CHAPITRE VI
La colonisation italienne.
La vocation coloniale des Italien?. — Leur établissement sur la nier Rouge. —
Les obstacles et les aides que l'Italie eût pu rencontrer en Abyssinie. — Le pays eût pu devenir non seulement une colonie d'exploitation, mais peut-être une colonie mixte.
La côte des Somalis. — L'Italie, la Tripolitaine et laCyrénaïque. — La participation de l'Italie au peuplement de l'Amérique du Sud, de l'Algérie et de la Tunisie.
La vocation coloniale de lltalie parait, au premier abord, incontestable; ce pays regorge de population, l'émigration y est forte. L'esprit d'aventure et de découverte a toujours signalé les Italiens, ils ont aussi l'esprit de commerce, tout cela les qualifie pour les œuvres colonisatrices.
Leur histoire, celle de Venise notamment, est éclatante à ce sujet. Néanmoins, les fautes insignes commises par leur gouvernement, que dirigeait un brouillon vaniteux, M. Grispi, ont compromis, sinon pour toujours, du moins pour très longtemps, la colonisation italienne dans la zone principale qui lui était échue, les bords de la Mer Rouge ou Erythrée.
Bien que ce théâtre ne fût pas le mieux choisi, l'Italie, avec beaucoup de souplesse et de persévérance, si elle avait conservé ou retrouvé les qualités politiques et mercantiles que possédaient ses républiques du Moyen-Age, eût pu y faire œuvre importante et durable.
Quoique les perspectives de la colonisation italienne se soient ainsi fort modifiées depuis, nous croyons devoir reproduire textuellement, tout en les faisant suivre de réflexions nouvelles, les passages que nous lui consacrions dans la troisième édition de cet ouvrage (parue en 1885) :
« Ce que nous venons de dire de l'Allemagne s'applique à merveille àl'Italie, cette vieille nation qui a recouvré une nouvelle jeunesse et qui a le cœur gonflé de tant de vastes aspirations. Elle aussi, pauvre en capitaux et riche en hommes, pourrait travailler à la fondation de colonies de peuplement. Elle le fait bien un peu dans l'Afrique du Nord et dans l'Amérique du Sud pour le compte d'autrui. Elle avait pensé un instant à occuper la Nouvelle-Guinée; peut-être eût-elle dû persévérer dans cette voie. La colonie delabaied'Assab et les explorations italiennes en Abyssinie sont des entreprises louables, mais dont le développement paraissait devoir être limité.
« Un événement s'est produit qui pourrait, toutefois, faire des établissements italiens dans la mer Rouge, les points de départ d'une pénétration dans l'intérieur. Séduite par l'Angleterre, l'Italie, avec l'autorisation de cette dernière puissance, a occupé, er
1885, Massouah, le port le plus près de l'Abyssinie septentrionale à laquelle il sert de principal débouché, Beiloul et diverses autres places. Elle a envoyé dans ces ports une garnison de 4,000 hommes. On prêtait aux Italiens l'intention de marcher dans le Soudan pour aider les Anglais à triompher du Madhi. On semblait même leur assigner la tâche de débloquer et, par conséquent, d'occuper Kassala, assez grande ville qui se trouve à 70 ou 80 lieues de la côte. La chute de Gordon et de Khartoum a entravé et suspendu l'exécution de ces projets. Mais il n'est pas certain qu'ils soient définitivement abandonnés. Aujourd'hui, l'Angleterre semble proposer à la même puissance d'occuper le port important de Souakim, qu'elle veut elle-même abandonner. Si l'Italie montre de l'habileté et de la persévérance, — deux qualités qui lui sont habituelles, — dans sa politique sur les côtes de la mer Rouge et du Soudan, elle pourra faire avec le temps, en quelques dizaines d'années, de ces petites possessions nouvelles la base d'une colonisation intéressante. Pour l'exploration, pour l'influence graduelle en Abyssinie et au Soudan, pour l'éducation des races du pays, pour l'extension du commerce, même pour la possession effective d'une vaste zone de terrains, les ports qu'elle possède sont d'excellents instruments.
