‹ De la colonisation chez les peuples modernes (volume 4)Chapitre 37 sur 69 · CHAPITRE Vn · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vn

La eoIonisatloB bel|^ an Coni^.

'' Une création exceptionnelle dans Thistoire de la colonisation : l*Etat indé-

pendant du Congo, sorte de mode spécial de colonisation anonyme et sans

la responsabilité ni la direction d'une puissance européenne.

^L'Etat nouveau manquait de tous les éléments essentiels 'd*un Etat. *

( Conditions indispensables du développement de TAfrique. — Il faut la prise de

possession effective de tout le continent par les puissances européennes. Lea arran/^ements spéciaux pris par la Conférence de Berlin, relativement à certaines contrées africaines. — Nécessité d'éviter le communisme colonial.

— Une jeune colonie peut difficilement se passer de droits de douane. — De la suppression de Tesclavage.

Immixtion de plus en plus grande de la Belgique dans les affaires du Congo. — Cession par le roi Léopold de cette contrée à la Belgique.

Importance du Congo. — L'œuvre des Belges en ce pays. — Les travaux publics. — Le chemin de fer du Congo : dilficultés de Tceuvre; éclatant succès.

— Les autres entreprises belges dan» le pays.

Le commerce : exportations et importations ; les cultures.

Les finances ; les impôts ; le domaine privé de TEtat.

Nombre des Européens établis au Congo.

Examen des critiques qui sont adressées à l'œuvre des Belges : Texploitation

h&tive et peut-être déprédatrice des richesses naturelles; la dureté envers

les populations indigènes.

Nécessité, pour l'avenir « d'une mise en œuvre méthodique et prévoyante des

ressources du pays. — De l'initiation des indigènes aux bonnes méthodes de

production. — De Vélévation de leur niveau moral et social. Perspectives de la colonisation beige au centre de l'Afrique. \^ 1^ problème de la main-d'œuvre en Afrique. — L'Afrique, du moins tropicale

et équatoriale, devra rester indéfiniment soumise à l'Europe. Grandes difficultés de Fœuvre européenne en Afrique. — Avenir dn continent

africidn.

La plus vaste partie de TAfirique, ignorée encore 11 y a un quart de siècle, est devenue depuis 1 881 le siège d'abord d*une exploitation d*un caractère très intéressant et très original, pour se transformer, quinze ans plus tard, dans Tannée 1895, en une véritable et florissante colonie, soumise à un petit peuple neutre qui n'avait jamais manifesté jusque-là aucune vocation colonisatrice. Nous voulons parler du Congo. Le roi Léopold, par une série d'actes purement privés, jugés d'abord aventureux et imprévoyants, a fini par doter la Belgique d'une colonie colossale qui, certainement, élargira, dans des proportions énormes, lliorizon intellectuel et industriel de la mère patrie; la Belgique est devenue, néanmoins, mère patrie malgré elle. D'abord, elle a fait à ce rôle une maussade figure, puis elle s'y est habituée, et maintenant elle commence à en être fière et heureuse.

liommandité par ces nouvelles forces du xix« siècle, deux grands journaux, le New-York fleraldeX le Daily Télégraphe un journa«

liste américain, Slanley, effectua eu deux ans et demi, de Ragamoyo, sur la Mer des Indes, le 17 novembre 1874, à Bôma sur*^ r Atlantique où il arriva le 9 avril 1877, la traversée de l'Afrique équatoriale et il reconnut le cours, jusque-là mystérieux, d*un des plus grands fleuves du monde, le Congo. Le roi Léopold II, de Belgique, plein d^enthousiasme pour cette splendide découverte, résolut de transformer, avec les seules ressources (Je sa fortune privée, les territoires parcourus par Stanley en une exploitation européenne. L'idée sociale et Tîdée économique se partageaient son esprit. Dès le mois de septembre 1876, il constituait V Association internationale Africaine y avant même que le voyage de Stanley fût terminé, puis, le 25 novembre 1878, le Comité d'études du Haut Congo, Il commanditait, en février 1879, un second voyage de Stanley, qui, dans le cours des années 1880 et 1881, prenait possession au nom de V Association Internationale des pays qu'il avait une première fois parcourus en explorateur (1).

Pour nous rendre compte de cette création absolument unique, TËtat indépendant du Congo, commençons par reproduire textuellement les passages qui ont paru il y a plus de quinze ans (1885) dans la troisième édition de cet ouvrage.

a Un nouveau procédé de colonisation a surgi dans ces dernières années, c'est celui de la colonisation libre, sans nationalité, entreprise par une Société cosmopolite. La Compagnie du Congo, dirigée par l'explorateur Stanley, et subventionnée à titre de particulier par le roi des Belges, en est le type. On a vu beaucoup de grandes Compagnies de colonisation, mais elles dépendaient d'une puissance déterminée, étaient responsables à l'endroit de celle-ci et jouissaient de sa protection. La Compagnie de Stanley a un caractère beaucoup plus indéterminé, et cependant ce n'est pas une simple Société de commerçants, puisqu'elle exerce des droits de souveraineté. Les Etats-Unis d'Amérique ont été les premiers à la reconnaître comme un État.

