L'ALGÉRIE : LE RÉGIME COMMERCIAL
et assez récent de l'exportation algérienne, c'est le vin : cette contrée n'en exportait que 18,092 hectolitres en 1882, valant 460,000 fr ; 793,000 hectolitres en 1887, pour une valeur de 28 millions ; en 1897, elle en exporte 3,810,000 hectolitres pour 136 millions (valeur officielle) et, en 1898, 3,419,000 hectolitres pour 117 millions; disons, toutefois, que ces valeurs officielles, d'après notre expérience personnelle de vigneron africain, paraissent très surfaites ; il faudrait les réduire d'un tiers, le vin d'Algérie n'ayant jamais dû valoir dans ces dernières années plus d'une vingtaine de francs l'hectolitre en moyenne au port d'embarquement.
Le commerce général algérien se décomposait ainsi par pays de provenance et de destination en 1887 :
Importation.
Exportation.
Total.
Pays.
Francs.
Francs.
Franrs.
Possessions anglaises de
la Méditerranée
Les documents récents
ne donnent
pas la répartition par pays
et indiquent seulement que sur les 302 millions d'importation
au commerce général en 1898, 225,535,000 fr. de marchandises étaient prises à la consommation en France, soit 75 0/0 du total et 76,688,000 étaient des marchandises provenant ou de l'étranger ou des entrepôts de France. Sur les 285,768,000 fr. de marchandises exportées, 232,137,000 l'étaient à destination de la France et 56,631,000 à destination de l'étranger. Quoique les proportions n'aient pas beaucoup changé entre l'étranger et la France, les très hauts droits protecteurs établis depuis 1891 entravent beaucoup les relations entre l'Algérie et l'étranger.
Le développement de la navigation depuis 1864 a été plus considérable encore que celui du commerce. Elle a triplé en quatorze ans. Le mouvement maritime à l'entrée, en l'année 1878, consistait en 4.046 navires, jaugeant 1,354,883 tonneaux. Dans ce tonnage les provenances de France étaient comprises pour 840,961 tonneaux et celles de l'étranger pour 513,922. En 1887, on constatait un nouveau et immense progrès : le mouvement de la navigation à l'entrée était
440 DE LA COLONISATION AU XIX* ET AU XXe SIÈCLE.
représenté par 4,760 navires, jaugeant ensemble 2,465,000 tonneaux ; il y a eu presque stagnation pendant les onze années suivantes : en 1898, on recensait 3,648 navires et 2,463,620 tonneaux ; la politique ultra-protectionniste est la cause de cet état stationnaire.
Les principaux pavillons figuraient pour les proportions suivantes dans ce mouvementmaritimeàl'entrée, en 1898: Français, 1,814 navires et 1,641,674 tonnes, soit 66 p. 100 du tonnage total ; Anglais, 461 navires, 476,594 tonnes ou près de 20 p. 100; Allemand, 80 navires et 93,172 tonnes, environ 4 p. 100; Italien, 239 navires et 49,641 tonnes, soit 2 p. 100; Espagnol, 341 vaisseaux et 43,756 tonnes, soit 1 3/4 p. 100 ; Norvégien, 42 navires, 34,299 tonneaux, etc. La grosse part dans le mouvement maritime de l'Algérie reste donc toujours au pavillon français, qui jouit du privilège exclusif de la navigation avec la métropole. Malheureusement, à la suite de notre politique ultra-protectionniste et de l'élévation des droits de quai, la part de la navigation britannique avec l'Algérie a beaucoup baissé depuis une douzaine d'années, après s'être fort accrue auparavant : de 404,000 tonnes à l'entrée en 1882, elle était passée à 689,000 tonnes en 1887 pour retomber à 476,594 en 1898; cependant, le pavillon britannique est attiré vers notre colonie non seulement pour les transports de matières premières d'Algérie dans la Grande-Bretagne: alfa (1), fer, phosphates, etc., mais aussi parce que beaucoup de navires anglais à destination ou en provenance des Indes font escale dans un port algérien, ce qui, à la longue, devrait être un grand avantage pour notre colonie. C'est folie d'avoir enrayé ce mouvement.
L'Algérie est dotée d'une institution particulière connue sous le nom d'octroi de mer. C'est là une taxe qui s'applique sans distinction de nationalité ni de provenance aux marchandises qui entrent en Algérie par les ports. Nous ne saurions, quant à nous, condamner cet impôt; il n'a aucun des caractères des taxes protectionnistes, il est simplement fiscal ; il sert à défrayer les budgets des communes et de la colonie qui, difficilement, pourraient se procurer d'autres ressources aussi considérables ; il jouit du double mérite d'être généralement proportionnel et modéré ; il ne s'élève pas à plus de 15 ou 20 p. 100 du prix de la marchandise en gros ; il n'a aucun des principaux inconvénients de l'octroi de terre ; il se perçoit, en effet, directement sur les cargaisons, est payé en bloc par les négociants importateurs et se répartit silencieusement sur le prix des marchandises ; il n'y a donc là, ni les formalités, ni les lenteurs, ni les abus et les vexations qui sont inhérents à nos octrois métropolitains ; les frais de perception
(1) Sur les 260,673 tonnes d'alfa exportées d'Algérie pendant les trois années 1885, 1886 et 1887, 221.248 l'ont été pour l'Angleterre, 20,-789 pour l'Espaene, 8,223 seulement pour la France. Cette négligence de la part des fabricants français de papier est impardonnable. (Note de la 4e édition.)
L'ALGÉRIE : LE RÉGIME FINANCIER
sont aussi moins élevés ; c'est d'ailleurs un impôt populaire. Quand on songe à l'énorme difficulté de lever des taxes dans les colonies, sans arrêter ou entraver la production, on ne peut vouloir supprimer un impôt d'une réalisation si facile et que les colons ressentent peu.
Dans le budget de prévision de l'an 1900, le produit des droits de douanes pour l'Etat monte à 13,425,000 fr. ; d'autre part, l'octroi de mer, perçu pour la plus grande partie par l'administration des douanes, avait rapporté' 7,018,000 fr. en 1898. Ces derniers droits grèvent surtout les viandes salées, les sucres, les vins, les eaux-de-vie, les tabacs, les bougies, c'est-à-dire la plupart des objets de consommation générale. Le produit de cet impôt, sauf un prélèvement d'un sixième pour le service de l'instruction primaire, est distribué entre les communes algériennes ; il a été l'objet de beaucoup de contestations et de remaniements (1). Nous estimons qu'une colonie ne peut pas se passer de droits de douane, que sur les 300 millions de son commerce d'importation, il serait naturel et modéré que l'Algérie perçût une taxe moyenne de 120/0, soit 36 millions ou une quinzaine de millions de plus que le rendement cumulé des droits dédouane proprement dits et de l'octroi de mer. Ce surcroît de 15 à 16 millions la mettrait au large et pourrait acheminer à la suppression prochaine de toute subvention métropolitaine pour les services civils, y compris les garanties d'intérêts aux chemins de fer (2).
