le commerce est encore modique pour une aussi vaste étendue : en 1898, il s'élevait à 4,332,000 marks à l'exportation (environ 5,400,000 fr.) et à 11,852,000 marks (14 millions et demi) à l'importation.
(1) D'après certains calculs, mais qui paraissent infiniment trop bas, la ligne (à Técartement, pensons-nous, de 0 m. 75, ce qui est peu) ne coûterait que 30,000 marks (37,000 fr. le kilomètre) et, eo tout, jusqu'à Oudjigi 20 à24 raillions de marks, une trentaine de millions de francs; ce serait pitié de ne pas l'exécuter, dûtelle coûter Je double (car l'évaluation précédente est trop faible).
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On ne peut dire que jusqu'à présent, la colonie allemande de l'Est Africain soit un grand succès; mais, d'un autre côté, on ne peut, non plus, en ce qui la concerne, parler d'échec. Il est vraisemblable qu'avec de la persévérance, qualité qui ne fait pas défaut à la race germanique, on arrivera à tirer parti de cette immense superficie, dont, au point de vue purement cultural, 2 à 300,000 kilomètres carrés, sinon davantage, c'est-à-dire une surface égale à plus du tiers, sinon même à la moitié de l'Allemagne européenne, seront utilisables avec le temps. Quant aux richesses minérales, on ne connaît encore que la houille; mais, il est très vraisemblable qu'il s'y en rencontre d'autres.
La population indigène de 6 millions d'âmes, avec la multiplication que la sécurité et la suppression de l'esclavage ne manqueront pas de produire, suffira-t-elle à fournir de la main-d'œuvre? Aura-t-elle assez d'activité? Il est probable que l'on cherchera à se procurer des coolies asiatiques : et les Hindous sont tout indiqués. Ils sont déjà nombreux, et de toutes les classes, à Maurice, à Zanzibar, au Natal; il se pourrait qu'avec le temps, toute la côte orientale d'Afrique, au sud de la Mer Rouge, devînt une terre de peuplement pour les Hindous. A quelques points de vue, ce serait regrettable ; mais cet élément asiatique, plus doux, plus raffiné, plus soumis, serait toujours préférable à l'élément chinois.
Le nouvel Empire allemand n'a pas borné ses ambitions coloniales à l'Afrique; il a pris possession de nombreuses terres dans le Pacifique et, enfin, il a mis le pied, très bruyamment, même en Asie, en pleine fourmilière chinoise.
Dans le Pacifique, il détient, outre de nombreuses îles, d'une importance diverse, un lot continental assez gros : la plus grande partie delà région nord-orientale de la Nouvelle-Guinée avec deux îles considérables qui Pavoisinent, la Neu-Pommern (Nouvelle-Poméranie) et la Neu-Mecklenburg (Nouveau-Mecklenbourg). Dès 1878-79, alors qu'il était question du percement de l'isthme de Panama, les Allemands, par précaution, fondèrent des dépôts de charbon aux petites îles Samoa, ainsi qu'aux petites îles Marshall, qui n'avaient qu'une valeur de situation sur la grande route océanique future, de même que dans la terre beaucoup plus importante en soi de la Nouvelle-Bretagne, à laquelle ils donnèrent plus tard le nom de Neu Pommern (Nouvelle Poméranie); ce fut l'embryon d'un groupe de possessions très considérables. De là, l'élément allemand gagna la beaucoup plus grande terre voisine, la Nouvelle Guinée, dont toute la partie occidentale appartient traditionnellement aux Hollandais et dont les Anglais revendiquaient le reste ; la société allemande Neu Guinea Kompagnie (compagnie de la Nouvelle Guinée), fondée par Hansemann, fit, en octobre 1884, avec l'appui de deux navires de guerre, une expédition sur
la côte nord-est de cette île immense; elle obtint, en 1885, des lettres de protection impériale et en vertu d'un arrangement avec l'Angleterre en 1886, légèrement ré visé par une nouvelle convention anglo-allemande du 8 novembre 1899, une portion de la Nouvelle- Guinée, dénommée Kaiser-Wilhelms Land (Terre de l'Empereur Guillaume), s'étendant sur 181,000 kilomètres carrés, l'archipel dit Bismarck, avec les îles importantes de Neu Pommern et de Neu Meckbenburg, comprenant ensemble 52,000 kilomètres carrés, plus une partie, soit 10,000 kilomètres carrés, des îles Salomon, en tout 243,000 kilomètres carrés environ furent attribués à l'Allemagne : cette superficie égale un peu plus des deux cinquièmes du territoire de la mère-patrie. L'Empire conféra à la société de colonisation constituée par Hansemann le droit d'administrer ces vastes territoires; ils se trouvent encore placés sôus le régime de cette sorte de compagnie à charte.