« Il ne faut pas, cependant, que l'Italie se dissimule que les difficultés seront grandes et qu'il lui faudra, pour les surmonter, de grands sacrifices d'hommes et d'argent. Les positions qu'elle occupe et celles qu'on lui offre sont peu salubres; les nôtres du Sénégal ne le sont pas davantage, ni celles de l'Angleterre auLagos et dans la Sénégambie. Les Abyssins, qu'on a privés de leur port naturel, garderont longtemps une rancune qu'il faudra habilement effacer. Mais le principal danger, c'est la recrudescence de la domination musulmane dans toute cette partie de l'Afrique. Les déplorables événements qui ont détruit la puissance du khédive sur le haut Nil, le lamentable écroulement du double contrôle anglo-français en Égypte, la pusillanimité anglaise au Soudan, ont rendu à la barbarie musulmane près de 400 lieues de pays, de Gondokoro à Dongola. L'Islamisme, exalté et victorieux, a repris possession en dominateur de toutes ces contrées, que les khédives d'Egypte avaient couvertes d'un fragile vernis de demi-civilisation. C'est là, pour l'humanité et le progrès, un des plus pitoyables échecs qu'ils aient subis dans le courant du xixe siècle, et il faut toute la frivolité occidentale pour n'en être pas ému. Le centre de l'Afrique récèle donc aujourd'hui des forces nouvelles, hostiles à l'Europe, plus confiantes et plus unies qu'autrefois. Ces forces musulmanes sont ou seront attaquées, soit par l'influence de nos commerçants et de nos administrateurs, soit par
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celle de nos armes, de quatre ou cinq côtés à la fois : par la France en Algérie, en Tunisie et au Sénégal; par l'Association africaine dans l'immense bassin du Congo ; par les Allemands dans les districts qu'ils ont acquis, voisins de Zanzibar, et peut-être, si elle veut se prêter à cette mission glorieuse, très coûteuse au début, fructueuse à la longue, par l'Italie dans la région du haut Nil. Certes, il faudra bien plusieurs dizaines d'années et quelques centaines de millions pour que cette tâche difficile de lutter contre la barbarie soit menée h bien. Quand s'ouvrira le prochain siècle c'est à peine si elle sera ébauchée. Le deuxième quartier du xxe siècle pourra, au plus tôt, inaugurer la période vraiment fructueuse et prospère. Mais les colonies sont des enfants dont la croissance est très lente ; s'il faut dix-huit ou vingt années pour amener, à partir du berceau, un être humain à se suffire, un temps double ou triple ne saurait sembler exagéré pour cet être collectif, dont la durée est infiniment plus prolongée que celle d'un homme, à savoir une société coloniale. Que l'Italie, si elle veut vraiment remplir une mission colonisatrice, médite ces paroles et se ceigne les reins, qu'elle se prépare à une tâche ardue et de longue haleine. Surtout, qu'elle n'entreprenne pas trop à la fois. Ce n'est pas un mystère que la nation italienne convoite Tripoli, terre médiocrement riche, mais situation séduisante. Si, toutefois, le jeune peuple italien voulait à la fois pénétrer l'Afrique par la Tripolitaine et par le Soudan égyptien, pour faire rejoindre sur les bords du lac Tchad ses deux colonnes d'explorateurs et de colons, ce ne serait pas une œuvre indigne de la vieille nation romaine, mais les efforts devraient être proportionnés à la grandeur de l'entreprise. En attendant, l'Italie retire un profit véritable pour sa race, pour sa langue, pour son commerce, pour son influence, de l'action colonisatrice, en Afrique, des autres peuples civilisés. A Tunis, les Français, en Egypte, les Anglais, ouvrent des débouchés nouveaux et indéfinis aux prolétaires italiens. Le jeune royaume a mauvaise grâce à. se plaindre des essais colonisateurs d'autres puissances qui profitent surtout à ses propres enfants. »
Ces observations paraissaient dans«la troisième édition de cet ouvrage en 1885; dans l'édition suivante, parue en 1891, nous ajoutions : « Cinq années se sont écoulées ; de grands efforts ont été faits, d'énormes sommes dépensées, et la colonisation italienne en est encore à la période d'enfance qui se prolongera, sans doute, bien un quart de siècle.