«LaconférencedeHerlin lui a donné uneexistence internationale régulière et que l'on voudrait con5||dérer comme complètement correcte et définitive. Elle lui a attribué d'abord des territoires immenses, presque tout ce colossal bassin du Congo, qui est l'un des plus vastes du monde. Depuis les grands lacs équatoriaux jusqu'à l'océan Atlantique, c'est-à-dire depuis le 32» degré ouest de longitude jusqu'au 10® et, pour la partie centrale du moins, depuis le 5* degré nord de latitude jusqu'au 12« ou 13* degré sud, une aire, en un mot, qui a 5 ou 600 lieues dans chaque sens, sauf aux environs de l'océan Atlantique où elle n'est plus qu'une étroite

(1) Pour les débuts et révolution de « TEtat Indépendant du Congo », sa transformation en colonie belge, se reporter à Touvrage de : A.-G. Wauters : VEtat Indépendant du Congo y Bruxelles, 1899.

bande de lerraiD, laissant au Portugal la rive gauche du Congo et à la France le voisinage de la rive droite dans le territoire des Hatékës et sur la côle tous les espaces situés au nord de rembouGhure du petit fleuve Tschiloango ; voilà quel est le territoire presque incommensurable, pour les neuf dixièmes inconnu, que la Conférence de Berlin accorde à une simple Société ne dépendant formellement d'aucun Etat européen et ayant à sa tète Léopold II, roi des Belges, mais non la Belgique, qui déclare se désintéresser, comme Etat, de ces entreprises.

« Jamais, dans toute Thistoire coloniale,une colonie ne s'est constituée dans de pareilles conditions. Ce colossal et indéterminé Etat du Congo va être doté d'un budget qu'on estime à 2 millions 1/2 de francs, dont 1 million 1/2 seraient fournis par des redevances et des droits que supporterait le commerce, et 1 million gracieusement donné parle roi des Belges sur ses ressources particulières. Déjà M. Stanley se propose d'aller chercher en Amérique des fonds pour construire un chemin de fer qui supprime l'obstacle des rapides que le Congo traverse dans son cours inférieur et moyen. Réussira-t-il à trouver des fonds pour une entreprise dont les revenus, au moins pendant la période de début, semblent si incertains ?

« Ce nouvel État du Congo, sans répondant en Europe, est à coup sûr, une des conceptions les plus curieuses du nouveau droit européen. Il semble que ce siècle, tout prosaïque et réaliste, où rhomme d'Etat prépondérant a émis la formule que rien ne se fonde de grand que par le fer et le sang, ait voulu finir par une idylle, la création d'une société tout idéale, qui différerait complètement du type grossier de nos sociétés européennes. Cet idéal sera-t-il réalisé ? Il est permis de croire que, dans son existence, le nouvel Etat du Congo devra subir, au point de vue de sa constitution intérieure, de profonds remaniements. Il ne paraît guère vraisemblable que, dans sa forme actuelle, il puisse réaliser une tâche considérable. S'il ne s'agit que de régler la navigation et les échanges sur le fleuve, l'Etat nouveau, qui manque, à vrai dire, de tous les éléments essentiels d'un Etat, pourrait, à la rigueur, se montrer suffisant. Mais s*il survient quelqu'un de ces incidents dont nous parlions au sujet de la colonisation allemande, si quelques troubles, quelques résistances à main armée, quelques massacres viennent à se produire, si quelque invasion d'Arabes ou de Musulmans vient menacer soit les postes de TEtat nouveau soit les noirs amis de cet Etat, si la générosité du roi des Belges ou de son successeur se lasse, dans bien d'autres hypothèses encore, il est vraisemblable que Ton aura à choisir entre ces deux solutions : ou laissef l'Etat du Congo végéter avec son organisation incomplète et ne tirer presque aucun parti des immenses ter-

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rîloires qu'il comprend, ou transformer l'Etat du Congo en colonie d'une nation civilisée déterminée qui en réponde et qui Torganise. Nous croyons que la force des choses devra mener à cette dernière solution. Or, ce qui serait souhaitable et naturel, c*est que le peuple belge se décidât à prendre la succession de son roi ; c'est qu'il transformât l'Etat du Congo en une colonie, placée sous la direction et sôus la sauvegarde de la Belgique et ouverte au libre commerce de toutes les nations. La Belgique possède toutes les qualités et toutes les conditions pour réussir dans une œuvre de ce genre : elle est riche, entreprenante, très commerçante ; dans sa nombreuse population, elle compte beaucoup d'hommes qui ont le goût des aventures ; les Belges se distinguent, d'ailleurs, par leur esprit pratique et positif; en Europe, ils n'ont rien à craindre et rien à ambitionner. Ils pourraient diriger la colonisation du Congo, non pas sans aucuns frais, mais à peu de firais, et ils en seraient amplement récompensés, au bout d*un certain nombre d'années. Quant à fonder une colonie sans métropole, c'est à peu près comme espérer qu'un enfant au berceau pourrait se développer sans famille. On dira, il est vrai, que la colonie du Congo aura pour métropole collective l'ensemble des nations civilisées ; c'est une situation comme celle d'un enfant trouvé qui, à défaut de parents propres, a pour famille la Société tout entière. Il n'est pas, sans doute, absolument impossible de croître et de prospérer dans ces conditions, mais les difficultés sont telles qu'il est permis d'avoir dans le succès une confiance médiocre.

« L'expérience, en tout cas, sera intéressante. Certaines personnes sont tellement éprises de ce type idéal qu'elles voudraient en tirer plusieurs exemplaires. Le cardinal Manning, disent, au moment où nous écrivons, les Journaux anglais, propose de fonder une association internationale analogue à celle du Congo pour développer le commerce dans la vallée du haut Nil, y faire cesser l'esclavage et y ranimer la civilisation. L'idée est ingénieuse; mais où cette association philanthropique prendrait-elle les hommes et les millions dont elle aurait besoin pour rétablir Tordre dans ces vastes régions ? Là où échouèrent les guinées et les habits rouges de l'Angleterre, une Société toute idéale pourrait-elle réussir? ' « Il est curieux que, à la fin du xix* siècle, après avoir tant calomnié les anciennes Compagnies de commerce, qui, du moins, avaient chacune derrière elles, pour les contrôler et les soutenir, un Etat civilisé, la mode revienne à ces Sociétés : Société anglaise à Bornéo, Société allemande à la Nouvelle-Guinée, Société internationale au Congo. Il est probable que ces associations subiront l'évolution des anciennes et que, à la longue, elles seront remplacées par un État déterminé : ces Sociétés sont aujourd'hui comme des intermédiaires discrets et momentanés que les gouvernements

mettent en avant pour ne pas laisser éclater immédiatement leurs projets ambitieux.