Depuis 1880 et surtout 1891 , le mouvement protectionniste s'étan t accentué en France comme partout, les fabricants français ont demandé que l'on établît en Algérie le tarif douanier qui règle les importations en France, en exemptant de tous droits les produits français. Il est malheureux qu'ils aient obtenu gain de cause, sauf quelques exceptionnelles dérogations. Avec un peu d'ingéniosité, d'équité et quelques efforts, les fabricants français pourraient, dans
(1) On tend de plus en plus à assimiler l'octroi de mer à nos octrois muni cipaux, qui ne frappent pas les objets manufacturés, de sorte que les produits des manufactures françaises soient exempts de cette taxe. D'autre part, on relève les droits de douane sur les produits étrangers. D'autres veulent supprimer complètement l'octroi de mer et le remplacer par une participation des communes et des départements de l'Algérie dans les recettes de la douane algérienne. Le but de tous ces changements proposés est de grever lourdement les produits étrangers en exemptant de taxes les produits métropolitains. Ce serait une politique contraire aux intérêts de la colonie. {Note de la 4e édition.)
(2) Le produit de 36 millions de francs que nous voudrions voir atteint par les douanes algériennes est bien loin d'être exagéré si l'on tient compte de ce que les colonies australasiennes ont retiré 8,416,243 liv. st. ou 212 millions de francs de leurs droits de douane ; or, l'Australasie en 1898 n'avait que 4,477,000 habitants ; ses importations montaient à 1,730 millions de francs (68,651,078 liv. st.) ; la moyenne des droits était donc de 12 p. 100; d'autre part, en 1898, le Canada avait retiré 4,4^9,910 liv. st. des droits de douane (112 millions de francs) sur un chiffre d'importations de 28,833,504 liv. st. (725 millions de francs), ce qui représente un droit moyen supérieur à 15 p. 100.
4 42 DE LA COLONISATION AU XIX6 ET AU XXe SIÈCLE.
les circonstances actuelles, se rendre facilement maîtres du marché algérien. Les produits français devraient être taxés à l'entrée de l'Algérie et jouir seulement d'une immunité de moitié de la taxe, en ce sens que là où les produits étrangers paieraient 15 à 20 p. 100, les produits français ne seraient grevés que de 7 1/2 à 10; par contre, quoique beaucoup de personnes puissent trouver qu'il y a là une contradiction, faute d'une réciprocité absolue, les produits algériens devraient continuer à être exempts de droits de douane dans la métropole, saui de ceux des droits qui ont un caractère purement fiscal, sur les denrées spéciales dites coloniales que l'Algérie, d'ailleurs, ne produit guère. Une mère-patrie, absolument comme une mère, doit, en effet, se montrer accueillante et généreuse pour ses colonies, afin d'en faciliter le développement et de s'en gagner l'affection ; elle aurait tort de vouloir faire reposer ses relations surlabase étroite et positive d'une rigoureuse réciprocité.
Au régime commercial se rattache d'une manière intime le régime financier sous sa double face, les impôts et le crédit. Rien n'est si délicat dans une colonie que la taxation. Un impôt mal établi peut arrêter pour toujours ou comprimer pour longtemps l'essor de la colonisation; le corps colonial dans son enfance est si susceptible, si impressionnable, si faible, qu'on ne saurait être trop prudent pour les charges qu'on lui impose : non-seulement il importe qu'elles soient légères, il les faut encore bien placer. Dans les colonies comme partout, il n'y a que deux genres de taxes: les taxes directes et les taxes indirectes. Les unes et les autres sont de mise, si elles ne sont pas exagérées, si elles n'entraînent pas des formalités etdes vexations inutiles. De tous les im pots imaginables aux colonies, les droits de douane, sont ceux dont la perception est la plus aisée et soumet le moins le contribuable à des dérangements et à deslenteursfunestes. La plupart des colonies anglo-saxonnes tirent aussi une grande partie de leurs ressources des taxes sur les alcools et les liqueurs. Dans les pays viticoles, ces taxes sont plus malaisées à établir; elles deviennent d'une perception difficile et entraînent des vexations; néanmoins, l'alcool doit être frappé ; ce droit figure pour 4,839,000 fr. au budget de l'Algérie de 1900 et des droits de licence sur divers débitants et fabricants de boissons y ajoutent 2 millions.
On peut recourirà l'impôt foncier, avec réserve ; car, si cet impôt est exagéré ou si sa base n'est pas excellente, il risque d'arrêter le défrichement. La lettre impériale de 1865 s'était prononcée sans restriction pour l'impôt foncier, « qui doit être établi le plus tôt possibleen territoire civil, en prenant pour base la qualité du sol, qu'il soit cultivé ounon, comme cela a lieu en France. Cette mesure réclamée parles colons eux-mêmes obligera les propriétaires à défricher ou àvendre. » Ces lignes suscitentdesobjections.L'impôtfon-
L'ALGÉRIE I LE RÉGIME FINANCIER
cier doit-il peser même sur les terres non défrichées, ainsi que la lettre impériale le pense ?Nous croyons que, s'il est très modéré, il peut porter même sur les terres qui ne sont pas en culture, mais qui sont devenues propriété privée, si ce n'est immédiatement après l'acquisition, du moins au bout de quelques années, cinq ans par exemple. C'est ce qui se pratique aux États- Unis sous le nom de taxes locales; les settlers s'en trouvent à merveille, les communes aussi, et les économistes les. plus experts en fait de colonisation, Merivale entre autres, louent ce mode d'imposition. Il est incontestable qu'une taxe qui est sensible, sans être exagérée, excite à la culture, empêche les riches propriétaires d'acheter des domaines pour les laisser en friche, attendant leur plus value de l'effet du temps et de la culture environnante. Nous approuvons donc que toutes les terres devenues propriété privée soient soumises à l'impôt foncier quelques années après leur aliénation par l'État. Il est bon, en effet, d'accorder un peu de répit au colon ; avant de mettre en culture, il a souvent de grandes dépenses préparatoires à faire; puis les premières récoltes ne rapportent guère et le colon a besoin de toutes ses ressources ; les lui enlever sous forme d'impôts, aussitôt après l'acquisition de la terre inculte, c'est nuire à la culture, c'est amoindrir par conséquent la matière imposable. L'impôt foncier ne doit être dans une jeune colonie qu'un stimulant; il y a une mesure fort délicate à trouver, car il peut facilement devenir un obstacle. Il semblerait bon que l'impôt foncier rural, dans les jeunes colonies, appartînt aux communes ou à la province, non à l'Etat; ce serait une précieuse ressource pour les travaux de viabilité, et le colon, voyant l'emploi auquel cet impôt est désigné, ne murmurerait pas en le payant ; quand il s'agit d'impôts, on ne doit pas seulement considérer le résultat réel, il faut encore tenir un certain compte de l'opinion. Une loi du 23 décembre 1884 a institué au profit des localités algériennes, avec grand'raison, une taxe sur les propriétés bâties, puis une loi de 1892 y a établi cette même taxe pour l'Etat au taux de 3,20 p. 100 du revenu net. En 1898, cette taxe a produit 3.804,995 fr. dont 1,903,844 fr. pour l'Etat, 909,000 fr. pour les départements et 992,000 pour les communes. L'impôt foncier rural sur les propriétés européennes reste encore à établir (1).
