DE LA DEUXIÈME ÉDITION
Il y a huit ans qu'a paru la première édition de ce livre : 11 dut la naissance à un concours académique. Nous le publions de nouveau, après l'avoir remanié et agrandi.
Entre les ouvrages déjà nombreux que depuis quinze ans nous avons offerts au public, celui-ci particulièrement nous tient au cœur.
Chaque jour qui s'écoule nous convainc de plus en plus de Timportance de la colonisation en général, de son importance surtout pour la France. Aussi chaque occasion qui s'offre à nous pour faire comprendre à notre pays sa grande mission colonisatrice, nous la saisissons avec empressement, par la parole et par la plume. Articles de journaux et livres de doctrine, allocutions ou cours publics, nous employons tous les moyens poui* rappeler à la France qu'elle a été une grande puissance coloniale, qu'elle peut et doit le redevenir.
Depuis deux siècles, à notre sens, la politique française a perdu sa voie. Après avoir, vers la fin du xvu' siècle, conquis en Europe des frontières solides, la tâche qui lui incombait, c'était de mettre en valeur les immenses territoires que nous occupions dans les deux mondes, le Canada, les rives du Mis^ sissipi, la Louisiane, les Indes.
La politique continentale a prévalu : elle a duré deux cents ans, a laissé notre pays diminué en prestige, rapetissé en territoire. Nos colonies ont été la rançon de nos échecs continentaux; nous les avons abandonnées avec une insouciance de pro* digue. Rien de frivole comme le mot de Voltaire sur la perte des « quelques arpents de neige du Canada ». La Louisiane vendue pour quelques millions; Saint-Domingue, la perla des An^
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tilles, nous échappant pour retomber dans une demi-barbarie ; notre immense empire des Indes se réduisant à cinq comptoirs, ce sont de ces catastrophes que la plupart de nos historiens mentionnent à peine r il semble que pour eux ce soient des faits secondaires et de médiocre portée.
La conscience nationale paraît aujourd'hui être plus éclairée ; elle commence à concevoir Timportance des colonies. A l'immense domaine colonial que le xviii* siècle a perdu, le xn"" peut en substituer un nouveau» moins grand sans doute, moins varié, mais considérable encore.
Des événements imprévus nous ont valu TÀlgérie et, malgré des hésitations singulièrement maladroites, nous donnent aujourd'hui la Tunisie. En Asie, la Cochinchine peut être le noyau d'un empire qui, pour ne pas atteindre à l'importance des Indes» sera une des plus belles dépendances qu'une puissance européenne possède sur le vieux continent asiatique. En Océanie, la Nouvelle-Calédonie est plus qu'un Ilot, et des archipels vacants peuvent encore, si nous nous pressons, être joints à cette possession lointaine.
Saurons-nous exploiter et développer ce domaine colonial qui vient de nous échoir? Ou bien, au contraire, sommes-nous voués à une irrémédiable incapacité colonisatrice? Recommencerons-nous au XIX* siècle ou au xx"" les fautes du xvni"* siècle?
Nous croyons, quant à nous, à la vocation civilisatrice de la France et à ses facultés colonisatrices. Les dernières années eu donnent la preuve : la France ne manque pas d'esprits entreprenants. Les plus grandes œuvres de ce temps, en fait de travaux publics extra-européens, ce sont des Français qui les ont accomplies ou qui les accomplissent. Nous avons de nos jours, en Cochinchine notamment, des explorateurs aussi hardis que Tétait autrefois Cavelier de La Salle. Notre pays fournit à l'heure actuelle des aventuriers aussi originaux et aussi audacieux qu'il ya un siècle.
La France, dit-on, n'a pas d'exubérance de population, et ce serait un obstacle insurmontable à la fondation de colonies. L'objection n'est pas décisive ; les naissances dans notre pays présentent encore sur les décès un excédent annuel de 100.000 ftmes environ. Il en faut beaucoup moins pour fonder des empires. On ne trouve pas 100,000 Anglais aux Indes, et il n'y a pas plus de 35^000 Hollandais aux lies de la SoJ94e. Les colonies sont
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de farois sortes : les colonies d'exploitation, comme les Indes et la Gochinchine; les colonies de peuplement, comme TAustralie; les colonies mixtes, telles que TAIgérie. Les secondes seulement exigent une immigration considérable. Les colonies d'exploitation n'en ont que faire, et les colonies mixtes peuvent se contenteif d'un afflux modéré d'Européens. Si la France envoyait tous les ans 15 à 20,000 colons en Afrique, ce serait assez pour servir de cadres à une immigration d'Européens étrangers d'égale importance et à la considérable populationindigène. L'arrivée régulière en Afrique de 15 à 20,000 émigrants français chaque année constituerait, au bout d'un siècle, de l'autre côté de la Méditerranée, une société de dix ou douze millions d'hommes de langue française et d'esprit français.
Le véritable nerf de la colonisation, ce sont plus encore les capitaux que les émigrants. La France possède des capitaux à foison ; elle les fait volontiers voyager ; sa main confiante les dissémine aux quatre coins de l'univers. Elle en a déjà pour 20 ou 25 milliards de parle monde, et chaque année ce chiffre s'accroît d'un milliard au moins. Si le tiers ou la moitié de cette somme, si même le quart se portait vers l'Algérie, la Tunisie, le Sénégal, le Soudan, où nous finirons bien, j'espère, par assurer notre prédominance, quels splendides résultats nous obtiendrions en vingt-cinq ou trente ans !
Ce qui a manqué jusqu'ici à la France, c'est Tesprit de suite dans sa politique coloniale. La colonisation a été reléguée au second plan dans la conscience, nationale ; elle doit aujourd'hui se placer au premier. Notre politique continentale, sous peine de ne nous valoir que des déboires, doit être désormais essentiellement défensive; c'est en dehors de l'Europe que nous pouvons satisfaire nos légitimes instincts d'expansion. Nous devons travailler à la fondation d'un grand empire africain et d'un moindre asiatique.
C'est la seule grande entreprise que la destinée nous permette. Au commencement du xx*" siècle, la Russie comptera 120 millions d'habitants prolifiques, occupant des espaces énormes; près de 60 millions d'Allemands, appuyés sur 30 millions d'Autrichiens, domineront l'Europe centrale. Cent vingt millions d'Anglo-Saxons occuperont les plus belles contrées du globe et imposeront presque au monde civilisé leur langue qui domine déjà aijyourd'hui sur des territoîras habités par plus de trois