Il s'agit là de contrées tropicales, dont le principal produit, à l'heure actuelle, est le copra, substance oléagineuse, provenant des cocotiers. Les Allemands y font ou y essaient des plantations de tabac, de café, de coton; le sucre aussi y viendrait sans doute, et certaines parties pourraient convenir à l'élevage du bétail. Gomme richesse minière, on aurait, dit-on, découvert des phosphates. La population indigène est très peu nombreuse et à un niveau assez bas; on l'évalue à 400,000 âmes. Les petites îles, plus développées que la grande, fournissent quelque main-d'œuvre passable, actuellement un millier de travailleurs environ ; on a fait venir de Singapoure un millier de coolies, la plupart chinois, et 7 à 800 de Sumatra, ceux-ci javanais. Le commerce est encore très modique; on l'évaluait, il y a quelques années à un peu plus de 1 million de marks ou 1,250 ,000 francs à l'importation, et il semblait être moitié moindre à l'exportation; on n'a pas de chiffres récents. Il a dû s'accroître depuis ; mais la Compagnie, qui administre l'île et qui y aurait, depuis l'origine, dépensé une dizaine de millions de francs, ne peut pas couvrir ses frais, malgré une subvention annuelle de l'Empire de 657,000 marks (800,003 fr. environ), ses dépenses administratives totales ne dépassant pas 732,000 marks ou 900,000 francs approximativement.
On voit qu'il s'agit là d'une colonie de plantations, aux débuts difficiles et lents. L'exemple de Java au Nord et de Queensland au Sud paraît prouver, cependant, qu'il ne faut pas désespérer de l'avenir de ces 240,000 kilomètres carrés de territoires allemands, quoique, sous le rapport de la population indigène, ils paraissent très inférieurs à Java et, sous celui du climat, très inférieurs à Queensland. Néanmoins, il est possible qu'après quarante à cinquante ans de tâtonnements et d'efforts, on parvienne à donner de l'impulsion à ces contrées, plus tôt peut-être si l'on y découvre
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des richesses minières ou si l'on y établit un pénitentier, les mines d'or et la déportation pénale constituant les deux amorces nécessaires, l'une ou l'autre, pour lancer une colonie éloignée et où le premier accueil de la nature est ingrat.
Nous ne ferons que mentionner les autres possessions allemandes du Pacifique, îlots sans importance propre, mais qui, par leur situation, dans les mains d'un peuple aussi apte aux besognes mercantiles que les Allemands, peuvent devenir d'importantes stations maritimes et commerciales : les îles Marshall, dont on évalue la superficie à 415 kilomètres carrés, la population à 16,00U âmes et qui exportent quelques milliers de tonnes de copra; les Garolines et les Mariannes ou Ladrones, achetées en 1809 à l'Espagne pour 25 millions de pesetas, soit une vingtaine de millions de francs, à l'exception de la dernière, Guam, antérieurement cédée aux Etats-Unis; enfin, des îles un peu plus importantes en elles-mêmes, quoique bien restreintes encore, Oupolou, Sawaï et quelques. îlots adjacents dans le partage qui s'est fait, en novembre 1899, entre l'Angleterre, les Etats-Unis et l'Allemagne, de l'archipel de Samoa; la meilleure part de ce groupe d'îles, soit 2,572 kilomètres carrés, avec 31,600 habitants, dont 350 Européens, a été reconnue à l'Allemagne. Ce sont là pour l'Empire des acquisitions fructueuses qui faciliteront son activité maritime et économique dans le Pacifique.