(1) Dans sa session extraordinaire de févrierl884, le Conseil supérieur de l'Algérie a adopté un projet de loi pour l'établissement d'une taxe foncière qui serait perçue eu centimes additionnels, calculés sur un principal fictif. Les terres seraient divisées eu 4 classes : 1™ classe, vignes, orangeries, jardins et vergers, etc. ; 2», terrains irrigues, olivettes, prairies, cultures industrielles permanentes ;3« terres labourables chemins de fer et canaux; 4% pâtures palmiers nains, land es et friches, terres vagues! bois, etc. On adoptait pour ces différentes classes le tarif suivant : 6 fr.,2 fr.,lfr ufr. 15. C'étaient là les chiffres qui devaient servir de base à l'impôt. L'Algérie aurait intérêt à établir un impôt foncier qui, toutes charges comprises, restât dans ces limites. On attend encore une loi sur ce point. {Note de La 3e édition.)
444 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE
L'impôt des patentes (sur les négociants et fabricants) à la condition d'être modéré, est facile à percevoir dans une colonie : en 1898, il a produit en Algérie, 2,341,000 fr., dont 1,819,000 fr. à l'Etat et 522,000 fr. seulement aux localités ; il semble que cellesci puissent en tirer un plus grand parti. Les droits d'enregistrement et de timbre sont acceptables, s'ils sont modérés. Ces taxes en France sont beaucoup trop élevées ; elles tendent à consacrer l'immobilité et l'inaliénabilité des biens-fonds. En effet, sauf le cas exceptionnel où les terres ont acquis au bout de peu de temps une plus value considérable, on est réduit à les vendre moins cher qu'elles n'ont coûté, tous frais compris. Ce système de hauts droits empêche qu'on ne vende une terre pour en acheter une autre. Cette opération serait presque toujours mauvaise, puisqu'on devrait commencer par payer au trésor et aux officiers ministériels un droit qui ne monte pas à moins de 9 ou 10 p. 100. Répétée souvent, cette spéculation finirait par ruiner complètement celui qui s'y livrerait. Or, dans les colonies, il est parfois très utile que les terres changent souvent de main ; il y a des hommes qui sont de leur nature enclins à défricher et qui savent mieux que personne porter les terres incultes au premier degré de culture, mais qui, une fois arrivés à ce point, n'ont plus le goût ou la capacité des perfectionnements ultérieurs ; il est, au contraire, d'autres cultivateurs plus soigneux qui n'aiment ou ne s'entendent à prendre les terres qu'après ce premier travail de préparation et qui savent alors admirablement les améliorer. Dans le Far- West de l'Amérique les terres changent trois fois de propriétaires en un laps de temps de quelques années ; il est rare que celui qui a défriché le sol le possède au bout de dix ans ; il s'est formé ainsi aux États-Unis trois catégories très distinctes de cultivateurs qui se succèdent à quelques années d'intervalle sur les mêmes espaces. L'un habite une hutte (loghouse) et défriche ; le second se construit une grande maison de bois et fait une culture extensive avec un peu de bétail mais sans grand capital ; le troisième se bâtit une maison de pierre et se livre à grands frais à une culture intensive; cette division du travail correspond à une division naturelle d'aptitudes et de goût et à une division sociale de fortune et de capitaux. On peut dire que sans cette triple catégorie de cultivateurs les progrès du Far-West seraient infiniment plus lents et que la culture n'y serait ni aussi étendue ni aussi avancée. Il en est de même en Australie. Il est très rare que le squatter devienne settler. Il est incontestable que dans une colonie la terre doit changer plus souvent de mains que dans une métropole; or, les droits d'enregistrement et de mutation par leur élévation empêchent les aliénations ; nous pouvons dire qu'ils empêcnent du même coup les progrès de la culture. Combien n'est-il
L'ALGÉRIE : LE RÉGIME FINANCIER
pas désirable de faciliter les échanges, mais comment cela est-il possible avec des taxes considérables?
La ressource la plus naturelle à une colonie agricole, c'est la vente des terres domaniales. Que de recettes l'Australie du Sud s'est faite en battant monnaie avec ses terres ! Nous n'avons aucun doute que l'Algérie ne puisse tirer aussi des subsides de ce fonds commun. Mais il faudrait de premières dépenses intelligentes. Si l'Australie du Sud a beaucoup gagné avec son sol, elle a commencé par faire de grandes avances en surveys ou en arpentage. Il faudrait de plus que le régime général de la colonie exerçât de l'attrait au dehors. Dans ces conditions, avec le double mode de vente à prix fixe et à bureau ouvert pour les terres ordinaires et de vente aux enchères cachetées pour les terres exceptionnelles, on pourrait sans doute se procurer plusieurs millions par année.
On a beaucoup disserté sur la répartition des impôts en Algérie entre les Européens et les indigènes. Le départ est impossible à faire, toutes les taxes autres que les taxes directes se distribuant, dans des proportions indéterminables, entre les différents groupes de population. Un colon, qui fut plus tard député de la colonie, le Dr Warnier, dans sa brochure V Algérie devant L'opinion publique, donnait les chiffres suivants comme produits des impôts, tant généraux que locaux, en 1862 :
2.761.858 indigènes ont payé... 19.292.817 fr. soit 7 fr. 70 par tête. 204.877 Européens — 17.450.311 fr. soit 85 fr. 15 , —
Ce calcul exagérait énormément la part des taxes afférant aux colons ; puis il faudrait tenir compte de l'affectation du produit des taxes, laquelle est, pour les trois quarts, sinonlesquatrecinquièmes, dans l'intérêt de l'élément européen. L'incertitude et l'obscurité des statistiques algériennes ne permettent pas de se rendre exactement compte de l'ensemble des dépenses et des recettes. Au budget de 1900, les dépenses du gouvernement de l'Algérie étaient évaluées à 72,144,494 fr.; il y faudrait joindre 25,574,236 fr. de dépenses départementales ordinaires et extraordinaires et 38,314,072 fr. de dépenses communales (1); ce serait un total de 136 millions (armée non comprise); mais à cause des doubles emplois, on peut s'arrêter au chiffre de 125 millions de dépenses, non compris le produit d'emprunts locaux. Les recettes algériennes sont beaucoup moindres ; le budget de 1900 ne porte qu'à 55,348,000 fr. les recettes de l'Etat, dont 3,405,000 fr. de recettes d'ordre; avec les recettes locales, déduction faite des subventions de l'Etat et emprunts locaux, on peut arriver à 95ou 100 millions de recettes algériennes propres et normales, d'ordre général ou local.
