CHAPITRE VIII
CoMsiDteATiONS GiNiRALBS. Origine loat exceptionnelle de notre établissement colonial en Algérie. — L'Algérie doit tenir une place à part dans l'histoire de U colonisation.
L'uofiGRATiuNfLR PEuPLBMBNT, L*Aooi.iMAi'ATioN. Obstacles qus dans lespremiers temps le gouvernement oppose à Tlmmigration. - Infiltration lente de l'élément européen. *- Appel aux agriculteurs européens vers 1840, — Alternatives de faveur et de rigueur vis-à-vis de Timmigration. — Marche ascendante de lapopu' lation européenne. — Ck>mparaison du peuplement de l'Algérie avec le peuplement de l'Australie. — Excédent des décès sur les naissances pendant les vingt premières années. — Depuis lors, excédent notable et continu des naissances sur les décès dans l'élément européen. — Acclimatation inégale des diverses nationalités européennes. — Proportion de ces diverses nationalités dans le nombre total des colons. — Craintes inspirées par l'afflux des Espagnols. — Les naturalisations. — Moyens de favoriser à la longue la naturalisation des Européens étrangers. *- Caractère hybride de l'élément français en Algérie.
Lm RâGiMB UBB TERRES ET LA COLONISATION. Nécessité d'avoir des idées claires sur ce que la France veut fiûre en Afrique. ~ L'Algérie ne peut être ni une simple colonie de peuplement comme le Canada ou l'Australie, ni une simple colonie d'exploitation comme les Indes ou Java. — Caractère mixte que doit avoir la colonisation algérienne. ~ Situation défavorable de l'Algérie pour le régime des terres. — La propriété indivise des Arabes. — Le domaine da bey. — Les concessions de terre et les obligations qu'elles entraînaient primitivement. — Améliorations apportées à ce régime. — Essai en 1856 et en 1860 de la méthode de vente des terres suivant les procédés australiens. — La population agricole européenne en 1864. r* Perfectionnements apportés en 1881 au régime des concessions gratuites. — Les deux méthodes simultanées par lesquelles procède la colonisation territoriale : les concessions et les achats de tenues aux Arabes*
— Le système de colonisation par centres ou villages. — Étroitesse de la zone de colonisation. — Rappel en 1856 des colons établis dans des localités excentriques.
Pénurie du domaine. — L'insurrection de 1871 accroît l'étendue du domaine au moment où il était presque épuisé.— Les colons alsaciens -lorrains. — Caractère artificiel de cette colonisation. — Étendue des concessions de terres depuis 1870.
— Projet de loi relatif k l'expropriation de 3 ou 400,000 hectares de terres appartenant aux indigènes. — Critiques adressées à ce projet de loi. — Le gou- ▼emement ne doit pas exproprier les petits propriétaires indigènes. -^ Comment la colonisation agricole peut se développer. ^ La colonisation agricole spontanée et indépendante égale déjà la colonisation agricole officielle. — Nombre dat colons ruraux en Algérie. — La production agricole ches les Européens et chei les indigènes. — La viticulture. — La race arabe ne doit pas être dépos- •édée. — Dans peu d'années, la colonisation officielle n'aura plus de raison d'être — > La loi de 1873 sur la constitution de la propriété privée. — Critiques légitimes adressées à cette loi. —Mesures rectificatives ^n 1887 et par des lois postérieures. — Achats consiti érables de terres faits & l'amiable par le« Européens aux Arab^'S. — Importance du domaine public actuel. — Succès de la vente aux enchères d'une petite partie de ce domaine à partir de 1885.
Le rolb de .l'administration en Aloerib. Le rôle de l'administration est immense dans les colonies nouvelles, il est néanmoins compatible avec les libertés des colons* — L'administration doit i^e restreindre aux grauds services d'iatérêt
collectif. -— 1/68 dépenses préparatoires et les dépenses conservatoires. — L^administration des forêts. — Les puits artésiens. — Le service topographique.
Ls RÉoofB COMMERCIAL RT LB RÉoniB FiNAiiGiBR. Régime relativement libéral de 1851. — Le développement du commerce extérieur algérien de 1859 à 1864 et de 1864 à 1898 — Le mouvement de la navigation. —Le produit de la douane. — L'octroi de mer; caractère de cet impôt. — De l'établissemeot de l'impôt foncier. — Des inconvénients particuliers de hauts droits d'enregistrement dans une colonie. — Le budget colonial de l'Algérie. — Le» budgets départementaux et communaux. — Les impôts arabes.— La part de dépenses qui incombe à la métropole. — Le crédit en Algérie. — Le fléau de l'usure. — La Banque d'Algérie et ses succursales. — Taux excessif auquel on a maintenu pendant longtemps rintérèt légal eo Alj^érie : abaissement de ce taux en 1881. — f^s institutions de crédit particulières créées avec ou sans le concours de l'Etat.
Dr la politique a suivre vis-a-vis des indigènes. Situation sans précédent de notre colonie algérienne. — Les quatre politiques que l'on peut suivre à Fégard des indigènes .\ le refoulement, le fusionnement, rabstention, le rapprochement ou la coopération économique et morale. — Dangers de la première et de la troisième ; impossibilité de la seconde ; utilité de la dernière. — Oscillations de notre politique à ce sujet.
Des obstacles à la fusion de l'élément indigène et de Télément européen. — Ces obstacles ne sont pas insurmontables avec le temps et la persévérance. «- Les différents éléments de la population indigène. — De révolution de la tribu dans le Tell. — Le sénatus-consulte de 1^. — Répartition du territoire des tribus entre les douars. — Du passage de la propriété du douar à la propriété individuelle. — De Tinstitution de la polygamie. — Raisons d*étre de la polygamie chez les Arabes. — La division du travail et le développement des échanges devront singulièrement restreindre la polygamie.
De l'instruction cbez les indigènes. — Efforts modiques faits avant 1870 : les écoles arabes françaisep d'alors. — Les collèges arabes-français d'Alger et de Constantine. — Après 1870, réaction contre l'enseignement des indigènes. — Préjugés des colons. — Suppression des collèges arabes-français — Petit nombre des écoles arabes-françaises. — Chiffre inflme des Indigènes qui reçoivent de Pinstruction. — Dotation mesquine de ce service. — UUlité d'un enseignement technique indigène, respectant les croyances, les mœurs et l'état social.
La justice ches les indigènes. — Les procès portés librement par les indigènes devant nos tribunaux. — Nombre et situation des cadis; ils ignorent presque tous la langue française. — Décret de 1886 sur la justice musulmane Recours fréquents des musulmans aux notaires français. — Organisation vicieuse de la justice criminelle à l'égard des indigènes.