< Toute la périphérie de T Afrique ou à peu près, en dehors du Maroc et de la Tripolitaine, est actuellement possédée par des nations d'Europe. Mais Ton se fait, croyons-nous, de grandes illusions sur le n)oyen de coloniser le continent africain. Voici ce que nous écrivions dernièrement et ce que nous croyons devoir reproduire (1) :

« Tant qu'une puissance européenne se bornera à occuper quelques points de la côte, à y construire quelques fortins et quelques factoreries, les résultats qu'elle obtiendra seront médiocres. L'Afrique est un pays dont les habitants ont peu de besoins, où la guerre, sous sa forme la plus sauvage, sévit en permanence, ame- Dant avec elle la dépopulation et la misère, où les voies de communication manquent. Le commerce ne nattra et ne s'étendra dans cette partie du monde que dans les régions où des puissances européennes auront établi leur autorité effective, leur souveraineté ou leur suzeraineté, où elles feront régner la paix avec Tappui d'une force disciplinée et docile, où elles empêcheront les guerres locales, les massacres, le pillage et Tesclavage, où elles ouvriront des voies de communication, soit simples routes, soit canaux* soit chemins de fer, où, par l'exemple et ilnitiative de leurs propres nationaux, elles habitueront les indigènes à avoir plus de besoins, c'est-à-dire; à travailler davantage et à faire plus d*échanges. On a dit avec raison que le signe le plus caractéristique de la civilisation, c'est la multiplicité des besoins. Aussi, les seules contrées de l'Afrique où pourra se développer un commerce abondant seront celles qui se trouveront placées sous la direction effective et sous l'autorité réelle de puissances européennes. Les Noirs d'Afrique sont, au milieu de l'humanité, des mineurs qui, pour parvenir à un certain état de civilisation et, par conséquent, à un degré un peu élevé de production et d'échanges, ont besoin d'être dirigés, guidés, gouvernés pendant un bon nombre de dizaines d'années par les Européens. Là où ces conditions ne seront pas remplies, le commerce restera toujours embryonnaire, parce qu'on ne peut guère trafiquer avec un peuple qui n'a ni vêtements, ni mobilier, ni instruments de travail, et qui, ne jouissant d'aucune sécurité au milieu d'une anarchie meurtrière^ (2), ne sent aucun goût pour

(1) Voir nos articles intitulés la Curée de VAfriquej dans VEconomiste françaie des 28 féYTier et 7 mars 1885.

(2) Si Ton Tdut juger des ravages que causent les massacres systématiques des roitelets d'Afrique, en voici un exemple : On annonçait, il y a quelque temps, que le roi de Dahomey, pour faire de dignes funérailles au Qiaca (grand fonctionnaire), qui venait de mourir, voulait organiser une coutume^ c'est-à-dire le massacre de quelques centaines dlndigénes, qu'il célébrerait la nomination du fucceMeur dudit Ghaca par une seconde coutume, puis que le roi se disposai^

le travail prolongé, et regarde comme une duperie tout instinct de prévoyance.

« Ainsi, il ne sert de rien de prendre possession de quelques points sur les côtes d'Afrique si Ton n'est pas résolu à en faire le point de départ d'une œuvre lente de pénétration dans Fintérieur et d'occupation des districts situés loin de la mer. Cette politique pouvait réussir aux Indes, en Chine, dans tous les grands pays qui ont une population dense, déjà civilisée et jouissant de la paix. Sur les côtes d'Afrique, cette méthode n'amènera que des déceptions.

« La colonisation du continent africain sera donc une œuvre beaucoup plus ardue, plus coûteuse et plus lente que ne semblent l'imaginer les diverses puissances qui récemment se sont jetées sur les rives africaines. Le xix* siècle aura pu ébaucher à peine cette grande œuvre. C'est au xx® siècle seulement que reviendront les profits du développement de cette vaste entreprise, et peut-être même ne sera-t-il donné de l'achever qu'au xxi* siècle. »

Nous écrivions ensuite dans la 4* édition de cet ouvrage (1891) :

« Les cinq années écoulées ont, d'une façon littérale, vérifié nos prévisions. L'Etat du Congo, que Stanley vient, dans son expédition récente, de parcourir dans ses régions inconnues du nord, est en train de se faire une situation plus régulière et plus stable. Le roi Léopold, inquiet du sort de son œuvre, s'est décidé à la léguer à la Belgique : celle-ci consent à garantir un emprunt congolais, à subvenir, dans une mesure déterminée, aux charges du Congo pendant une vingtaine d'années. Il n'y a plus de doute qu'elle finira par s'en charger à tout jamais. L'Etat anonyme va devenir, dans toute la force du mot, un Etat belge; l'enfant trouvé, sans nom, sans protecteur durable, sans patrimoine, va être légitimé par mariage subséquent ; il devient un fils de famille.

€ Quoique, à cette union du roi Léopold et de la Belgique pour légitimer l'Etat du Congo, la France perde ses droits éventuels de préemption, nous applaudissons à une solution si heureuse. Déjà un chemin de fer est en construction, qui va mettre le Congo navigable en relations avec la côte. La Belgique transformera ces immenses territoires en une belle colonie d'exploitation. Ce sera encore un nouvel élément de variété, précieux ferment de vie, dans la colonisation africaine.