Les documents officiels sont loin de concorder sur la situation
(1) Voir le Budget général de V exercice 1900 et, pour les recettes et dépe ses locale >, YExposé de la situation générale de V Algérie en 4899, pages 6 à 12.
446 DE LA COLONISATION AU XIX6 ET AU XXe SIÈCLE
financière de l'Algérie. Les publications qui sont rédigées à Alger font apparaître un excédent annuel des recettes, et les publications, au contraire, qui s'éditent à Paris font ressortir un déficit notable et permanent. D'après la Statistique générale de l'Algérie pour les années 1879 à 1881 (1), le budget du gouvernement général se divisait en deux parties : 1° le budget ordinaire qui, par une anomalie, était formé des recettes ordinaires et des recettes extraordinaires*^0 le budget sur ressources spéciales. Les recettes ordinaires se composaient des produits perçus par les services de l'enregistrement, timbre et domaine, des douanes, des contributions diverses, des postes et télégraphes et de recettes variées groupées sous le nom de produits divers. Les recettes dites extraordinaires et néanmoins incorporées au budget ordinaire provenaient du produit des contributions de guerre, quand on juge à propos d'en établir sur les Arabes pour faits de rébellion, de la part faite à l'Algérie, pour exécution de travaux publics, dans le produit de l'émission des rentes 30/0 amortissables, etc. Les ressources dites spéciales comprenaient : le produit des centimes additionnels extraordinaires, affectés à la constitution de la propriété indigène privée ; le remboursement des frais de contrôle et de surveillance des chemins de fer algériens ; le dixième du principal des impôts arabes attribués aux chefs collecteurs, les produits enfin affectés au service de l'assistance hospitalière.
Composés de ces éléments si divers, les budgets du gouvernement général de l'Algérie dans les années 1878 à 1880 auraient donné, d'après la statistique générale algérienne, les résultats suivants :
Budget des dépenses*
Budget des recettes.
Budget ordinaire.
Année».
Recettes ordinaires.
Francs.
Recettes extraordinaires.
Francs.
Budget sur ressources spéciales.
Francs .
Total général des recettes.
Francs.
Francs, 32.006.322 35.630.590 32.733.203
A en croire ces chiffres, le budget algérien se serait soldé par un excédent important des recettes, 4 millions de francs en 1878, 1,500,000 francs en 1879, et 6 millions en 1880. Il est vrai que la métropole donnant chaque année 3 millions et demi de francs pour les travaux publics, on ne retrouverait guère pour l'ensemble de ces cinq années que le simple équilibre.
Un autre document algérien, la Statistique générale pour les
(1) Statistique générale de V Algérie, années 1879 à 1881, page 18.
L ALGÉRIE I LE RÉGIME FINANCIER
années 1885-1887 donne des renseignements assez différents. Dans l'intervalle, la législation budgétaire de l'Algérie a été modifiée ou plutôt bouleversée d une façon très malencontreuse. Les décrets des 26 août, 20 et 21 septembre 1881, ont supprimé le budget du gouvernement général ; les crédits qui le constituaient ont été répartis sur les budgets des différents ministères de la métropole. Nous ne sachions pas de « réforme » plus absurde et plus préjudiciable à tous, aussi bien à la mère-patrie qu'à la colonie. Cette dispersion crée la confusion; elle conduit, en outre, à l'incompétence administrative.
Les nouveaux cadres budgétaires ne comprenaient plus qu'un budget ordinaire et un budget sur ressources spéciales; celles qui étaient précédemment inscrites au budget extraordinaire n'y figuraient plus, étantadministrées directement parle ministre des Travaux publics. Aussi le budget de l'Algérie s'offrait-il très incomplet et fictif. La Statistique générale de l'Algérie donnait les chiffres suivants pour les années 1884 à 1889 :
Budget des recettes.
Budget
des dépenses.
Recettes
Recettes
Total
ordinaires .
sur ressources spéciales.
des recettes.
Années.
Francs.
Francs .
Francs .
Francs.
A en croire ces chiffres, les excédents budgétaires annuels de 1 886 à 1889 auraient varié de 13 à 1 7 millions ; mais ces chiffres sont fictifs, en ce que le budget ne contient pas diverses dépenses payées pour l'Algérie par les ministères métropolitains, notamment les garanties d'intérêt versées aux compagnies de chemins de fer algériennes, lesquelles (la Tunisie non comprise) coûtaient 18 à 20 millions par an.
Un recueil officiel français a dressé le tableau des recettes et des dépenses de l'Algérie, de 1840 à 1882(1), en rassemblant non seulement les dépenses effectuées par le gouvernement général luimême, mais encore celles que défraient sur le sol algérien les divers ministères de la métropole, comme ceux de la justice, des cultes, des travaux publics, l'administration des douanes, etc. Le ministère de la guerre n'entre pas en ligne de compte, étant en-
(1) Bulletin de statistique et de législation comparée, publié par le ministère des finances, livraison de juin 1884, pages 662 et suivantes.
448 DE LA COLONISATION AU XIXe ET AU XXe SIÈCLE.
tendu que l'entretien de l'armée en Algérie est tout entier à la charge du budget métropolitain. Le recueil officiel fait remarquer qu'il y a quelques petites dépenses, concernant l'Algérie, qui se trouvent confondues dans les divers chapitres des ministères de la métropole et qu'on n'a pu décomposer de manière à les faire entrer comme éléments dans le tableau dont il s'agit. Voici, d'après le document cité jusqu'en 1881 et d'autres plus récents pour les années postérieures, mais moins exacts, de 1887 à 1891 surtout, les recettes et les dépenses de l'Algérie à différentes époques :
Années.
Produits et revenus de l'Algérie.
Francs.