Lb réoimb POLrriQUR db l'AloiSrib. Phases diverses par lesquelles ont passé les institutions algériennes. — Alternatives de régime libéral et de régime restrictif. — Division de l'Algérie en territoire civil et en territoire militaire. — Etendue et population de chacune de ces deux réglons. — Raisons d'èire de cette division.
Organisation municipale : les communes de plein exercice, les communes mixtes et les communes indigènes. — Difficultés spéciales de la vie municipale algérienne. — Les électeurs indigènes et les anciens électeurs européens non français.
Des droits des indigènes. — Les assesseurs musulmans dans les conseils généraux. — De la représentation des indigènes dans le parlement métropoUtaîn.
La politique de l'assimilation et la politique de l'autonomie. — Le Conseil supérieur de l'Algérie. — Les Délégations financières. — Le budget spécial algérien : précautions & prendre dans l'intérêt des indigènes et de la métropole.
Les travaux publics, leur importance, la direction a leur donner. Etendue des routes en Algérie. — Les chemins. — Les dépenses pour travaux divers. —
Les chemins de fer. — De la productivité des chemins de fer algériens. Les
travaux projetés. — De la nécessité de faire des lignes perpendiculaires à la mer et de les pousser jusqu'à l'Extrême Sud. — De l'exploitation du désert. *— Le Transsaharien. — Les chemins de fer doivent être oonstmits en AIgé*
l'ALGÉRIB et la colonisation française. 309
rie à beaucoup moins de frais et beaucoup plus rapidement qu'en France.
Résumé de la situation bn Algérie. Espérances légitimes qu*eile suscite. ^ Appréhension, d'autre part, résultant de Tétat social ; Tantisémitisme et les naturalisés; la métropole doit toujours conserver la haute main et tenir le rôle d'arbitre entre les divers éléments sociaux.
L'Algérie doit être pour nous une base d'opération suf le continent africain. — Des expéditions dan» les oasis. — Tort de les avoir suspendues de 1873 à 1899. — Utilité d'effectuer la jonction de l'Algérie avec le Soudan central.
Les Touaregs. — Le Transsaharien. — Le temps déjà perdu. — Nécessité de décisions promptes. — Les traités de délimitation en 1890, 1898 et 1899, entre la France et l'Angleterre. — Ces traités ne doivent pas rester lettre morte. — L'Empire français nord et centre-africain doit devenir une réalité et ses tronçons être solidement reliés les uns aux autres. — La question du Maroc.
En dehors des colonies à esclaves, qui produisent du sucre, du café, de Tindi^o et quelques autres denrées d'exportation, le XVIII* siècle n'avait laissé à la France que quelques positions commerciales méritant plutôt le nom de comptoirs que celui de colonies. Des circonstances spéciales, appartenant à Tordre des faits politiques, diplomatiques et militaires, nous ont dotés depuis lors d'une vaste contrée où nous nous sommes fixés d'une manière permanente en vue de la colonisation. II importe de signaler, dès l'abord, l'origine toute singulière et exceptionnelle de cet établissement colonial. Il dut sa naissance, nous l'avons dit, non à des faits de Tordre économique, mais à des circonstances de Tordre politique. Ce fut une conquête, et une conquête sans préméditation, amenée par des événements fortuits. L'histoire moderne, croyonsnous, n'offre aucun fait analogue à celui de Toccupation de l'Algérie par la France depuis plus de 70 ans. Une insulte de la part d'un souverain barbare, le refus des réparations exigées, le besoin de détourner en France l'attention publique des affaires intérieures, telles furent les circonstances minimes et contingentes qui nous amenèrent en Afrique. C'est la seule fois qu'une grande entreprise de colonisation ait eu son origine dans une question de point d'honneur national. Quand les Portugais et les Hollandais fondèrent leur empire oriental, ils y étaient portés par l'appât d'un trafic hautement rémunérateur et par l'espoir d'obtenir le monopole des relations fructueuses de TEurope avec l'Asie. Quand TEspagne étendit sa domination sur toute l'Amérique du Sud, elle se sentait attirée vers ce vaste continent et elle y était retenue par les énormes richesses métalliques dont la révélation Téblouissait, en même temps par l'abondance des produits naturels et par In facilité de la conquête et de Toccupation. Quand l'Angleterre envoya ses enfants vers les vastes plaines de l'Amérique du Nord, elle se trouvait plongée dans une crise économique, sociale et religieuse, où l'émigration était un bienfait incontestable et le seul
remède peut-être contre des maux d'une rare intensité. Toutes ces
870 DK lA COLONI?AT!0!f AO XI^V** SIÈCLE.
nations avaient cédé à l'attrait du trafic, à Tappât des richesses ou bien oncore à un besoin économique et social. Pour tous ces peuples, la colonisation fut l'œuvre moins des gouvernements que des particuliers, œuvre lente, mais persistante, commencée et poursuivie par des légions d'aventuriers hardis et heureux, régularisée après coup par Tintervention gouvernementale. Rien ne ressemble moins à la création de notre colonie algérienne. Celle-ci naquit d'un seul jet, par Tlnitiative du pouvoir, à la suite d'un fait fortuit qui occasionna Tenvoi d'une armée française à Alger; il n'est peutêtre pas téméraire de dire que, si nous nous sommes fixés en Afrique, la cause en a été moins au besoin de nous y établir qu*è la difficulté de nous en éloigner (1).