à faire, immédiatement après, une troisième coutume à FoccasioD de la mort de son père. Ce dépeuplement et cette insécurité de TAfrique ne cesseront que le Jour où des puissances européennes auront établi leur domination effective dans riutérieur du pays. Elles feront bien de recourir aussi aux missionnaires, pour convertir au christianisme ces tribus sauvages, ne serait-ce qu'afin de devancer l'islamisme, qui s'emparerait d'elles s'il les trouvait encore païennes.

Note dela'6* édition.)

« Des arrangements spéciaux, d'un caractère humanitaire, ont été pris à la conférence de Berlin, plus récemment à celle de Bruxelles, relative à la suppression de resclavagô, pour introduire dans certaines parties du Continent africain un droit des gens nouveau. G*est ainsi que la liberté absolue du commerce pour toutes les puissances civilisées, sous la réserve de restrictions au trafic des armes et à celui de Talcool, a été proclamée sur le bas Niger, sur le Congo et dans Timmense zone qui, dans Tintérieur du moins, s'étend du 5* degré de latitude nord au 12<^ ou 13' delatitude sud. Cette zone de la liberté du commerce (Freihandelsgebiet) a moins de largeur sur la côte occidentale. La colonie anonyme du Congo à celte époque n'appartenait directement à aucun Etat, on la traitait donc comme la colonie de tout le monde. Aujourd'hui que la Belgique la reconnaît et se l'approprie, elle va se trouver grevée de servitudes économiques envers toutes les puissances. L'expérience prouvera si ces arrangements, en apparence si libéraux, sont compatibles avec le développement de la colonisation. Nous avons beaucoup de doutes à ce sujet. Traiter en une sorte de communal une énorme région qui attend encore les premiers germes de culture, cela pourrait bien la vouer à une stérilité relative. On verra plus loin que les douanes sont, après ou avec la vente des terres, la source de revenu la plus naturelle de tout pays neuf; il est difficile qu'on s'en passe. Or, cette célèbre clause de la liberté commerciale, établie dès Torigine et sans limites, ne permet pas les droits de douane, c'est- à dire qu'elle voue la colonie à l'absence presque complète de revenu public. La prohibition absolue des liqueurs fortes, de quelques considérations morales qu'elle se recommande, aurait des effets du même genre. Voilà donc des colonies qui sont condamnées à la pauvreté, c'est-à-dire à l'impuissance de se développer. On a été obligé, à la conférence de Bruxelles, de faire une infraction à la rigueur de ces règles et de permettre à l'Etat du Congo quelques droits de douane, pour organiser une force publique qui veillât à la suppression de la traite. Le gouvernement hollandais a protesté contre cette dérogation à la liberté absolue du commerce (1). Si l'on veut que ces

(1) Cette question a donné lieu à une polémique ardente entre les publicistes hoUandais et français, d'une part, combattant la conces^sion faite par la conférence de Bruxelles, et les publicistes belges la défendant. Dans une brochure hollandaise {L'Etat indépendant du Congo et le commerce^ par un négociant bol' landais, Rotterdam, 1890), nous extrayons les griefs suivants : On n'a jamais TU dans Thistoire du commerce que les impôts aient été décuplés en une seule année ; c'est ce que fait TÉtat du Congo en portant d'un seul coup les taxes annuelles (droits de douanes) de 125,000 fr. en 1889 à 1,200,000 fr. En second lieu VBtat indépendant du Congo fait lui-même le commerce^ ce qui, par des inégalités de traitement administrât! f« rend très difficile la concurrence du commerce privé. Le second grief est parfaitement fondé, mais tient à la constitution tout

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pays se développent, qu une administration régulière y installe des chemins de fer nombreux, des routes, des canaux, tous les éléments collectifs en un mot d'une civilisation, il faut faire cesser le communisme colonial. 11 convient que chaque nation qui a la responsabilité d'une colonie africaine jouisse sur son territoire d'une absolue souveraineté.

« C'est seulement ainsi, par rétablissement de la domination effective des puissances européennes sur l'Afrique tout entière, qu'on arrivera à la suppression de l'esclavage. Un prélat africain le cardinal Lavigerie, croyait que, par la constitution d'un corps de 2,000 volontaires Européens; on pourrait obtenir la guérison de cette plaie, si ancienne et si profonde, qui épuise le Continent noir. C'était une généreuse illusion. On ne supprimera ces razzias, ces massacres, que par l'établissemer t de l'autorité des Européens sur tous les points de l'Afrique. On y pourrait travailler aussi par les missions et la conversion des indigènes au christianisme ; malheureusement, on s'y est pris beaucoup trop tard ; une grande partie du continent est occupée par Tislamisme, religion tenace qui ne l&che plus sa proie ».

Les prévisions de nos précédentes éditions, que nous avons tenues à reproduire ici parce qu'elles se rattachent au fond même de révolution coloniale, se sont rapidement vérifiées. La Belgique n'était intervenue une première fois, en avril 1885, que pour donner au roi Léopold II l'autorisation d'être le chef de l'Etat fondé en Afrique par FAssociation Internationale du Congo, en ayant bien soin de stipuler que l'union entre le roi des Belges et le nouvel Etat serait strictement personnelle, c'est-à-dire que la Belgique y resterait étrangère.

Ce fut une question de moyens financiers qui motiva une seconde intervention, bien autrement sérieuse : si ample que fût la fortune de Léopold II, elle ne pouvait pas suffire à faire longtemps les frais de mise en œuvre d'un territoire aussi colossal. Il eût fallu ou abandonner le pays ou se réduire à quelques comptoirs sur la côte et, à quelque distance, sur les bords du fleuve, ce qui eût presque été l'équivalent de Tabandon. Le roi s'adressa aux chambres belges pour autoriser l'Etat Indépendant du Congo à émettre en Belgique un emprunt à primes de 150 millions, cette autorisation étant nécessaire^ d'après la législation du pays; une loi du 29 avril 1887 la donna.