« Après avoir guerroyé contre les Abyssins, avoir été battus par eux, puis les avoir battus à leur tour, suivant les inévitables vicissitudes du contact d'un peuple civilisé et présomptueux avec un peuple barbare et tenace, les Italiens, en gens avisés, se sont
dit que des conventions où l'on emploierait pacifiquement le nerf de la guerre, c'est-à-dire l'argent, les serviraient mieux que d'innombrables combats. Profitant de la mort de leur adversaire le roi Jean, ils ont traité avec un de ceux qui aspiraient à sa succession, Ménélik, roi de Ghoa, devenu à peu près ie souverain de toute l'Abyssinie. Ils lui ont versé quelques millions, fourni des armes, et ils s'efforcent d'établir, sur ce vaste et barbare pays, une sorte de protectorat. Jusqu'ici les résultats sont peu décisifs. Mais avec beaucoup de patience la souplesse italienne, non sans d'énormes frais, pourra arriver à constituer un jour en colonie l'ancienne Éthiopie, ou plutôt toute la région sud-ouest de l'Erythrée, comme disent les Italiens qui aiment les vocables antiques et solennels. Il y faudra bien au moins un quart de siècle et quelques centaines de millions. A ce prix, l'œuvre n'est pas impraticable et, dans un avenir encore assez lointain, elle pourra rémunérer les efforts et les sacrifices.
« La pauvreté de l'Italie est à la fois un obstacle et une aide : un obstacle, au point de vue de l'action colonisatrice de l'Etat qui n'a guère de superflu ou qui même, à l'heure présente, se trouve en proie à des embarras financiers cuisants; une aide, en ce que l'Italien, sobre, endurant et travailleur par misère, pourra se porter dans le pays et, mieux que toute autre race européenne, le mettre en valeur.Sans doute, on ne peut attendre que l'Éthiopie devienne, à brève échéance surtout, une colonie de peuplement proprement dite ; elle sera surtout une colonie d'exploitation ; mais cependant, elle pourrait prendre un caractère mixte, comme le Mexique ou le Pérou, comme aussi notre Algérie. Peut-être les Italiens pourront-ils s'acclimater aux hauts plateaux situés entre le 8e et le 15e degré de latitude. Le christianisme des habitants est un précieux avantage ; il aidera aux unions mixtes d'où pourrait sortir une race énergique et intelligente. Ces perspectives sont, certes, très lointaines; mais il incombe à un peuple jeune de ne pas les dédaigner; dussent ces conceptions ne commencer à se réaliser que dans un quart de siècle ou un demi-siècle et n'atteindre tout leur effet que dans un siècle ou deux, un véritable sage ne pourrait reprocher aux Italiens de s'y être laissé séduire. Ce n'est pas seulement aux particuliers qu'il convient de se conformer à la leçon du fabuliste : « Mes arrière -neveux me devront cet ombrage ».
« L'Italie prolifique est riche en hommes et peut en risquer pour une vaste entreprise; malheureusement, elle est bien pauvre en capitaux: il faudra qu'elle y supplée en partie à force d'adresse; la période d'enfance de la colonisation érythréenneen sera prolongée.
«11 est encore question de l'occupation par les Italiens de Kassala,
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située dans la région des derviches; les Anglais la verraient en ce moment d'un œil moins favorable. L'Italie aurait tort aujourd'hui de se lancer dans des luttes en plein désert contre les Arabes; ce serait prématuré et ruineux. Qu'elle se fortifie en Ethiopie; qu'elle s'y établisse et s'y enracine par le commerce et par l'influence morale; cette tâche est proportionnée à l'étendue des ressources intellectuelles des Italiens et à la pénurie présente de leurs ressources pécuniaires ».