Cette situation, qui fait à notre entreprise algérienne une place à part dans l'histoire de la colonisation, est accompagnée d'autres circonstances non moins exceptionnelles. Toutes les nations qui avaient fondé des colonies autres que celles d'exploitation, les avaient placées dans des contrées vacantes ou très peu peuplées ; elles s'étaient emparées de régions d'une facile conquête, offrant en abondance des terres libres et d'une appropriation- aisée, ne présentant qu'une population disséminée, primitive et incapable de résistance. La France, au contraire, prenait possession, en 1830, d'une terre occupée, cultivée, défendue par une population nombreuse, guerrière, opiniâtre. Cette race établie sur le sol d'Afrique depuis des siècles était (Jouée d'une civilisation avancée, elle formait une société régulière, pourvue de tous les éléments de vie et de consistance ; elle avait un sentiment élevé de sa nationalité, elle répugnait par ses moBurs, ses idées, sa religion, à toute assimilation avec une autre race, et ce qui contribuait à augmenter encore les difficultés, c'est que la religion de cette race indigène est une religion hautement spiritualiste, dépourvue presque de toute empreinte de superstition, une religion qui, par la simplicité et la netteté toute philosophique de sa doctrine, par la pureté de ses enseignements, est douée d'une force défensive que, au point de vue humain, on peut appeler insurmontable. Telles sont
(I) Un écrivain très compétent dans les choses militaires, M. Camille Roussel, a publié dans la Revue des deux Mondes (!«' janvier, l®*" février, !•' mars et î«' avril 1885), sous ce titre : Les commencements d'une conquête, de fort intéressants articles sur nos débuts en Algérie. Le récit du savant académicien doit être lu par tous ceux qui s'étonnent des lenteurs du progrès de la colonisation algérienne, et particulier émeut par les esprits impatients et ignorants, que les premières épreuves d'une entreprise colonisatrice découragent. 11 ôtait bon de rappeler à notre génération, qui les a oublii's, les tâtonnements de notre installation en Afrique. Les Chambres françaises, pendant toute lu preuiii'rc partie du règne de Louis- Philippe, étaient plutôt hostiles à notre occupation déÂnitive de 1 ancienne Régence, et les économistes, c^^daut & un préjugé dont beaucoup ne m sont pas encore dégagés, la déconseillaient. {^îoledela 3« édiUo»,)
L'ALGÉRIfi : L IMMiGRATIOIf, Li PEUPLEMENT. 871
les circonstances caractéristiques dans lesquelles a pris naissance notre tentative de colonisation algérienne ; il importe de ne les pas oublier un instant, si Ton veut être juste et impartial, si Ton veut émettre des idées pratiques et réalisables. Rien là ne ressemble à rétablissement des Espagnols au Pérou ou au Mexique» à celui des Anglais dans l'Amérique du Nord ou en Australie. C'est un fait sans précédent, sans analogie dans Thistoire moderne. Fonder une colonisation agricole dans un pays où tout le i<ol était possédé et cultivé ; introduire une population européenne nombreuse au milieu de cette nombreuse population musulmane, qu'on n'avait ni le droit ni la force d'extirper ou de refouler ; faire de ces deux éléments Juxtaposés et hétérogènes un ensemble, si ce n'est homogène, du moins régulier ; c'était là le plus difficile problème que se flït encore posé la politique coloniale des peuples modernes.
Nous n'avons pas à retracer les circonstances spéciales qui nous attirèrent en Afrique vers 1830 ; nous n^avons pas à faire l'histoire de ces guerres sans cesse renaissantes, qui jusqu'en 1847 (soumission d'Abd-el-Kader) ou môme jusqu'en 1857 (fin de la guerre de KabyUe) accompagnèrent notre laborieux établissement dans ce pays. On peut dire que la difBculté^de la conquête fat l'origine de la colonisation ( 1 ) .
L'iMMiaRATION. — LE PSUPL^MANT. — L'ACCLIMATATION.
Le gouverûement, dans les premiers temps de la conquête, répugnait à une immigration considérable, soit française, soit étrangère; bien loin de l'attirer, il s'efforça de la prévenir. Il crai-
(1) Rappelons geulement quelques dates qui montrent les lenteurs de la conquête : le débarquement des Français à Sidi-Femich s'effectue le 14 juin 1830 ; Alger se rend le 5 juillet ; Oran est occupé au commencement de 1831 ; la Kasba de B6ne est prise en 18dS; nous occupons Arseir et Mostaganem en juillet 1S33; nous entrons dans Tlemcen enjanyier lt<36; nous prenons possession de la Galle dans la même année. C'est aussi en 1836 qu*a eu lieu la première et infructueuse expédition contre Gonstantine. Le traité de 1837 avec Abd-el-Kader ne nous laisse guère que le littoral de T Algérie et cède à l'émir l'intérieur presque jusqu'aux côtes, dans les proTinces d'Alger et d'Oran. Dans la même année i837 s'effectue la seconde expédition de Gonstantine, et nous prenons cette ville le 13 octobre. Nous n*oecupons définitivement Médea et Miliaoa qu'en 1840. En 1843, toute la province d'Oran est en feu ; en 1844, nous prenons Biskra et Dellys. Dans la même année, le maréchal Bugeaud remporte la bataille d'Isly sur les Marocains, Le 23 décembre 1847, Abd-el-Kader se rend au général de Lamoricière. En décembre 1852» nous prenons Laghouat. L'expédition de Kabylie s'effectue pendant l'automne et l'hiver des années 1856 et 1857. En juin 1857 seulement, la Kabylie est définitivement soumiee. On ne peut done» en 1901, considérer l'Algérie comme complètement conquise que depuis quarante-quatre ans environ. Nous ne parlons pas ici des insurrections, comme celle *\e 1871 dans les provinces d'Alger et de Gonstantine, et celle de 1881 dans la province d'Oran.
Zl% DE L.4 COLONISATION AU XIX' SiÊCLK.
gnaît pour les colons l'influence du climat, il craignait d'inquiéter les Arabes et de se les aliéner davantage en distribuant des terres aux Européens, il craignait de s'enlever à lui-même la liberté d'action. Ces différents motifs le portaient plutôt à combattre qu'à susciter l'arrivée d'artisans ou d'agriculteurs de France ou d'Allemagne. A la' fin de 1832 une décision ministérielle fut prise « afin d'arrêter une immigration trop nombreuse et trop h^ive, d'obvier au désagrément de voir tomber des individus dans la détresse pour s'être inconsidérément transportés dans cette contrée sans avoir les moyens d'y vivre fixés et assurés. Le gouvernement français, outre les mesures déjà prises pour empêcher ïtmnuffra^ tion spontanée de pénétrer en Algérie, a cru devoir en interdire l'accès dorénavant, jusqu'à nouvel ordre, à tout étranger qui ne pourra établir amplement qu'il a de quoi s'y entretenir, et les légations françaises ont reçu l'ordre de se conformer à ces dispositions dans la délivrance des passeports ». C'est ainsi que dès les premières années le gouvernement cherchait à éloigner d'Afrique l'immigration spontanée. Avait-il tort? La plupart des publicisles, qui se sont occupés de l'Algérie, ont incriminé l'administralion pour ces lenteurs et ces timidités. A nos yeux, au contraire, ces timidités et ces lenteurs eurent leur justification dans la difficulté des circonstances. Si la contrée que nous occupions eût été une terre vacante ou pacifiée, sans doute il eût été expédient de laisser l'immigration libre s'y porter elle-même, sans réglementation ni entrave, comme les Anglais l'ont pu faire pour l'Australie. Mais la situation était tout autre ; et la circonspection, la prudence initiales du gouvernement français, de 1830 à 1835 du moins, au lieu d'être taxées de fautes, pouvaient à ce moment être regardées comme l'accomplissement d'un devoir.