29 266.401 29.572.023 32.174 957 34.519.824 39. 170.203 37.683.72a 39 119.203 39.254.019 38.379.244 38.106.190 39.414.221 40.261.877 42.651.878 Evaluation 51.993.101
RecettPS.
Fonds de
concours.
Francs.
Budget sur ressources spéciales.
Francs.
Recettes d'ordre
Total général des recettes.
Francs.
Dépenses.
Total général des dépenses.
Francs.
Excédent
des recettes + où déficit —
Francs.
(1) Pour les années 1883 et 1884 les chiffres expriment la situation provisoire des exercices, pour 1885 ils représentent le budget voté et pour 1886 le projet de budget. D'après une annexe à l'Exposé des motifs du budget de 1886, dans la période de 1840 à 1862, les excédents de dépenses de l'Algérie (armée non comprise, ont été de 74,949.893 fr. (déduction faite des excédents de recettes des années 1856 et 1857). Dans la période de 1863 à 1886, les excédents de dépenses de 20 exercices, toujours d'après la même source, montent à 197,536,289 francs; si l'on en déduit les 7,412,521 francs d'excédent de recettes de 4 exercices, on a un total d'excédent de dépenses pour la période de 1863-1886 de 190,123,768 francs. Pour toute la période 184C à 1886, l'excédent des dépenses civiles à la charge de la métropole s'élèverait à 265,073,661 francs. Mais ces chiffres du déficit total algérien sont beaucoup trop faibles, ils ne comprennent pas des dépenses qu'il est difficile de séparer de celles de la métropole, comme celles des pensions, ni diverses catégories de subsides.
l' ALGÉRIE : LE RÉGIME FINANCIER.
Les prétendus excédents des années 1887 à 1891 sont une pure et tout à fait indigne mystification, pour la raison donnée ci-dessus (p. 447). L'Algérie n'a jamais coûté à la métropole moins d'une vingtaine, sinon une trentaine, de millions paran (armée non comprise).
Aujourd'hui (1900), outre le déficit prévu dans Je budget de l'Etat pour les dépenses civiles algériennes, soit 16,745,000 fr., il faut tenir compte de diverses subventions allouées sur le budget de la France aux communes algériennes ou à des entreprises diverses en Algérie ; puis de la part qui devrait incomber à la colonie dans les pensions de retraites des fonctionnaires y ayant servi, enfin de la gendarmerie algérienne qui est un service beaucoup plus civil que militaire ; en réunissant ces éléments, on trouve que l'Algérie coûte actuellement (1 900) et annuellement à la métropole environ 30 à 35 millions de francs, armée non comprise.
C'est infiniment trop, étant donné que la colonie commence à approcher de l'âge adulte, étant âgée de 70 ans ; on devrait prendre des mesures, partie en diminuant les dépenses (suppression du quart colonial ou augmentation de traitement de tous les fonctionnaires), partie en augmentant les ressources (droits de douane notamment, avec un taux différentieltoutefois sur les produits français, fort relèvement de l'impôt sur le tabac, augmentation moindre du droit sur le café, léger impôt foncier rural, etc.) pour que, d'ici à 1910, au plus tard, l'Algérie payât la totalité (garanties d'intérêts aux chemins de fer et pensions comprises) de ses dépenses civiles.
Quant au prix de revient total de notre établissement en Algérie pour la France, d'après la Statistique générale de V Algérie pour les années 1884-1887 (p. 73 et suiv.), le total des dépenses, y compris celles de l'armée, effectuées pour l'Algérie de 1830 à 1887 inclusivement, se serait élevé à 4,868 millions de fr. et le total des recettes à 1 milliard 207 millions, d'où un découvert de 3 milliards 660 millions, représentant le coût de l'Algérie : à l'heure actuelle (1900) cette colonie revient à plus de 4 milliards à la mère-patrie.
D'après le budget de prévision de l'année 1900, les recettes de l'Etat dans la colonie devaient nionLr à 55,398,711 fr. dont il y avait à défalquer 3,405,610 fr. de recettes d'ordre, laissant ainsi un chiffre de recettes propres de 51,993,101 fr. Sur cette somme, 4,385,000 fr. représentaient les produits et les re venus du domaine de l'Etat, dont 2,187,500 fr. de produits forestiers, chiffre appelé à grossir considérablement avec le temps ; les postes, télégraphes et téléphones devaient rapporter 4,785,700 fr. ; les produits divers du budget n'ayant pas le caractère d'impôts, parmi lesquels 200,000 fr. de redevance des phosphates, appelés à s'accroître, figuraient pour 1,205.970 tr. En défalquant ces trois grandes catégories de ressources qui ne sont pas des taxes à proprement parler et qui montent à 10,376,670 fr., il reste 41,616,431 fr. pour les impôts d'Etat, chiffre très modique, étant donné que la population dé-
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passe 4 millions 1/2 d 'âmes, dont 600.000 Européens. Sur ces 41 millions 1/2 de francs, les contributions directes montent à 12.135,331 fr., à savoir : 1,903,843 fr. de contribution foncière sur les propriétés bâties, 1,820,640 fr. d'impôts de patentes, 220,985 fr. de perceptions diverses assimilées aux contributions directes; enfin, ce qui est le gros bloc, 8,189,863 de « contributions arabes », sur lesquelles nous allons donner tout à l'heure quelques détails. Les produits del'enregistrement, perçus avecraison à un tarif moitié moindre qu'en France, mais, chose étrange, ne comprenant aucun droit de succession, montent à 3,942,000 fr. et les droits de timbre, y compris l'impôt de 4 p. 100 sur le revenu des valeurs mobilières, à4, 452,400 fr.; les droits de douaneneproduisent que 13,425,000 fr., auxquels, toutefois, il faut joindre l'octroi de mer, taxe principalement locale; les contributions diverses ou indirectes rapportent 6.863,800 fr., dont 4,839,600 fr. pour la taxe sur l'alcool et le reste particulièrement pour des licences sur les fabricants et débitants de boissonset de tabac; enfin, la ventedes poudres donne542, 300 fr. et celle du tabac 255,600 fr., chiffre infiniment trop modique. Tout cet ensemble d'impôts est trop restreint et laisse trop de charges à la métropole.
Quant aux budgets départementaux ordinaires, ils puisent leurs recettes dans le produit des centimes additionnels au principal de l'impôt foncier sur les propriétés bâties et de l'impôt des patentes ; dans le prélèvement de cinq dixièmes sur les impôts arabes, les produits éventuels, les subventions de l'Etat, les contingents communaux ou les subventions particulières pour les chemins. Le budget extraordinaire est alimenté par les centimes additionnels extraordinaires, les emprunts, les ventes d'immeubles ou d'objets mobiliers. En définitive, c'est l'impôt arabe qui forme la plus grande partie des ressources provenant d'impôts et affectées aux budgets ordinaires des départements.