Deux ans plus tard, la Belgique, sollicitée par son roi, fit un

à fait anormale et éyidemment provisoire de ce prétendu Etat, quin^est un Etat que de nom.

Nous croyons, quaut à nous, comme nous le disons dans le texte, que, si Ton ▼eut sérieusement coloniser l'Afrique, autrement que d'une façon superficieUe et précaire, il faut cesser de traiter TEtat du Congo comme une sorte de « com« miinal 1» dépendant de Teo semble des nations civilisées. {Note de la 4* édition,)

acte beaucoup plus décidé d'immlxlion dans les affaires du Congo. II s'agissait du chemin de fer, dont nous parlerons plus bas, qui devait unir à la côte le bief intérieur du Congo, dont Tembouchure est rendu innavigable par des rapides. Cette œuvre qui devait se montrer si promptement et si grandement rémunératrice allirait peu de souscripteurs; le capital nécessaire était évalué à 25 millions; le roi, de ses propres deniers, et divers groupes financiers fournissaient 15 millions; la loi du 29 juillet 1889 autorisa le gouvernement belge à souscrire les 10 autres millions. Quelques années plus tard, le capital primitif, ayant été reconnu insuffisant, l'Etat belge, en 1896, augmenta de 5 millions sa souscription, la portant ainsi à 15, en même temps qu'il accordait son aval à une émission de 10 millions d'obligations.

Cette intervention économique de TEtat Belge, pour une somme de 25 millions, fournie ou avalisée, n'était pas sans importance. Elle amena presque immédiatement, par Finitiative libre du roi Léopold, la constitution d'un lien beaucoup plus étroit entre la Belgique et l'Etat du Congo. Le 2 août 1889, le roi avait signé un testament, léguant le Congo à la Belgique. Un an plus tard, le 9 juillet 1890, l'élargissement des perspectives et des besoins actuels de l'œuvre amenait le roi et le gouvernement belge à saisir les Chambres d'un projet de convention entre la Belgique et l'Elat Indépendant. Il s'agissait de faire avancer directement à celui-ci par celle-là, à titre de prêt, une somme de 25 millions de francs, dont 5 millions à verser immédiatement et le reste à raison de 2 millions de francs par an pendant dix ans ; la Belgique devait avoir, six mois après l'expiration de ce terme de dix ans, la faculté d'annexer l'Etat Indépendant du Congo avec tous ses biens, droits et avantages attachés à la souveraineté et en se chargeant de toutes les obligations du dit Etat envers les tiers, « le Roi-souverain refusant toute indemnité du chef des sacrifices qu'il s'est imposés i>. Si, au terme indiqué, la Belgique préférait ne pas annexer le Congo, la somme de 25 millions prêtée devait porter intérêt à 3 1/2 0/0 au profit de l'Etat Belge et être remboursée à celui-ci après un nouveau terme de dix années, « toutes les sommes à provenir de cessions de terres et de mines domaniales » devant être, d'ailleurs, affectées à des remboursements partiels, même avant l'expiration de la période décennale. Malgré une opposition assez vive dans la presse et dans l'opinion publique, ce projet fut voté haut la main par les deux Chambres, aucun membre de cellesci n'osant contrecarrer directement une convention à laquelle on savait que le roi tenait par dessus tout et qui se recommandait, d'ailleurs, par elle-même.

On était sur le chemin de l'annexion du Congo à la Belgique, et Ton y fit un nouveau pas très accentué. En juillet 1894, la légis-

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lature vota la révision de rarticle 1^ de la constitution belge et y ajouta le paragraphe suivant, singulièrement significatif : « Les colonies, possessions d'outre-mer ou protectorats que la Belgique peut acquérir, sont régis par des lois particulières. Les troupes européennes destinées à leur défense ne peuvent être recrutées que par des engagements volontaires ». La période de premier établissement, c'est-à-dire de dépenses, sans recettes suffisantes qui y correspondissent, se prolongeant pour le Congo au-delà de ce que l'on avait espéré, ce qui est un cas très habituel dans l'enfance des colonies, le roi et le ministère pensèrent à avancer la date d'option qui était réservée à la Belgique; le 9 janvier 1895, un projet de loi fut déposé par lequel le roi déclarait céder le Congo à l'Etat belge ; mais les socialistes qui étaient parvenus à entrer en nombre considérable dans la Chambre des Représentants se livrèrent à une telle agitation contre ce projet, que le gouvernement dût le retirer et que, son auteur, le ministre des Affaires étrangères, le comte de Mérode-Westerloo, crut devoir donner sa démission. Les Chambres se bornèrent à voter un subside de 5,600,000 francs pour permettre à l'Etat du Congo de mettre en ordre sa situation financière.

La question reste encore pendante. Elle devait être complètement résolue, aux termes de la convention de 1890, dans la période du mois d'août 1900 au mois de janvier 1901. Il y a eu un nouveau délai à cette dernière date. Quelle que soit l'étroitesse d'esprit des démocraties qui ne discernent jamais les intérêts nationaux lointains, il n'y a aucun doute que, en présence des résultats déjà obtenus et des superbes promesses de l'avenir, la Belgique ne se résolve un jouràannexerle Congo. Nous avons retracé toutes les péripéties de ce mariage, où l'inclination a complètement manqué d'un côté, mariage de raison s'il en fût» pour montrer, par un nouvel exemple, combien les démocraties comprennent moins que les souverains, les ministres ou quelques particuliers d'élite, l'utilité ou la nécessité de se ménager des domaines et un vaste champ d'action pour l'avenir. L'un des hommes d'Etat, qui auront le plus contribué à unir les destinées du Congo et de la Belgique, malgré les hésitations, si* non les répugnances de celle-ci, est M. Beernaert, qui, dans toute cette période, occupa tantôt la présidence du Conseil, tantôt celle de la Chambre des Représentants.