L'infiltration de l'élément européen sur cette terre africaine fut donc lente ; en 1835, on n'y comptait encore que 11,221 Européens de toute nature. Mais, dans les dix années qui suivirent, le développement des opérations militaires, l'augmentation de l'armée, attirèrent un nombre considérable de petits trafiquants, qui sui* valent les colonnes de soldats et trouvaient dans la guerre môme l'aliment de leur commerce et la source de leurs gains. Aussi, en 1845, la population européenne atteignait-elle 95,531 individus sans compter l'armée. Dans cet intervalle le gouvernement avait franchement recours à l'immigration ; en 1838, après le traité de la Tafna, en 1842 et 1843, lors de la construction des villages du Sahel d'Alger, il avait fait appel aux agriculteurs et aux ouvriers français. Mais le grand défaut de l'immigration européenne en Algérie, c'est qu'elle ne formait pas un courant régulier et continu. Le gouvernement lui ouvrait ou lui fermait l'entrée de
l'ALGÉRIB : L'iMMrGRÀTION, LB PEUPLEMENT. 373
TAfrique selon les circonstances. Tantôt on l'encourageai t ou même on la provoquait, plus souvent on la restreignait. La bonne volonté administrative qui s'était manifestée de 1838 à 1843 cessa bientôt. Après la révolution de 1848 on multiplia les entraves. Le passage dans la colonie ne fut accordé que sur la preuve établie d*un travail assuré d'avance en un lieu et chez un patron connus. Des Espagnols, qui se trouvaient alors en chômage momentané dans la province d'Oran, furent renvoyés dans leur pays. Quand, en 1853, une compagnie genevoise voulut organiser des colonies suisses à Sétif, on exigea de chacun de ces colons la possession en espèces d'une somme- de 3,000 fr. Si l'on n'eût voulu par ces mesures que sauvegarder les intérêts des colons, on pourrait dire qu'elles étaient empreintes d'une prudence exagérée ; mais le vrai motif de ces règlements, c'était que l'administration redoutait une immigration trop considérable. On en trouve la preuve dans un rapport fait, en 1854, au ministre de l'agriculture par un haut fonctionnaire, M. Heurtier, au nom du comité d'émigration : « Le temps viendra bientôt, y est-il dit, où la France, économe de ses enfants, utilisera les bénéfices de sa prudente réserve, au profit de l'Algérie, vaste champ ouvert à l'activité humaine et magnifique débouché pour l'exubérance de notre population. U nous serait difficile de prévoir exactement les conséquences de cette transmigration, mais on peut la pressentir. Quel serait le régime économique le plus favorable au développement de la colonisation ? Quel parti pourrait-on tirer dès à présent de cet immense mouvement d'hommes, qui, dédaignant la côte d'Afrique pour les zones les plus éloignées du globe, semblent nous dire que la Méditerranée serait une barrière insuffisante entre eux et la mère patrie? Ces questions graves. Monsieur le ministre, le fonctionnaire chargé plus spécialement de représenter le département de la guerre n'a pas jugé qu'il fût opportun de les traiter, ni de provoquer en ce moment une immigration étrangère trop nombreuse dans nos possessions algériennes. Une dépêche du maréchal ministre de la guerre vous a témoigné en termes explicites le même sentiment. Des raisons de l'ordre politique, tirées notamment des nécessités que nous imposent les guerres d'Orient, ont fait prévaloir cet avis au sein de la commission. » Telle était l'opinion de la haute administration sept années après la reddition d'Abdel-Kader et la complète sujétion du pays. Malgré l'allusion faite aux nécessités de la guerre d'Orient dans le rapport dont nous venons de citer un extrait, cette politique de réserve et d'abstention, hostile à l'immigration, n'était pas transitoire ; ce fut une politique constante qui ne cessa pendant longtemps de diriger le gouvernement dans la conduite des affaires algériennes. Qns'étu-
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àia h limiter le nombre des immigrants et il ne fut pas difficile d y parvenir. On oontinua à exiger des nouveaux arrivants la justification d'un capital relativement assea considérable ; aux simples ouvriers Ton demandait la possession de 400 tr. en argent, aux prétendants à la propriété du sol on imposait Tobligation de justiàer d'une fortune de 1,500 à 3,000 tt, selon les temps. Aussi, malgré le grand nombre des permis de passage gratuits, la population coloniale n'augmentait qu'avec une grande lenteur : en Tannée 1857, suivant M. le colonel de Ribourt, sur 80,000 passages gratuits accordés, il y avait eu 70,000 retours. En 1855, le nombre des colons en Algérie n'atteignait que le chiffre de 150,607. Au lieu de s'étendre avec les progrès de la pacification, l'immigration avait diminué de plus de moitié. De 1840 à 1845, la population européenne s'était accrue chaque année de 13,403 individus ; de 1850 h 1855, Taccroissement annuel n'avait été que de 5,029. Lors de la création du ministère spécial de l'Algérie et des colonies il y eut un nouvel essor qui ne dura que deux ans ; Fimmigration s'accrut dans une proportion sensible; en 1861, la population européenne de l'Algérie monta h 102,745 individus. A la fin de 1863, elle atteignait 213,061, et enfin, au 31 décembre 1864, d'après les documents officiels, elle était parvenue à 235,570 Ames. C'était la preuve d'une reprise notable dans le courant de l'immigration ; c'était de plus, comme nous Talions voir» Tindicede la diminution de la mortalité parmi les résidants Européens.