Ainsi composées, ses possessions du Pacifique feront de l'Allemagne, dans l'avenir, la troisième puissance océanienne,
longo sed proœimus intervaUo,
infiniment après l'Angleterre et la Hollande, mais avant la France, pour l'étendue des territoires et la possibilité de développement, quoique actuellement notre Nouvelle-Calédonie, plus vieille, il est vrai, d'une trentaine d'années et ayant bénéficié, ce qui a été pour elle, un immense bienfait, quoiqu'en disent une foule d'étourneaux, de la déportation pénitentiaire, soit sensiblement plus importante que ce groupe de possessions germaniques, vingt fois plus vastes environ. L'étendue, toutes autres conditions à peu près égales, est, avec le temps, une cause de supériorité.
Il nous reste à parler de la plus récente et de la plus retentissante conquête coloniale allemande, si tant est qu'il doive y avoir là un établissement colonial définitif ; il s'agit de Kiao-Tchéou en Chine. En novembre 1897, deux missionnaires catholiques allemands ayant été tués par les Chinois dans la très belle province de Chan-toung, l'empereur Allemand envoya une escadre, avec son frère, le prince Henri, non pas pour obtenir une réparation ordinaire, à savoir quelques têtes de coupables ou présumés cou-
pables et une somme d'argent, mais pour occuper un point important du pays. Guillaume II, au départ des troupes, faisait une de ces grandiloquentes et stupéfiantes proclamations qui, de temps en temps, échappent à sa verve moyenâgeuse. Par le traité du 6 mars 1898, il obtint que la Chine donnât à l'Allemagne à bail pour 99 ans le périmètre de la baie de Kiao-Tchéou jusqu'à la limite des plus hautes marées, plus les deux presqu'îles de l'entrée et les îles de la baie. En outre, la Chine conférait à l'Allemagne le droit d'exploiter des mines et de construire des chemins de fer dans le Ghanloung, l'une des plus riches provinces chinoises, dont la population est estimée à une trentaine de millions d'habitants, à une densité de 170 à 175 au kilomètre carré. Kiao-Tchéou a, pense-t-on, une soixantaine de mille habitants, et le territoire allemand une centaine de mille.
Quelle est la portée et quelle sera la durée de cet arrangement? Les Allemands, à la fin de 1899 et avant les graves événements de 1900, avaient envoyé dans ce territoire, affermé emphy théotique ment, un gouverneur, capitaine de vaisseau, 38 officiers, 176 sousofficiers etl,286 hommes, plus divers fonctionnaires; il s'y trouvait, en outre, à cette époque, 110 Européens civils. Le gouvernement allemand avait déjà engagé des dépenses assez considérables en vertu d'un crédit de 5 millions de marks (6 millions 1/4 de francs) voté par le Reichstag. Un port franc a été installé, où aucun droit n'est perçu, sauf sur l'opium. Située à 20 heures de Shanghaï et 24 heures de l'embouchure du Peïho, non loin de Oueï-Haï-Oueï et de Port-Arthur, presque en face du Japon, toujours libre de glace, ayant derrière lui une province à population dense et à grandes richesses minières, semble-t-il, l'établissement allemand de Kïao-Tchéou ou de Tsin-Tau (comme on l'appelle aussi du nom du port), pourrait devenir un grand entrepôt, une excellente base d'opération et d'influence, comme il y a deux siècles, Macao, au temps de la grande puissance portugaise, ou comme Hong-Kong aujourd'hui.
Il semble imprudent et aventureux, au contraire, de vouloir en faire l'embryon d'une vaste colonie territoriale. Il paraît bien que les Allemands avaient eu cette idée et qu'ils prétendaient étendre graduellement, ou même brusquement, leur administration dans l'intérieur. Ces procédés germaniques ont irrité les Chinois et ont été pour beaucoup dans les événements de 1900, qui ont débuté, il ne faut pas l'oublier, par l'assassinat du ministre allemand à Pékin.