Depuis seize ans qu'il est constitué, si l'on considère comme son véritable acte de naissance la reconnaissance de l'Association Internationale du Congo comme Etat souverain par la Conférence de Berlin, le 23 février 1885, ce jeune pays a donné d'abondantes preuves de vitalité; les Belges, travaillant sous la direction de leur roi, ont accompli des œuvres remarquables. *

DE LA COLONISATION AU XIX« Et AU XX* SIÈCLE 353

. La plus saisissante et la plus importante est le chemin de fer de Matadi au Stanley-Pool qui tourne les rapides du fleuve et relie la côte au Congo navigable. Il n'a que 388 kilomètres de longueur, ne s*élève qu'à 746 mètres d'altitude au point culminant, et sa largeur n'est que de 0 m. 75. On pensait le faire pour 25 mil* lions de francs, dont 10 fournis, on l'a vu plus haut (page 351) , par le gouvernement belge, quand on constitua la société en juillet 1889. On avait trop méconnu les difficultés du climat équatofiai, du manque de main-d'œuvre et des brusques et nombreux accidents dans le relief du sol. Les commencements furent effroyablement lents et quasi décourageants : sur 4,500 hommes ayant travaillé aux chantiers, de janvier 1890 à mai 1892, 900 succombèrent. Le 30 juin 1892, on n'en était qu'au kilomètre 9 et Ton avait dépensé 11 millions. Des hommes moins éclairés et moins tenaces eussent abandonné l'œuvre. Le roi Léopold et le directeur général de l'entreprise, le major A. Thys, s'acharnèrent à la poursuivre; avec le temps et l'expérience elle devint facile. En décembre 1893, la première section de 42 kilomètres fut inaugurée. En mars 1894, un syndicat belge garantit le placement d'un premier emprunt de 6 millions; en 1896, on l'a vu, l'Etat belge porta sa souscription de 10 à lô millions et accorda la garantie du trésor à une émission de 10 millions d'obligations. En juillet 1896, on inaugurait l'ouverture de la ligne jusqu'à la station médiane de Tumba, au kilomètre 188. L'année suivante, on finit par poser chaque mois en moyenne 10 kilomètres de rails, et le coût kilométrique de conslr'iction s'abaissa à 87,000 francs, au lieu de 240,000 francs pour les premiers kilomètres (1). Enfin, le 16 mars 1898, huit ans après le commencement des travaux à Matadi, sur la partie navigable du Bas Congo, la locomotive arriva à Dolo, sur la rive du Stanley Pool.

Le personnel européen qui, au début, camprenait 125 à 175 agents, en comptait 250 environ dans les trois dernières années; la mortalité a été très élevée parmi eux, soit de 127, dont 14 par accident et 113 par suite de maladies, pendant les huit années d'études et les huit d'exécution; en supposant que l'effectif de 250 se soit renouvelé quatre fois, ce serait une mortalité de 13 0/0.

Le maximum des rampes est de 45 millimètres, moitié plus que ce qui est considéré comme la limite sur les chemins de fer français habituels et le maximum des courbes est de 50 mètres de rayon. Par ces conditions, ainsi que par l'étroitesse de la voie

(1) Nous ayons dit plus haut que Ton n*avait fait, fia juin 1892, que 9 kilomètres avec une dépense de 11 milIioDs; mais, naturellement, une grosse partie de cette somme consistait en dépeases générales d'installation ou de préparation concemaDt la totalité de la ligne.

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(0 m. 75), ce chemin de fer ne comporte ni une grande vitesse ni un trafic de marchandises d'un poids très considérable. Aussi, tel n'est pas son objet actuel. Les locomotives d'exploitation dites rapides pour trains de voyageurs, à deux essieux et de 18 1/2 tonnes, peuvent conduire un train de trois voitures, d'une extrémité à Tautre, en une vingtaine d'heures^ soit avec une vitesse de 22 à 23 kilomètres à rbeure, arrêts non compris. En 1899, on avait dans chaque sens trois trains de voyageurs par semaine et autant de trains de marchandises quil était nécessaire. Les tarifs sont très élevés ; s'il s'agissait d'une très grande longueur kilométrique, et non d'une voie de 388 kilomètres servant de raccourci pour un immense parcours, ils pourraient être considérés comme exorbitants. Le prix de Matadi à Dolo est de 485 fr. et jusqu'à Léopold ville de 500 fr. en 1^* classe, soit de 1 fr. 26 environ par kilomètre. Par contre, dans la seconde classe qui est réservée aux noirs, le prix du trajet tombeà 110 fr., soit environ 30 centimes par kilomètre, ce qui est encore dix fois plus qu e le prix des troisièmes sur les chemins de fer européens. On trouve la même haute tarification pour les marchandises ; les tarifs, d'ailleurs, sont calculés, non à la tonne, mais aux dix kilogrammes, et varient considérablement, ce qui est légitime, suivant la nature du fret; ils sont, pour le parcours entier et pour 10 kilogrammes, de 10 fr. 10 pour l'ivoire, 4 fr. 30 pour le caoutchouc, 3 fr. 20 pour le copal rouge, 2 fr. 70 pour le tabac, 1 fr. 80 pour le copal blanc, 1 fr. 70 pour le café et pour l'orseille^ 1 fr. 20 pour l'huile de palme, 1 fr. pour l'arachide, l'amande de palme, les bois de construction, le sésame, et de 75 centime s plus 1 1/2 0/0 de leur valeur en Europe pour les marchandises non dénommées. Il faut multiplier les prix précédents par 100 pour avoir le prix de transport d'une tonne sur ce parcours de 388 kilomètres ; par conséquent, la tonne d'ivoire paie 1,010 fr., celle de caoutchouc 430, celle de tabac 270, celle de café 170, celle de bois de construction, de sésame, d'arachide, 100 fr.; le tarif est, ainsi, presque prohibitif pour ces derniers. Lespro* duits du trafic, cependant, sont considérables, parce qu'on transporte des quantités relativement notables de marchandises des premières catégories, ivoire et caoutchouc notamment: on n'estimait d'abord qu'à 2 millions 1/2 de francs les recettes ; dès l'ouverture de la ligne entière, en mai 1898, le trafic s'est élevé de 700,000 fr. à près de 1 million par mois. Actuellement (1901), il fonctionne sur le pied d'au moins 12 millions de francs de recettes brutes par année. Les recettes nettes sont, de leur côté, très fortes. L'action de 500 fr. se tient fermement entre 2,000 et 2,400 fr.,les Parts de Fondateur (il y en a 4,800), objet en Belgique d'un très grand engouement, valent une dizaine de mille francs (octobre 1900) Le capital de la compagnie est de 30 millions de francs, dont 96,000