Malheureusement, les Italiens n'ont pas suivi les conseils que nous leur donnions à deux reprises, en 1885 et en 1890. Au lieu de s'insinuer avec souplesse en Abyssinie, comme des amis ou des alliés, ils ont voulu, sinon conquérir absolument le pays, du moins l'assujettir de vive force. La sénile ambition d'un ministre brouillon, Crispi, a ainsi compromis, pour longtemps du moins, l'avenir colonial et même commercial de l'Italie dans cette vaste région. Les Italiens ont été complètement battus par les Abyssins en 1895; le roi Humbert, avec raison, n'a pas voulu s'acharner dans une entreprise qui, la guerre de l'Afrique du Sud l'a montré quelques années plus tard, eût pu épuiser son royaume en hommes et en argent. Le rêve italien, l'expansion à l'intérieur, est sinon complètement dissipé, du moins indéfiniment ajourné; quant à la domination politique des Italiens sur l'Abyssinie, il y a peu de chances de la voir se réaliser. La race supérieure de noirs qui occupe l'Abyssinie a conquis le droit de rester indépendante, de n'avoir pas de maître étranger, ni même de protecteur attitré.
Relégué depuis le traité de paix d'Addis Adaba, sur la côte peu saine, avec quelques parties ingrates de hauts plateaux, les Italiens parviendront- ils à transformer jamais leur assez chétive possession, qui conserve le nom grandiose d'Erythrée, en une colonie prospère? A l'heure actuelle, ils ont repris une attitude modeste. Ils ont construit le petit chemin de fer de Saati qu'ils veulent pousser jusqu'à Asmara. Ils espèrent obtenir des Abyssins de prolonger la ligne jusqu'à Adoua, théâtre de la grande défaite italienne; mais ce serait encore bien près de la côte. La ligne ferrée que les Français construisent de Djibouti à Harrar aura longtemps une importance bien plus grande que le petit chemin de fer à peine ébauché par les Italiens. Le commerce abyssin par le territoire italien est, à l'heure actuelle, presque insignifiant; il ne paraissait pas dépasser 500,000 francs à l'importation en Abyssinie et 700,000 à l'exportation de cette contrée (1). Avec le temps, sans doute, il grossira, mais, pour qu'il devienne important, il faudra que la situation économique de l'Abyssinie se transforme.
(1) D'après le Bulletin de V Afrique Française, année 1899, livraison d'avril, page 133, ce commerce avait été de 117,450 francs à l'importation en Abyssinie et de 174,475 à l'exportation dans le trimestre finissant au 30 septembre 1898.
En attendant, le gouverneur italien de l'Erythrée cherche à provoquer dans ce pays la culture du café et celle du caoutchouc. Il s'efforce aussi de ranimer le commerce entre la colonie et le Soudan Oriental.
Si, instruits par l'expérience, les Italiens demeurent pacifiques, il n'est pas impossible que, à la longue, leur possession réduite de l'Erythrée ne parvienne à un certain développement et surtout à un rayonnement.
Sur la carte d'Afrique, une bande aujourd'hui très étendue de territoire est teintée à la couleur de l'Italie; elle va du Ras Kasar, un peu au sud de Souakim, jusqu'aux environs d'Obock, c'est-àdire jusqu'à l'extrémité de la mer Rouge; puis, elle reprend sur l'Océan Indien, au-dessous du cap Gardafui, au Ras Hafun jusqu'à Jumbo, à l'embouchure du fleuve Juba. C'est presque toute la côte des Somalis, tribus barbares, traîtresses et féroces. Toutes ces possessions sont nominales. Il a été question d'échanger certaines avec l'Angleterre, qui en détient la plus grande partie de l'arrièrepays.