Les receltes ordinaires des communes sont constituées pour un quart environ par l'octroi de mer, supplément à la douane dont nous avons parlé, puis parles taxes sur les loyers, les patentes, les droits de halles et de marchés, d'abattoirs, les prestations, etc. (1).
Dans cette nomenclature des recettes départementales et communales un chapitre mérite une attention particulière, celui des impôts arabes. Ils contribuent notablement au budget général et encore plus aux budgets départementaux. Les impôts dits arabes sont établis, pour la plus grande part, d'après les résultats de la récolte et la richesse des troupeaux. Ils sont au nombre de quatre : le flockor, fAchour, le Z kkat et la Lezma. Le premier n'existe que dans la province de Constantine et ne frappe que les terres arch ou
(1) Nous avons donné plus haut (pige 445), les chiffres des budgets des départements et des communes dans la dernière année, soit 1898.
i/ALGÉRIE : LE RÉGIME FINANCIER.
de propriété collective, se superposant pour elles h YAchour. Celui-ci pèse sur toutes les cultures indigènes. Il esta peu près proportionnel à l'étendue des terres cultivées et a pour base la « charrue ». Ce que l'on appelle, dans le langage fiscal, la charrue, ce n'est pas l'instrument même qui est connu sous ce nom, c'est la superficie que cet instrument peut labourer, superficie qui n'est pas uniforme et qui change suivant la nature du terrain. Cette surface est en moyenne de 10 hectares. Sous le régime tnrc on acquittait Yachour en nature : l'administration française l'a converti, dans les départements d'Alger et d'Oran, en une taxe pécuniaire qui est supputée chaque année d'après l'importance des moissons et le prix des denrées, et dans le département de Constantine en une taxe fixe de 25 fr. qui, combinée avec le Hockor, porte à 55 fr. (avec les centimes additionnels") par charrue, c'està-dire par 10 hectares en moyenne, l'impôt perçu sur la terre en culture appartenant aux Arabes. C'est là un impôt fort lourd, à notre sens, car en France les terres arables de môme qualité et de même produit ne paient certainement pas 5 fr. 50 par hectare en principal et en centimes additionnels réunis.
Les troupeaux appartenant aux indigènes paient, en outre, un droit que I on appelle le Zekkat. Les tarifs en sont arrêtés chaque année par le gouverneur général, sans distinction de territoire civil ou militaire; le taux actuellement en usage est de 4 fr. pour les chameaux, 3 fr. pour les bœufs, 0 fr. 20 pour les moutons et 0 fr. 15 pour les chèvres. Les centimes additionnels relèvent ces taux d'un tiers. Quanta la Lezma, elle se présente sous deux formes différentes, tantôt celle d'une capitation graduée, comme dans la grande Kabylie, tantôt celle d'une taxe sur les palmiers. La capitation qui, jusqu'en 1887, divisait les Kabyles capables de porter les armes en quatre catégories, la dernière exempte et les autres taxées à 15, 10 ou 5 fr. par tête, a été considérablement remaniée en 1887; il y a maintenant six classes de Kabyles: la première reste exempte, les autres paient, 5, 10, 15, 50 et 100 fr. par tête d'homme adulte valide, taxation exorbitante. Lors d'un voyage de 3 ministres et de ^00 députés au printemps de 1887 dans la grande Kabylie, les voitures de ces représentants du Gouvernement furent assaillies de nuées de pauvres gens réclamant contre l'extravagance de cet impôt qui, en outre, est arbitraire, les Kabyles étant rangés dans ces classes d'après leur richesse supposée.
En 1898, les impôts arabes avaient produit, en principal et centimes additionnels, 36 572.150 fr. 22, dont 6,116,836 fr. 65 pour Yachour, 1,094,283 fr. 06 pour Yhockor, 6,487,495 fr. 77 pour le zekkat et 2,873,534 fr. 74 pour la lezma.
Ces taxes nous paraissent fort lourdes. Elles sont supportées non pas par les 3,800,000 indigènes, mais simplement par la partie de ces indigènes qui cultivent les terres, sans être aux gages des
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propriétaires européens et sans habiter les villes. On peut estimer leur nombre à 2 millions environ. C'est donc 8 à 8 fr. 50 d'impôts par tète sur une population qui est en général pauvre et dont la production est médiocre. Si l'on réfléchit qu'en France l'impôt foncier sur les propriétés non bâties, principal et centimes additionnels compris, ne représente guère que 6 fr. 30 par tête de l'ensemble de la population (1), on ne peut se dissimuler que les indigènes sont trop lourdement imposés. Bien loin d'aggraver, comme le proposent souvent les colons, le poids des taxes qui les grèvent, il conviendrait plutôt, au contraire, de l'alléger.
Que, pendant près de trois quarts de siècle, l'Algérie ait continué de coûter à la France des sommes tfès notables (25 ou 30 millions par année, sans l'armée), il faut le regretter, sans trop s'en scandaliser. La fondation d'une colonie est un placement à intérêt lointain : les frais d'établissement sont très considérables et se continuent pendant des décades d'années ; si, ultérieurement, laffaire a été bien conduite, la colonie rend largement à la métropole tout ce qu'elle lui a coûté; elle le lui rend non pas sous la forme d'excédent de revenu qu'elle verserait au trésor métropolitain, mais par l'activité qu'elle donne à l'industrie et au commerce de la mèrepatrie, par les profits et les salaires qu'elle fournit aux fabricants et aux ouvriers métropolitains, par les produits nouveaux, meilleurs ou moins chers, qu'elle offre aux consommateurs de la métropole, par le champ d'emploi qu'elle ouvre aux capitaux et aux citoyens dans des conditions de sécurité et de protection juridiques qu'ils ne trouveraient pas en pays absolument étranger, par la propagation de la langue et des mœurs de la mère-patrie, par l'élargissement de l'horizon intellectuel de la nation. Il faut ignorer l'histoire pour croire qu'après soixante ans, sauf l'exception des colonies à mines, des établissements coloniaux puissent être productifs de revenu. La grande et belle île de Cuba, le joyau de l'Espagne, ne vivait qu'à force de subsides jusque vers la fin du dernier siècle. La Virginie, le Maryland, la Pensylvanie et les autres belles provinces de l'Union américaine ont ruiné en général leurs fondateurs propriétaires. Le développement del'Inde anglaise a été encore bien plus lent et plus coûteux (2).