DE LA COLONISATION AU XIX* ET AU XX* SIÈCLE 3t5

actions ordinaires de 500 fr. et 24,000 actions, dites de capital, de la môme somme, ayant été souscrites par TEtat belge et ne donnant droit qu'à un intérêt de 3 1/2 0/0. Il y a 35 millions de fr. d'obligations, dont 20,000 portants 0/0 d'intérêts, créées avec la garantie de l'Etat belge, et 50,000 obligations de 500 fr., 4 1/2 0/0; en prenant tous ces titres au pair, le chemin de fer aurait coûté 05 millions, soit une moyenne de 167,000 fr. environ par kilomètre. Si Ton tient compte que cette entreprise était sans précédent et s'est faite juste sous TEquateur, on ne s'étonnera pas de ce coût, en apparence élevé. La Compagnie a reçu en don de l'Etat des terrains d'une certaine importance : d'abord, une zone de 200 mètres de chaque côté de la voie ferrée, équivalant, pour les 388 kilomètres, à 15,520 hectares, bien placés; ensuite 1,500 hectares de terres pour chaque kilomètre livré à l'exploitation ; cela lui fait un domaine de 600,000 hectares environ. L'Etat s'est interdit, pendant les 25 premières années de l'exploitation, de construire ou de concéder une voie ferrée, servant à relier, en tout ou en partie, le bas Congo au haut fleuve. Pendant cette période, une concurrence ne pourrait être faîte à la Compagnie que sur le territoire du Congo français, oti la ligne, soit pour rejoindre la mer, soit pour jse rattacher au cours du Kwilu, en supposant celui-ci navigable, serait soit plus étendue, soit plus malaisée à établir, semble- t-îl. L'État du Congo s'est réservé le droit de racheter la concession en tout temps à partir de 1909, dans des conditions qui, d'ailleurs, ne nuiraient pas à la Compagnie (1).

Nous nous sommes étendu sur cette œuvre du chemin de fer du Congo, non seulement parce que, malgré sa petitesse, elle est, par les difficultés surmontées, la ténacité prouvée et le succès obtenu, l'une des plus remarquables du siècle, mais aussi parce qu'elle fournit l'un des types des chemins de fer coloniaux, à savoir le chemin de fer mettant en jonction deux voies de transport naturelles, et destiné surtout à des marchandises riches, fonctionnant avec des tarifs excessivement élevés (2). C'est là l'un des types,

(1) Ces renseigoements et ceux qui préoèdeot sont, pour la plupart, tiret du Uyre de H. A. Wauters : L'Etat Indépendant du Congo, Bruxelles, 1899.

(2) Au moment où nous revoyons ce^ lignes, nous avons connaissance de rAssemblée générale annuelle du chemin de fer du Congo, tenue le 16 jan- ▼ier 1901 ; les actionnaires ont approuvé les comptes qui leur étaient soumis pour Texercica clôturé le 30 juin 1900, qui se sont soldés par un bénéfice net de 6,001,923 fr. contre 6,035.162 fr. pendant Tannée précédente. Le dividende a été fixé à 17 fr. 50 par action de capital, 124 fr. 30 par action ordinaire et 423 fr. 49 par part de fondateur.

Des renseignements donnés à FAssemhlée, il résulte que le chiffre des transports à la descente va en augmentant; il était, il y a trois ans, de 18 0/0 des recettes totales ; il a passé Tannée dernière à 20,46 0/0. Toutefois, ces chiffres ne donnent qu'une idée incomplète de Taccroissement du trafic de la ligne par suite des réductions considérables de tarifs consentis volontairement par la

mais non le seul type, ni même le principal, des chemins de fer coloniaux. Il peut, d ailleurs, n'être que passager ; si l'ivoire venait à s'épuiser en Afrique, 4 plus forte raison le caoutchouc, le succès du chemin de fer du Congo, avec ses hauts tarifs, pourrait être compromis; il conviendrait alors d'abaisser énormément la tarification pour les marchandises communes, et peut-être de refaire en partie la voie pour la porter à 1 mètre de large, diminuer les pentes et accroître le rayon des courbes. Le chemin de fer du Congo pourrait passagèrement (encore avec de notables atténuations) servir de modèle à ceux de Tamatave ou de Majunka à Tananarive; mais il ne saurait être pris pour type de notre futur Transsaharien où il serait nécessaire d'avoir des tarifs descendant jusqu'à 3 ou 2 centimes le kilomètre pour les marchandises communes et pour les voyageurs indigènes.