Ainsi le premier fait caractéristique de la colonisation algérienne, ça été pendant une trentaine d'années l'opposition presque constante et systématique du pouvoir à une immigration considérable. Ce fait remarquable a son explication dans les circonstances exceptionnelles dont fût entouré le berceau de notre colonie africaine. Il était naturel, il était légitime à nos yeux, que pendant les premières années, du moins, le gouvernement eût envers l'immigration une conduite circonspecte et réservée. C'était h la fois un devoir moral et une mesure de prudence politique que de ne pas favoriser la trop grande et trop subite affluence des Européens dans cette terre agitée par la guerre et dont on ignorait encore les ressources. Mais, après 1847, après la pacification générale et les premiers essais de culture par des mains européennes, l'administration aurait pu, à notre gré, sans témérité, ouvrir largement les écluses à ce courant d'émigrants, qui tendait spontanément à se porter vers notre terre d'Afdque. U eût été expédient et pratique de ne pas imposer alors des entraves pénibles et de ne pas outrer les mesures de prudence. C'eût été d'une politique prévoyante et judicieuse que de maintenir Tappel qui ay^ût été Mt de 1838 k 1^42 aux a^culteurs et
l'aLGÉRïB Z l'immigration, LB peuplement. 375
aux artisans d'Europe ; si rimmigration s'était maintenue au chiffre qu'elle avait atteint pendant ces quatre années, la population européenne de notre colonie serait moitié plus considérable qu'elle ne Test aujourd'hui. Ce n'est pas que nous trouvions avec beaucoup de publicistes que la présence en Algérie de près de 600,000 Européens, 71 ans après le débarquement de nos troupes, soit un fait insignifiant (1). C'est, à nos yeux, au contraire, un résultat d'une haute portée et qui prouve que l'élément européen a de sérieuses chances d'avenir et de prospérité dans notre colonie d*Afirique. Que l'on se reporte au berceau de tous les autres établissements européens qui ont acquis par la suite des temps le plus haut degré de splendeur, et l'on verra qu'il s'en fallut de beaucoup que l'immigration, à l'origine, y fût aussi nombreuse. L'Australie elle-même, pendant les 50 premières années de son peuplement, n'a pas fait en population de plus rapides progrès que l'Algérie» Depuis l'année 1815 où les premiers émigrants libres s'y rendirent, jusqu'à l'année 1850, qui précéda la découverte des gîtes aurifères, l'Australie avait reçu moins de colons que l'Algérie n'en comptait à la fin de l'année 1864 (2). Il ne faut donc pas rabaisser outre mesure, ainsi que le font la plupart des publicistes, l'importance de l'immigration européenne dans notre colonie d' Aflrique ; mais il est incontestable que cette immigration eût été beaucoup plus considérable, à partir surtout de 1847, si le gouvernement n'y avait pas mis d'inutUes entraves, et ces entraves multipliées, ces précautions exagérées et prolongées trop
(l)Lerecensemeiitdel876portaità353,000âmes la population dite « européenne » de l'Algérie ; mais il faut en retranchpr 33,300 Israélites indigènes qui figurent ^ tort dans cette classe; il restait 320,000 Européens environ. Le dénombrement de 1881, malgré rémigration provoquée par l'insurrection, constatait la présence en Algérie de 4S3,881 Européens, dont 233,937 Français, non compris les Israélites naturalisés. Malheureusement, on avait compris Tarmée dans ceschiffreB: la population française civile (Israélites indigènes exclus) ne dépassait pas, en 1881, 196,000 &mes, ce qui réduirait la population civile d'origine européenne, fin 1881, à 386,000 &mes environ, soitunaccroiâsementde 66,000 en cinq ans. Le recensement de 1886a relevé dans la population coloniale proprement dite, sans compter Tarmée, 225,666 Français (non comprisles Israélites indigènes naturalisr^s) et 210,203 étrangers de race européenne; celui de 1891,489,000 Européens, dont 271,000 Français: enfln,celui de 1896, 530,000 Européens (population civile ou municipale), dont318,00() Français (Israélites indigènes non compris). A l'heure actuelle ^lUOl), iapopulation européenne civilede l'Algérie doitatteindre570,000à580,000àmes;elleestd'environ 120,000 Ames en Tunisie, roit ensemble 700,000 âmes dans nos^po^sessions nord -africaines, dont 3d0,n00environ de nationalité, sinontous, d'origine française. Les statistiques algériennes, grossières et discordantes, ne permettent que des chitTres approximatifs.
(2) Le chiffre des immigrants libres en Au5;tralie s'est élevé, d'après Mérivale, à 2,976 de 1815 & 1825, 5,175 de 1825 à 1829, 53.274 de 18:^ à \BS.\ enûn 126,937 de 1830 à 1840, soit en tout 188,000 immigrants en trente-cinq ans. Or, en 1864, la population européenne do TAIfc'rie, recrutée presque uniquement par rimmigration libre, ottei^'itail Jo^OtjO à mu s.
loiigtemps, ces règlements vexatoires ont fini par détourner de TAlgérie le courant de Fémigration européenne qui ne demandait pas mieux que de s'y porter, et ont jeté à la longue sur notre colonie d'Afrique un discrédit dont il sera difficile de la dégager.
Heureusement sa situation est devenue telle qu'elle ne s'augmente pas seulement par les recrues qui lui viennent du dehors, elle grandît par elle-même et par l'excédentcontinu, depuis quelques années, du nombre dci naissances sur le nombre des décès. 11 n'en fut pas ainsi à Torigine, et la mortalité dans la population européenne fut si grande pendant les 20 premières années, qu'on put douter de l'avenir de la colonisation. Les prophètes de malheur ne manquèrent pas et les faits semblèrent leur donner amplement raison. Depuis la conquête jusqu'au 31 décembre 1864, il y eut dans la population civile européenne 62,768 décès, contre 44,900 naissances. Cela tient, en partie, pour les premières années du moins, à ce que le nombre des colons célibataires était très considérable, ce qui tendait à réduire les chances de naissance, relativement aux chances de décès. Mais les difficultés de l'acclimatement furent, on ne peut le nier, une des principales causes de cette énorme mortalité ; elle diminua peu à peu : de grands et patients travaux, des dessèchements de marais, des défrichements heureux, enlevèrent à la côte une partie de son insalubrité ; les règles hygiéniques ont été aussi mieux connues et mieux observées; en outre, il s'est formé toute une génération créole, jeune encore, il est vrai, mais née sur le sol algérien et plus apte que les nouveaux arrivants à supporter le climat de la colonie. En 1853, l'excédent des décès a cessé de se manifester pour ne plus reparaître. Depuis lors, les naissances alimentent chaque année, en l'augmentant, la population d'origine européenne. En 1863, il y a eu 8,531 naissances contre 6,347 décès : la différence au profit des naissances a donc été de 2,184. Dans les trois années 1870, 1880, 1881, le nombre total des naissances dans la population européenne, Israélites indigènes non compris, a été de 39,307; celui des décès, après défalcation des décès militaires, s'est élevé à 32,431, ce qui représente un excédent de 6,876 naissances, ou bien encore une proportion de 83 décès pour 100 naissances. Les trois années 1885, 1886 et 1887 ont fourni des résultats analogues : & savoir, toutes les trois réunies, 47,334 naissances dans la population de race européenne contre 39,177 décès, non compris les décès militaires, ce qui représente un excédent de 8,157 naissances. La proportion des décès aux naissances était encore de 83 0/0(1). On calculait alors que par le seul fait de l'excédent des naissances sur les décès, tel qu'il se manifestait depuis 1853, la population européenne de l'Algérie
(1) Statislique générale de FA Igérie, annéAS 1879-1881 et 1885-87, pages 31 et 133.