Si l'empire Turc vient à se démembrer un jour, ce qui est probable, les Italiens réclameront dans son héritage la Tripolitaine. Cette contrée/envahie par les sables, offre dans sa capitale une position de premier ordre, et dans ses prolongements, le Fezzan notamment, y compris Mourzouk, mais non Ghadamès ni Ghat, qui devraient revenir à la France, des contrées montagneuses ou des oasis auxquelles l'action de l'Italie serait profitable. Elle y pourrait joindre la Gyrénaïque, c'est-à-dire la contrée de Barka et l'oasis de Koufra ; mais elle ne pourra plus aboutir à un point quelconque du lac Tchad, ce marécage dont l'imagination fait la mer intérieure de l'Afrique. Le traité anglo-français de 1899, en effet , a placé dans la zone de l'influence française le Tibesti, le Borkou, le Kanem et le Ouadaï, soit jusqu'à la rencontre du Darfour, au 20e degré environ, tout le pays situé au sud du tropique du Cancer; ajoutons que la France en 1899 et 1900, avec la mission Foureau-Lamy, l'ancienne mission Voulet-Chanoine et les troupes de l'administrateur colonial Gentil, a effectivement pris possession de la partie septentrionale et orientale du lac Tchad ; il lui reste à agir dans le Ouadaï, pour occuper toute la zone française, d'après le traité anglo-français de 1899. Les Italiens, un moment, avaient imaginé de regagner par la Tripolitaine, le Ouadaï et le Darfour, l'Abyssinie qu'ils comptaient soumettre. C'était un rêve; les descendants des vieux Romains l'avaient caressé, et comme ces contrées devaient tomber sous la suzeraineté de quelque puissance européenne, il n'était pas interdit aux Italiens de se proposer cette tâche, si ardue et coûteuse qu'elle pût être. Une politique habile, usant opportunément des cadeaux et de l'argent, sachant
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ménager les amours-propres et s'insinuer, eût permis de réduire les frais et le temps d'une aussi colossale entreprise. Mais les Italiens, ayant recouru infructueusement à la violence, ont fait crouler l'édifice de leurs rêves; c'est à peine s'ils en pourront réaliser une minime partie.
Toute paradoxale que cette idée paraisse, on peut penser que les destinées coloniales de l'Italie eussent été beaucoup plus amples et plus fructueuses, si cette contrée, jusqu'ici d'une médiocre richesse, au lieu de s'essouffler et s'épuiser à copier les armements des puissances plus anciennes ou plus opulentes, avait opté pour une simple activité économique, comme la Belgique. Ayant alors une armée et une marine de guerre modestes, peu dispendieuses, mais efficaces pour des œuvres limitées, n'inspirant ni jalousie ni appréhension à personne, l'Italie eût été appelée, sans doute, en de nombreuses circonstances, à être le mandataire de l'Europe, notamment dans la Méditerranée, et elle eût pu recueillir les nombreux bénéfices indirects d'un pareil mandat. On eut pu lui confier, par exemple, l'occupation, au nom de l'Europe, de l'Egypte et de ses prolongements et aussi ultérieurement, peut-être même en son nom propre, de la Gyrénaïque et de la Tripolitaine. Une petite nation neutre, la Belgique, a pu, sans exciter aucune rivalité, se faire reconnaître la possession d'immenses contrées dans le centre de l'Afrique, soit déjà très productives, soit, du moins, susceptibles de grands développements. Pareille aubaine eût pu échoir, et en Afrique et dans le Pacifique, à l'Italie si, renonçant à jouer un grand et stérile rôle politique, elle s'était plus modestement et habilement consacrée à une action économique et coloniale, préférant toujours l'habileté et l'insinuation à la menace et à la violence.
Si, par suite de fautes, en partie irréparables, l'Italie, sauf l'expansion possible de sa ligne de côtes est-africaines et des débris à recueillir dans l'effondrement éventuel de l'Empire Ottoman, ne peut pas se constituer de territoires coloniaux égalant, nous ne disons pas ceux de l'Angleterre ou de la France, mais même ceux de la Belgique ou de l'Allemagne, néanmoins, l'Italie coopérera, de la façon la plus efficace et la plus méritoire, dans les possessions d'autrui, à la colonisation du monde. L'élément italien est et restera un des grands facteurs de cette colonisation; il contribuera largement à maintenir importante, dans le monde de l'avenir, la part des nations, sinon de race latine (car il n'y a guère plus de latins purs), du moins de langue et de tradition latine.