Les Belges ont constitué au Congo bien d'autres entreprises : les sociétés commerciales belges ou congolaises sont très nombreuses. On en compte cotées aux bourses de Bruxelles ou d'Anvers une trentaine (octobre 1900) pour environ 35 millions de capital nominal, la plus grande partie versés. Quelques-unes donnent des dividendes magnifiques et se négocient à des cours phénoménalement élevés ; on en j ugera par les sociétés suivantes dont le pair estde 500fr. : la « Société du Congo pou rie commerce et l'industrie » vaut entre 3,000 et 3,200 fr.; la « Compagnie du Katanga » entre 1,300 et 1,500 fr. les actions privilégiées, 1,100 et 1,300 les actions ordinaires; la« Compagnie du Lomani » entre 1,300 et 1,365 les privilégiées et 2,200 à 2,300 les ordinaires ; pour beaucoup d'autres de moindre importance, les cours doublent ou triplent le pair; la majoration est, en réalité, souvent beaucoup plus forte qu'en apparence, parce que les actions, dites ordinaires, n'ont, parfois, été l'objet d'aucun versement (1).

Ainsi, les capitalistes belges font en ce moment de splendides affaires au Congo. Ils y recueillent l'équivalent de mines d'or, quoique ce métal, jusqu'ici, n'ait pas été découvert dans cet in^mense empire. Il est malaisé de dire si la prospérité extraordinaire de ces entreprises belges est normale et durable ou, au contraire, en partie artificielle et passagère. Ces trafiquants se contentent-ils de recueillir loyalement, ou par la force et la ruse, tout l'ivoire que contient et qu'a accumulé le pays, ainsi que tout le

métriques, ce qui représente un accroissement de 57 0/0.

(1) En revoyant ces li^es (février 1901), nous trouvons, dans les journaux financiers, des renseignements nouveaux sur les sociétés congolaises : « A lafin de 1899, TEtat indépendant comptait 65 sociétés coloniales belges, dont le CRpital global dé-

Sassait 245 millions. De plus, les capitalistes belges, ayeuit pour but Texploitat ion 'autres colonies,y avaient engagé plus de52miinons. LaBelngue afondéde 18^<)à fin 1899,117 sociétés coloniales; leur capital réuni atteint le chiffre de 1^ miUions.»

caoutchouc qui a poussé spontanément?Ëcument-îlsces immenses étendues, en se bornant à faire la cueillette de ces précieuses substances naturelles, sans rien ménager ni préparer pour Tavenîr? Ce serait alors une œuvre déprédatrice, extraordînairement productive, mais qui n'aurait qu'un temps et serait suivie d'une période assez longue de stérilité. Certains observateurs font ce reproche à Tacluelle colonisation belge. Il est malaisé de dire si ces critiques sont fondées et, en ce cas, dans quelle mesure; il est possible, toutefois, qu'elles contiennent quelque vérité. Il est incontestable, cependant, qu'à côté de la simple cueillette qui épuise, diverses sociétés et divers particuliers belges, ainsi que l'Etat du Congo lui-môme, qui est un grand agriculteur et un grand commerçant, s'occupent depuis quelques années de préparer l'avenir par des plantations. Celles de caoutchouc, la plante de beaucoup la plus importante de l'Afrique Equatoriale, sont encore rares. Il s'en est fait de café, dès l'année 1884, un plus grand nombre, sans avoir recours aux primes colossales qu'alloue ]e gouvernement français ; l'Etat du Congo lui-môme en a entrepris pour son compte en 1893 et 1894. Le cacao^ le tabac et les diverses productions tropicales ont été aussi l'objet de cultures. M. Wauters estimait, en 1899, que l'ensemble des plantations européennes au Congo belge comprenait 4 millions de caféiers, 125,000 cacaoyers et 76,000 plants de tabac. Dans ces cultures, beaucoup plus que dans l'ivoire, en laissant pour longtemps la primauté au caoutchouc, réside l'avenir du Congo. Le problème de la main-d'œuvre noire est, toutefois, difflcile. Nous traiterons de cette question dans la dernière partie de cet ouvrage.

Le commerce du Congo s'est rapidement développé. En 1899, pour les importations et les exportations réunies, le commerce général (c'est-à-dire comprenant les entrepôts et le transit) a atteint 66,240,864 francs, dont 39,138,283 fr. pour les exportations et 27,102,581 pour les importations. Les premières approchent des exportations de toute l'Afrique française Occidentale, dont une grande partie nous appartient depuis plusieurs siècles et dont le reste a tant coûté à conquérir. Le commerce spécial du Congo, c'est-à-dire les marchandises indigènes qui en ont été exportées et les marchandises étrangères qui y ont été consommées, monte, dans cette môme année 1899, à 58,393,805 francs, dont 36,067,959 à l'exportation et 22,325,000 à l'importation. Il ne s'agit à l'exportation que de marchandises d'une frrande valeur, car elles ne représentent en poids que 3,746,789 kilogrammes, ainsi 3,747 tonnes en chiffres ronds.

C'est le caoutchouc qui règne en maître dans les exportations du Congo ;il figure pour 28, 100,917 francs en 1899, contre 15,850,987 en 1898; l'ivoire vient ensuite pour 5,834,000 fr. ; les deux articles

réunis fournissent 33,934,917 fr. sur une exportation totale de 36,0 )7,059 : deux autres articles comblent à peu près la différence : l.i noix de palme pour 1,293,4 13 fr. et Thuile de palme pour 734,511; ces quatre marchandises réunies fournissent ainsi 35,962,800 francs, ne laissant pour toutes les autres denrées exportées que 105,000 fr. en chiffres ronds.

On voit combien Texportation du Congo Belge est actuellement spécialisée; on en jugera encore mieux par les deux tableaux suivants, applicables l'un au caoutchouc, l'autre à Tivoir^ (1).

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