L'ALGÉRIE : LE PEUPLEMENT, L'AGGLIMATATIOlf. 377
devrait doubler en 56 ans environ. Les trois années réunies, 1897, 1898 et 1899, les trois dernières écoulées au moment où nous revoyons ces lignes, ont été moins favorables ; elles ont fourni, dans la population européenne (Israélites indigènes exclus), 51,043 naissances contre 37,372(1) décès, soit un excédent des naissances de 13,671 ou une moyenne de 4,557 &mesd"accroissement végétatif annuel, ou 0,84 p. 100 des 540,000 habitants d'origine européenne constituant la moyenne triennale ; sans être énorme, c'est encore salislaisant ; avec une immigration moyenne de 5 à 6,000 âmes par an, cela permet un accroissement annuel d'une dizaine de mille âmes de la population d'origine européenne. Le taux de la natalité est, toutefois, descendu parmi elle à 30,1 p. 1,000 ; il ne faudrait pas qu'il fléchit beaucoup plus.
Diverses nations entrent dans la composition de l'élément européen en Algérie. En 1861, sur 192,746 colons, on ne comptait que 112,229 Français, soit environ 58 p. 100. Venaient ensuite les Espagnols au nombre de 50,021, soit 26 p. lOOde la population européenne ; on comptait encorell,256IlaIiens, 8,260 Maltais,8,332Âllemands ou Suisses ; le reste appartenait â des nationalités diverses et non classées. Or, ces différents groupes sont loin de présenter les mêmes chiffres proportionnels de naissances et de décès. En 1856, l'on comptait pour chaque élément colonial. par an et par 1,000 :
Naissances. Dècte*
Français •• 41 48
Espagnols 4^ 30
MdUais 44 20
Italien» 39 28
Allemands 81 56
C'étaient donc les Italiens, les Maltais et surtout les Espagnols qui se trouvaient dans les conditions les meilleures, c'étaient eux qui augmentaient le plus. La population française, d'après ce tableau, abstraction faite de l'immigration, serait à peu près stationnaire et tendrait plutôt à diminuer. Mais depuis lors la situation s'est considérablement améliorée pour les Français. Déjà, en 1856, il y avait progrès sur les années précédentes : car Tannée 1853 présentait sur 1,000 colons français 41 ^aissanceset52décès. Aujourd'hui, môme pour les Français, le chiffre des naissances surpasse celui des décès. Il ne faudrait pas croire d'ailleurs, avec l'auteur d'une brochure médicale (le D^ Beaufumé, Coup (Tœil mr les Colonies)^ que la situation plus défavorable en apparence des colons français vint d'une incapacité constitutive de surmonter le climat d'Afrique. Il faut se garder de ces généralisations précipitées, et il convient d'étudier auparavant de près les conditions dans les-
(1) Voir le document intitulé: Gouvernement général de l'Algérie: Slalistiqus générale de l'Algérie, années 1897, 1898, 1899, pages 2 et 90.
quelles vivent les différents éléments européens. Si la mortalité est moindre parmi les Espagnols, les Maltais et les Italiens, ce n^est pas seulement qulls sont originaires de pays plus chauds et de latitudes à peu près isothermes à TAlgérie ; c'est encore qu'ils résident spécialement dans les villes, qu'ils ne s'éloignent guère de la côte, qu'ils se livrent surtout aux métiers ou au jardinage, qu'ils ne sont guère défricheurs et qu'ils s'enfoncent moins dans le désert (1). C'est le Français, au contraire, presque seul, qui forme 1& population agricole dans les centres éloignés de la mer, c'est lui seul qui passe TAtlas et se fixe jusqu'à l'entrée du Sahara, à Laghouat, à Geryville et dans d'autres oasis. Il est naturel que cette vie plus aventureuse et plus rude éprouve plus profondément sa constitution. Peut-être y a-t-il de sa part quelque témérité k se jeter à cent lieues de la mer quand la côte offre encore tant de champs qui ne demandent que des bras, mais la fauteen est, en partie, aux règlements administratifs que nous étudierons plus bas et aussi à ce goût aventureux, que nous avons déjà signalé bien des fois sur des théâtres différents comme le trait dominant du caractère français. Quoi qu'il en soit, depuis quarante ans la mortalité a diminué dans une proportion notable parmi nos compatriotes d'A^frique : même pour les colons français, les naissances sont arrivées à dépasser les décès et ce progrès ne fera que croître avec l'apparition sur la scène de la génération créole dont le nombre augmente tous les ans d'une manière sensible.
Des statistiques faites, il y a une vingtaine d'années, avec un grand soin par le docteur Ricoux, dans sa Démographie figurée de V Algérie^ justifient pleinement cette assertion de la première édition de notre ouvrage. Voici d'abord comment se décomposait d'après le recensement de 1876 la population européenne de notre province d'Afrique :
(1) On pourrait dire que la présence de plusieurs milliers d*£spagnol8 sur les hauts plateaux àSaïda, lors de l'insurrection de Bou-Amama en 1881, donne un démenti à l'opinion que nous exprimons dans le texte. Peut-être, en effet, cette opinion est-elle un peu absolue. Cependant, il reste vrai que de beaucoup la plus grande partie des 138,510 Européens qui, au !•' janvier 1878, formaient la population agricole de rAlgériei se compose de Français et que, par coniéquant, la population française est plus exposée que ]a population espagnole ou italienne. {ffote de la 2« édition.)
En 1887, la population rurale européenne montait à 206,958 individus, soit 67,448 de plus qu'en 1878. La plupart des Européens qui se fixent dans le territoire militaire, c'est-n-di'cloio de^ côtes, sur les hauts plateaux ou dans le désert, sont des Français, du moins dans les provinces d* Alger et de Constantine. Pour celle d'Oran, par suite de la pénétration de plus en plus grande des Espagnols, le nombre des Français dans le territoire militaire Oranals est un peu moindre que celui des autres Européens. (Note de la 4* édition.)
En 1898-09, la population agricole européenne est portée pour 206,904 âmes dans la Statistique générale de V Algérie {années 1897, 1898 et 1899, pafçe 220); elle n'aurait donc pas augmenté depuis 1887. [Note de la 5* édition.)