Néanmoins, ni l'Algérie ni la métropole ne doivent oublier les énormes sacrifices que celle-ci fait pour celle-là. On doit réduire les subsides indéfinis alloués par la mère-patrie. Il serait temps d'introduire dans la colonie l'impôt foncier rural, l'impôt sur les successions, de relever notablement les droits sur les principales
(1) L'impôt foncier sur les propriétés non bâties produisait en 1896, eo France 248,653,000 fr. en principal et centimes additionnels réunis (voir notre Traité de la science des Finances, 6e édition, t. 1er, page 374).
(2) Voir tome II, dans notre chapitre résumant la colonisation française, un passage du Times sur l'Inde anglaise au commencement du xvne siècle.
L'ALGÉRIE : LE RÉGIME FINANCIER
denrées de consommation, tabac, sucre, café, etc., de manière à procurer une douzaine de millions de francs de recettes supplémentaires dont la moitié viendrait à la décharge du budget métropolitain. Il serait bon que la France n'eût plus à supporter que les frais d'entretien de l'armée. Avant la fin de la première décade du xxe siècle, la colonie devrait prendre à sa charge même les garanties aux voies ferrées et les pensions de ses fonctionnaires.
L'Algérie ferait alors, 75 ou 80 ans après la conquête, tous ses frais d'administration civile. Quant à la faire participer aux dépenses militaires et maritimes à proprement parler, un long temps devra s'écouler, probablement un quart de siècle, avant qu'il puisse en être question; mais, quand elle sera devenue centenaire (1930), il serait légitime qu'elle arrivât graduellement à payer le tiers ou la moitié des dépenses maritimes et militaires, l'autre moitié demeurant perpétuellement à la charge de la mère-patrie.
A partir de 1901, on a institué un budget spécial del'Algérie, qui, sous la réserve de certaines dépenses obligatoires, sera voté par une assemblée résidant à Alger même. L'Algérie a été constituée ainsi en personne morale et financière, ce qu'elle n'était pas, ayant le droit d'emprunter dans certaines conditions. Un gouverneur général, M. Tirman, dès 1886, réclamait cette réforme. Elle comporte deux aspects, l'un politique et très grave, que nous examinons plus loin (voir pages 497 et suivantes), l'autre économique et financier. A ce dernier pointde vue, on ne peutqu'applaudir à unecertaine décentralisation des affaires algériennes. Le budget spécial algérien comprendraen recettes tous les impôts actuellement perçus dans la colonie pour le compte du Trésor, sauf le produit de la taxe militaire (1,324 fr. en 1900) et de la vente des manufactures d'Etat, de tabac et de poudres (797,900 fr. en 1900). Ces exceptions sont des enfantillages. Le budget spécial algérien des dépenses comprendra toutes les dépenses civiles (la gendarmerie rentrant dans celles-ci, ainsi que les pensions), mais les garanties d'intérêt aux chemins de fer existants (soit une vingtaine de millions encore par année) resteront pendant 25 ans encore (jusqu'en 1925) à la charge de la métropole ; c'est, de la part de celle-ci à la colonie, un cadeau énorme et injustifiable. Il eût été raisonnable de borner à dix ans, et en le faisant décroître d'un dixième par année, le sacrifice métropolitain à ce sujet (1). Il eût été bon aussi de poser le principe, dès maintenant, d'une contribution ultérieure de l'Algérie aux frais d'entretien de l'armée qui coûte 55 millions environ. Quant à la faculté d'emprunter conférée à l'Algérie, elle sera la bienvenue, pourvu que, dans son inexpérience, la colonie n'en abuse pas (2).
(1) On a décidé, il est vrai, que lorsque l'Algérie aurait constitué, avec ses excédents de recettes, une réserve de 5 millions de francs, le tiers des excédeuts serait attribué à la métropole pour atténuer la charge des garanties.
(2j Voir, sur l'organisation des cadre? du budget spécial, plus loin pages 497 et suivantes.
Le second aspect de la question financière, c'est le crédit. On sait quelle importance nos maîtres en colonisation, les Américains et les Anglais, attachent à un bon système de crédit. Dans chaque nouveau village, près de la maison d'école et de la maison deDieu se dresse la maison de dépôt et d'escompte, howse of deposite and discount. Ainsi se trouvent groupés dans chaque centre embryonnaire de civilisation, au milieu des pionniers et des défrichements, les trois éléments indispensables de toute croissance et de toute prospérité; l'école qui donne à l'homme l'instruction, le temple où il puise l'éducation morale et religieuse, la banque qui féconde la production. De toutes les nations civilisées la France est la plus pauvre en instruments de crédits ; il est naturel que les colonies soient encore plus dénuées que la métropole. La lettre impériale de 1865 indiquait comme l'un des grands fléaux de l'Algérie l'usure qui y serait plus extrême et plus générale que partout ailleurs. C'est une loi de la nature que les capitaux soient plus chers partout où ils sont rares et où le champ d'emploi est à la fois très étendu et très rémunérateur ; c'est précisément le cas des colonies nouvelles, et surtout de celles qui possèdent en abondance des terres fertiles. Il est donc conforme à l'ordre des choses et aux lois économiques que l'intérêt, même à égalité de risque, y soit sensiblement plus élevé que dans la métropole ; prétendre abaisser le taux de l'intérêt au même niveau en Algérie qu'en France, c'est une puérilité. Mais l'infériorité des colonies ne consiste pas seulement en ce que les capitaux y sont plus rares, elle consiste encore en ce que cette branche de l'industrie, qui a pour objet de recueillir les capitaux momentanément oisifs pour les placer dans des mains productives, y est beaucoup moins développée que dans la mère patrie. Pendant les vingt premières années de la colonisation, il n'existait pas un seul important établissement de crédit dans toute notre province d'Afrique. La loi du 4 août 1851 créa la banque d'Algérie qui a fondé des succursales àOran i!853>, à Constantin© 1856), à Bône (1868) , à Philippeville (1875) et à Tlemcen (1875), puis d'autres encore. Cette banque a rendu des services signalés, au commerce et à l'industrie, indirectement à l'agriculture, non sans se compromettre elle-même.
Le taux ordinaire de ses escomptes était de 6 p. 100 à l'origine ; il s'est abaissé ensuite à 5 et à 4 p. 100, et il suit les fluctuations du marché des capitaux. En 1864 elle escomptait pour 78 millions d'effets en chiffres ronds. Dans l'exercice qui va du 1er novembre •1878 au 31 octobre 1879 ses escomptes se sont élevés à 265 millions de francs. En 1886-87 ils ont atteint 465 millions, et avec les effets à encaissement on est arrivé dans cette même année au chiffre de 500 millions de francs. Son capital, primitivement de
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3 millions, a été porté à 10 millions en 1859, puis à 20 millions en 1881. Elle émet des billets au porteur depuis 20 francs jusqu'à 1,000 francs. Ces billets sont reçus comme monnaie légale par les caisses publiques. L'émission de billets, d'abord limitée à 18 millions, ensuite à 48 en 1872, a été élevée à 80 puis à 100; elle montait à 95,902,490 fr. à la fin d'octobre 1900 (1).