On doit penser que, instruits par cette redoutable expérience, les Allemands auront la sagesse de sacrifier leur dangereuse ambition politique à leurs plus légitimes aspirations économiques et qua, renonçant à toute pensée de conquête dans l'intérieur, ils se
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contenteront, ce qui sera déjà un but élevé, de viser à faire de la baie de Kiao-Tchéou une sorte de Hong-Kong septentrional.
Pour résumer nos observations sur la colonisation allemande, toute jeune, survenant dans un monde en grande partie occupé, l'Allemagne n'a pu obtenir que le résidu des contrées barbares ou sauvages (1) ; néanmoins, elle détient encore d'énormes territoires, 2,663,000 kilomètres carrés, près de cinq fois l'étendue de la Mère Patrie; et quoique, parmi ces immensités, une grande partie, peut-être la plus grande, soit très ingrate, il y a des possibilités de développement, aux Gameroons notamment, dans l'Est Africain, peut-être au Damaraland et même, avec le temps, dans la Nouvelle Guinée. Les 16 millions d'habitants que Ton attribue à l'ensemble des colonies germaniques pourront, sans doute, en un ou deux siècles, quadrupler ou quintupler, avec la sécurité, la justice, un bon régime administratif, l'apport de capitaux et de capacités techniques.
Pour devenir de bons coloniaux, les Allemands ont beaucoup à apprendre, il leur faut renoncer à des habitudes qui sont peutêtre des qualités sur le continent européen : la morgue de leurs officiers, leurs exigences exagérées envers leurs subordonnés, la pédanterie de leur bureaucratie. Ces défauts, d'ailleurs, éloignent des colonies germaniques l'émigration allemande, les émigrants se sentant beaucoup plus libres aux Etats-Unis, en Australie et même dans le sud du Brésil. Le drapeau allemand, avec toutes les servitudes qu'il impose, n'attire pas les nationaux, du moins les petites gens, dans les colonies où il flotte. Jusqu'ici, la colonisation allemande, au contraire de ce qu'espérait ou prétendait M. de Bismarck (voir plus haut, page 310), n'a montré aucune supériorité relativement à la colonisation française. Elle est tout aussi batailleuse, encore plus bureaucratique peut-être et non moins coûteuse. Les dépenses de l'Empire pour ses colonies sont montées de 3 millions de marks en 1890 à 9 1/2 en 1896 et 23,288,000 marks en 1898, soit près de 29 millions de francs. Les Allemands jusqu'ici ont certainement, moins que les Français, le don de se gagner les indigènes et de les conduire. Mais, étant un des types les plus intelligents de l'humanité, il est probable
(1) Peut-être dira-t-on qu'il reste encore le Maroc, mais ce pays régulièrement doit être dévolu à l'Espagne et à la France, pour être divisé entre elles suivant les proportions que nous avons indiquées dans notre livre : l'Algérie et la Tunisie. D'ailleurs l'élément allemand s'acclimate difficilement dans l'Afrique du nord, et, en outre, il est désirable que la succession marocaine se fasse longtemps attendre.
Certains écrivaios allemands, comme on l'a vu plus haut, jettent aussi leur dévolu sur la Syrie, escomptant la dislocation de l'Empire Ottoman. Mais, en admettant que la Syrie soit un jour à prendre, elle aura bien des amateurs et la France y aurait plus de droits que l'Allemagne. .
que l'Allemand se formera aux conditions de la carrière coloniale qui le séduit.
Les Allemands ont fait brillamment leurs preuves comme explorateurs et aussi comme commerçants. Ils ont maintenant à les faire comme colonisateurs; ils possèdent et surtout ils posséderont de plus en plus ce qui leur manquait il y a trente ou quarante ans, beaucoup de capitaux; ils se signalent par l'esprit d'entreprise; on peut espérer leur succès; on doit, en tout cas, le souhaiter. L'intérêt de la civilisation est que tous les peuples européens mettent leur empreinte spéciale sur une partie du monde restant à occuper. Le monde gardera ainsi un peu plus de variété et risquera moins de s'endormir dans l'uniformité des méthodes et des conceptions.