L'ALGÉRIE : LE ROLE DE L ADMINISTRATION
Si seulement le quartdes forêts domaniales du Tell algérien, soit 430,000 hectares, val ait les forêts domaniales de France, elles rapporteraient bruts 27à28 fr.parhectare et nets une quinzaine de Irancs, soit unedouzainede millionsbruts et 5à6millionsnets.Lepays, en outre, serait plus fertile, plus à l'abri des sécheresses. Les forêts dans le midi produisent plus parleur influence indirecte que par le bois qu'on y débite. Le temps viendra-t-iloùles forêts algériennes seront ainsi reconstituées ? Il ne faudra pas moins d'un demi-siècle pour y arriver; il y faudrait aussi beaucoup de persévérance, d'intelligence, et, en ce qui concerne les semis, les plantations, les routes et les accès, il conviendrait de ne pas reculer devant des dépenses qui seraient un excellent placement. Malheureusement, les incendies de forêts sont fréquents pour des raisons diverses : les indigènes ont conservé l'habitude méridionale d'incendier les terrains boisés qu'ils occupent, soit pour chasser les bêtes fauves, soit pour se procurer les pâturages nécessaires à leurs troupeaux. La Statistique générale de V Algérie estime à 725,520 hectares la contenance des forêts qui, de 1876 à 1893, en dix-huit ans, ont été ainsi parcourues par le feu, soit près du tiers du territoire forestier, avec une perte de 33,131,156 fr., ou de 44 fr. par hectare ; il faut dire que toutes ces forêts n'ont pas été détruites et que l'étendue ravagée est moindre en réalité, parce que les mêmes ont été brûlées plusieurs fois ; en outre, le feu peut parcourir une forêt et épargner beaucoup de grands arbres. Néanmoins, il est difficile, dans ces conditions, d'avoir des forêts prospères.
On a établi un régime sévère, celui de la responsabilité collective des tribus en cas d'incendie. Le gouvernement doit s'appliquer, en multipliant le personnel forestier, à rétablir un domaine qui est si essentiel pour la bonne culture de l'Algérie et qui peut être si productif un jour. En 1882, à la suite des incendies de 1881, on a constitué un service de 2,465 postes vigies qui emploient 6,516 hommes. Aussi, l'année suivante, les incendies ont-ils presque disparu. Dans ces tout derniers temps, ils se sont fort réduits et ont plus de causes accidentelles qu'intentionnelles. En 1898, les étendues parcourues par le feu ont été seulement de 12,3S4 hectares, ayant causé un dommage de 282,164 francs. VEocposé de la situation générale de l'Algérie, publié en 1896, attribue la réduction de ces sinistres aux mesures prises à l'égard des indigènes en vue d'ouvrir aux pâturages les forêts domaniales ; grâce à ce traitement bienveillant, qu'il faudrait étendre et généraliser, sans excès toutefois, et aussi à d'autres mesures prises àla suite desincendies do 1893, telles que les écobuages et la destruction des chaumes dans un rayon de 40 mètres autour des centres européens et indigènes et des habitations isolées, les incendies ont des conséquences moins graves; les indigènes se prêtent très bien à les éteindre.
432 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE.
Outre les 2,600,000 hectares de forêts domaniales ou communales, on a vu que les particuliers détiennent 480,000 hectares de bois, en 1899. Un décret de 187(3 a autorisé dans de certaines conditions l'aliénation des forêts de chênes-liège. L'étendue de ces forêts en Algérie est d'environ 400,000 hectares et, au 31 décembre 1887, une étendue de 149,000 hectares de cette essence avait été constituée définitivement en propriétés privées. Sur ce chiffre, environ 70,000 hectares avaient été aliénés à titre gratuit, mode qui ne nous paraît pas digne d'encouragement; le reste l'avait été à titre onéreux. Depuis 1879, les aliénations à ce titre l'emportent de beaucoup, et l'on doit s'en applaudir, sur celles à titre gratuit.
On avait pris en outre l'habitude d'augmenter chaque année les superficies de forêts amodiées, c'est-à-dire affermées à long terme. Depuis 1876 jusqu'au 31 décembre 1882, 611,672 hectares ont été placés sous ce régime ; il ne s'agit pas là, toutefois, uniquement de véritables forêts : la généralité ne contient que des alfas, des diss, des palmiers nains, des asphodèles et des carrières. Cependant, 54,875 hectares de chênes-liège étaient amodiés pour quatorze années en 1887. Ils rentrent peu à peu dans les mains de l'administration. Celle-ci, sauf exception, agit avec plus de prévoyance en conservant et administrant elle-même les forêts domaniales.
Depuis le rejet, en 1883, du projet d'expropriation de 300,000 hectares de terres sur les Arabes, il a été question souvent de prélever sur les forêts domaniales algériennes 200 ou 250,000 hectares qui pourraient être livrés àla colonisation pour le défrichement. Accomplie avec intelligence, cette opération ne prêterait à aucune critique sérieuse. Il faudrait seulement que les hectares ainsi livrés aux colons fussent pris parmi les surfaces qui ne sont boisées que de nom et dans les plaines, où l'entretien de massifs forestiers offre le moins d'utilité. Il n'est pas nécessaire, en effet, que l'Etatdétienne plus de 1,600,000 hectares dans le Tell de forêts nominales, sans compter les 7 à 800,000 dans le territoire militaire; s'il n'en possédait que 1,200,000 à 1,300,000 dans le Tell, qu'il s'efforçât de repeupler et de bien entretenir, ce serait pour le pays un profit considérable.
Voilà donc l'une des branches principales de l'administration coloniale : c'est là qu'elle peut et doit se montrer active ; c'est là qu'il est légitime et nécessaire non seulement de conserver, mais d'augmenter le nombre des fonctionnaires. 11 est d'autres services aussi essentiels. Un colon fort expert dans les affaires algériennes, M Jules Duval, a dit qu'en Algérie la politique devait être une politique hydraulique. Des dessèchements, des canaux, des barrages, c'est un besoin universellement senti, un besoin primordial dans cette terre féconde, qui a deux ennemis principaux que l'on croirait inconciliables, la sécheresse et les émanations palustres ; il faut utiliser tous les cours d'eau pour l'industrie et la culture.