1,'ALGÉWli ; LU PEUPLEME:^!, L'ACCLIMATATION. 379
Fiançait 155.700
Espagnols 92.600
Italiens 26.800
Maltais 14 . 200
Allemands 5.700
Autres naUooalités 17.500
Population dite en bloc 8.900
Total..., ,, 320.800
Si Ton déduit la population dite en bloc on voit que Télémenl français fournissait toutjuste lamoitié de Fensemble des Européens . Examinons la natalité et la mortalité de ces divers éléments de la population européenne. La mortalité annuelle des Français, gui était de 46,5 pour 1000 habitants de tout &ge dans la période de 1853-1856, était tombée, de 1873 à 1876, à 27 p. 1000, tandis qu'en France même elle s'élevait & 23 p. 1.000. L'écart était donc devenu faible entre la mortalité des Français en Algérie et la mortalité des Français en France. Quant à la natalité parmi les Français-Algériens, elle était très forte; elle oscillait annuellement entre 35 et 40 pour 1000 habitants, atteignaut presque la natalité des Allemands en Allemagne. La race française n'est pas conslitutionncllement peu prolifique; elle ne Test qu'en France et intentionnellement. Les naissances parmi les Français établis en Algérie dépassaient de 15 à 30 p. 100 les décès; c'était.un assez bon résultat.
Les documents postérieurs confirment avec quelques atténuations les conclusions qui précèdent. Dans les trois années 1870, 1880, 1881, d'après la Statistique générale de r Algérie, les naissances parmi les Français établis en Algérie se sont élevées à 19,806 ; les décès dans la même période, en mettant à part les décès militaires, ont atteint seulement le chiffre de 17,285, ce qui laisse un excédent de 2,661 naissances qui représente le mouvement propre de la population française en Algérie. Le nombre moyen des Français pendant ces trois années étant de 185,000 environ, la moyennedes décès, soit 5,745, donne une proportion de 31 p. 1000, encore forte sans doute, légèrement supérieure à celle que constatait le docteur Ricoux, pour la période 1873-76. La cause en est peutêtre l'arrivée d'un plus grand nombre d'émigrants Français non acclimatés, les vignerons de lamétropole chassés par le phylloxéra. Quant aux naissances dont la moyenne pour ces trois années montait à 6,632, elles dépassaient annuellement de 887 la moyenne annuelle des décès, et elles représentaient une proportion de 35«85 p. 100 de l'ensemble des habitants Français. Les trois années, toutes récentes, 1807, 1898 et 1899, ont fourni, dans la population française, en y ajoutant les quelques enfants naturels de père et mère inconnus, 27,978 naissances et 22,104 décès;
rejLcédent annuel moyen des naissances est de 1,958; le nombre des habitants français étant de 325,000 environ, la proportion annuelle des décès est de 22,57 pour 1,000 et celle des naissances de 28,70 ; c'est beaucoup moins, pour celle-ci, que dans la période de 1870-1881, mais c'est encore satisfaisant, si Ton tient compte, par exemple, qu'en Australasie, la moyenne annuelle des naissances est de 26 p. 1,000 seulement en 1898.
Malheureusement la statistique algérienne ne dislingue pas le lieu d'origine des Français-Algériens. Elle ne se préoccupe pas de savoir s'ils sont nés en Afrique, s'ils ne sont Français que par naturalisation, s'ils sont Français du Midi ou du Nord. Une classification de ce genre serait indispensable. Quant à la catégorie des Français par naturalisation, elle fut longtemps peu nombreuse. En vingt ans, de 1866 à 1885, on n'a naturalisé que 8,402 personnes, soit 420 par an en moyenne. Depuis lors le mouvement naturalisateur a été beaucoup plus rapide : 937 naturalisations en 1886, l,756en 1887 et 1,998 en 1888, puis 1,207 à 1,624 par an, de 1889 à 1897; ensuite, ce nombre fléchit à 1,085 en 1898 et 866 seulement en 1899. De 1865 afin 1899, le nombre des naturalisations s'est élevé à27,858 (1).
On voit que le mouvement de naturalisation, singulièrement lent à l'origine, s'est, depuis quelques années, notablement accru. Il est heureux qu'il en soit ainsi. La cause peut en être double : d'un c6té les étrangers, étant fixés en Algérie sans esprit de retour, apprécient davantage notre domination et recherchent plus la qualité de citoyen Français. De l'autre côté, l'administration, bien inspirée, se montre beaucoup moins difficile pour conférer cette qualité à ceux qui la sollicitent. Sauf pour les vauriens avérés, les vagabonds et les mendiants, l'administration ne saurait être trop accueiilante.Unecoloniejeune doit avoir les bras largementouverts.
Sur les 27,858 naturalisations accordées de 1865 à 1899, 1,131 seulement s*appliquent à des Musulmans -indigènes, 317 à des Tunisiens, 732 à des Marocains, la plupart juifs. Parmi les Européens, les Italiens, au nombre de 7,952, figurent au premier rang; puis les Allemands (beaucoup en réalité Alsaciens-Lorrains) comptent pour 6,498, ceux des Alsaciens-Lorrains que l'on recensait autrefois à part ajoutentà ce nombre 2,038 naturalisés ; les Espagnols, dont on fait grand bruit, ne sont que 4,867 ; les Anglo-Maltais ou Anglais, 1,313; les Suisses, 1,131; les Belges, 1,093; les Luxembourgeois, 143; les Juifs Algériens (avant 1870) 200 ; enfin, les autres nationalités, 214. On voit que ces éléments sont très variés et que les Italiens et les Espagnols, réputés dangereux pour notre nationalité, ne forment ensemble que 45 p. 100 du total.