Les Italiens essaiment dans les contrées tempérées de toute la zone méridionale. Ils y ont ce que l'on appelle des « colonies spontanées », non gouvernementales, où le pouvoir politique ne leur échoit pas, mais où leur activité économique s'épanouit en
fruits abondants. La Tunisie, située à leurs portes, ne leur appartient pas, mais ils y constituent et y constitueront, de plus en plus le gros bloc de la population européenne : en 1900, on estime leur nombre en cette contrée à près de 100,000 (1) et il est probable que, au milieu du xxe siècle, la population d'origine italienne en Tunisie sera bien de 300,000 à 350,000 âmes. Ei Algérie, les recensements ne comptent qu'une quarantaine de mïi^s Italiens, mais, si l'on y joignait les naturalisés, il faudrait relever ce chiffre de peut-être 50 0/0. C'est, toutefois, dans l'Amérique du Sud, en face d'une nature inoccupée et aux puissantes ressources, qu'afflue l'immigration italienne. D'après les tables de M. Bodio, le savant statisticien italien, sur 1,378,013 Italiens, qui, dans les neuf années 1890-1898, ont émigré vers les pays hors d'Europe, soit une moyenne de 153,112, il s'en est rendu 617,909 au Brésil, 358,369 dans la République Argentine, 41,801 en Uruguay (2), pour huit années seulement en ce qui concerne cette dernière contrée, soit de 1890 à 1897 inclusivement; c'est, pour les trois pays, un total de 1,018,079 immigrants italiens ou 1,021,730 si l'on suppose que pour l'année 1898, où les informations manquent, l'émigration italienne pour l'Uruguay a été la même qu'en 1897. C'est donc, pour cette période 1890-98, une moyenne annuelle de 113,525 Italiens, venant se fixer dans les trois principales contrées de l'Amérique du Sud; comme quelques-uns peuvent revenir dans la mère-patrie, on peut ne compter que 100,000; c'est encore un apport énorme au peuplement et à la colonisation de cette partie du monde.
Malheureusement, depuis quinze années, l'émigration italienne pour les Etats-Unis a considérablement augmenté : dans la période 1890-98, d'après le document cité plus haut, 530,143 Italiens, soit 58,904 par an, se rendent en cette florissante contrée; ils se perdent infructueusement, sinon pour eux-mêmes, du moins pour leur pairie, dans l'Océan anglo-saxon; mieux vaudrait qu'ils allassent fortifier l'élément latin dans l'Amérique du Sud ou l'Amérique centrale.
Si forte que soit l'émigration italienne pour l'Amérique du Sud où, d'après les tables de M. Bodio, elle forme, dans la période considérée (1890-98) plus de 50 0/0 de lïmmigration totale au Brésil, à savoir 617,909 immigrants sur un total de 1,153,483, près de 50 0/0 à la République Argentine (358,369 Italiens sur 724,793), plus de 40 0/0 dans l'Uruguay (41,801 Italiens sur 98,125 immigrants de toute nationalité), les Italiens n'arriveront pas à donner à leur nation ou à leur langue, la prédominance
(1) Y oir plus oin, le chapitre consacré à la Tunisie.
(2) Emigrazione Italiana ni Estero, estratlo dalla Gazzetta Ufficiale Del Regno dltalia, del 29 septembre 1899, tavola Via, Roma.
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dans ces contrées, car le fond de la population y est, en grande majorité, soit espagnol soit portugais, et les influences officielles travaillent pour l'esprit et la langue espagnole à la Plata et en Uruguay, pour l'esprit et la langue portugaise au Brésil ; mais l'élément italien jouera dans ces contrées au moins le rôle que tient l'élément allemand aux Etats-Unis, plus grand même. Le Brésil, la Plata et l'Uruguay seront, dans une assez large mesure, quoique non prépondérante, imprégnés du caractère et de l'esprit italiens. Le commerce et, d'une façon générale, l'activité économique, et aussi l'activité même morale et intellectuelle, de l'Italie en profiteront. Dès maintenant, le commerce italien se développe sensiblement en ces contrées : dans le premier semestre de 1900, l'Italie venait au cinquième rang, immédiatement après le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France et la Belgique dans le commerce avec la République Argentine, pour un chiffre de 9,998,931 dollars d'or, plus de 50 millions de francs, dont les deux liers à l'importation. Elle venait avant les Etats-Unis, le Brésil et l'Espagne.