Le gouvernement ne s'est pas arrêté dans cette création d'institutions destinées à fonder le crédit en Algérie; en mars 1860 un décret rendit applicable à cette contrée la loi du 21 mai 1858 sur les magasins généraux, dont le premier essai réussit complètement àBlidah. Quelques mois auparavant un décret du 11 juillet 1860 étendait au territoire de l'Algérie le privilège accordé au Grédit foncier de France. Enfin, pour obvier au défaut de banques locales et pour faciliter dans toute la colonie la circulation des capitaux, le ministre des finances, au mois d'août 1865, a autorisé les trésoriers payeurs des trois provinces à recevoir désormais les fonds des négociants et à délivrer en échange des mandats sur leurs préposés. Les entraves qui résultaient pour le commerce de la difficulté des transports de fonds entre les différentes places de l'Algérie sont ainsi considérablement atténuées. « On ne saurait trop louer, disions-nous dans la première édition de cet ouvrage (3874), cette initiative heureuse; mais il serait désirable que le gouvernement fit quelques réformes dans ses propres règlements, lesquels contribuent à maintenir le taux élevé de l'intérêt dans la colonie. Il y a un exemple de modération vis-à-vis les débiteurs, qu'il serait du devoir de l'Etat de donner dès à présent : c'est la réduction, au-dessous du taux actuel de 1 0 p. 100, de l'intérêt légal, c'est-à-dire de l'intérêt qui court de plein droit dans des circonstances déterminées. En percevant 10 p. 100 d'intérêt, l'Etat encourage directement à l'usure; il est à regretter que la lettre impériale qui s'élève contre ce fléau, n'ait pas vu que le gouvernement contribuait lui-même à l'entretenir. »
La réforme qui nous paraissait si urgente en 1874 et qui, d'ailleurs, était si facile, n'a été accomplie qu'en 1881. Le taux de l'intérêt légal a été réduit de 10 à 6 p. 100, heureuse mesure dont il est difficile de comprendre le trop long ajournement. Dans cette même année 1881 on a amélioré, comme on l'a vu plus haut, les dispositions relatives au crédit foncier en Algérie. Il faudrait encore aller plus loin dans cette voie, perfectionner le crédit
(1) Le dividende distribué aux actions de 500 francs a atteint 103 fr. en 1883.11 a baissé à 83 fr. en 1889, puis à une quinzaine de francs depuis 1895. La Banque a fait des pertes dans des prêts exagérés pour la plantation des vignobles. Elle a traversé une période difficile de 1892 à 1900; mais elle est maintenant assainie et son privilège lui a été renouvelé. On lui reproche parfois de faire Tescompte à 2 signatures et non à 3, comme la Banque de France; mais cette latitude paraît indispensable dans un pays neuf.
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agricole et soustraire les Arabes à l'usure dévorante des juifs.
On a essayé de venir en aide au développement de l'Algérie par la constitution, avec l'appui du gouvernement, de grandes associations anonymes. Telle a été, en 1867, la Société générale algérienne fondée par MM. Frémy et Talabot.
On ne saurait trop dire si ce devait être une compagnie de crédit ou une compagnie foncière ; elle tenait de l'un et l'autre caractère. Quoi qu'on puisse alléguer, au point de vue théorique, contre ces grandes compagnies, il est incontestable, en pratique, qu'elles ont rendu dans certaines circonstances des services considérables. Dans le Nord-Amérique, ce sont les grandes compagnies foncières qui ont facilité la culture par leur.^ travaux préparatoires, routes, canaux, arpentage ; et nous ne doutons pas qu'en Algérie la société nouvelle n'eût pu tirer un excellent parti des 100,000 hectares qui' lui ont été concédés. Si elle eût consacré en six ans, selon la lettre de son traité, 30 millions aux routes, 20 millions aux ports, 30 millions aux barrages, canaux, dessèchements de marais, puits artésiens, 15 millions au reboisement des montagnes et 5 millions à des subsides aux colons qui végètent loin des côtes ; si elle eût versé dans le pays 120 millions stipulés sous forme d'opérations de crédit, il est évident que c'eût été pour l'Algérie un puissant ressort qui lui eût communiqué un rapide mouvement d'impulsion. Malheureusement cette compagnie ne s'est pas conformée à la lettre, ni surtout à l'esprit de sa charte ; aussi n'a-t-elle pas produit tout le bien qu'on en pouvait attendre , elle s'est transformée, sous le nom de Compagnie algérienne, a rompu tout lien officiel et rend de nouveau de grands services. Il s'est constitué aussi une fouie de sociétés de crédit d'initiative privée qui ont pris l'Algérie pour champ d'exploitation : ainsi le Crédit Foncier et Agricole d'Algérie, le Crédit Algérien, les Magasins généraux d'Algérie, ceux-ci avec peu de succès, etc. On peut dire qu'il y avait plutôt excès dans toutes ces créations. Toutes ensemble ces sociétés représententun capital déplus décent millions de francs. Les grandes banques françaises, comme le Crédit Lyonnais, le Comptoir d'Escompte, etc., ont créé en Algérie des succursales (1). Toutes ces compagnies exercent, au point de vue moral et matériel, une heureuse influence; elles créent une foule d'intérêts nouveaux par le vaste mouvement d'affaires auquel elles se livrent, et elles forment en face de l'administration et des députés, trop puissants, des corps indépendants et résistants (la Banque d'Algérie ne Tapas toujours été; dont le rôle est salutaire. L'en-
(l) Il existe, en outre, un grand nombre ''plusieurs dizaines) de petits comptoirs d'escompte locaux, sortes de banques rurales algériennes qui, tout en ayant commis parfois des fautes, ont, dans l'ensemble, rendu de grands services. Voir notre ouvrage : L Algérie et la Tunisie, 2e édition, pages 230 à 232.
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semble des opérations d'escompte en Algérie ou entre l'Algérie et la France, effectuées en 1898, par la Banque de l'Algérie, la Compagnie Algérienne, le Crédit Foncier d'Algérie, le Crédit Lyonnais et 29comptoirs d'escompte locaux, montait, en 1898,à 1,522,139,412 fr, dont 448,268,000 fr. pour la Banque d'Algérie, 529 millions pour la Compagnie Algérienne et 100.669,063 fr. pour les 29 comptoirs d'escompte locaux.