(1) Dans ces chiffres de naturalisations sont comprises ce que Ton appelle les options; elles consistent en ce que les fils d'étrangers nés en Algérie peuvent réclamer la nationalité française en vertu du code ou de lois de 1849 et de 1882. Le nombre de ces options est d'e aviron 200 par an. {Note de la 4* édition).
l'ALGÉRIE : LE PEUPLEMENT. — LES- NATURALISATIONS. 881
Plus la colonisation deviendra ancienne, plus le nombre réel des naturalisations s'accroîtra ; il finira par être de plusieurs milliers d'âmes par an (1). Il y a, eu effet, en Algérie des modes denaturalisation qui sont en quelque sorte spontanés. Le dénombrement de 1891 établissait que, parmi les 218,301 étrangers d'origine européenne, 114,222 seulement étaient nés àTétranger, c'est-à-dire en dehors de la colonie et de la métropole : 103,003 avaient vu le jour en Algérie et 016 en France ou dans une colonie française ; la proportion de ces étrangers nés chez nous doit être actuellement des 3y5emet flg Teffectif étranger total. Il y a dans cet élément un grand nombre de recrues pour les naturalisations futures. Un genre spécial de naturalisation se rattache h une convention consulaire entre la France et TEspagne, relative au service militaire. Les jeunes Espagnols établis dans notre province d'Afrique doivent satisfaire au recrutement, soit d'après la loi espagnole, soit d'après la loi française. Ils ont à ce sujet le droit d'option et ceux qui se soumettent au recrutement français peuvent réclamer de plein droit la naturalisation. Les modes de naturalisation dénommés spéciattx ou spontanés^ en ce sens qu'il suffit de les revendiquer pour avoir la qualité de Français, ajoutent un grand nombre de cas aux naturalisations proprement dites. Ainsi, aprèsl881 le nombre des Espagnols se soumettant à notre loi de recrutement oscillait annuellement entre 400 et 500; beaucoup s'en prévalent pour se faire naturaliser. Enfin la loi du 26 juin 1889,que nous réclamions depuis longtemps, a déclaré Français : 1® tout individu né en France ou en Algérie d'un étranger qui, lui-même, y est né ; 2® les jeunes gens, nés en France ou en Algérie d'étrangers et qui, domiciliés dans la métropole ou dans la colonie à leur majorité, ne déclinent pas la qualité de Français dans l'année qui suit cette majorité. L'application de cette mesure à l'Algérie, à partir du 2" semestre de 1889, a eu pour effet de déférer tacitement à nombre d'étrangers d origine la nationalité française. Aussi peut-on penser que, au lieu de 28,000 naturalisés officiels depuis 1865, il y a, en réalité, une soixantaine de mille naturalisés, parmi les 320,000 Français de droit résidant, en 1806, en Algérie ; mais parmi ces 60,000 naturalisés, les Italiens, les Espagnols et les Anglo-Maltais ne doivent pas former actuellement plus des deux tiers.
(1 ) Dans l'Exposé de la situation oénérale de V Algérie en 1884, Fadministration explique que le nombre de.^ naturalisations en 18^ a sensiblement augmenté, â cause delà suppression, qui était préyue, quoiqu'elle n'ait été effectuée que postérieurement, du droit de représentation des étrangers aux conse>ls municipHUx algériens. On pensait que le chiflre des naturalisations continuerait a grandir et
Su'ii s'accentuerait singulièrement si certains projets de loi étaient adoptés. L'u«i e ces projets accorderait & la première génératioa d'étrangers nés en Vigériele bénéfice de la naturalisation française de droit, qui n'est accordé dans la métropole qu'à la seconde génération, c'est-à-dire aux étrangers nos en France d'étrangers qui eux-mêmes y sont nés. Il serait question aussi d'accorder à Télrarger ayant créé ou am>*lioré une exploitation industrielle ou agricole en Algérie le bénéfice de la réduction de In résidence a un an seulement por obtenir U naturalisation. {NoledelaB*édii»), — Laloi de i8b9ataDctioniiélepremierdeces projets.
È^l DE LA COLONISATION AU XIX* 1!T AU XX« SACLI.
TouscesEspagnolsJtaliensouautresqui persévèrent pendant plu* sieurs générations à habiter l'Algérie doivent donc finir par se fondre sans qu'on s'en aperçoive dans le flot delà population française.
Les petits-flls des Espagnols ou des Italiens qui sont en Algérie et qui continuent à y habiter ainsi que leurs enfants seront nécessairement Français, qu'ils le veuillent ou non. Ainsi dans soixante ou quatre-vingts ans les descendants des 212,000 étrangers recensés en 1896 en Algérie seront complètement incorporés dans la population française. Les Israélites indigènes finiront aussi, dans une ou deux générations, par cesser de figurer sous une rubrique à part et formeront avec le reste de la population française un tout dont il sera impossible officiellement de les distinguer (1). Nous applaudissons, quant à nous, à la fusion de ces éléments et la regardons comme nécessaire pour l'avenir de notre grande colonie du nord de l'Afrique. Nous répondrons plus loin aux objections que Ton adresse souvent à ce système de naturalisation.
On voit que l'élément français en Afrique n'est pas pur et que la proportion d'alliage qui s'y môle doit devenir d'année en année plus considérable. Ce n'est pas à notre sens un inconvénient. La race française doit agir en Afrique à la façon d'un ferment qui modifie une masse infiniment plus forte qu'elle. Que les Français donnent à TAfrique du Nord leur langue, leurs mœurs, leurs lois, leur goût, cela sufQt à notre œuvre civilisatrice. Aussi bien, quelle est dans le monde civilisé contemporain la race qui puisse se dire pure ?
A la longue, cet alliage devrait agir sur la natalité et la mortalité de Télément dit Français. Plus il y entre d'Espagnols et d'Italiens, plus la natalité de Tensemble devrait devenir forteetla mortalité faible. Cette influence a été compensée, toutefois, par la grande quantité d'Allemands (Alsaciens-Lorrains) et de Belges qui ont été naturalisés depuis 1870. Ces hommesdu Nord, on le sait, ont plus de difficulté que le Français du Midi à s'acclimater en Afrique.
La natalité pour la population française dans les années 1897, 1898 et 1899 (Israélites indigènes non compris), parait être de 28,70 p. 1,000, tandis que celle de l'ensemble de la population européenne est de 30,01 p. 1,000.
Parmi les colons espagnols la mortalité a beaucoup diminué depuis la conquête. Dans les trois années 1879, 1880, 1881, les décès
(1) Les statistiques algériennes, qui sont assez nombreuses, offrent maUieureu«enieut des incohéreoces graves. Dans le document intitulé Etat de V Algérie en li$.^2, on dit (page 34 que les naluralisatious spéciales dont nous aTons parié ne sont pas comprises dans le tableau général des naturalisations. Au contraire, dans la C' ta tùtique générale de r Algérie pour les années 1^79-1881, on semble laisser entendre que ce tableau crtmprend tous les naturalisés. [Noté de la 3*= édition.)
Les actes de 1 Etat ciyii continuent à avoir uoe rubrique spéciale pour les Israélites naturalisés : ainsi, Ton enr«*?istre paruji eux 2,5(K) nai6sance<« et 1,494 décès en 1899; mais dans les Tilles les Israélites indigènes d*un rang élevé font souvent inscrire leurs naissances et leur décès com ime Français.